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samedi 25 juillet 2026

Ignis Noctis Rex Incarnatus

Trois jours plus tard, le 1er juillet, le thème de la nuit, qui était apparu avec la lecture de Rebecca Solnit, s'impose à nouveau à moi. Le 11 juin, j'avais acheté à Bourges, à la belle librairie Bifurcations, Douze constellations pour une année d'éveil, du frère François Cassingena-Trévedy. Je suis toujours avec attention les écrits de ce moine bénédictin érudit, poète et traducteur des Pères de l’Église syriaque, qui a choisi depuis plusieurs années de vivre sur le plateau du Cézallier, en accompagnant les paysans dans leur labeur quotidien.* Bien que je ne partage pas vraiment sa foi catholique, sa méditation et son esprit pénétrant ouvrent souvent des perspectives lumineuses. Dans ce dernier opus, il nous propose une sorte d'invitation à la vie spirituelle sous la forme d'un calendrier où chaque mois de l'année est associé à un thème bien précis. Une écriture fragmentaire, faite de ces étincelles** qui donnaient le titre de ce journal où j'ai découvert pour la première fois, en août 2010, ce religieux somme toute atypique.

 

Je traversais ces douze constellations avec lenteur : la densité et la profondeur de ces fragments me les faisaient déguster comme un alcool fort, une par jour suffisait à mon contentement. Ce n'est que le 1er juillet que j'abordai enfin le mois de septembre, précédé du titre De notre propre nuit, qui comportait le passage suivant :

La Nuit ne produit complètement son effet en nous et ne parvient à son but que lorsqu'elle éteint, non seulement les braises du monde*** qui nous entoure, mais celles qui rougeoient encore en nous. Car la Nuit est faite, non pas pour nous rendre superbes à l'endroit du monde, mais pour établir l'humilité tout au fond de nous-mêmes. (p. 131)

François Cassingena-Trévedy, loin d'associer la nuit à la débauche et à la noirceur diabolique, observe  qu'elle fond partout, "victime du même attentat, alors que tant de siècles obscurs ont suffi à prouver combien elle était indispensable à l'équilibre écologique le plus fondamental, au bien-être naturel et spirituel de l'homme."

 

C'est alors que me revint soudainement en mémoire le souvenir d'une lecture ancienne où la Nuit était primordiale. J'allai chercher le volume dans la bibliothèque. Il avait été acheté en avril 1986 (à quarante ans de là, bigre), à Paris, dans une librairie ésotérique nommée Ergonia (qui n'existe plus, apparemment). Le titre en était Le Livre de Conscience, du poète mauricien Malcolm de Chazal, qui avait été connu en France à partir de la publication en 1948, chez Gallimard, de Sens-plastique, préfacé par Jean Paulhan, un "recueil de plus de deux mille pensées, métaphores ou correspondances dans la filiation de Swedenborg"****. Dans Le temps dans l'horloge, André Breton avait salué "la parfaite originalité et l'incomparable réussite". Engouement de courte durée, comme souvent chez Breton, qui reprochera bientôt à Chazal de céder à "une ivresse divinatoire sans lendemain". Et l’œuvre de Chazal ne connut pas d'autre prolongement gallimardesque, continuant sa marche discrète à travers des éditions à petits tirages. Ainsi Le Livre de Conscience que je possède est un fac-similé des éditions Alma Artis, reprenant le numéro 23 de l'édition originale publiée à 100 exemplaires.

 

Dans l'avant-propos, on peut lire ceci :

L'homme ne peut tenir la vision longtemps sans vouloir la mettre dans des cadres. C'est sans doute le mal de ce livre comme de tous les livres : d'étouffer l'Oiseau divin. Mais pourvu qu'il jette le Cri - ô, une seule fois - et une Nouvelle Vérité est dans le monde ! Le Livre de Conscience a-t-il porté le Cri, venu de la Nuit ?...

Un peu plus loin, il est écrit que le livre fait suite à Aggenèse ou la Révélation de la Nuit, ouvrage édité à l’Ile Maurice à 100 exemplaires et épuisé. Tout ceci est assez énigmatique, d'ailleurs je dois avouer que je n'ai jamais lu Le Livre de Conscience dans son intégralité, rebuté par l'ésotérisme et l'aridité de nombre de passages. Cependant, malgré tout, il n'en avait pas moins produit sur moi une vive impression, assez vive en tout cas pour que, quarante ans plus tard, la méditation sur la nuit de FCT ne ravive celle de Malcolm de Chazal. Singulier personnage, diplômé de l'université de Bâton Rouge aux États-Unis, ingénieur agronome en technologie sucrière, puis fonctionnaire au Electricity and Telephone Department  à l'Ile Maurice, auteur de plusieurs livres d'économie politique, il est avant tout l'initiateur d'une expérience poétique radicale. Ceci dit, je n'ai pas relu méthodiquement Le Livre de Conscience, mais je l'ai feuilleté, sondé ici et là, tombant par exemple sur le chapitre XXV de la première partie, Einstein et la Nuit :

Il n'est pas possible qu'Einstein n'ait pas frôlé, en de courtes étincelles, cette manne de vérité, ce magnétisme, et n'ait connu de la nuit que le seul inerte apparent, le chaos, le rien, conception courante au XXe siècle. Alors, devant cet Abîme, devant l'abîme des chiffres, il a dû hésiter. Il n'était pas poète, il n'a sans dote pas osé se plonger dans cet infini, hélas ; il n'avait pas le Nombre, et le Nombre appartient aux initiés et aux poètes,  à l'esprit intuitif et non aux rationalistes.

L'esprit d'Einstein était inapte à cette plongée qu'avaient tentée Novalis, Baudelaire, Edgar Poë, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Nerval.

Einstein était Einstein : un sorcier de l'abstrait. La surréalité n'était pas son fort. Voici un expérimentateur froid, un calculateur, un logicien, un rationaliste génial, et la nuit s'est cadenassée.

La nuit est un invisible, mais une évidence : la réalité de l'ombre en est la meilleure preuve. Le chiffre n'est pas concret, sauf par les objets. Or, l'objet d'Einstein, bien qu'imprégné d'espace et de temps, donc mouvant, n'atteignait pas encore la quatrième dimension, que seule la nuit de l'objet donne : cette ombre qui contient la valeur secrète de l'objet, visible en plein jour tout autant que l'objet, mais que l’œil non visionnaire ne peut déchiffrer. (p. 100)

Malcolm de Chazal (1902 - 1981)

 

Le soir-même, je me plongeai dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard, un recueil de textes que je parcours à petites foulées, sans aucune presse, et je tombe cette nuit-là  sur le chapitre 13, Le plongeur nocturne, qui commence par la narration du mythe de Léandre et Herô, et juste avant, par ce paragraphe :

En Grèce ancienne, face aux dormeurs qui s'abandonnent au sommeil, on appelait "plongeurs nocturnes" les rêveurs. Allant au-delà du sommeil, ils plongent au plus profond de l'abîme de la nuit. Ils s'engloutissent dans le noir le plus pur. Ils pénètrent dans le silence sauvage du gouffre originaire. Pour peu qu'ils ne meurent pas, ils remontent à la surface de l'eau, au moment de l'aurore, munis d'images singulières.

Pascal Quignard conte ensuite, magnifiquement, l'histoire de Leandros amoureux de Herô, la prêtresse de la déesse Aphrodite Ourania, interdite aux hommes, recluse, quand elle n'est pas au temple, au haut d'une tour, sur la plage de Sestos. Pour la rejoindre, Leandros s'élancera la nuit des rochers d'Abydos, traversant à la nage ce détroit entre l'Europe et l'Asie, dont les courants puissants effraient les marins, seulement guidé par la lampe brandie par Herô dans la ténèbre :

Il attendit la nuit.

Toute la nuit il attendait la nuit. [...]

Leandros tenait ses yeux ouverts. Il voyait que le dieu Oneiros aux longues ailes désirait sans cesse voir. Il regardait Nyx, la Nuit, sa mère, la profondeur de sa mère, l'immense même, et il fixait la tour. Il était à attendre de voir une attente de voir. Tel est le désir. Tel est le rêve, fils du désir. [...]

Nageant à contre-courant, les yeux fixés sur la flamme tremblante au loin, il rejoignait Herô chaque nuit et ils s'aimaient. Jusqu'à ce qu'une nuit d'hiver une tempête se lève, et qu'une bourrasque éteigne la mèche de la lampe, et que soudain il n'y vît plus rien. : "Rien. Rien. La nuit noire. Le fond du ciel noir. Le chaos des nuages couleur d'encre et sa tristesse. Ses pieds tressautaient en vain dans la substance obscure. Ses bras se dressaient en vain dans l'air sans forme et sans frontière des ténèbres. Ses lèvres sans cesse immergées avalaient l'eau amère.. La mer roule, la mer enroula, renversa, engloutit son corps."

Quand Herô, folle d'angoisse, découvre à l'aube le corps de Leandros, au bas de la tour, déchiqueté par les écueils, elle déchire en deux sa robe sur sa poitrine et se jette, la tête la première, sur le corps de son amant gisant sur la grève.

 

Herô et Léandre, Louis Marie Baader, 1866, Musée de Grenoble.

 

 

_________________

* On peut lire en particulier Paysan de Dieu, que j'évoque dans cet article. 

**  François Cassingena-Trévedy, Étincelles III, Ad Solem, 2010.

*** Écrivant ces mots au matin du 25 juillet, je ne peux pas ne pas penser avec la plus grande tristesse au drame qui se déroule en ce moment dans le Sud-Ouest, avec ces incendies qui ravagent la Gironde et les Landes, un pays où j'ai passé plusieurs étés lumineux sur la splendide côte aquitaine.


 **** Michel Carassou, L'Originel, n°10, été 1979, p. 38.

lundi 24 novembre 2025

Spooky action at a distance

Je venais juste de publier l'article précédent quand je tombai sur une notification de la revue de cinéma La Septième Obsession, avertissant de la sortie ce mois-ci d'un hors-série consacré à Jim Jarmusch. Bonne idée, Jim Jarmusch est l'un de mes cinéastes préférés, et je l'ai souvent évoqué ici (dans la liste des libellés, il apparaît en troisième position derrière Tarkovski et Chris Marker, et devant Truffaut et Wim Wenders). Le sommaire comprenait un entretien avec lui, présenté ainsi : Jim Jarmusch nous livre avec générosité quelques secrets de sa méthode de travail ; qui mêle minutie, attention soutenue, synchronicité et lien à une conscience universelle. J'écarquille les yeux : la synchronicité qui est le motif récurrent des derniers billets est donc une nouvelle fois au rendez-vous des coïncidences. L'après-midi même je file au Relay de la gare me procurer le hors-série en question.

 

L’entretien est conduit par Dionen Clauteaux, qui commence par une remarque sur le dernier film, Father Mother Sister Brother, où l'on aperçoit dans la maison du père, incarné par Tom Waits, un livre sur les castors. Or, dans une interview plus ancienne, il se souvenait que Jarmusch avait parlé d'un livre sur les castors où il avait appris que lorsque d'autres animaux s'introduisent dans leur tanière en hiver, ces rongeurs les accueillaient comme des membres de leur famille et leur apportaient à manger. Mais il notait que dans le film, "au contraire, le Père et la Mère ont du mal à partager de la nourriture avec leurs propres enfants : le Père en parle mais ne prépare rien et ne sert que de l'eau, et la Mère exhibe des pâtisseries qui sont plus une décoration que des aliments." Jarmusch répond qu'en effet ils sont moins tolérants que les castors ! Et il explique que leur présence est lié au lieu de tournage, où il y avait deux petits lacs où les castors avaient aménagé des huttes. "Je les ai vus, raconte Jarmusch, j'en ai parlé aux propriétaires de la maison, qui m'ont montré un livre sur le sujet. C'est ainsi que les castors ont réussi à se faufiler dans le film." Ce n'était pas dans le script, alors Dionen Clauteaux suggère : "On peut parler de synchronicité, non ?" Et Jarmusch répond : "Exactement. Et c'est souvent comme ça que ça se passe. Bien sûr, on a un scénario, on planifie, mais sur place, beaucoup de choses imprévues nous inspirent. Par exemple, quand on tournait à Paris, la jeune Française qui me conduisait en voiture sur le plateau chaque jour m'a demandé si je voulais écouter une musique en particulier. Je lui ai plutôt proposé de me faire découvrir sa playlist. C'est comme ça qu'un jour, alors qu'on roulait vers le plateau, j'ai entendu la chanson Spooky, interprétée par Dusty Sprinfield. J'adore ce morceau, alors dès le lendemain, je lui ai demandé de le repasser. Et je me suis dit qu'il fallait qu'il soit dans le film, et que ce serait, dans le chapitre parisien, la chanson de la mère disparue des deux jumeaux. J'ai ajouté cette scène où ils l'écoutent dans la voiture de leurs parents."

 

Il précise plus loin que Spooky lui permettait de décrire l'histoire d'amour des parents à travers cette chanson qu'ils aimaient. Dionen Clauteaux dit alors que Spooky lui rappelle une composition de Sqürl, le propre groupe de Jarmusch, Spooky Action at a Distance (qui fait partie de la bande son originale de Only Lovers Left Alive) : "pour moi, il résume bien votre film, où les mots et les gestes semblent avoir des résonances importantes".


 Il faut savoir que "spooky action at a distance" peut être traduit en français par "action fantôme à distance", et désigne cette fameuse intrication quantique comme un phénomène dans lequel deux particules (ou groupes de particules) forment un système lié et présentent des états quantiques dépendant l'un de l'autre quelle que soit la distance qui les sépare.C'est Einstein, qui n'y croyait pas, qui a employé le premier cette expression "spooky action at a distance".

 

J'ai consacré un article à Only Lovers Left Alive le 27 juin 2017, où il est beaucoup question justement de cette intrication.

Jim Jarmusch répond à Dionen Clauteaux qu'il y a en effet dans ce film, comme dans la vie, beaucoup de synchronicité, rappelant donc que Spooky Action at a Distance fut composé pour la B.O. de Only Lovers : "Son titre est inspiré d'un concept d'Einstein selon lequel, lorsque des particules sont liées, elles partagent le même destin, quelle que soit la distance qui les sépare (il fait donc ici une erreur puisque Einstein ne croyait pas, je le répète, à ce concept, qui fut pourtant démontré par la suite avec l'expérience d'Alain Aspect, mais on lui en voudra pas). Ce qui pourrait s'appliquer aux deux jumeaux du film, ajoute-t-il. Même quand ils sont loin de l'autre, ils ressentent à distance ce que l'autre éprouve. Cela vient de ma mère, car ma mère avait un frère jumeau."

Et c'est sur ces deux jumeaux que s'achève l'entretien :

"Dead Man parle beaucoup de la vie et de la mort comme d'un cycle, mais ces derniers temps, je suis obsédé par des théories qui soutiennent l'idée qu'il existe une conscience universelle, dont nous avons des perceptions et des expériences distinctes. J'ai beaucoup lu Jung, Shrödinger et Terence MacKenna, et j'ai voulu essayer de ressentir cette conscience universelle... Je ne sais plus à quelle question je réponds maintenant ! (Rires) Ces jumeaux sont très tendres l'un envers l'autre. Entre eux, il n'y a pas de conflit, ils sont connectés l'un à l'autre, ils partagent leurs expériences. Un peu de tendresse peut faire beaucoup de bien dans ce monde." 


 

 

mercredi 29 janvier 2025

Leo, Albert et la guerre du froid

Mardi 14 janvier, les vingt ans de ma fille Violette. Ce jour-là, je passe à la librairie Arcanes dont je ressors plus lourd de quatre nouveaux livres. Je fais l'impasse ici sur deux d'entre eux (dont j'aurai à reparler) ; intéressons-nous aux deux autres, les deux au format poche : Courts-circuits d’Étienne Klein, et Manhattan Project de Stefano Massini (tous les deux édités en 2023). C'est par celui-ci que j'ai commencé. J'avais emprunté à la médiathèque récemment un opus précédent, beaucoup plus long, Les frères Lehman, mais je n'avais pas eu le temps de le finir, embringué que j'étais dans d'autres lectures. Mais j'avais été intrigué, et même déjà captivé par la forme, un roman en vers libres, volontiers litanique. Cette forme, je la retrouvais avec Manhattan Project, et puis, d'emblée, c'est une autre vieille connaissance que je retrouvais : Leo Szilard, le physicien hongrois déjà à l'honneur dans la bande dessinée de Baudoin et Cédric Villani, Les rêveurs lunaires. J'en avais parlé ici en 2015 et 2017.

Le livre est paru dans ce format poche le 9 janvier 2025. Dans le premier article consacré à Szilard, Manhattan, de Woody à Léo, je notai qu'au sortir du film de Woody Allen, Manhattan, j'avais abordé la troisième histoire des Rêveurs lunaires, précisant que si je connaissais Heisenberg et Turing, les deux précédents, j'ignorais tout du troisième, Léo Szilard, le savant juif hongrois. Et j'écrivais avoir été saisi, d'entrée, par la première case :


75 ans plus tard très exactement, un nouvel ouvrage portant "Manhattan" dans son titre fait donc écho à la geste de Leo Szilard. Je me permets de reprendre ici ce que j'écrivais il y a dix ans :

"Neuf janvier 1960, New York. Le jazz, que Woody Allen aime tant (il joue de la clarinette dans un groupe de New Orleans). Albert Camus vient de mourir le 4 janvier dans un accident de voiture, à Villeblevin dans l'Yonne. Leo Szilard, atteint d'un cancer, va subir une radiothérapie, à des doses de cheval (mais c'est lui qui le demande : il a obtenu de pouvoir participer au protocole des soins). Le personnage est passionnant, et je ne veux pas ici reprendre tout ce que Cédric Villani dévoile de sa biographie. Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche."


On retrouve Szilard associé à Einstein à la page 19 :

Trente-neuf ans, Leó Szilárd
physicien de renom, Leó Szilárd
très côté, Leó Szilárd
des publications partout
inventeur notamment
- avec Einstein -
d'un réfrigérateur prodigieux
"oui, tout à fait, illustres confrères : un réfrigérateur 
car la physique doit bien vivre, oui ou non ?
Vous, vous ne mangez pas ?"
mais, surtout spécialiste des particules :
ce qui se cache dans l'infiniment petit
à l'intérieur de la matière
à l'intérieur de l'énergie.

Le même jour, j'ai aussi commencé l'essai d’Étienne Klein (car j'aime souvent lire comme on marche, en balançant le poids du corps d'un côté à l'autre), et voici que dès le premier chapitre, consacré à une réflexion sur la nature de l'intelligence, Einstein apparaît aussi : "Mettre en avant son seul travail théorique, c'est passer sous silence - et par là même déconsidérer - un aspect important de son œuvre : Einstein fut aussi un ingénieur inventif dont les préoccupations se réfractaient dans les mécanismes et les appareils techniques les plus symboliques de son époque. Lui-même déposa plusieurs brevets pour toutes sortes de dispositifs : voltmètres, réfrigérateurs, compteurs électriques, appareils de correction auditive..." (p. 30, c'est moi qui souligne)

On a bien lu réfrigérateurs. Leó Szilárd n'est pas cité, mais c'est bien avec lui qu'Einstein met au point un réfrigérateur à absorption, bruyant et d'ailleurs invendable (dixit Wikipedia) pour Electrolux (brevet américain 1781541 daté du ). En voici le dessin de brevet annoté :

 

Juste un détail amusant, l'histoire de ce réfrigérateur ? Peut-être. Mais, lors de la recherche pour la rédaction de cet article, je suis tombé sur un article fort intéressant d'Aurélie Brayet, La guerre du froid a bien eu lieu..., qui suggère que cet objet technique, qui nous est devenu si familier qu'il est comme transparent à nos yeux, a une histoire tout à fait surprenante : "Négligés par l’histoire des techniques, les objets de la vie domestique et du quotidien sont pourtant des objets techniques omniprésents dans la maison et particulièrement en cuisine. Le réfrigérateur est un de ces objets invisibles. Cet humble « frigo », que nous ne voyons plus, objet d’attentions des constructeurs et de désir pour des millions d’hommes et de femmes dans les années 1950, est un objet technique, culturel et social complexe. Deux systèmes techniques (absorption et compression) ont été au cœur d’une véritable guerre du froid."

Pourquoi se battre pour le froid ? C'est avant tout une histoire économique : "Au cours du XIXe siècle, un véritable besoin en froid imposé par le développement de secteurs industriels nouveaux comme le transport frigorifique de viande sur les océans, le développement des wagons frigorifiques sur rail (Carrière 2010) ou encore l’essor des brasseries, de nouveaux comportements (consommation, conservation, hygiénisme, peur du microbe, etc.) et le déploiement d’une mondialisation de l’approvisionnement alimentaire, poussent les États dans une course à la conquête de nouvelles sources d’approvisionnement en glace naturelle et orientent la recherche scientifique et technique vers le domaine du froid. Durant la majeure partie du XIXe siècle, une guerre (Thévenot 1978, Blain 2006) oppose chercheurs et industriels du monde entier dans la quête de solutions pour améliorer la production artificielle de froid, l’industrialiser et ainsi la diffuser largement à tous. Le froid devient alors, dans ce contexte, un enjeu scientifique et géostratégique pour les grandes puissances." 

Deux types de technologies appliquées à la production du froid domestique sont en concurrence dans les années 20 : l’absorption et la compression (fig.1 et 2). Dans les deux cas, les industriels utilisent conjointement un gaz et une source de chaleur pour produire du froid par liquéfaction du gaz frigorifique. Si les réfrigérateurs à compression utilisent des moteurs électriques, les réfrigérateurs à absorption (comme le modèle breveté par Einstein et Szilard), eux, utilisent principalement le gaz comme énergie, mais aussi le butane et le pétrole. 

 

Fig.1. Schéma du fonctionnement du réfrigérateur à absorption (Schéma Aurélie Brayet)

Fig.2. Schéma du fonctionnement du réfrigérateur à compression (Schéma Aurélie Brayet)


Jusque dans les années trente, les deux technologies se partagent le marché domestique. Mais  la compression et l’alimentation électrique vont finir par dominer le marché au point de faire disparaitre l’absorption et l’alimentation au gaz. Ruth Schwartz Cowan a montré que cette suprématie ne relevait pas d'une supériorité technique (le système à absorption fonctionnant au gaz était même plus fiable que son concurrent dans la mesure où l’absence de parties motorisées limitait les risques de panne).

Pour l’auteur, il s’agissait davantage d’une question de pouvoir des compagnies d’électricité et notamment de General Electric (GE) "qui avait développé un réseau efficace de vendeurs, revendeurs, de médiateurs pour commercialiser les produits, mais aussi pour diffuser parmi les ménages américains une culture du frigo électrique. Par ailleurs, le capital de l’entreprise était également assez important pour permettre la création d’une stratégie marketing féroce, originale et offensive : trains showrooms qui sillonnent le pays pour présenter le Monitor Top, présentation du millionième réfrigérateur Monitor Top à la radio par H. Ford en 1931, publicité autour du réfrigérateur offert à Robert Ripley en 1928 pour accompagner l’expédition sous-marine vers le pôle Nord. La stratégie publicitaire vise à starifier le produit en créant des événements qui marquent les esprits, et qui pour certains entreront dans l’histoire. Ainsi le réfrigérateur General Electric est la vedette du premier film publicitaire en Technicolor en 1935. L’appareil invisible de nos cuisines s’affichait alors sur grand écran dans les salles de cinéma !"

 



 
Le réfrigérateur que l’on voit ici date de 1930 et son compresseur posé sur son sommet évoque la tourelle qui surplombait le cuirassé USS Monitor (d’où son nom).

mardi 31 mars 2020

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être

J'avais fini l'article précédent sur Boris Vian et la pataphysique. Alors, j'ai été ravi ce matin d'entendre sur France Inter, portée par la voix suave d'Augustin Trappenard, une lettre d'Annie Ernaux adressée au Président, qui commençait ainsi : "Monsieur le Président, « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps »." On aura reconnu la chanson du Déserteur, "écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, poursuivait Annie Ernaux, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants." Je ne vais pas plus loin, (pour écouter la lettre entière, c'est là), mais le coeur y est, comme on dit. Revenons maintenant à nos moutons, à nos 99 moutons, serais-je tenté de clamer.

La sixième occurrence se situe le samedi 14 mars, avec un documentaire scientifique sur ces deux génies de la physique du XXème siècle, Albert Einstein et Stephen Hawking, en mettant en miroir leurs découvertes dans ces deux cadres de la relativité générale et de la mécanique quantique.


Lors d'une démonstration sur l'écoulement du temps différent selon certains paramètres, que je serais bien incapable de résumer ici, le physicien filmé au tableau noir obtient le fameux pourcentage de 99 % (et cela va même jusqu'à 99, 999999999999).
Dans le deuxième volet de cet Univers dévoilé, les auteurs évoquent par ailleurs ce qu'ils nomment "une curieuse coïncidence temporelle" entre les deux scientifiques. En effet, Einstein est né le 14 mars 1879, et c'est le 14 mars 2018 que Hawking s'est éteint. Raison sans doute de la programmation de ce doc ce 14 mars très précisément.


Ce n'est que cinq jours plus tard que j'enregistrai la septième occurrence du 99. Ce fut lors de la lecture  d'Economie utile pour des temps difficiles de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo (Seuil, 2020). Un livre de deux Prix Nobel, spécialistes de l'action contre la pauvreté, qui se veut un constat honnête des questions les plus pressantes qui se posent à l'humanité, mais un livre aussi qui veut offrir un éventail de propositions réalistes, alternatives aux politiques actuelles, un "levier pour bâtir un monde plus juste et plus humain", ou, comme l'écrit Annie Ernaux, "un monde  où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité." C'est donc au détour de l'une de ces pages, lors d'une interrogation sur un nouvel espace public, que je tombe sur ces lignes :
"Sur Facebook, 99,91 % de ses deux milliards d'utilisateurs relèvent de la "composante géante" de la plate-forme, ce qui signifie que chacun est l'ami d'un ami d'un ami de chacun. Il n'y a que 4,7 "degrés de séparation" (le nombre de "noeuds " qu'il leur faut franchir) entre deux éléments de cette composante, quels qu'ils soient." (p. 177)

Et j'attendrai encore quatre jours pour saisir la huitième venue du 99. Et ce sera cette fois à l'écoute du Journal de confinement de Wajdi Mouawad, à l'écoute du septième jour :
"Et je me suis demandé si d'autres personnes, quelque part confinés, avaient fait comme moi un rêve lié de près ou de loin à ce que nous vivons. Statistiquement, il y a de très fortes chances - cela m'est apparu comme une évidence, une normalité - nos rêves nocturnes commencent donc à changer. Ils changeront certainement encore davantage. Au jour d'aujourd'hui, un milliard de personnes confinées, un milliard de rêves rêvés à chaque nuit, vibrant chacun de plus en plus à l'aune de cette crise. Il est donc possible que de nuit en nuit, à mesure que durera le confinement, chaque rêve de chaque humain aura des points communs avec les 999 999 999 autres rêves de chaque autre être humain. C'est probable, c'est envisageable. Jamais un même traumatisme agissant sur autant de personnes aura condamné chacun à se calfeutrer dans un espace aussi commun, aussi quotidien et aussi intime : la maison. Avec toutes les inégalités qui existent entre les maisons, avec toutes les difficultés qui existent pour les uns et pas pour les autres, il n'en demeure pas moins que nous sommes tous reclus dans la notion de l'espace privé, chez nous, dans un espace clos dont il ne faut pas sortir." (à partir de la quatrième minute)

Ce rêve commun à l'humanité confinée (et aujourd'hui, le 31 mars, nous sommes passés du milliard du 23 mars à plus de trois milliards),  qu'imagine Mouawad dans la solitude de sa maison de Nogent-sur-Marne, ne serait-il pas comme la manifestation d'un autre attracteur étrange ? Et je songe à ce moment même à Otto de Marc-Antoine Mathieu, cette extraordinaire bande dessinée  avec laquelle j'ai ouvert le premier des 313 articles de l'Heptalmanach en 2017.





Et cette fois, c'est à la fin de l'album que je pense, quand Otto est allé au bout de la connaissance qu'il pouvait avoir de lui-même. L'ultime document qu'il explore est un film qui montre en images accélérées l'évolution de son visage depuis sa conception jusqu'à l'âge de ses sept ans. Il visionne alors les 2828 images en remontant dans le temps, à l'envers, comme on lit dans un miroir. C'est à l'issue de cette involution qu'il sort pour la première fois depuis des années, lui qui s'était confiné volontairement dans un vaste loft à la périphérie d'une ville reculée pour examiner le contenu d'une malle héritée de ses parents. Malle qui contient les sept premières années de sa vie, chaque heure de son enfance ayant été enregistrée, scrutée, décrite avec le maximum de rigueur scientifique. Il sort donc après sept années de réclusion, et toute la ville est silencieuse, les rues sont vides. Un vieil homme lui explique qu'il est certainement la dernière personne à être restée, que tous les habitants sont partis à l'extérieur de la ville, sur le grand lac gelé, pour y célébrer la mise en route de Znamya-4, le grand miroir satellitaire dont la surface reflète la lumière solaire et qui doit éclairer la ville pendant la nuit polaire.
Otto se glisse dans la foule immobile, "figée dans un immense flash-mob". "La plus grande performance collective jamais réalisée". Foule comme figée dans un même rêve, le regard tourné vers le même firmament. Et relisant cette fin, ce que je n'avais pas fait depuis trois ans, je m'aperçois (cela je l'avais oublié) que l'album se boucle sur lui-même. Trois cases du début reviennent à l'identique, simplement légendées différemment et pas dans le même ordre.


Ce même jour, allant, dument muni de mon attestation de déplacement dérogatoire, refaire le stock de pain, je tombe en arrêt devant un grand panneau publicitaire :

Tonnerre ! L'attracteur étrange avait même détourné à son profit les pubards de chez Macdo. Le drive, rien de mieux bien sûr en période de confinement. Peut-être même vous font-ils un test gratuit pour le coronavirus ? Et cette plaque gagnante, n'est-ce pas un clin d'oeil à ma tectonique des plaques ? 

J'aurais dû m'arrêter là, à cette neuvième occurrence du 99. C'était cohérent d'ailleurs, 9 pour 99. Las, hier, Emanuele Coccia, ce philosophe botaniste italien, livre dans un entretien pour Figaro Madame (Figaro Madame, je vous demande un peu...) les propos suivants :
"Depuis quelques décennies, la biologie, et avec elle la botanique, nous annonce des nouvelles stupéfiantes, dont nous commençons à peine à prendre la mesure. Cette histoire commence dans les années 1960 avec une femme : la biologiste américaine Lynn Margulis découvre que, contrairement à ce que nous a appris Darwin, la nature n’est pas animée par un bellicisme fondamental. Le vivant ne trouve pas son bien, c’est-à-dire son équilibre dynamique, dans la compétition de tous contre tous. Margulis montre en effet que la cellule eucaryote, à la base de toute forme de vie supérieure, résulte en fait d’une association symbiotique entre deux individus (des cellules procaryotes) différents. De là, deux conséquences majeures. Premièrement, toute espèce est une chimère : une composition entre deux espèces précédentes. Et, surtout, le moteur principal de l’évolution - qui concerne 99 % du vivant - est la symbiose, la fusion, la collaboration entre espèces, l’entraide." [C'est moi qui souligne]


jeudi 28 décembre 2017

# 310/313 - Chuchotement secret venu d'une ruelle

" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre coeur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..."

Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.

C'est le vieux Hobie, le restaurateur de meubles, homme noble et généreux, qui parle à Theo Decker à la fin du livre. Car j'y suis parvenu à cette fin, après dix-huit jours d'une traversée contrastée, faite de calmes plats frisant l'ennui et d'extraordinaires embardées, qui à elles seules légitiment le voyage. Dans ce livre sombre, avec son personnage principal malmené, orphelin souffrant de stress post-traumatique, plongeant dans l'alcool et l'addiction, aimant une femme sans véritable espoir de retour, entraîné dans une dérive criminelle, perce néanmoins une lumière. Dont quelques personnes, comme Hobie, sont les passeurs. Et sans doute est-il le porte-parole de Donna Tartt quand il explique à Theo la raison qui fait aimer une oeuvre d'art :
" (...) si une tableau se fraie vraiment un chemin jusqu'à ton coeur et change ta façon de voir, de penser et de ressentir, tu ne te dis pas "oh, j'adore cette oeuvre parce qu'elle est universelle", "j'adore cette oeuvre parce qu'elle parle à toute l'humanité". Ce n'est pas la raison qui fait aimer une oeuvre d'art. C'est plutôt un chuchotement secret venu d'une ruelle. Psst, toi. Hé, gamin. Oui, toi." Un bout du doigt qui glisse sur la photo fanée - le toucher du conservateur, un toucher sans toucher, un toucher de la taille d'une hostie entre la surface et son index. "Un choc cardiaque individuel. Ton rêve, celui de Welty, celui de Vermeer. Tu vois un tableau, j'en vois un autre, le livre d'art le place encore à un autre niveau, la dame qui achète la carte à la boutique du musée voit encore tout à fait autre chose, et je ne te parle pas des gens séparés de nous par le temps, quatre cents ans avant nous, quatre cents ans après notre disparition, cela ne frappera jamais quelqu'un de la même manière, pour la grande majorité des gens, cela ne les frappera jamais en profondeur du tout, mais un vraiment grand tableau est assez fluide pour se frayer un chemin dans l'esprit et le coeur sous toutes sortes d'angles différents, selon des modes uniques et particuliers. A toi, à toi. J'ai été peint pour toi." [C'est moi qui souligne]
Je trouve ce passage extraordinaire. Et d'autant plus extraordinaire qu'il vient puissamment résonner avec ces phrases d'André Hardellet que j'ai déjà citées, extraites de son essai Donnez-moi le temps, mais que je redonne ici parce qu'il ne faut jamais regretter de relire et re-relire des fragments aussi éclairants sur ce qui véritablement représente ce sel de la vie qu'évoquait si bien Françoise Héritier :
"En marchant, je laisse le hasard me poser la main sur l'épaule ; tout à coup, ça fait tilt, je brûle. Un arbre, un balcon, un angle de rue, à côté desquels j'allais passer indifférent, se détachent, subissent une étrange mise au point." (...) C'est sans doute bien peu au cours d'une existence, mais ces secondes paradisiaques sont d'une intensité telle qu'on ne peut les oublier ; cela n'est comparable qu'à un orgasme spirituel qui irait croissant jusqu'à la perte de conscience, et l'expression mourir de joie prend ici toute sa valeur. (...) Quelques mots encore : toutes les descriptions que j'ai lues des "voyages" procurés par le L.S.D., le peyotl, etc., marquent clairement la différence avec mes petites excursions personnelles : les hallucinogènes vous introduisent dans un univers fantastique où, d'ailleurs l'enfer côtoie le paradis. Au contraire, dans mon cas, tout reste conforme, ou presque à la réalité que nous connaissons, mais une réalité rectifiée par un maître incomparable. A tel point que les épisodes les plus heureux de notre vie ordinaire n'apparaissent que comme des brouillons sans valeur. La nuance est à la fois sensible et considérable ; ceux qui ont contemplé le plus moderne des paysages de Vermeer - La ruelle - me comprendront." [C'est moi qui souligne]
Donna Tartt a-t-elle lu Hardellet, auteur peu connu et dont je n'ai pas vu de traductions anglo-saxonnes ? J'en doute. Cela ne rend que plus étonnant cette association entre Vermeer et la ruelle dans le discours de Hobie. Mais achevons celui-ci :
"Et...oh, je ne sais pas, arrête-moi si je radote (il s'est passé une main sur le front) mais Welty lui-même parlait d'objets fatidiques. Chaque marchand d'art et chaque antiquaire les reconnaît. Ce sont ces objets qui apparaissent et disparaissent. Pour quelqu'un qui ne serait pas marchand d'art, il ne s'agira peut-être pas d'un objet. Cela peut être une ville, une couleur, une heure de la journée. Le clou sur lequel ta destinée est susceptible de s'accrocher et de se déchirer.
- Je croirais entendre mon père.
- Eh bien... formulons-le autrement. Qui a dit que la coïncidence était juste la façon qu'a Dieu de rester anonyme ?
- Maintenant vous ressemblez vraiment à mon père.
- Qui peut dire que les joueurs ne sont pas mieux à  même de les comprendre que quiconque ? Une partie n'a pas de prix, si ? Le bien ne peut-il pas pénétrer parfois par des portes dérobées ?" (pp. 773-774, c'est moi qui souligne)
Donna Tartt ne donne pas la réponse à la question de Hobie sur la coïncidence. La maxime est souvent attribuée à Albert Einstein mais je me méfie : ce qui est certain c'est qu'avant lui,Théophile Gautier a écrit "Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer."(La Croix de Berny,  éd. Librairie Nouvelle, 1855, lettre III (« À monsieur le prince de Monbert »), p. 28.)

Recherchant l'auteur de cette citation, Dieu, le hasard, ou l'Attracteur étrange m'ont conduit  en tout cas vers un bel article d'une blogueuse, journaliste à Europe 1, Margaux Baralon, consacré au Chardonneret. Elle le termine par les derniers mots du livre, pleins d'espérance :
« J’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »
Allant par curiosité sur l'accueil, j'y découvre que le dernier billet, remontant au 9 octobre, a été consacré à Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, jugé moins réussi que "l'excellent Premier Contact", dont elle avait donné une critique au 14 décembre 2016. Film dont je rappelle qu'il constitua le second billet de cette longue chronique.
"Si Denis Villeneuve évite avec habileté de sombrer dans le larmoyant et le pathétique, c’est parce que le cinéaste, tandis qu’il boucle la boucle, suggère et ne montre pas. Premier contact devient sur la fin un film à trous, que le spectateur doit compléter -par ailleurs jolie métaphore du cinéma, le septième art étant autant affaire de champs que de hors champs, de vides que de pleins, de présence que d’absence. Le spectateur y parvient, le procédé marche, parce que le cinéaste ne fait jamais appel qu’à ce qu’il y a de proprement humain chez chacun d’entre nous pour comprendre les turpitudes intérieures de son héroïne : la conscience de la mort imminente qui, si forte soit-elle, n’entrave pas la fureur de vivre."
 
Encore un indice de ce bouclage sur le début de l'année : ce matin, dans mon fil FB, la revue en ligne Internetactu.net me signale un article de Ted Chiang sur l'intelligence artificielle. Or Ted Chiang (né en 1967) n'est autre que l'auteur de Histoire de ma vie, nouvelle qui a servi de base à Premier Contact. C'est la seule et unique fois de l'année où le nom de Ted Chiang est revenu sur mes tablettes.

lundi 20 février 2017

# 43/313 - Le rêveur lunaire

Pour la huitième fiction 1967, à la date du 19 février, j'ai été amené à évoquer la mort, la veille même de ce jour, de Robert Oppenheimer, le scientifique responsable du plan Manhattan, parfois surnommé "le père de la bombe atomique".  Un demi-siècle s'est donc écoulé depuis sa disparition. Un peu plus tard - j'avais déjà écrit la fiction - je me suis souvenu de cet autre savant physicien, Leo Szilard, dont j'avais parlé dans un article du 3 décembre 2015, Manhattan, de Woody à Leo : c'est la bande dessinée Les rêveurs lunaires (Gallimard/Grasset), d'Edmond Baudoin et Cédric Villani, qui m'avait fait découvrir ce génie méconnu.


Permettez-moi de reprendre ici ce que j'écrivais alors en 2015 :

"Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche."

Je décidai alors de reprendre la BD pour voir ce qu'elle rapportait de Robert Oppenheimer. Mais, en fait, il y avait encore plus intéressant : la manière dont Leo Szilard avait eu la vision de la réaction en chaîne qui allait conduire à la bombe atomique. C'était en 1933, à Londres, après une conférence du savant Rutherford, où celui-ci, parlant de l'énergie qu'on libère en cassant des noyaux, explique qu'elle est minuscule et que quiconque prétendrait l'exploiter n'était qu'un rêveur lunaire. Leo Szilard, contradicteur-né, relève le défi :

Surprise : voici H.G. Wells qui resurgit, que j'ai évoqué tout récemment. Le parallèle continue à la page suivante :


L'imagination est l'outil indispensable pour réaliser l'impossible. Ce que ne démentirait ni Edgar Poe, ni Hughes Duffau ; ce qu'affirme donc ici en somme le mathématicien Cédric Villani, scénariste de cette bande dessinée. Que H.G. Wells ait puisé son inspiration chez Frederick Soddy n'est pas ici indiqué, mais ceci est de peu d'importance. Parmi les savants de son époque, il avait eu l'intuition de choisir celui qui voyait plus loin que les autres.

Dans sa postface, Cédric Villani n'hésite pas à qualifier Szilard de prophète. Ce que semble confirmer sa notice Wikipedia qui nous apprend par exemple qu'encore "enfant, il aurait prédit la Première Guerre mondiale avec plusieurs années d’avance. Lors de l’apparition des Nazis, il aurait annoncé qu’ils contrôleraient un jour l’Europe entière. En 1934, il aurait prévu les détails de la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, il a pris l’habitude de vivre à l’hôtel avec une valise toujours prête. Selon ses dires, « il suffit de prendre le train le bon jour ». En effet, il quitta l’Allemagne pour se rendre à Vienne le jour de l’incendie du Reichstag, pressentant la fin de la démocratie à cette époque."

Leó Szilárd vers 1960 (Wikipedia)
Sur Szilard, on peut consulter les archives en ligne réunies par Gene Dannen. Sur la page d'accueil, on ne s'étonnera pas de trouver une image de  The World Set Free, le roman de H.G. Wells qui anticipe la bombe.

jeudi 3 décembre 2015

Manhattan, de Woody à Léo

« C'est alors que m'est revenu cette vieille blague... Vous savez, ce gars qui va chez le psychiatre et dit : « Docteur, mon frère est dingue, il se prend pour une poule ! ». Et le docteur lui répond : « Ben c'est simple... faites-le interner ! ». Et le type dit : « J'aimerais bien, mais j'ai besoin des œufs ». Et bien, moi c'est comme ça que j'ai tendance à voir les relations humaines. Au fond, elles sont totalement irrationnelles, dingues, absurdes… Mais il semble que nous faisons avec parce que la plupart d'entre nous ont besoin des œufs… ».
C'est ainsi que Woody Allen (Alvy Singer dans le film), conclut Annie Hall, sa comédie sortie en 1977, et que j'ai revue lundi soir sur Arte. C'est brillant, sensible, drôle, profond et... incroyablement bavard (pour moi, qui aime au fond de plus en plus les films contemplatifs où la parole sait s'effacer devant l'image, j'étais comme dépassé, et, la fatigue aidant, il m'est arrivé, je l'avoue sans honte aucune, de laisser parfois mon esprit divaguer). Ce qui est émouvant, en tout cas, à travers cette histoire d'un amour perdu, c'est le double éloge d'une femme et d'une ville. La femme, c'est Diane Keaton, qui partagea un temps l'existence du cinéaste mais continua de faire des films avec lui après la rupture, devenant en quelque sorte sa meilleure amie. Le ressentiment n'a pas succédé à l'amour, bien au contraire.

Diane Keaton
La ville, c'est New York, la seule où il lui semble possible de vivre.
Dans Manhattan, deux ans plus tard, il remettra en scène la ville et la femme. Il joue Isaac Davis, scénariste de télévision désabusé, empêtré dans une vie sentimentale compliquée, qui tombe amoureux de  Mary, la maîtresse de son meilleur ami - rôle interprété une nouvelle fois par Diane Keaton. L'amour de la ville et de la femme est comme condensé dans le célèbre plan tourné au pied du Queensboro Bridge, où le couple est assis sur un banc dans la brume qui se lève de l'East River.

Extrait de Manhattan

***

Au sortir du film, j'abordai la troisième histoire des Rêveurs lunaires, le troisième génie qui a  changé l'histoire, et là je dois dire que si je connaissais Heisenberg et Turing, les deux précédents, j'ignorais tout de celui-ci, Léo Szilard, le savant juif hongrois (et c'est l'un des mérites de l'album que de redonner la place qu'ils méritent à des hommes méconnus qui ont pourtant eu une influence cruciale sur la marche du monde).

Je suis saisi d'entrée, dès la première case :

Les rêveurs lunaires, p.96.


Neuf janvier 1960, New York. Le jazz, que Woody Allen aime tant (il joue de la clarinette dans un groupe de New Orleans). Albert Camus vient de mourir le 4 janvier dans un accident de voiture, à Villeblevin dans l'Yonne. Leo Szilard, atteint d'un cancer, va subir une radiothérapie, à des doses de cheval (mais c'est lui qui le demande : il a obtenu de pouvoir participer au protocole des soins). Le personnage est passionnant, et je ne veux pas ici reprendre tout ce que Cédric Villani dévoile de sa biographie. Qu'il suffise pour l'instant de signaler qu'il fut le premier humain à concevoir, dès 1933, la possibilité d'une réaction neutronique en chaîne, donc d'une bombe atomique aux possibilités de destruction inouïes, et à comprendre ensuite que le tout nouveau régime nazi était le mieux placé, de par l'avancée de la science de son pays, pour mettre au point cette invention.

C'est ce qui l'amènera en 1939 à demander à Albert Einstein d'adresser une lettre à Franklin Roosevelt, le président américain, pour l'alerter sur le danger et le convaincre d’accélérer la recherche expérimentale sur la réaction en chaîne en Amérique. Lettre signée Einstein mais c'est lui, Léo Szilard, qui en a rédigé le brouillon.
Et c’est en 1942, avec le physicien italien Enrico Fermi, dans le cadre du Projet Manhattan visant donc à doter l’Amérique d’une bombe atomique, qu’il parvient à créer la première réaction en chaîne avec un réacteur utilisant du graphite et de l’uranium.
Lui, pacifiste convaincu, qui s'opposera à l'utilisation de cette bombe, qui condamnera l'horreur d'Hiroshima, mais que les militaires, une fois la bombe réalisée, s'empresseront de mettre sur la touche.

Les rêveurs lunaires, p. 141.

***

Roger Caillois, le 9 août 1945, écrit de Londres à Victoria Ocampo. Il arrive précisément de New York, où il vient de faire un bref séjour. Il évoque la bombe en deux phrases, en tout et pour tout (nous sommes loin de Camus) :
" (...) Les gens sont très agités (intellectuellement et moralement) par la bombe atomique. De fait, il y a de quoi. John Lehmann est en vacances. Je lui ai laissé des messages. On fait des meetings pour l'anniversaire de la mort de Tagore. Strafford Crips y parle. Les encaisseurs de banque sont toujours en haut de forme et le chapeau melon toujours aussi porté. L'Angleterre est décidément éternelle. (...)"



Le premier morceau du disque se nomme aussi Manhattan.