mardi 24 mars 2026

Les Rayons et les Ombres

Restons dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Vendredi soir dernier, nous sommes allés voir Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. Film ambitieux, long de 3 h 15, dont j'ai pu lire quelque part qu'il était le film définitif sur la Collaboration. Ce qui est évidemment stupide, mais certains aiment à se gargariser de tels jugements. Comme dans son film précédent, Les Illusions perdues, d'après Honoré de Balzac, Giannoli s'attache à retracer le parcours d'un homme, son ascension et sa descente aux enfers, là Lucien de Rubempré, ici Jean Luchaire. Dans un même milieu, celui de la presse parisienne. Mais le contexte politique et historique est autrement dramatique : nous sommes au moment de l'Occupation allemande, que l'immense majorité des Français subit dans une sorte de silence douloureux, mais où, aussi, une poignée choisit de résister, quand une autre minorité opte, elle, pour la collaboration avec l'ennemi, par idéologie ou intérêt, et parfois les deux. 

C'est le cas de Jean Luchaire, à l'origine homme de gauche, pacifiste, promoteur dès les années 1920 d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne.  En 1930, il rencontre le diplomate allemand Otto Abetz, dont il devient l'ami proche. Ambassadeur du Reich à Paris, Abetz (magnifiquement interprété par August Dielh) financera le journal de Luchaire, devenu arme de propagande. Le subtil glissement des idées généreuses d'avant-guerre à la collaboration active et à l'antisémitisme est l'un des axes du film. 

 

Le duo Abetz-Luchaire est complété par un troisième personnage : Corinne, la fille de Jean Luchaire, actrice révélée à dix-sept ans au grand public en 1938, pour  le rôle principal du film Prison sans barreaux, de Léonide Moguy. Nastya Golubeva, fille elle-même de Léos Carax, est particulièrement juste et émouvante dans ce rôle difficile, où elle accompagne son père dans la déchéance et la maladie (tous les deux sont atteints de tuberculose).

Le film reçoit une critique largement favorable, même si quelques voix critiques se sont aussi élevées (ainsi Luc Chessel dans Libération, qui parle de "biopic affligeant sur des vies d'ordures", et Emmanuel Burdeau, moins agressif mais évoque un film gris, "moralement gris et esthétiquement gris"). J'ai lu ces deux papiers, assez malins, il est vrai, mais pas moins discutables, car j'y repère une certaine mauvaise foi. Bref, la discussion est ouverte, dans laquelle je ne veux pas aujourd'hui m’engouffrer.

C'est aussi que j'ai songé à une autre approche. Je me suis souvenu du formidable Journal 1939-1945 (Perrin) du grand avocat Maurice Garçon, que j'ai lu à sa parution en 2017. Maurice Garçon, qui obtint l'acquittement de Georges Arnaud, alias Henri Girard, l'auteur du Salaire de la peur, soupçonné d'avoir assassiné son père et sa tante, le 24 octobre 1941, dans le château familial, à Escoire, en Dordogne. Il me semblait bien avoir croisé le nom de Luchaire dans ma lecture.


 

Je ne me trompais pas : Jean Luchaire n'a pas moins de dix entrées dans l'index des noms du Journal. Allons donc y faire un tour.

Première entrée, page 347, 29 janvier 1941 :  à vrai dire, une simple note de bas de page. Il est question de Sacha Guitry, traité de juif dans le journal La France au travail, et qui appelle donc Garçon pour intenter un procès en diffamation. Mais les choses ne se passent pas comme prévu, Guitry apprend que la presse n'a pas le droit de rendre compte des procès en diffamation, et s'il n'y a pas de publicité, l'affaire ne l'intéresse plus. "Et voilà mon cabot désolé", écrit Maurice Garçon, de sa plume caustique dont il aime à user. Il poursuit ainsi : "Ensuite, on l'a appelé chez les Allemands. La femme de l'ambassadeur -"une Française délicieuse"- lui a révélé qu'on voyait en haut lieu le procès d'un mauvais œil parce que La France au travail appartient en réalité à l'ambassade. Mais il ne faut pas qu'on le sache et on ne désire pas d'histoires. /Alors, voilà mon héros qui a un peu peur."

Cette Française délicieuse (c'est là la note de bas de page), n'est autre que Suzanne Abetz, née de Bruyker, ancienne secrétaire de Jean Luchaire (jouée par Lucille Vignolles dans le film).

Il y a déjà presque toute la substance du film dans ce bref récit : la compromission de la presse, la veulerie d'une certaine élite artistique, le rôle central de l'ambassade allemande dans la propagande.

Allons un peu plus loin : au 11 mars 1941. Encore une histoire de journal, ce jour-là, Le Matin. Maurice Garçon reçoit Germaine Beaumont, rédactrice au Matin depuis 19 ans, mise à la porte sans indemnité. "Par elle, écrit-il, j'ai confirmation de la mainmise allemande sur l'affaire.(...) Cependant Jean Luchaire est intervenu."

La suite est édifiante : "Celui-là est un autre type de forban pas ordinaire. Fils du vieux Luchaire, ancien directeur de l'Institut français à Florence qui devint plus tard directeur de la coopération intellectuelle à Genève près la Société des Nations, il a de qui tenir." Il parle ici de Julien Luchaire, qui apparaît aussi dans le film sous les traits d'André Marcon. L'excellent comédien qu'il est donne au personnage une aura véritable : dans un train qui le conduit à fuir Paris avec sa femme, il exprime sa désapprobation à son fils Jean. Il ajoute qu'il va lui écrire. Sa lettre, publiée plus tard dans Le Figaro, dénonce avec virulence la voie qu'il a choisie. 

Or, Maurice Garçon est beaucoup moins élogieux que le film sur Julien Luchaire :

Le père était l'éminence grise de Briand à la belle époque de la SDN. Il avait loué un petit château aux environs de Genève et s'y livra à de singulières déprédations. Loué en meublé par un Suédois, l'immeuble contenait des objets d'art. Des armoires étaient fermées : on y avait garé ce qu'on ne louait pas. Luchaire força les armoires et bien des choses disparurent. Il en résulta un procès auquel j'ai été mêlé et qui fit beaucoup de bruit sur les bords du lac Léman. Briand et Stresemann se réunissaient là. Abetz accompagnait Stresemann. Il en a résulté de curieux chassés-croisés. Luchaire épousa la maîtresse de Stresemann et Abetz se maria avec la secrétaire de Luchaire, une Française pas bête, d'ailleurs que j'ai rencontrée à Berlin, et qui maintenant est ambassadrice à Paris. On aura tout vu !

En note de bas de page, les éditeurs indiquent tout de même que Maurice Garçon confond ici le père et le fils. "Si Julien Luchaire a effectivement épousé Antonina Vallentin, née Silberstein*, ancienne égérie de Gustav Stresemann, Otto Abetz, lui, s'est marié avec la secrétaire de Jean Luchaire."

Garçon poursuit ensuite sur Jean Luchaire : 

(...) aventurier et sans scrupules, il a fait son chemin comme il a pu, distribuant à l'occasion des chèques sans provision pour lesquels j'ai eu à le défendre.
Aujourd'hui élevé par les Allemands à la dignité de président des directeurs de la presse parisienne, il joue les traîtres avec contentement.
Il est intervenu  - et ceci est un bon point - en faveur des rédacteurs du Matin mis sur le pavé. Et comme la direction du journal ne voulait rien savoir, il a fait intervenir les autorités d'occupation. Le fait est certain, puisque lui-même vient de me le dire au téléphone. Les Allemands ont été fâchés. Que ce journal fasse tant de mécontents les gêne. Ils ont exigé de Bunau-Varilla le versment de cinq millions pour payer les indemnités. 
Et Luchaire fait en ce moment la distribution. Vraisemblablement, je vais faire verser à Germaine Beaumont une soixantaine de mille francs. C'est toujours ça de pris. Mais quelle boue ! 

 Oui, quelle boue. Nous verrons les autres entrées au prochain épisode.

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*      Julien Luchaire ne peut admettre l'antisémitisme déclaré de son fils Jean, alors que sa propre femme est d'origine juive. Et que Jean lui-même dans sa jeunesse était l'ami de Bernard Lecache, fondateur de  la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Lecache et d'autres Juifs collaborèrent à son journal, Notre Temps au début des années 1930 et Luchaire apporta dès 1932 son soutien à Léon Blum. 

Bernard Lecache en 1921

 

  • Wikipedia : Antonina Silberstein, dite « Tosia », aussi connue comme Antonina Vallentin (1893-1957). Antonina, née à Lwow/Lemberg, alors dans l'Empire d'Autriche-Hongrie (aujourd'hui Lviv, en Ukraine), est une intellectuelle et artiste allemande, issue d’une famille juive polonaise. Artiste peintre, traductrice, écrivain et critique d'art, elle est aussi connue sous son nom de plume, Antonina Vallentin, du nom de son premier époux. Journaliste à Berlin dans les années 1920, elle a des relations amicales avec la plupart des intellectuels allemands de l’époque (Thomas Mann, Stefan Zweig, Lion Feuchtwanger) ou d’autres nationalités (H. G. Wells, André Malraux). En 1940, elle publie une brochure, Les atrocités allemandes en Pologne. Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont des biographies de Heine, Einstein, Léonard de Vinci, Mirabeau, Goya.


 

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