Affichage des articles dont le libellé est Baptiste Morizot. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Baptiste Morizot. Afficher tous les articles

lundi 23 mars 2020

Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve

"Mais le pouvoir du poète authentique, serait-il aussi vulnérable et rongé de doutes que celui-ci l'a été, est grand ; et c'est des pires menaces, quelquefois, qu'il tire le plus pur de son chant : "Mais aux lieux du péril croît/aussi ce qui sauve", avait écrit Hölderlin, dont Roud aura été en français l'un des meilleurs serviteurs. Le lecteur fera l'émerveillante épreuve de ce pouvoir en lisant Requiem, le grand livre commencé dans les années cinquante et achevé en 1967 seulement, alors que Roud entrait dans sa soixante-dixième année."

Philippe Jaccottet, préface à Air de la solitude, Poésie/Gallimard, 2002, p. 14.

Le 22 mars de cette même année 1967, il y a donc 53 ans jour pour jour, paraissait dans la bibliothèque de la Pléiade les Œuvres de Hölderlin, sous la direction de Philippe Jaccottet. Parmi les traducteurs, outre Jaccottet lui-même, il y avait aussi Gustave Roud, dont l'éditeur suisse Mermod avait, à Lausanne en 1942, déjà publié Poëmes de Hölderlin (ouvrage réédité en 2002 par la Bibliothèque des Arts).



Peut-être que cette date n'avait pas tout à fait été choisie au hasard, car elle tombait deux jours seulement après la date d'anniversaire du poète allemand. Né le 20 mars 1770, on fête d'ailleurs cette année le 250ème anniversaire de sa naissance.

La phrase célèbre de Hölderlin citée par Jaccottet, je la connaissais dans une autre traduction : Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Et je me souviens très précisément du texte où je la découvris pour la première fois, car elle me frappa alors si fortement que jamais je ne l'ai oubliée : c'était en 1977 dans un entretien avec Edgar Morin dans le Nouvel Obs, à l'occasion de la sortie du premier tome de sa Méthode, La Nature de la Nature*, dont la couverture reproduisait cette lithographie vertigineuse de M.C. Escher :

M.C. Escher, Mains dessinant, 1948.
J'ai recherché en vain cet entretien, en revanche j'en ai trouvé un autre, beaucoup plus récent, puisqu'il date de juin 2015. A Coralie Schaub, de Libération, Edgar Morin disait donc :

"J’aime beaucoup cette phrase de Friedrich Hölderlin : «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.» Ça sera le suicide ou le réflexe vital. On va frôler l’abîme. Je ne veux pas faire de catastrophisme, mais on voit bien que tout s’aggrave. Des incendies s’allument partout. On risque l’affrontement entre l’Occident et le monde islamique. On doit changer de voie. Pour la première fois, on sent qu’on fait partie d’une aventure commune, à cause des périls causés par la mondialisation. Cette conscience commune nous permettra peut-être de réagir. Si elle se développe."
Retrouver cette phrase dans la préface de Jaccottet m'avait saisi pour une autre raison : c'est que je venais de la rencontrer quelques jours plus tôt dans l'article écrit par le philosophe Baptiste Morizot pour le Hors-Série de Socialter, "Le Réveil des imaginaires" :
Baptiste Morizot, Nous sommes le vivant qui se défend, in Socialter HS, p .157.**


Morizot évoqué, cité ici-même le 18 mars, dans le billet : La vengeance du pangolin ?
Et ce n'est pas fini : je retrouvai chez le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, auteur de Résonance, et lui-même en résonance avec Gustave Roud, la même phrase dans une traduction très légèrement différente :
"Mais là où est le danger croît aussi ce qui sauve. C'est sous l'égide de cette référence à Hölderlin - trop galvaudée, je l'admets - que je conclurai ce livre, en indiquant que les perspectives ici ouvertes sur les crises de la modernité, leurs tendances et leurs causes, fournissent aussi potentiellement les voies de leur dépassement. Aussi multiples, complexes et diverses soient-elles, ces voies passent obligatoirement par une rupture avec la visée d'accroissement constitutive de la modernité." (p. 53)

"Trop galvaudée", admet Rosa. Certes. Il n'est que de la googliser, cette fameuse phrase, pour le vérifier : 2 590 000 résultats. Et tiens, on retrouve Edgar Morin en tête de gondole.



Et dans la traduction Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve, c'est 1 140 000 résultats. Et Hubert Reeves qui rafle la première place. Normal, il a publié un livre en 2013 dont le titre est précisément le vers hölderlinien. 


Bon, cela ne relativise-t-il pas fortement cette triple coïncidence Roud/Rosa/Morizot ? Une référence qui traîne partout, il n'est guère surprenant, dira-t-on, de la retrouver en  plusieurs lieux.
Oui mais, comme par hasard, c'est juste au moment du 250ème anniversaire du poète. La quasi-synchronicité n'en est-elle pas redorée ?

Qu'importe. Un dernier élément doit être versé au dossier.

Sidéré par le caractère inédit de la méga-crise sanitaire qui s'est emparé de la planète, le confinement de plus en plus universel qu'elle entraîne (1 milliard d'être humains maintenant assignés à résidence sur tous les continents), j'ai soudain repensé à un penseur aujourd'hui disparu dont j'avais lu avec passion  un entretien mené avec Philippe Petit et paru aux éditions Textuel en 1996. Ce livre, Cybermonde, la politique du pire, je l'avais acheté à Périgueux au mois de mai cette année-là. Le penseur en question était l'urbaniste et philosophe Paul Virilio.



Et pourquoi penser à Virilio ? Eh bien parce que c'est un théoricien de l'accident. Selon lui, toute technologie implique un certain type d'accident. Et cela le conduisit à évoquer la perspective d'un accident général :
"Aujourd'hui, les nouvelles technologies véhiculent un certain type d'accident, et un accident qui n'est plus local et précisément situé, comme le naufrage du Titanic ou le déraillement d'un train, mais un accident général, un accident qui intéresse immédiatement la totalité du monde. Quand on nous dit que le réseau Internet a une vocation mondialiste, c'est bien évident. Mais l'accident d'Internet, ou l'accident d'autres technologies de même nature, est aussi l'émergence d'un accident total, pour ne pas dire intégral. Or cette situation-là est sans référence. Nous n'avons encore jamais connu, à part peut-être, le krach boursier, ce que pourrait être un accident intégral, un accident qui concernerait tout le monde au même instant." (p. 13)
Nous y sommes. L'accident intégral est advenu. Il n'est pas advenu avec Internet, comme semblait le craindre Virilio, mais il est advenu avec la mondialisation des transports, avec donc des technologies qui ont diffusé, à grande vitesse, ce virus au départ très localisé, sur un marché aux bêtes sauvages de Wuhan en Chine, jusque dans les pays les plus éloignés. Ce n'est pas la première pandémie qui traverse le monde : la grippe espagnole en 1918 causa 20 à 50 millions de morts selon l'Institut Pasteur, et peut-être, me dit Wikipedia, jusqu'à 100 millions selon certaines réévaluations récentes, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale***. Cependant, même si certaines villes, certaines régions furent paralysées, il n'y eut pas de ralentissement généralisé de la vie économique, de confinement général, d'impact global et simultané sur la planète. En outre, la censure de guerre " limita l'écho médiatique de la pandémie, les journaux annonçant qu'une nouvelle épidémie touchait surtout l'Espagne, pays neutre publiant librement les informations relatives à cette épidémie, alors que celle-ci fait déjà des ravages en France".

Robert Maggiori, dans un article de Libération  écrit à l'occasion de la disparition de Virilio en septembre 2018, rapporte qu'il avait même forgé le projet d’un musée de l’accident. "Mais son apport principal, poursuivait-il,  est ce qu’il nommait la dromologie, la «science de la vitesse» qui caractérise notre époque, représente le «progrès» comme une course sans fin vers l’accumulation et la «croissance», finit par soumettre tant les faits sociaux que les comportements individuels à la dictature du temps et, en fin de compte, rend incapable de «regarder en arrière», mutilant ainsi l’expérience, scindée du rapport au passé et à la mémoire." Et Maggiori de finir sa rubrique nécrologique en citant... Hartmut Rosa :
"Ces thématiques sont aujourd’hui reprises par tous – et, sur le plan de la sociologie et de la philosophie, par Hartmut Rosa, théoricien de l’«accélération» – mais Paul Virilio les avait théorisées dès les années 80 ­– parfois dans les pages de ce journal – quand personne ou presque ne voyait encore que les principaux changements qui allaient advenir, dans les moyens d’information, l’élaboration et la transmission des données, les moyens de transport, la socialité en «réseaux», avaient à voir avec la vitesse et la réduction du temps au seul présent. On sait qu’aujourd’hui ce «qui compte», c’est ce qui vient d’arriver, et que ce qui a été fait ou pensé «avant» est comme dans un cône d’ombre : il ne faudrait pas que Paul Virilio – même si cela justifiait rétrospectivement ses théories – soit oublié parce que précurseur et pionnier."
Et je finirai par cet autre extrait du livre de 1996, dont j'avais perdu le souvenir, et qui ne m'a sauté aux yeux qu'en reparcourant rapidement l'ouvrage, extrait qui reconnecte avec tout ce que nous venons de voir depuis le début :
"Pour moi, la phrase clé est une phrase de Hölderlin : "Mais là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve." Autrement dit, là où est le plus grand danger, là aussi se trouve le salut. Le salut est au bord du précipice, et chaque fois qu'on approche du danger on approche du salut."
Je vous laisse sur cette parole d'espoir.
Il est deux heures du matin, et la nuit silencieuse règne en maître sur le parvis de l'immeuble.
_____________________
Je dois avouer que c'est un des livres de Morin que je n'ai jamais lu en entier.

** Cela ne m'a pas frappé tout de suite, mais le dessin de ce dragon n'est pas sans rapport avec les mains de Escher. La boucle récursive qu'elles illustrent ("un processus récursif est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui est produit"- Morin 2005, p.99 et 100) ne se retrouve-t-elle pas dans la contorsion du monstre dont la langue rejoint la queue ?

*** Dans cette notice, je note ceci, qui démontre les bienfaits du confinement, déjà établis à cette époque, pour ceux qui en doutent encore : " Max C. Starkloff, médecin de la ville de Saint-Louis (Missouri) met en place un des premiers cas de distanciation sociale en médecine moderne, en ordonnant la limitation du nombre de personnes pouvant s'attrouper et en fermant les écoles. Saint-Louis a ainsi un des taux de mortalité les plus bas des États-Unis (moins de 60 pour 100 000 environ, six semaines après que les premiers cas aient été signalés)."

mercredi 18 mars 2020

La vengeance du pangolin ?

" - T'es dans le trou du cul du monde, mon pote ! Au pire endroit que tu connaîtras jamais dans ta petite vie de racle-merde ! T'es dans la zone de mort de la Déferlante !
- Où... ça ?!
- Banlieue ouest d'Aberlaas, Extrême-Aval, falaise des Confins ! Ça te va pour le topo ? Tu viens de naître ou quoi ?"

Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, p.0.

La situation est irréelle : devant moi, le parvis de l'immeuble où viennent de cesser enfin les ronflements des rotofils dévorant les pelouses de trèfle trop drues pour les tondeuses, le ciel bleu avec juste quelques petits nuages au-dessus de l'horizon, le calme d'un après-midi très ordinaire qui semble démentir tout ce qui se dit à la télé, à la radio, sur le net, cette menace qui a retourné toute la planète, ruiné tous les programmes et rompu toutes les digues du quotidien. Comment faire coïncider la tranquillité de cet instant avec ce que l'on sait, avec cette vague de mort et de souffrance qui doit nous engloutir ? 
Il y a ceux qui paniquent, ceux qui fuient, et puis ceux qui luttent, ceux qui aident, ceux qui soignent, au mépris parfois de leur propre santé, avec des moyens souvent dérisoires, victimes d'une politique managériale qui montre aujourd'hui sa nocivité profonde. Si l'on sort de la crise, ce sera grâce à eux, et je devrais plutôt dire à elles, car elles sont majoritaires, les femmes, dans ce combat au plus près du drame.
Au Moyen Age, et même en d'autres temps, cette pandémie aurait été vue comme un châtiment divin. C'est un discours qui se fait très rare, et c'est heureux. Est-ce à dire qu'il s'agit d'une fatalité ? D'un pur accident du vivant ? D'un phénomène imprévisible ? Hélas, tout porte à croire que ce genre de maladie infectieuse est une conséquence du saccage des écosystèmes tropicaux, d'une déforestation qui prive les animaux sauvages de leur habitat et les conduit à coloniser d'autres milieux où ils importent les microbes pathogènes autrefois confinés dans quelques zones peu fréquentés par les êtres humains.*


J'aime beaucoup ce dessin de mon ami Gary Tupolev. Je n'y vois qu'un défaut : son titre. Car je ne pense pas que le pangolin veuille se venger, ni d'ailleurs aucune autre bête sauvage  traquée par les hommes. Ce serait remplacer Dieu par la Nature. Une Dame Nature qui punirait ceux qui martyrisent ses enfants. Non, je crois, avec le philosophe Baptiste Morizot (qui a inspiré le personnage de Varech dans Les Furtifs de Damasio), que nous ne sommes pas des humains face à la Nature, qu'il faut sortir de ce dualisme qui consiste à "penser le monde en termes binaires, opposés, exclusifs et hiérarchisés : les "humains" et la "nature"."
" Voici la carte d'identité que je propose : nous sommes des vivants parmi les vivants, façonnés et irrigués de vie chaque jour par les dynamiques du vivant. Le vivant est ici tout autre chose que la "nature" des dualismes, il est inclusif : car nous sommes nous aussi des vivants. Nous ne sommes plus une espèce solitaire confrontée au reste du monde empaqueté en "nature" : nous ne sommes plus face à face, mais côte à côte avec le reste du vivant, face au dérobement de notre monde commun."
(Nous sommes le vivant qui se défend, Socialter, Hors-Série "Le réveil des imaginaires")
Et Morizot n'est pas le seul à penser ainsi. Même son de cloche chez le jeune philosophe anglais Timothy Morton, qui écrit que "l'écologie peut se passer du concept d'un quelque chose d'une certaine sorte, "loin là-bas", appelé Nature."
"Le fantôme de la "Nature", entité neuve travestie en relique d'une époque révolue, a hanté la modernité dans laquelle il est né. Cette Nature fantomatique a empêché l'essor de la pensée écologique. Ce n'est qu'aujourd'hui, où le capitalisme contemporain et le consumérisme recouvrent la Terre entière et atteignent en profondeur les formes du vivant, qu'il est enfin possible, ironiquement, de se défaire de ce fantôme inexistant. L'exorcisme, c'est bien, mais les êtres humains ont dépassé le moment où la Nature était un recours. La continuité de notre survie, et par conséquent la survie de la planète que nous dominons sans nul doute aujourd'hui, dépend du fait de penser par-delà la Nature." La Pensée écologique, Zulma, 2019, p.19.


On ne trouvera pas trace non plus du mot nature dans l'entretien qu'un autre philosophe, italien celui-ci, Emanuele Coccia**, a accordé à Libération dans son édition du week-end dernier. Coccia qui rappelle que "tout virus, et celui-ci en particulier, nous apprend donc à ne pas mesurer la puissance d'un être vivant sur la base de ses équipements biologiques, cérébraux, neuronaux. Il casse aussi notre étrange narcissisme : dans l'anthropocène, nous continuons à contempler notre grandeur, même négativement, et nous nous magnifions dans nos puissances malignes, destructrices... "Regardez comme nous sommes puissants." Les virus nous rappellent que n'importe quel être a la force de détruire le présent et d'établir un ordre inconnu, inattendu. Le coronavirus montre enfin que le vie se moque des frontières, des entités politiques, des distinctions de races, qu'elle mélange tout, elle rallie tout. C'est assez libérateur."

Cette vision de la continuité de la vie remet en cause, comme le soulignent Sonya Faure et Anastasia Vécrin dans l'entretien, l'idée de naissance comme commencement. Selon Coccia, la naissance est un couloir qui mène une même vie d'une forme à une autre, d'une espèce à l'autre :
"La vie que nous sommes et que nous exprimons existait avant nous, c'était la vie de nos parents, et celle de nos grands-parents dans un couloir continu qui arrive jusqu'au début de la vie sur la planète. C'est dans ce couloir que l'individu, l'espèce et la Terre communiquent les uns les autres. C'est pour cela qu'il n'y a rien de plus universel que la naissance : un chêne, un champignon, un chat, une bactérie sont tous des êtres définis par la naissance. Tout enfant est un corps qui a imposé à sa matière d'origine une métamorphose, tout être naît dans un corps autre : naître, c'est ne pas pouvoir séparer sa propre histoire de celle du monde. La naissance est en ce sens un processus de migration de la vie, on laisse migrer en nous un moi, un souffle venu d'ailleurs vers d'autres destins. tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques."
Morizot, Morton, Coccia, trois penseurs pour nous aider à nous diriger dans ce monde sans boussole, plus que jamais incertain. Trois pensées qui vont au-delà de l'effondrement que certains prédisent, dessinent un chemin d'espoir, un appel du vivant. L'attracteur étrange dont je parle si souvent se tient peut-être en ce lieu de rencontre, comme une divinité faible qui n'a pas pouvoir sur le monde, mais peut nous désigner les "occasions", le kairos grec, qu'il faut saisir à temps. Fanal dans la nuit.



____________________
* Lire l'article de Sonia Shah, dans Le Monde diplomatique de ce mois. Aperçu sur le site du journal.

** J'ai déjà évoqué les travaux d'Emanuele Coccia dans plusieurs articles.

lundi 14 août 2017

# 193/313 - Beauté ténue d'une feuille de bambou

Je ne sais plus en quelle année j'ai lu pour la première fois François Cheng. De la bibliothèque, j'extirpe Le dit de Tianyi, lu à sa sortie en 1998. Roman dont je me souviens surtout de la terrible description des camps de travail chinois*, où le peintre Tianyi est envoyé au retour de l'Europe. Le feuilletant, je retrouve pourtant sans difficulté un passage où le narrateur, découvrant la peinture italienne, fait entendre déjà cette théorie du Souffle créateur que Cheng développait encore, inchangée, dans l'entretien récent à Philosophie Magazine :
"Je ne crois pas avoir été autant de connivence avec les peintres chinois des Song et des Yuan que dans les musées de Florence et de Venise. Eux croyaient aux vertus de la vacuité dans laquelle circulent des souffles organiques. Ils y croyaient viscéralement parce que leur vision cosmologique le leur disait. Ne répétait-elle pas à longueur de siècles, cette cosmologie - et ici résonnait à mon oreille tout ce que m'avait enseigné le maître -, que la Création provient du Souffle primordial, lequel dérive du Vide originel ? Ce Souffle primordial se divisant à son tour en souffles vitaux yin et yang et en bien d'autres a rendu possible la naissance du Multiple. Ainsi reliés, l'Un et le Multiple sont d'un seul tenant. Tirant conséquence de cette conception, les peintres visaient non pas à imiter les infinies variations du monde créé mais à prendre part aux gestes même de la Création. Ils s'ingéniaient à introduire, entre le yin et le yang, entre les Cinq Éléments, entre les Dix Mille entités vivantes, le Vide médian, seul garant de la bonne marche des souffles organiques, lesquels deviennent esprit lorsqu'ils atteignent la résonance rythmique. Pas étonnant que pour bon nombre de Chinois, un chef d’œuvre pictural qui unit la beauté ténue d'une feuille de bambou au vol sans fin de la grue, bien plus qu'un objet de délectation, est le seul lieu de vraie vie." (p. 232-233)
Dans ce court essai paru en 2002, Le Dialogue, sous-titré Une passion pour la langue française, - que je lus en septembre de la même année - François Cheng revient encore une fois sur la vision chinoise du vivant : "Selon une intuition foncière nourrie par des observations, et à partir de l'idée du Souffle, les penseurs chinois, surtout de tendance taoïste, ont avancé une conception unitaire et organiciste de l'univers créé, où tout se relie et se tient, le Souffle étant l'unité de base qui relie entre elles toutes les entités vivantes. Dans cet immense réseau organique, ce qui se passe entre les entités compte autant que les entités elles-mêmes." (p. 15, c'est moi qui souligne)

Cette dernière phrase me renvoie à un très stimulant passage des Diplomates, l'essai de Baptiste Morizot* que j'ai évoqué ici en avril :
"Par diplomatie des relations, on entend une diplomatie adossée à une ontologie et une éthique des relations : c'est-à-dire à une conception du monde suivant laquelle nous sommes un tissu de relations avec la communauté biotique, et où viser le bien des uns implique le viser le bien de la relation elle-même. C'est une diplomatie de la conciliation et de la réconciliation.
Elle s'oppose à une diplomatie des termes, adossée à une ontologie et une éthique substantialistes des termes, suivant lesquels ce qui existe, c'est avant tout des choses séparées, des humains et des loups, des sauvages et des civilisés, des êtres de droit et des êtres de matière ; et qu'il faut viser le bien de l'ensemble auquel on appartient (son espèce, son pays, sa classe sociale) avant le bien des relations, considérées comme secondaires." (p. 253)
Malgré cette convergence, qui laisse donc à penser que la pensée cosmologique chinoise s'inscrit plutôt dans la diplomatie des relations, Baptiste Morizot n'a pas un mot pour elle : l'essentiel de ses sources intellectuelles est d'origine française ou anglo-saxonne. De même Emanuele Coccia ne va guère chercher ses références du côté de l'Asie, à l'exception du japonais Watsuji Tetsurô, cité une fois dans le chapitre sur Le souffle du monde (mais il n'est jamais question de cette pensée chinoise du souffle évoquée par Cheng). Malgré les travaux des philosophes et sinologues François Jullien et Jean-François Billeter, ainsi que du géographe Augustin Berque, il semble donc que le chemin est encore long pour une véritable rencontre entre la philosophie occidentale la plus active et une pensée orientale pluri-millénaire mais encore bien vivante.


___________________________
* Je lis ce matin la chronique facebookienne d'André Markowitz, comme d'habitude excellente : il évoque Malraux, et la catastrophe du "grand bond en avant" qui provoqua en Chine une famine qui fit des dizaines de millions de morts. Aveuglement de nombre de nos intellectuels, qui ne fut guère ébranlé avant les écrits lucides de Simon Leys, alias Pierre Ryckmans, dont mon ami Jean-Claude me signale aujourd'hui le travail sur Shitao. Voir cette page web de la Fondation Berger.

** Dans le même numéro d'été de Philosophie Magazine, on peut lire le reportage de Baptiste Morizot, parti pister la panthère des neiges dans les montagnes du Kirghizistan, ce qui le conduit à méditer, je cite, "sur la patience dont les êtres humains - comme les grands prédateurs - sont capables."

lundi 5 juin 2017

# 133/313 - Du Lycée au Louvre

Retour sur saint Génitour. Qui est l'aîné de la fratrie ? un certain Loup. Qui affronte le martyre avec la plus grande sérénité : « Je m'appelle Loup, dit-il, mais vous me trouverez prêt à mourir pour le Christ avec la douceur d'un agneau. »
Les saints Loup, ou saint Leu (forme ancienne de loup, qui perdure dans la langue avec la locution à la queue leu leu) sont nombreux, pas moins d'une dizaine recensés sur Wikipedia.
N'est-il pas étonnant que les seuls animaux qui donnent des prénoms de saints soient des animaux sauvages ? Saint Loup et saint Ours existent en plusieurs exemplaires, alors qu'on cherchera en vain un saint Chien, un saint Chat, une sainte Poule ou une sainte Vache... L'animal domestique ne cadre pas avec la sainteté. Comme si on ne saurait vénérer que ce qui échappe à notre maîtrise, nous procure de la crainte et même de l'effroi.



Du loup, il était beaucoup question au dernier Chapitre Nature, le festival qui a lieu au Blanc chaque mois de mai. J'ai eu la surprise d'y voir programmée au Moulin de la Filature une conférence de Baptiste Morizot, le jeune philosophe dont je venais de lire l'essai Les diplomates, évoqué ici plusieurs fois . J'ai donc fait le déplacement pour assister à cette conférence qui était suivie d'une table ronde sur le loup ("Ici comme ailleurs, des questions se posent : d'où vient le loup, comment et par où se déplace-t-il ? Quelles sont les routes de colonisation, notre région est-elle une zone, une voie de recolonisation ? Comment anticiper son retour et l'activité humaine ? Quelles alternatives à la régulation ?").

Le loup s'imposait donc à nouveau. D'autant plus qu'au même moment je retrouvai chez deux autres philosophes abordés ces dernières semaines, Augustin Berque et Michel Serres, mention explicite du Lycée, portant souvenir du loup et cité dans mon étude d'Arsène Lupin.

A dextre, dans Poétique de la terre (Belin, 2014), Augustin Berque, après avoir évoqué La Vallée-aux-Loups de Chateaubriand, poursuit ainsi :
"Autre fut le destin du Lukeion, lieu que longtemps fréquentèrent les loups (lukoi), situé au nord-est d'Athènes ; on y édifia plus tard un gymnase du même nom, ce qui en français a été rendu par Lycée. Aristote y forma les jeunes loups de la philosophie de son temps : Théophraste, Diodore de Tyr, Straton et bien d'autres. Quant à l'homologue latin de "lycée", lupanar, n'en parlons pas, sinon pour rappeler que lupa (louve) avait aussi l'acception de "prostituée". Du reste, l'école d'Aristote était dite aussi péripatéticienne (de peripatein, "se promener", le Stagirite aimant donner en marchant ses cours du soir, pour le grand public)." (p. 23)
A senestre, Michel Serres, dans Écrivains, savants et philosophes font le tour du monde (Le Pommier, 2015), livre acheté le 13 mai, déclare ceci :
"Les loups nous avaient aussi enseigné comment enseigner nos enfants : Romulus et Remus tétaient sous la louve ; lupa, dit-on, désignait aussi la putain, qui jouissait ainsi elle-même d'un totem ! Le Lycée d'Athènes et ceux, si nombreux en France, rappellent, comme Tite-Live ou Le Livre de la jungle le firent, la pédagogie géniale, connue des chasseurs comme des éthologues, qui organisait l'élevage et l'apprentissage de la chasse dans les meutes. Qui ne se souvient, en effet, que lycée traduit en français le loup grec ? La France rêva lycéens ses petits, comme Baden-Powell, colonialiste sud-africain, admirateur de Kipling, quant à lui pseudo-hindou, voulut les siens louveteaux. L'enseignement fit de moi, comme de beaucoup de mes concitoyens louveteaux et lycéens, un totémisé Loup par deux fois." (p. 18)
Un peu plus loin, il écrit : "Notre culture, historique et politique, va du Lycée au Louvre ; quittons-nous jamais les loups ?"

Au soir de l'élection présidentielle, le 7 mai dernier, je ne pouvais m'empêcher de sourire en voyant Emmanuel Macron, pour ses premiers pas dans la fonction, choisir le Louvre.



samedi 29 avril 2017

# 102/313 - Le facteur de coïncidences

"La diplomatie a toujours été un problème de géopolitique et de cohabitation. Son outil principal est la compréhension de l'étrange, le pliage et la traduction pour saisir les mœurs de l'autre, son allure vitale, son mode d'existence dans ce qu'il a de plus exotique, de plus loin et de plus intime, comme les courbes d'un attracteur étrange sont parallèles sur certaines portions et diffèrent infiniment sur d'autres."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 267.

Depuis le premier jour, j'avance ici sans savoir où je vais, en suivant les fils des différents sujets qui s'imposent à moi. Je dis bien "s'imposent", le seul choix qui me revient est de privilégier à certains moments tel thème plutôt que tel autre, ne pouvant traiter tout en même temps. Aussi suis-je contraint à de nombreuses boucles, me conduisant à revenir plusieurs fois au même endroit, à certains noeuds de bifurcation semblables, ainsi que l'écrit Baptiste Morizot, aux courbes d'un attracteur étrange. L'un de ces points d'inflexion est la figure - cela ne paraît pas très sérieux, j'en conviens - du chieur de Saint-Martial. Le gaillard avait fait remonter en mémoire une autre leste figure repérée par Claude Gaignebet sur les murs du château de Blois.

Pour la retrouver sur le site de Robin Plackert, Fragments de géographie sacrée, j'avais utilisé le moteur de recherche interne, avec le mot-clé Blois.

Deux articles seulement avaient été retournés par la recherche. Celui qui contenait effectivement la sculpture ci-dessus, et puis un second qui n'avait rien à voir, ou en tout cas, très peu à voir avec Blois.
Il s'agissait d'un article daté du 3 avril 2005 intitulé Le facteur de coïncidences, article princeps d'une rubrique qui portera le même nom, dont la raison d'être, on va le voir, est foncièrement la même que celle qui anime ce projet depuis l'origine. Voici comment Robin Plackert introduisait son billet :
"Dans Sacrifice, le chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, le facteur Otto se présente aux membres de la maisonnée réunis pour l'anniversaire du personnage principal du film, Alexandre, comme un collectionneur d'événements : événements singuliers qui défient la raison humaine. J'inclinerai volontiers à me présenter également comme un collectionneur, un collecteur de ces micro-événements qui parsèment nos existences et qu'on renvoie le plus souvent à l'anodin et à l'insignifiant, se hâtant d'en sourire pour ne pas réfléchir plus avant. Saillies du quotidien qu'on nomme coïncidences, et dont sans plus tarder je veux donner ici le plus récent exemple vécu."


Coïncidence aussi avec le premier article ici publié du projet Heptalmanach : Otto et l'attracteur étrange. Otto, qui n'était pas facteur, mais l'artiste plasticien de Marc-Antoine Mathieu.

A partir d'ici, s'ouvre une bifurcation qui va nous faire renouer avec le cinéma, et plonger dans l’œuvre immense d'Andreï Tarkovski. Et pour cela, en préambule, il faut revenir sur l'anecdote racontée par Robin Plackert. A suivre, comme on dit dans les bons feuilletons d'antan.

jeudi 27 avril 2017

# 100/313 - Les meneux de loups

Hier, l'extrait de George Sand provenait d'un chapitre des Légendes rustiques consacré aux meneux de loups. Elle écrit plus loin que "les meneux de loups ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers  qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants ; ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de malins gardes-chasses, qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables."

Adaptation BD par Bruno Forget
La question que je me pose est très simple : les meneurs de loups ont-ils vraiment existé ? George Sand n'en a pas observé elle-même et ne fait que transcrire  plusieurs histoires qu'on lui a racontées, comme celle-ci : "Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, au carroir de le Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé Démonnet, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de près de trente loups." Plus loin, elle reproduit un témoignage "de deux personnes riches, ayant reçu de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires" (autrement dit pas des paysans crédules et superstitieux), eh bien ces deux quidams lui ont juré sur l'honneur avoir vu un vieux garde-forestier conduire treize loups à partir d'un carrefour écarté (c'est toujours dans les carrefours que se fomentent les diableries). En est-elle pour autant convaincue ? Elle a cette formulation curieuse : "Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion sur le fait."

Prenons acte : pas d'opinion sur le fait. Qu'en est-il maintenant de Daniel Bernard, historien qui a écrit plusieurs volumes sur la gent lupine ? Dans Le loup en Berry, il consacre trois doubles pages aux meneux de loups.

Le meneu' de loups, gravure de Maurice Sand
Lui aussi rapporte des témoignages, esquisse des hypothèses : "Inexplicable pour les paysans, cette mystérieuse faculté serait due à une sorte de magnétisme émanant de l'homme. Un don que les gardes-chasses, bûcherons ou pauvres hères vivant dans les bois savent développer à l'extrême." Mais il ne tranche pas vraiment, ne prend pas nettement position. Faits réels ou imaginaires, au fond on n'en sait rien.

Il est en revanche symptomatique que Baptiste Morizot, dans Les diplomates, ne touche pas un mot des meneurs de loups, même à titre anecdotique. Et pourtant, si les meneurs de loups existaient, ou avaient existé, ils seraient ou auraient été les plus grands diplomates qui soient, les meilleurs communicants qu'on puisse imaginer avec le monde lupin. Cette indifférence à la tradition orale n'est-elle pas une lacune dans cet essai au demeurant d'une grande richesse ?

Il me semble qu’Élise Rousseau est plus près de la vérité lorsqu'elle fait l'hypothèse dans son Anthologie du loup que les meneurs de loups étaient "sans doute en réalité de simples "éthologistes" avant l'heure, connaissant parfaitement les mœurs des loups et accompagnées de loups qu'ils avaient récupéré louveteaux à la tanière, puis élevés. Ce savoir leur donnait un prestige tel qu'on pensait qu'ils ne pouvaient qu'avoir fait pacte avec le Diable en personne."

samedi 22 avril 2017

# 96/313 - L'être-loup de Lupin

"L'humain est sur certains points plus près du prédateur lupin que du chimpanzé, qui est notre plus proche parent génétique ; car les comportements sont aussi contraints par les conditions écologiques d'existence, et créent des parallélismes locaux de forme de vie, comme deux trajectoires d'un "attracteur étrange" dans un espace de phase vont être parallèles et très proches sur une certaine distance, puis diverger soudain dans leurs courbes singulières."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 59.

L'essai de Baptiste Morizot part d'un problème qu'il n'hésite pas à qualifier de géopolitique : le retour spontané du loup en France. Des deux loups italiens entrés en 1992, nous serions passés à plus de 300 loups en 2015. Les attaques récurrentes de troupeaux constituent le nœud du problème, montrant selon lui la mise en échec des deux modèles traditionnels de gestion écologique du sauvage. Celui de la régulation par la chasse, qui peut aller jusqu'à l'extermination des "nuisibles", modèle "caduque juridiquement, moralement et pratiquement." Et celui de la sanctuarisation du sauvage, "défendu par une partie des associations de protection de la nature, et qui consiste d'abord à instituer des réserves naturelles "(...) : vision inopérante car le loup ne demeure pas dans les réserves et les parcs naturels, "gouverné qu'il est biologiquement par une loi de dispersion qui assure sa pérennité évolutive en limitant les chances d'extinction, et qui consiste en une diffusion centrifuge, par une colonisation extensive de nouveaux territoires, explorés et conquis par de jeunes loups dits "dispersants"." C'est pour répondre à ce double échec que Baptiste Morizot propose un changement de tactique vitale et de carte mentale, et le recours à de nouvelles formes de "diplomatie". 

 
Mon propos d'aujourd'hui n'est pas d'entrer plus avant dans les théories de ce livre passionnant sur lequel je reviendrai certainement. Non, je veux juste faire part d'une idée qui s'est précipitée à sa lecture, et qui concerne encore une fois le territoire précis qui nous occupe.

***
D'où vient ce nom, Arsène Lupin?
J.D.
Maurice Leblanc a sans doute été influencé, inconsciemment, par un conseiller municipal de Paris qui s'appelait Arsène Lopin. La légende veut même que le premier nom du gentleman cambrioleur ait été Arsène Lopin et que, après protestation de l'intéressé, il se soit transformé en Lupin. Mais il faut insister sur ce fait: Leblanc ne s'attendait pas du tout au succès de Lupin; lorsqu'il écrit sa première aventure, il ignore qu'il en écrira d'autres. C'était une commande, rien de plus. (Entretien avec Jacques Derouard, biographe de Maurice Leblanc, Express du 01/09/2004)
Qu'un conseiller municipal s'appelait Arsène Lopin, c'est un fait, mais pourquoi Leblanc se serait-il emparé de ce nom-là plutôt que d'un autre ? Personne, à ma connaissance, ne répond vraiment à la question. Personne, surtout, ne fait la relation avec l'adjectif lupin, qui désigne bien ce qui est propre au loup (du latin lupinus, dérivé de lupus, loup). Comme s'il était impensable de comparer le gentleman cambrioleur à un animal. Pourtant, il suffit de faire le pas pour en constater l'évidence. Morizot décrit le loup comme "animal cryptique, invisible, disperseur, incroyablement mobile, et infatigable colonisateur de nouveaux territoires par surcroît."(p.89) N'est-ce pas là une merveilleuse définition pour le personnage d'Arsène Lupin ?

Prenons exemple dans L'Aiguille creuse. Page 56, Isidore Beautrelet s'interroge avec l'inspecteur Ganimard et le juge d'instruction Filleul sur une disparition énigmatique d'Arsène Lupin :
"(...) vos yeux se sont détournés du seul endroit où l’homme puisse être, de cet endroit mystérieux qu’il n’a pas quitté, qu’il n’a pas pu quitter depuis l’instant où, blessé par Mlle de Saint-Véran, il est parvenu à s’y glisser, comme une bête dans sa tanière.
– Mais où, sacrebleu ?…
– Dans les ruines de la vieille abbaye.
– Mais il n’y a plus de ruines ! Quelques pans de mur ! Quelques colonnes !
– C’est là qu’il s’est terré, Monsieur le juge d’instruction, cria Beautrelet avec force, c’est là qu’il faut borner vos recherches ! c’est là, et pas ailleurs, que vous trouverez Arsène Lupin.
– Arsène Lupin ! s’exclama M. Filleul en sautant sur ses jambes.
Il y eut un silence un peu solennel, où se prolongèrent les syllabes du nom fameux. Arsène Lupin, le grand aventurier, le roi des cambrioleurs, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu, et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs jours ?" [ C'est moi qui souligne]
Un peu plus loin : 
– Mais comment vit-il ? Pour vivre, il faut des aliments, de l’eau !
– Je ne puis rien dire… je ne sais rien… mais il est là, je vous le jure. Il est là parce qu’il ne peut pas ne pas y être. J’en suis sûr comme si je le voyais, comme si je le touchais. Il est là.
Le doigt tendu vers les ruines, il dessinait dans l’air un petit cercle qui diminuait peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un point. Et ce point, les deux compagnons le cherchaient éperdument, tous deux penchés sur l’espace, tous deux émus de la même foi que Beautrelet et frissonnants de l’ardente conviction qu’il leur avait imposée. Oui, Arsène Lupin était là. En théorie comme en fait, il y était, ni l’un ni l’autre n’en pouvaient plus douter.
Et il y avait quelque chose d’impressionnant et de tragique à savoir que, dans quelque refuge ténébreux, gisait à même le sol, sans secours, fiévreux, épuisé, le célèbre aventurier.
Présent mais invisible, tel est le loup, tel est Arsène Lupin. Décrit un peu avant, sous les traits d'un pseudonyme, Etienne de Vaudreix, comme un grand voyageur : "il fait de longues absences, pendant lesquelles il va, dit-il, chasser le tigre au Bengale ou le renard bleu en Sibérie." Grand chasseur, grand prédateur.

Et à la fin du roman, il sera révélé que le compagnon de voyage à Crozant, le propriétaire du château de l'Aiguille, celui-là même auquel Isidore avait demandé secours contre Arsène Lupin, le courageux ami qui se nommait Louis Valméras n'était autre que Lupin lui-même ! Louis Valméras, dont le prénom renferme le loup.

On objectera peut-être qu'à animaliser Lupin, on lui retire son côté gentleman. Ce ne serait certainement pas l'avis du philosophe gallois Mark Rowlands, qui vécut plus d'une décennie avec un loup. Dans l'ouvrage qu'il écrivit sur cette expérience, Le Philosophe et le Loup (Belfond, 2010), il développe l'idée que le loup n'a pas l'intelligence machiavélienne des primates, habiles à repérer et à fomenter des tromperies. Le loup n'est pas animal politicien, mais animal aristocratique, qui " ne cherche pas constamment à savoir ce que l'autre pense, à agir en fonction de ce que l'autre croit qu'il croit, à tromper, à jouer sur les représentations des autres : il est une force qui va dans le monde, à partir de comportements loyaux assez francs, de mesure de force assez directs."
Difficile évidemment de soutenir que Lupin, aussi grand seigneur soit-il, est dépourvu d'intelligence "machiavélienne".  Il en est largement pourvu, bien sûr, mais il ne se réduit pas à cela, et sait faire preuve de noblesse et de générosité. Plus qu'un loup, Lupin est un loup-garou, un hybride d'homme et de loup.

Un dernier indice mérite d'être relevé dans l'entretien de Jacques Derouard. "Tout se passe, dit-il,  comme si Arsène Lupin avait réellement existé et Francis Lacassin a même réussi à dresser la biographie d'Arsène Lupin: on sait qu'il est né en 1874, à Blois."

Nous avons vu  à travers l'art des tailleurs de pierre, que Blois était en relation avec saint Blaise. Philippe Walter écrit qu'il "concentre sur son personnage une série de motifs mythiques essentiels pour comprendre le mythe de Carnaval. Si le nom de Blaise n'évoquait pas le nom breton du loup (bleizh), les relations étroites que le saint entretient avec les animaux ne mériteraient sans doute pas d'être soulignées. En fait, Blaise se présente comme un animal humanisé ou comme un homme animal."*

Notons encore que dans le blason de la ville de Blois un loup est bel et bien représenté :

"d'argent, à un écusson en abîme, d'azur, chargé d'une fleur de lys d'or, accosté à dextre d'un porc-épic, à senestre d'un loup de sable contrerampants et accolés, d'or".

Stéphane Gendron signale que "le rapport entre Blois et bleiz est en général refusé par les celtisants, et à juste titre. Mais il est curieux de constater, ajoute-t-il, que les habitants de Blois-sur-Seille (Loire) étaient autrefois appelés "Les Loups". L'importante communauté de Bretons établis à Blois dans le Loir-et-Cher, encore fortement présente au XIIIè siècle, n'est peut-être pas étrangère au choix de l'animal sur les armes de la ville. Cela dit, quelle est la véritable étymologie de Blois ? Un rapprochement avec la Blaise, affluent de l'Eure, n'est pas à exclure."**




Arsène Lupin, avatar de saint Blaise, avatar du loup. L'hypothèse en est du moins fortement posée.



__________________________________
* Philippe Walter, Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age, Imago, 2005.
** Stéphane Gendron, Noms de lieux du Centre, Editions Bonneton, 1998, p. 24.