Affichage des articles dont le libellé est univers-bloc. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est univers-bloc. Afficher tous les articles

samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique


mercredi 8 juillet 2026

L'illusion de Yakushima

Quand la notion d'univers-bloc est apparue dans l'entretien de Valentin Retz pour la revue en ligne Diacritik, je savais l'avoir déjà rencontrée avec Jean-Marc Rochette, et pour retrouver facilement l'article, j'ai tapé "univers-bloc" dans la barre de recherche du blog. Une liste de cinq billets s'est affichée devant moi. Le premier était évidemment celui auquel je pensais, Destin inscrit dans l'univers-bloc. Sur lequel je suis revenu dans l'article précédent. Mais quid des quatre autres ? De fait, comme je le subodorais, ils ne traitent pas d'univers-bloc à proprement parler. Ils contiennent en revanche les deux mots univers et bloc de façon séparée. A première vue, donc aucun rapport autre que fortuit avec ma problématique. 

Mais est-ce si sûr ? Un simple survol m'incita par curiosité à y regarder de plus près. Prenons-les dans l'ordre chronologique de parution. Le premier remonte au 7 octobre 2012, Immenses sont les trésors de l'oubli. Voici son paragraphe introducteur : 

J'ai bien sûr acheté le livre de Christian Garcin, Borges, de loin, et dévoré les premiers chapitres. Puis je fis une pause pour, d'une part, relire comme je l'ai dit l'autre jour le premier chapitre des Anneaux de Saturne de Sebald, et d'autre part découvrir le court récit de Jean-Paul Goux, Le Séjour à Chenecé ou Les Quartiers d'hiver (3), Actes Sud, 2012. Je l'avais emprunté à la médiathèque une semaine auparavant et c'était la première fois que je lisais cet auteur, que j'avais vu souvent cité, en particulier dans les Carnets de Pierre Bergounioux. 

Or l'incipit de ce premier chapitre des Anneaux de Saturne, est celui-ci : "En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l'issue d'un travail assez absorbant."

Les journées du Chien, dies caniculares, sont appelées ainsi par les Romains parce qu'à cette période habituellement la plus chaude de l’été, Sirius réapparaissait à l’aube après plusieurs semaines durant lesquelles elle était demeurée invisible dans l’éclat du Soleil. Et Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel nocturne, était nommée Canicula, la petite chienne.

Cette réapparition, appelée « lever héliaque », coïncidant avec la période la plus chaude de l’année dans le bassin méditerranéen, on imaginait que la lumière intense de Sirius (qui vient du grec seirius, signifiant «brûlant», «ardent») venait s’ajouter à celle du Soleil, renforçant ainsi la chaleur déjà accablante des journées estivales. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, mais la canicule est restée dans la langue, sans que la plupart des gens ne sachent l'origine du nom. Ironie de l'époque : j'ai mené cette recherche le 26 juin, un jour de canicule. Le réchauffement climatique a donc déplacé largement les dates de la fournaise...

Autre incipit, celui du roman de Jean-Paul Goux, cité dans l'article :

Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l’Épine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire, comme je me le dis à moi-même, puisque ici nous sommes dans l'ancienne abbaye de Chenecé, maisons de Prémontrés, achetée en grande partie ruinée par notre ancêtre Chéronnet à la liquidation des biens nationaux et depuis lors appelée l’Épine sous prétexte, selon ce qu'ils disent, qu'elle est posée sur une sorte d'île en forme de fuseau, aux falaises coupées net, comme surgie d'un bloc à vingt mètres au-dessus des vagues moutonnantes des prés et des bois. (p. 9) 

Le manuscrit que nous lisons (je reprends là le texte de l'article de 2012) a été déposé par le narrateur dans un tiroir de la sacristie de Chenecé, mais il préfère dire l'armoire, pièce quasi secrète où, dès l'enfance, il aimait à se retirer pour échapper à l'agitation de la famille envahissant les lieux à chaque période de vacances. Pour qualifier ce qu'il faisait dans ce lieu clos, oublié des autres, il avait forgé deux termes, armoirer et nébuler, dont le second avait peu à peu absorbé les acceptions du premier : "On pourrait dire qu'armoirer et nébuler c'était ne rien faire, ne penser à rien, dans un espace et dans un temps où il n'arrivait rien, je crois tout au contraire que j'y faisais l'épreuve du temps puisque précisément rien n'arrivait mais qu'il advenait cependant quelque chose, un état, une manière d'être qui s'installait, s'imposait, une profonde passivité à laquelle il m'était impossible de ne pas accoler le mot d'heureuse, une envahissante passivité heureuse" (Je souligne)

Je suis frappé par cette idée qui affleure ici de l'épreuve du temps. Et je songe aussi au dernier film de Naomi Kawase vu à cette même période, L'illusion de Yakushima. Pour résumer, Corry (Vicky Krieps), infirmière coordinatrice de transplantation cardiaque pédiatrique, est envoyée dans un hôpital au Japon pour améliorer le fonctionnement d’un service de transplantations où les greffes d’organes sont encore largement un sujet tabou. Corry se bat au quotidien pour réussir la greffe d’un jeune patient d’une douzaine d’années, et vit avec Jin, un photographe qu'elle a rencontré sur l’île de Yakushima à l’extrême sud du Japon. Un jour Jin disparaîtdevenant un johatsu, une de ces nombreuses personnes qui, au Japon, choisissent de s'effacer, sans laisser de trace ni d’explication.

 

J'ai lu ensuite nombre de critiques, bonnes, mauvaises ou mitigées, mais n'en ai pas trouvé une qui s'attarde sur le titre même. Qui fait référence à un moment très précis du film, où Jin reproche à Corry de vivre obsédée par le temps, par son agenda. A son avis, elle se fait une fausse idée du temps, le concevoir comme linéaire est une illusion (et ce serait là, dans mon souvenir - mais il faudrait que je revoie le film -, l'illusion même de Yakushima) : le temps serait à l'intérieur de soi. Quelque chose de la notion de l'univers-bloc s'esquissait à cet instant.

Les trois autres articles méritent aussi notre attention. Ce sera pour la prochaine fois. 

 

jeudi 22 mai 2025

Destin inscrit dans l'univers-bloc

Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon.

Jean-Marc Rochette, La Chair du monde, entretiens avec Adrien Rivierre (p. 161)

Repartons de ces paroles de Jean-Marc Rochette, par laquelle je terminais l'article précédent. Je voudrais juste remonter à celles qui les ont immédiatement précédées, suscitées par cette question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie.Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne."


 Rochette explique que cette théorie est une forme d'éternalisme, comme si on avait la possibilité de voyager dans le temps. "Je crois, ajoute-t-il, que mon destin est inscrit dans cet univers-bloc. La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux." C'est juste après qu'il dit aussi croire aux synchronicités.

Adrien Rivierre tente alors une objection en demandant à Rochette s'il ne pense pas que ses choix peuvent orienter le réel et sa vie. Et l'artiste répond alors qu'il ne réfléchit pas ainsi : "Parfois, tout se passe comme si l'univers-bloc me coinçait dans des endroits où je ne souhaitais pas aller. Par exemple, je ne voulais pas acheter cette maison. Puis, finalement, avec l'aide de mon cousin, je me dis que je vais investir tout ce que j'ai pour l'acquérir. Au dernier moment, il me dit qu'il ne veut plus faire partie du projet et je me retrouve à l'acheter seul. Je suis coincé. Or, si je ne le fais pas, nous ne sommes pas assis ici dans cet atelier à échanger ensemble ! Je ne peux pas tenir tous les propos auxquels je crois au plus profond de moi. Cette conception de l'univers-bloc ne me permet pas de voir le futur et de dire ce que ma vie va devenir, mais cela me fait vibrer différemment selon les décisions à prendre."


Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

On connaît ma fascination pour le thème du vertige, et l'on ne s'étonnera donc pas que j'ai absolument tenu à lire cet essai dès sa parution : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Quatrième de couverture)

Il faut noter que cette résonance de l'univers-bloc, du livre de Rochette à celui de Dupuy, se redouble d'une résonance autour du motif du vertige. Vertiges est aussi le titre d'un art-book consacré à Rochette que je possède depuis quelques années.


 Et l'article du 20 janvier 2020 renvoyait à un post antérieur du 14 janvier, sur le blog Fixer les vertiges (maintenant abandonné), où j'épinglai la seule occurrence du vertige dans l'album Ailefroide.

(cliquer sur l'image pour lire la vignette)

___________________

* Wikipedia : "Le premier rêve qu'il enregistre a lieu en 1898 : il rêve que sa montre s'arrête à une heure précise avant de se réveiller et de constater que c'est effectivement le cas[2]. Des rêves ultérieurs semblaient prédictifs d'évènements graves : l'éruption de la Montagne Pelée de 1902 en Martinique (un rêve cité par C.G. Jung dans son essai sur la synchronicité), un incendie d'usine à Paris et le déraillement, en 1914, du train express Flying Scotsman non loin du pont ferroviaire du Forth en Écosse."

L'accident du Flying Scotsman à la gare de Burntisland, environ 15 miles au nord du pont du Forth, le 14 avril 1914, avait été rêvé par Dunne à l'automne 1913.