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lundi 23 septembre 2019

Six parmi six millions

Vendredi 20 septembre. Je passe au Relay de la gare pour chercher Le Monde (je suis loin de l'acheter tous les jours, le plus souvent c'est le vendredi car c'est le jour du Monde des livres), et bien sûr je flâne du côté des magazines et des quelques livres exposés. Et tout à coup me prend l'idée d'acheter le dernier opus d'Alain Finkielkraut, A la première personne. Finkielkraut que je ne porte pas spécialement dans mon coeur, c'est peu de le dire. Alors quoi ? Cela a sans doute à voir avec ma récente dilection pour Péguy, dont Fink (j'abrège son nom à partir d'ici, mais cela n'est en rien une marque dépréciative) est un grand admirateur, ça je le sais depuis longtemps (j'ai lu en 1989 La défaite de la pensée, je connais le gaillard). Dans l'entretien  à la revue Philitt, que je citais à l'article précédent, Yann Moix l'évoque ainsi :
"Finkielkraut a été chercher le Péguy du déclin de l’école républicaine sachant que ce qu’on dit de l’école en 2014, Péguy l’écrivait déjà en 1900. Malgré la très grande intelligence de Finkielkraut (bien supérieure à la mienne), je pense qu’il n’a pas compris que Péguy n’était pas un nostalgique. Les grandes saillies de Péguy sur la France éternelle et sur les petites rempailleuses de chaise ne font pas de lui un passéiste. Péguy fait l’apologie de la mémoire et non pas de quelque chose de figé. Finkielkraut regrette que le monde d’aujourd’hui ne soit pas celui d’hier. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Péguy n’est jamais passé de la gauche à la droite mais de la politique à la mystique."
On appréciera le petit tacle décoché en passant à Finkielkraut. Bref, Moix, Fink... l'Attracteur étrange me gâte en m'envoyant dans les pattes des adversaires de pensée plutôt que des amis. Et il n'est pas question de passer outre car j'ai toujours essayé, je dis bien essayé, de penser contre moi et de me frotter à ce qui se dérobe à ma pente naturelle. 

Tout de même, ce même vendredi, invité à France-Inter par Ali Baddou, Fink est survolté. Après avoir confessé avoir pris trois ou quatre fois du LSD dans sa jeunesse (ce qui est un bel exemple d'honnêteté dont ne s'indigneront que les imbéciles), il tire à boulets rouges sur la jeune Greta Thunberg: "Je trouve lamentable que certains adultes s’inclinent aujourd’hui devant une enfant. Je crois que l’écologie mérite mieux", et encore "Nous avons mieux à faire pour sauver ce qui peut l’être que de nous mettre au garde à vous devant Greta Thunberg et d’écouter les abstraites sommations de la parole puérile." Il rejoint donc le chœur des contempteurs de la jeune suédoise, les Nicolas Sarkozy, Pascal Bruckner, Laurent Alexandre, on ne les compte plus les sombres ricaneurs qui se donnent à bon compte, sur le dos d'une enfant, un certificat d'indépendance de pensée. Mais qui s'incline ? Qui se met au garde à vous ? Écouter, est-ce fléchir le genou ?

Qu'est-ce que Fink aurait dit si une jeune fille d'à peu près le même âge avait non seulement prétendu à la prise de parole, mais à conduire le pays à la guerre contre ceux qui l'occupent et en menacent l'intégrité ? Une jeune fille qui serait allé débusquer le Président dans ses pénates, en arguant de "voix" qui lui en auraient donné l'ordre... A cette parole puérile, que n'aurait-il pas rétorqué...
Et pourtant, pour un péguyste* revendiqué, ce n'est pas bien fort. Car enfin, cette jeune femme c'est Jeanne d'Arc, dix-sept ans en 1429, quand elle rejoint le dauphin et lève le siège d'Orléans, Jeanne d'Arc dont le poète Péguy a retracé l'épopée dans son Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, dont s'inspire aujourd'hui Bruno Dumont (qui ne prend pas pour rien une actrice de douze ans pour incarner le rôle**). Jeanne, c'est Greta puissance cent. 

Lise Leplat-Prudhomme, dans Jeanne de Bruno Dumont
Ceci étant dit, j'ai acheté et lu le livre, et dans la journée encore, ce qui n'est pas un exploit car ce n'est pas très long, c'est 115 pages qui ne se veulent pas une autobiographie mais un retour sur une quête obstinée du vrai du réel, de l'élucidation de l'être et des événements - je reprends les termes de l'avant-propos. Qui ne serait d'accord avec ce projet ?

Je suis en pleine lecture lorsque le moment arrive de conduire mon fils Gabriel à un rendez-vous médical à Ardentes. Il est dix-sept trente, un vendredi, la plus mauvaise heure pour circuler dans Châteauroux. Au rond-point de l'avenue Marcel Lemoine, ma récente obsession des plaques d'immatriculation ressort : un 6666 pointe son nez, et la voiture qui roule devant moi affiche un blason 66, des Pyrénées-Orientales. J'enregistre, en me demandant pourquoi cette avalanche de 6 alors que ces derniers jours se sont imposés plutôt le 7 et le 9. Quand j'arrive à Ardentes, avec quelques minutes de retard, je consigne un 666.
Dans la salle d'attente, je reprends la lecture du livre, chapitre II, L'interminable question juive. Fink fait amende honorable sur une ancienne posture de victime qu'il assimile à une comédie, et il faut lui savoir gré de cet aveu lucide. C'est là que, soudain, la présence du six prend tout son sens. Je lis, page 29 :
"Et je m'en voulais d'avoir été le bénéficiaire consentant de la stupeur révérencieuse qui s'imprimait sur le visage de mes interlocuteurs quand je leur apprenais que mon père était un survivant d'Auschwitz. Fini la mascarade, assez de simagrées : il m'incombait désormais d'être fidèle sans monter sur scène pour témoigner de ma fidélité. Ai-je tenu ma promesse ? A la lecture des Disparus, livre paru en 2007, je me suis rendu compte que la réponse était non et que la démystification du juif imaginaire ne m'avait pas rendu aussi attentif que j'aurais dû l'être. Cette enquête méticuleuse et pieuse de Daniel Mendelsohn sur les morts sans sépulture de sa famille (six parmi six millions) m'a renvoyé à ma propre négligence."[C'est moi qui souligne]
Faut-il insister ? Le réel insiste, lui. Je ramène Gabriel chez sa mère. En sortant, une voiture 666 est garée juste à côté. Retournant chez moi, je croise un 111, ça change, puis rue des États-Unis le 707 mallarméen. 
Le livre Les Disparus était au sommet d'une pile, dans la chambre, attendant son heure.



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* A la page 70, j'ai eu la surprise de retrouver l'extrait de Péguy que j'avais cité le 18 septembre : "Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l'étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l'ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu'il faudrait dire, mais voilà  qui m'entraînerait dans des tendresses."

** A la question : "N'est-ce pas dérangeant d'en faire une enfant dans votre film, en salles mercredi ?", Bruno Dumont répond : "Au départ, c'est un concours de circonstances qui a fait que Jeanne Voisin (qui jouait Jeanne adolescente dans le premier film Jeannette, portant sur l'enfance à Domrémy) ne puisse reprendre le rôle. Heureusement qu'il y a eu ce concours car cela met en lumière la puissance de l'innocence, de l'enfance, la détermination. C'est une petite qui n'a peur de rien. Elle représente quelque chose présent dans chacun d'entre nous. Péguy disait qu'on a tous douze ans. Même si cette âme se déglingue un peu, on en garde le souvenir. Dans la peinture flamande qui m'inspire, les peintres pouvaient modifier la proportion des personnages. La disproportion est très intéressante. La modification de la perspective accentue l'enfant. Quand je vois les Brueghel et les Bosch, il y a le recours au grotesque et la distorsion pour représenter la nature humaine." (France3)

samedi 21 septembre 2019

La/hire et Moi/x


Le 18 septembre, dans Se promenant sur les levées de la Loire, j'en appelle aux poètes, Jaccottet, Tranströmer et Pirotte, à dix ans de là parcourus avec ferveur, et j'ouvre sur un autre que je connais beaucoup moins bien, pour ne pas dire très mal, car il n'est guère encore qu'un nom pour moi, mais je sais reconnaître ces visitations : elles annoncent de longues fréquentations, des compagnonnages qui n'en finiront plus. Oui, c'est toi, Charles Péguy qui vient à moi sous les espèces profanes d'un parking, grâce à l'attention d'un Charles Coustille, merci à lui. Péguy, orléanais, élève-maître, comme je l'ai été à Châteauroux, lui à l'école normale d'Orléans, l'inventeur de la célèbre métaphore des hussards noirs, le polémiste redoutable, le catholique et le patriote, mort d'une balle dans le crâne à Villeroy au tout début de la Grande Guerre. Et bien sûr quand je pense à ce nom, Orléans, c'est un autre écrivain qui pointe son nez, qui l'a donné, ce nom, à son dernier livre. Orléans. Yann Moix bien entendu. Et ma première réaction, c'est de fuir cette pensée, et les remugles des affaires qu'elle évoque, enfant martyr, mensonges, famille déchirée, accusations réfutées, père, frère, dessins antisémites, négationnistes, mea culpa, repentir, pardon, tout cela qui me révulse, m'ennuie, me dégoûte.


Mais rien n'est simple. Dans ma recherche googlisante sur Péguy et Orléans, je tombe sur une interview de Moix par Matthieu Giroux, de la revue Philitt, datée du 22 septembre 2014, il y a donc presque cinq ans jour pour jour. Et cet article est intitulé : Yann Moix : « Tant que Péguy n’écrit pas, il ne sait pas ce qu’il pense ». Ce qui me fait aussitôt remonter en mémoire cette autre affirmation, étrangement proche, de Pierre Bourdieu : "« Quand je ne sais pas ce que je pense, j’écris. » Or, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'accointances entre Moix et Bourdieu. Son grand ami BHL, celui qui pardonne miséricordieusement, n'a-t-il pas écrit : « Bourdieu ? Non, je n’ai pas réagi à la mort de Bourdieu. Superstition. Respect des morts, même adversaires. Et puis la cause me semblait entendue depuis longtemps. Sur ce mandarin parlant au nom de la " basse intelligentsia ", sur ce pur produit de l’élite dénonçant la " distinction ", sur cette star des médias théorisant inlassablement son allergie à la " télévision ", je ne me posais qu’une vraie question : était-il Alceste ou Tartuffe ?" 

Passons sur ce triste personnage qui n'a jamais supporté que Bourdieu ne lui accorde même pas l'aumône d'une rencontre. Ce n'est pas lui qui redorera à mes yeux la pilule moixienne. Je lis tout de même l'entretien. Qui, je le reconnais volontiers, est intéressant : Moix est un vrai amoureux et connaisseur de Péguy. Témoin, cet échange (que je choisis aussi en raison de la présence de certain terme qui ne m'est pas indifférent) :
PHILITT :  D’autres écrivains sont-ils aussi visionnaires que Péguy ?
Yann Moix : Dès qu’un écrivain est profond il y a un certain nombre de constances. C’est déjà présent chez Shakespeare. Mais c’est d’autant plus flagrant chez Péguy dont la base de réflexion est la France, les partis politiques, le parlementarisme. Quand en 1905, il écrit que l’on va tous devenir Allemand et qu’il invente  les formules « Saint-Michelstrasse » et les « Champs-Elyséesgasse », il ne parle pas de l’Occupation allemande en tant que telle mais c’est assez vertigineux. Il est très vite pessimiste sur le pangermanisme. Pour Péguy, la Grande Guerre est imminente dès 1905. Mais il faut faire attention à ce que l’on fait dire à Péguy. Par exemple, les résistants ont repris une phrase « Il faut résister… » alors que Péguy disait ça à son imprimeur à Suresnes parce qu’il y avait trop de coquilles.
Je ne parviens pas, ou très mal, à faire coïncider ce Moix pertinent sur Péguy et cet autre Moix négationniste, destructeur, persécuteur (s'il faut en croire son père et son frère Alexandre). Et puis je m'avise soudain que le problème s'expose peut-être très simplement dans son nom même, ce Moix, d'origine catalane, qui colle un x au bout du Moi. Autrement dit qui juxtapose une des marques du pluriel français à la singularité qu'ordonne le pronom personnel tonique de la première personne du singulier (Cnrtl). Écrivons donc Moi/x. Pour exprimer cette pluralité de voix, cette diffraction de visages, cette dispersion de l'âme peut-être psychotique, qui explique peut-être aussi la composition en deux parties de l'ouvrage (dedans/dehors). Dedans  : entre les murs de la maison familiale.
Dehors  : l’école, les amis, les amours.



Juan Asensio, dans un article récent, écrit au vitriol comme il en a l'habitude, évoque une molle théorie du Moi :
"Le secret de Yann Moix ? C'est encore lui qui le mieux sait nous l'avouer, alors même que nous n'avons pas vraiment songé à le soumettre à la question ! Il ne le chuchote pas mais, plutôt, nous le crache à la figure à chacune de ses pages mais jamais plus clairement que dans cet aveu, que nul, d'ailleurs, n'aurait songé à lui extorquer : «C'est en moi-même que je voulais faire carrière; devenir quelqu'un qui ne fût que moi. Ou plus exactement devenir un moi qui ne pût être quelqu'un d'autre» (p. 133). Pauvre Yann Moix se rêvant élève d'un maître, comme aux temps révolus des longs apprentissages sous de dures férules, qu'on aurait aimé qu'il découvre, en même temps que Charles Péguy pourquoi pas, Maurice Barrès ce qui, en même temps qu'une colonne vertébrale à sa molle théorie du Moi (et à son style, bien sûr !), l'eût certainement empêché de proposer telle monstrueuse filiation pour lesbienne transgenre et transhumaniste, avoir des enfants «dont nous ne serions pas les parents» (p. 134) !"
En parlant de secret, je me reporte à ce qu'écrivit Christophe Claro au sujet du livre d'Hélène Gaudy sur Terezin, en un article de son blog Le clavier cannibale, que j'ai consulté juste avant la rédaction du présent billet, à l'occasion de la publication d'un nouveau vertige enregistré dans le livre même* (les deux blogs me paraissent de plus en plus intriqués). Claro écrivait donc :

"Il y a quelque chose d’étrangement proustien dans l’approche d’Hélène Gaudy, qui s’est donnée pour but de pénétrer les noms et leur secret, de faire coïncider Terezin et Theresienstadt, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture de cette page :
« Il y a ce que le nom renferme dans les replis de ses sonorités, les lentes métamorphoses qui ajoutent ou retranchent une lettre, changent une terminaison, et il y a les événements brusques qui l’entachent subitement ou le mettent en lumière. Tel nom obscur soudain placé sur le devant de la scène, tel autre maculé, ouvert, dont on ne verra plus désormais que l’intérieur dévoilé. Sonorités de massacres d’Oradour ou de Guernica. Lieux de trahison, de honte – Nuremberg est ses lois, Vichy, son gouvernement. Du plus petit au plus grand, maison, rue, quartier, ville, pays et presque continent, chaque point dans l’espace est ainsi susceptible d’être gagné par une ombre telle qu’en entendant son nom, quels que soient ses charmes et puis ceux qui y vivent, on perçoive l’écho, que le temps répercute au lieu de l’éteindre, de la mise à mort. » [C'est moi qui souligne]


Une coïncidence à relever, avant de passer à la seconde partie de ce billet qui va être bien trop long, j'en ai peur. En regard du début de l'entretien avec Yann Moix, se trouvait une image du numéro 7 de la revue Philitt. Le titre en était memento mori.







Or, souvenez-vous, c'était le titre de l'article de 2014 consacré à Jean-Claude Pirotte. Le chant sourd du memento mori. Emprunté à l'une des phrases de Plis perdus.

Je n'en ai pas fini avec le slash.
Au matin suivant de la nuit de l'article, je me réveille d'un rêve assez foisonnant dont il ne me reste pratiquement rien (c'est très énervant). Ne subsiste guère qu'un nom, et le souvenir de la présence d'une expression engloutie dans les affres de l'aube. Elle ne reviendra pas. Il n'y a que le nom seul. Lahire. Et Lahire, je sais très bien qui c'est. Je fais très bien la relation avec le sociologue Bernard Lahire, dont un énorme essai sur les inégalités d'enfance vient de paraître au Seuil, Enfances de classe. Il y a quelques années j'avais beaucoup aimé Ceci n'est pas qu'un tableau, Essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré (La Découverte, 2015) où il montrait que le sacré n’a jamais disparu de notre monde mais que nous ne savons pas le voir : "La magie sociale est omniprésente dans le domaine de l’économie, de la politique, du droit, de la science ou de l’art autant que dans celui de la mythologie ou de la religion, car elle est l’effet d’enchantement produit par le pouvoir sur ceux qui en reconnaissent tacitement l’autorité. C’est cet enchantement qui transforme une sculpture d’animal en totem, un morceau de métal en monnaie, une eau banale en eau bénite ; et c’est cette même magie sociale qui fait passer un tableau du statut de simple copie à celui de chef-d’œuvre."

Mais ce Lahire** là n'était peut-être la seule piste à suivre. J'avais perdu l'expression mais il me restait tout de même la fugace idée qu'elle tournait autour du jeu de cartes. Or, Lahire c'est le nom du valet de coeur.

Carte ayant valeur de monnaie ; Québec, XVIIe siècle
Or ce Lahire proviendrait d'Etienne de Vignolles (1390 - 1443) surnommé La Hire, seigneur gascon ayant rallié le dauphin Charles en 1418, et rejoint Jeanne d'Arc à Blois le 22 avril 1429.
Il combattit à ses côtés au siège d’Orléans, s'illustra lors des batailles de Jargeau et de Patay. Après la capture de Jeanne d’Arc, il tenta de la délivrer mais tomba lui-même aux mains des Anglais. Échappé du donjon de Dourdan, il mourut quelques années plus tard de ses blessures à Montauban.

Jeanne d'Arc, Orléans, c'est bien sûr Péguy qui s'impose ici encore. Péguy, auteur du  Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, que le cinéaste Bruno Dumont a choisi d'adapter dans son dernier film Jeanne. Qui va passer ici à Châteauroux à partir de mercredi prochain.



Encore un film que j'attends avec ferveur...

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* Vertige enregistré le 20 août dernier. Je publie au fur et à mesure. Un vertige après l'autre. J'ai à l'heure actuelle 23 vertiges d'avance, et un mois donc de décalage entre l'enregistrement et la publication. Il ne se passe guère de jour sans une cueillette de vertiges (le 20 septembre, par exemple, pas moins de trois).

** De fait, Bernard Lahire apparaît une fois dans Alluvions,  au 12 juillet 2016, avec My eyes begins to be obscured, un article qui avait pour matrice une paire d'yeux (ceux de Jorge Luis Borges) accompagnée d'un poème de Sebald, où il était question du peintre anglais Joshua Reynolds. J'écrivais ceci : "J'étais jusque là totalement ignorant, je l'avoue, de l'existence de ce peintre. Or, hier soir, poursuivant la lecture du robuste ouvrage de Bernard Lahire, ceci  n'est pas qu'un tableau, essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré, (sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours), je lis dans une note de bas de page : "Parlant de l'exposition des œuvres de Joshua Reynolds par la British Institution, en 1813, Francis Haskell écrit que, "jamais encore, dans aucun pays, on n'avait proposé de célébrer ainsi l’œuvre d'un maître disparu"(...). L'année suivante, la même institution proposa d'exposer les meilleurs tableaux des maîtres anciens flamands et hollandais. (...)"(p. 294)
L'étude de Lahire m'avait passionné, mais contrairement à ce que j'avais annoncé imprudemment, je n'y suis jamais revenu...

mercredi 18 septembre 2019

Se promenant sur les levées de la Loire

"Un soir sur la Loire, Jean-Christophe Bailly observe "le mouvement perpétuel d'une bande d'étourneaux formant sans fin des figures liquides, triangulation de points noirs partis puis se retournant tout soudain comme une limaille attirée par un invisible aimant qui se déplacerait dans le ciel [...]. Condensation de ce qui est non seulement libre mais véritablement libéré et agi dans le ciel, signature d'une pure ivresse du vivre, en un battement singulier et rêveur*".

Corinne Atlan, Petit éloge des brumes, p. 103

Je reviens sur cette ultime page de ce petit éloge des brumes, sur la citation précise de Jean-Christophe Bailly, sur ce moment d'observation un soir sur la Loire de cette danse étourdissante des étourneaux. Parce qu'elle est au départ de l'un de ces hasards objectifs que prise, comme moi, Corinne Atlan. 
Un peu plus haut, j'avais écrit le plaisir que j'avais éprouvé aussi à retrouver le poète de Baltiques, Tomas Tranströmer. Le lien m'entraînait sur cet article ancien du 12 août 2009 (dix ans déjà, je ne peux y croire), Se retourner, oublier, où je rendais compte du rituel du moment : je ne consignais pas alors les vertiges, non, chaque soir je lisais trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'avais commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich. Dès que l'un des recueils était terminé, je le remplaçai par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que j'étais passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et enfin, à Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrayais un passage que je recopiais dans un petit carnet acheté à Prague** dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je composai ainsi une sorte d'anthologie.


Le 9 août 2009,  je constatai un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Je remarquai en effet que le verbe se retourner était présent ce soir-là chez mes trois auteurs. "Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui  m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés" :



Deux jours plus tard, un nouveau verbe se répète : oublier : "encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même..."


Cette double synchronicité textuelle se retourner/oublier  ne fut pas rééditée, mais l'affaire ne s'arrête pas là. La recherche sur Tranströmer me donnait un dernier article, rédigé le 26 mai 2014, à l'occasion de la mort de Jean-Claude Pirotte, poète mais aussi magnifique prosateur à qui je voulais rendre hommage. Je terminai par une citation de Plis perdus, un livre que je disais "acheté d'occase à la foire du Livre d'Angles-sur-Anglin, le 12 août 2006, et où l'on retrouve cette Loire qui m'occupe si fort en ce mois de mai" :

"Promenade le long de la Loire, de Blois à Amboise, d'Amboise à Chinon et à Saumur, trop courte hélas, dans la lumière douce-amère de novembre, avec le poids douloureux, et qu'il faut taire, des vieux souvenirs, et mes vertiges qui sont comme le chant sourd du memento mori."

Je recherchai le livre dans la bibliothèque. Un marque-page y était toujours inséré, et il ouvrait précisément sur la page 154 de la citation. Cinq ans qu'il veillait, le longiligne animal de papier, sur ces phrases où la Loire, cette même Loire au-dessus de laquelle tournoyaient les étourneaux de Bailly, cette même Loire que j'ai vue hier en passant sur le pont de Blois où j'étais appelé pour une réunion de travail, oui, cette Loire agitait chez l'écrivain en cavale des vieux souvenirs et des vertiges qu'il me faudra consigner, fixer, comme le chant sourd du memento mori.

Jean-Claude Pirotte
Et replongeant dans ce livre qui n'est pas un roman, ni une chronique, mais bien plutôt, nous dit avec justesse la quatrième de couverture, "un ensemble de sonatines, aigres, douces, amères, ordinaires, pour apprenti raisonnablement distrait", j'ai soudain envie de le relire, comme on retourne à la dégustation inespérée d'un vin vieux qui vous a laissé jadis sur la langue une empreinte inoubliable. Je rebrousse de quelques pages et voici que Philippe Jaccottet réapparaît lui aussi, aimé de Pirotte : "Lecture de Jaccottet : application d'un baume". 

Et comme tout encore une fois va par trois dans cette histoire de hasards objectifs, voici la troisième apparition de la Loire qui me fut donnée ce soir même, en achevant la lecture du livre délicieux de Charles Coustille, Parking Péguy. 


Par paresse, permettez-moi de redonner ici la présentation même de l'auteur :
«Tout a commencé par une erreur d’aiguillage sur internet.
Alors que je cherchais Clio de Charles Péguy, je suis tombé sur une image et sa légende : Parking Péguy, « Stains (93) ». Je savais que celui que je considère comme le plus grand écrivain français du XXe siècle souffrait d’un statut marginal. Mais qu’on associe son nom à un parking, c’était une autre affaire. Après de nouvelles investigations, j’ai découvert des centaines de rues Péguy éparpillées en France, plutôt tristes, principalement à la périphérie de l’espace urbain. Or rien n’importait plus à l’écrivain que ce territoire et le changement qu’il subit. Guidés par la seule toponymie, le photographe Léo Lepage et moi sommes partis sur les routes.
Lors du voyage, j’ai écrit un journal, chacun des lieux me ramenant à des extraits de l’œuvre de Péguy. Léo a pris des photos qui ouvrent des parallèles, suggèrent des contrastes ou des associations avec ces mêmes textes. Surtout, contre une vision commémorative du patrimoine littéraire, nous avons souhaité faire lire Péguy aujourd’hui.»
Le dernier texte de Péguy, présenté dans l'épilogue, est extrait de Clio et l'âme païenne (1913), et c'est le plus long aussi de cette courte anthologie. Eh bien voilà ce que j'ai pu y lire :
"Dans une carrière il sait ce que c'est que Péguy. Il a même commencé à le savoir, il en a vu les premiers linéaments, il en a reçu les premières indications sur ses trente-trois trente-cinq trente-sept ans. Il sait notamment que Péguy c'est ce petit garçon de dix douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les levées de la Loire."
Péguy, né à Orléans le 7 janvier 1873. Sur le site officiel qui lui est consacré, où je me rends pour des éclaircissements biographiques sur le petit garçon de dix douze ans, le vertige encore une fois s'impose :
"L'école est la part la plus précieuse de l'enfance de Péguy. Elle lui a donné sa chance, non en l'extrayant de son milieu, mais en lui permettant d'être lui-même et d'épanouir les dons qu'il avait pour le travail intellectuel. De ses maîtres de l'enseignement primaire, les "hussards noirs de la République", il fait des héros, et sa première école, il nous la dépeint comme un lieu d'enchantement. Cet émerveillement demeure tout au long de ses études. Dans L'Argent, il évoquera son entrée en sixième comme une expérience tout à la fois vertigineuse et décisive. Vertigineuse, parce qu'elle le fait accéder à un univers de connaissances insoupçonnées : "Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l'étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l'ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu'il faudrait dire, mais voilà ce qui m'entraînerait dans des tendresses." Décisive, parce que sans le discernement de M. Naudy, le directeur de l'école, qui l'orienta vers le lycée alors que ses origines sociales le destinaient plutôt à l'enseignement professionnel, rien sans doute de ses engagements ni de son œuvre ne serait advenu." [C'est moi qui souligne]

"Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit." (Pensées, p.45, Gallimard, 1934)

___________________________
* Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, "Le rayon des curiosités, Bayard, 2007, p. 88-89.
** Prague, évoquée précisément dans le dernier vertige collecté, dans un livre d'Hélène Gaudy, mis en ligne juste avant cet article-ci.

lundi 22 avril 2019

Chauve-souris devant une chandelle


"Il y avait des guivres qui avaient l'air de rire, des gargouilles qu'on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu'on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre X, chapitre IV, 1831.


Ceux qui pensaient que l'incendie de Notre-Dame de Paris, de par l'intense émotion collective qu'il a suscité, allait provoquer, dans un pays marqué ces derniers mois par des divisions profondes, un sursaut d'unité nationale, n'ont eu que très brièvement raison. L'élan de compassion, marqué par les dons que l'on sait de nos empathiques milliardaires, a paradoxalement ruiné cet amorce de concorde. L'afflux soudain d'un argent que l'on prétend si souvent difficile à trouver a conduit à la suspicion, et à la restauration d'un monument emblématique on a opposé rapidement tant d'autres priorités oubliées. A Notre-Dame de Paris du vieil Hugo, on a mis en balance Les Misérables. J'ai vu fleurir sur mon fil Facebook les images des merveilles en péril de Sanaa, la capitale du Yémen, dévastées dans l'indifférence générale. Et puis ce fut la planète elle-même : pour cette cathédrale, on fait quoi ? Une sorte d'unanimité à l'envers se dessinait, et bien rares étaient celles et ceux qui ne voyaient pas d'offense à ce qu'un milliard d'euros soit consacrée à cette vieille dame de plus de huit siècles d'âge, jusque-là à peu près épargnée par les guerres et les révolutions.

Je ne savais plus que penser. J'entendais les arguments des uns et des autres, mais ne parvenais pas à échapper à un malaise diffus. Je me replongeai alors dans ce Moyen Age où germa le mouvement de l'architecture gothique. La question des priorités ne se posait-elle pas apparemment de la même façon : ne fallait-il pas d'abord éradiquer la misère avant de bâtir un monument aussi dispendieux que prestigieux ? Ce credo, simple au moins sur le papier, n'a pas été suivi. S'il l'avait été, les cathédrales n'eussent point existé. On peut en trouver une déclinaison contemporaine dans la récente (9 avril 2019) lettre ouverte au monde de l'art de Julien Crépieux, artiste "repenti". Il y exprime son profond mépris (ce sont là ces mots) de ce milieu dont il ne supporte pas la "complète désertion du mouvement actuel des gilets jaunes". Et il ajoute : "Les seules œuvres d’art qui me touchent aujourd’hui sont ces sublimes tags qui fleurissent à chaque printemps comme ce récent « Vous ne nous attraperez pas, nous n’existons pas », ou encore cette banderole nantaise aujourd’hui même qui dit : « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce ». Je n’ai jamais fais de tags et il est un peu tard pour s’y mettre (déjà 40 ans) mais il me démange tout de même d’aller décorer Beaubourg d’un « On refera des œuvres d’art quand on aura renversé le pouvoir »." Autrement dit, l'art est secondaire, on s'y mettra quand les affaires sérieuses seront réglées. L'art c'est du loisir qu'on pourra se permettre quand la société sera idéale, le Grand Soir advenu. A ce compte-là, Picasso n'eut jamais peint Guernica et Léonard La Joconde. Ce bougre de Van Gogh aurait dû rester au chevet des mineurs du Borinage au lieu d'aller peindre des tournesols dans le Midi de la France. Même si un certain milieu mercantile autour de l'art contemporain mérite d'être critiqué voire conspué, on voit bien là le ridicule d'une telle position : c'est bien plutôt parce qu'on étouffe dans nos sociétés que l'art nous est un oxygène nécessaire.


Maureen O'Hara et Charles Laughton, "Quasimodo le bossu de Notre Dame", Willima Dieterle, 1939.
Mais l'art de nos cathédrales était-il uniquement une affaire de riches ? Examinons le contexte historique : c'est à Noyon, Senlis, Sens, Bourges, Laon et Amiens que s'élèvent les premières cathédrales gothiques, or ce sont aussi les premières villes à être dotées de franchises communales, autrement dit à s'émanciper de la tutelle féodale. "Il fallait disposer dans ces villes, écrit Roland Bechmann dans son excellent ouvrage, Les racines des cathédrales (Payot, 1984), d'un lieu de réunion disponible en permanence et où à peu près toute la population pouvait se réunir. Il n'était pas question - au début du mouvement communal au moins - de faire la dépense de deux édifices pour cela et, en tout état de cause, la vie laïque et la vie religieuse étaient intimement liées." Aussi, quand je lis sous la plume d'un billettiste anonyme de L'Humanité (édition du 18 avril), cette remarque qui se veut ironique ("Parlant des cathédrales, Guillaume Goubert affirme, dans le journal La Croix daté d'hier : "La foi chrétienne a offert à l'Europe ces lieux de rassemblement gratuitement ouverts à tous, sans distinction sociale." Pour un peu, voici les édifices religieux élevés au rang de maisons du peuple..."), je constate que certains sont dans l'ignorance crasse de leur propre histoire, car Goubert a parfaitement raison, comme Bechmann le confirme un peu plus loin dans son livre : "Ainsi, elle [la cathédrale] était la maison du peuple autant que la maison de Dieu ; c'était un lieu familier comme aujourd'hui les cathédrales italiennes, où le touriste est surpris de voir afficher "il est interdit de circuler dans l'église à bicyclette". De même au Moyen Age, on y admettait les chiens, les éperviers et même parfois les chevaux. (...) On y discutait d'affaires profanes, familiales ou commerciales et, bien évidemment aussi, des affaires de la Cité."

Si l'on prend maintenant le problème par le versant matériel, financier, sous l'angle des deniers et des euros, on peut se poser la question de savoir si les cathédrales ont été un investissement rentable. Eh bien même si l'on s'en tient à cette ignoble et courte vision, on peut affirmer que oui. Sur le long terme ce fut juteux : les cathédrales ont attiré les foules, dopé le commerce. Treize millions de visiteurs par an, paraît-il, à Notre-Dame. Même si tous ne viennent pas uniquement pour la cathédrale, ils viennent aussi pour elle. Cela en fait des devises, des nuits d'hôtel ou de airbnb, des repas de restaurant, des sandwichs et des tacos, etc.

Mais ce qui compte plus que tout, à mon sens, c'est la somme de bonheurs et d'émotions qu'elle a générée. Qu'on ne pourra jamais quantifier et tant mieux. De la joie d'un maçon creusois que j'imagine découvrant pour la première fois le vaisseau somptueux surplombant la Seine au ravissement soudain d'un Paul Claudel irradié par la foi près du second pilier à l'entrée du choeur. Les lignes inspirées de Sylvain Tesson dans Le Point du 18 avril pourraient peut-être résumer le sentiment de beaucoup : "La flèche apparaissait le soir dans le ciel d'Ile-de-France aux nuances pastel. Quand je venais de l'est, je la voyais surnager de l'entrelacs d'arcs absidiaux. Et sa droiture "irréprochable"(Péguy) rassurait. Elle était là. Le monde pouvait trembler, les institutions se détricoter, les bêtes disparaître. Au moins les flèches se fichaient-elles imperturbablement à la croisée des transepts. On se disait que Péguy avait raison : la flèche ne peut "faillir"." Il raconte être monté cent cinquante fois sur Notre-Dame, nuitamment, sans laisser aucune trace, et, après s'être fracturé le dos et le crâne en tombant d'un toit, c'est encore à Notre-Dame qu'il retourna, en grimpant chaque jour les marches des tours, "Himalaya du convalescent": " Et, dans le lent mouvement de spirale de l'escalier (cette élévation  de l'éternel retour), il me venait à l'esprit le souvenir de Quasimodo, ce coeur brave, insensible au vertige, candidat à l'amour."

De cette rééducation par l'ascension des tours, Sylvain Tesson avait déjà donné témoignage en 2015 dans Notre-Dame-des-vertiges un fort beau texte pour Philosophie magazine, qui le rediffuse à l'occasion de sa Lettre du 21 avril. Curieusement, l'écrivain ne fait aucunement mention de ses cent cinquante escalades de jeunesse. Bien au contraire, il écrit ceci :
"J’avais habité pendant dix ans devant l’église Saint-Séverin dans le cinquième arrondissement de Paris. Saint-Séverin : la sophistication du gothique, l’église qui ravissait Joris-Karl Huysmans, où Emil Cioran venait rafraîchir son désespoir, où furent célébrées les obsèques de Georges Bernanos, de Florence Arthaud récemment…
La cathédrale Notre-Dame-de-Paris s’élève, à quelques centaines de mètres à l’est, sur l’île de la Cité. Au néolithique, on traversait le bras de Seine en pirogue. On a retrouvé des vestiges de ces embarcations près de Bercy. Aujourd’hui, il y a des ponts. L’un d’eux dessert le parvis. Et moi, pauvre aveugle, je l’empruntais chaque jour, passais au pied du monument sans daigner lever les yeux vers la galerie des rois mutilés, sans regarder les tours, sans brûler de monter au sommet. (...) Il m’a fallu un accident pour prendre soin de ce dont je disposais par-devers moi." (C'est moi qui souligne).
Il y a pour le moins une contradiction entre le texte du Point et celui-ci...

La cour des Miracles par Gustave Doré, pour Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.
Passons. Au terme de cette brève plongée dans l'Histoire, il me reste une conviction : opposer la restauration de la cathédrale aux questions vives de la pauvreté, des autres oeuvres patrimoniales, et du climat est un geste vain, un leurre. Et il n'est pas besoin de recourir aux Misérables pour réveiller sa conscience : les misérables sont déjà dans Notre-Dame de Paris. Qu'est-ce que Quasimodo sinon l'être le plus disgracié qui soit : bossu, borgne et sourd, "géant brisé et mal ressoudé", "cyclope" ? Qui est Esmeralda, sinon une bohémienne en marge de la bonne société de son temps, éternelle suspecte de sorcellerie et de diablerie ? Qui hante les environs de la cathédrale sinon les voleurs et les mendiants de la Cour des Miracles, ces espaces de non-droit qui était au nombre d'une douzaine dans Paris, et encore bien présents sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, donc bien au-delà de l'année choisie par Hugo (1482) ?

Oui, je me prends à rêver, comme Guillaume Goubert, d'une "cathédrale où chacun (...) se sente accueilli comme dans sa propre maison", je me prends à rêver d'une restauration qui aille de pair avec la résolution du problème du logement et avec une véritable politique de lutte contre le réchauffement climatique. Que Notre-Dame en soit le symbole et que, plus qu'origine kilométrique de toutes les routes de France, elle soit le point nodal des biens communs de la nation et du monde.

lundi 13 novembre 2017

# 271/313 - C'est donc ça la guerre ?

05/11 - Je ne cesse de tourner autour de Pierre Loti et d'Alain-Fournier, et voici qu'en effectuant un tour de veille sur les douze blogs de mon Netvibes alluvionnaire, débarquant sur Feu sur le quartier general, le blog de Jérôme Leroy (qui m'avait déjà fourni en février une excellente illustration de la cohérence du monde), je découvre au-dessous des vols de grue annonçant la fin cruelle de l'été indien le court texte suivant :


La recherche de renseignements sur Alain-Fournier  me conduisit à l'autre bout de l'échiquier politique vers un article de Anne-Sophie Yoo dans le Valeurs actuelles du 4 décembre 2013. On fêtait alors les cent ans de l'auteur. Ici, on dépeint surtout l'artiste en militaire.
J'ai la bonne surprise d'y retrouver cité le maître de René Pècherat, le peintre André Lhote :
"Le peintre cubiste André Lhote, rattrapé par les mêmes obligations, s’étonne du sérieux qu’Alain-Fournier apporte « dans l’accomplissement de ses devoirs de soldat en temps de paix ». Ce qui le frappe plus encore, c’est le « contenu poétique de ces marches et manœuvres » auxquelles s’adonne le jeune officier, sillonnant une France dont il savoure la beauté des soirs aux foyers tranquilles et rassasiés. « Ces départs de la nuit, comme ceux du lever du jour, me donnent une émotion très mystérieuse. Il me semble à ces heures-là que quelque chose d’inconnu, je ne sais quel monde mystique, devient sensible au cœur. »
Le jeune René Pècherat, qui dans son maquis brennou éprouve des sentiments très proches :
"Après le dernier message, vers 22 h30, commençait pour moi mes rondes de nuit, la ronde des bruits nocturnes, bruissements des feuillages, les cris des oiseaux du soir, l'engoulevent, la chevêche, l'effraie ou la hulotte, quelque aboiement, dans le ciel un ronronnement régulier, sans doute un Lysander, parfois un grondement très lointain transmis par le sol, ou une vague de bombardiers en haute altitude. La nuit est à moi, heures merveilleuses d'insouciance lucide, qui pourrait me ravir ce trésor ? Paysage admirable, splendeur terrestre ! C'est donc ça la guerre ?"

"C’est une France champêtre, à la fois proche et lointaine, comme surgie d’une allée cavalière du Dominique de Fromentin, “le monde entier”, qui va bientôt disparaître à l’image du domaine mystérieux du Grand Meaulnes qui tombe en ruine et qui, surtout, ne rend plus ses chemins… D’où cette inquiétude récurrente chez Alain-Fournier : débusquer à tout prix le « passage dont il est question dans les livres, l’ancien chemin obstrué, celui dont le prince harassé de fatigue n’a pas trouvé l’entrée ». Un passage, plus exactement un sauf-conduit, pour retrouver, avant qu’il ne soit trop tard, le domaine des Sablonnières où a été entrevue la jeune fille aérienne, incarnation parfaite d’Yvonne de Quiévrecourt, apparue le jour de l’Ascension 1905, au sortir du Grand Palais, et qui a occupé ses pensées avec la foi et la patience des saints durant sept longues années. En vain…" [C'est moi qui souligne]
N'est-ce pas la Belle au Bois dormant qui se donne à deviner encore ici, avec ce passage obstrué que le prince ne parvient pas à forcer ?
Dans son Bréviaire de littérature à l'usage des vivants, Pierre Bergounioux évoque aussi ce chemin que Meaulnes ne parvient pas à retrouver et qui, lorsqu'il s'ouvre enfin, ce n'est que sur un monde où tout a changé.
"Avec une pénétration qui rappelle Rimbaud, Alain-Fournier a saisi la rencontre des contraires, l'intrusion de l'ailleurs, du mouvement, de la modernité dans l'âge de lenteur qui s'attarde dans la province de la fin du XIXe siècle. Les personnages hésitent entre l'enfance mal révolue et l'âge adulte, le village et les lointains - la capitale, l'étranger, le rêve et la réalité. Il a eu comme Charles Péguy (1873-1914), le pressentiment que la catastrophe était imminente, les heures suspendues, un peu miraculeuses, qu'ils vivaient, tout près de finir. L'urgence où il écrit se répercute dans le récit, tendu entre l'apparition d'Augustin Meaulnes, un soir de novembre - "le premier jour d'automne qui fît songer à l'hiver" -, et son retour, par un beau matin de septembre, qui prélude à sa disparition définitive, sa petite fille serrée dans son manteau."
Sur l'année 1913, je signalerai pour finir le texte de ma Fiction fondée sur cette année précise, cette fiction brève du dimanche datée du 19 mai 1913, où il est fait allusion à la brève rencontre de l'écrivain avec Yvonne de Quiévrecourt devenue Madame Amédée Brochet, dans un jardin public de Rochefort-sur-Mer.