lundi 20 juillet 2020

Pour Cécile

Cécile Reims est morte. Samedi 18 juillet, dans sa maison de La Châtre, rue Notre-Dame, à l'âge de 92 ans. Sa disparition est saluée dans La Nouvelle République et sur le site de France-Bleu Berry. Je ne suis pas d'humeur à polémiquer mais comment ne pas être étonné par la désinvolture factuelle qui caractérise ces deux courts billets ? On lit dans la NR : "Cécile Reims, née Tsila Remz le 25 octobre 1927, en Lituanie", ce qui est une double erreur, car Cécile Reims est née le 19 octobre à Paris. Puis nous découvrons que sa famille a été victime de la rafle du Vel d’Hiv en 1942, info reprise avec emphase par le député François Jolivet dans un tweet ("famille frappée de plein fouet par la rafle du Vel d'Hiv"). Or il n'est que de lire la biographie à la fin du catalogue de la dernière exposition de Cécile au Château d'Ars, l'ombre portante, pour apprendre que "prévenus à temps, sa famille et elle échappent de peu à la rafle du Vel d'Hiv'". Son père et sa tante passeront en zone libre où ils seront assignés. Ce qui n'empêchera pas son oncle d'être déporté et gazé dès son arrivée à Auschwitz et sa famille en Lituanie d'être entièrement massacrée. Qualifier Cécile, comme le fait la rédactrice de France Bleu, d'artiste lituanienne est d'une maladresse insigne. 

Passons. Pour rendre hommage comme elle le mérite à Cécile Reims, je me permets de reproduire ici l'article que j'ai écrit pour La Bouinotte en 2019, à la suite d'une rencontre de deux heures avec l'artiste, en compagnie d'Yvan Bernaer.

 
Cécile Reims en famille à Kibarty (Lituanie) à l'âge de 4 ans. Aucun de ces enfants n'a survécu.


J’ai eu besoin d’être une ombre.
Cécile Reims nous reçoit dans sa maison de la rue Notre-Dame, ancien relais de poste dans cette voie étroite et anguleuse du vieux La Châtre. La très belle exposition rétrospective qui lui est consacrée au château d’Ars, L’ombre portante, a donné lieu à beaucoup de rencontres troublantes, de retrouvailles inespérées et aussi à quelques contraintes médiatiques inhabituelles, sources de fatigue, mais comme l’écrivait Jean-Louis Chrétien, la “ fatigue n’a rien de mauvais : elle est simplement signe d’humanité”. Le corps frêle porte un esprit toujours vif, d’une lucidité que la charge des ans et des épreuves de la vie n’a semble-t-il fait qu’aiguiser.
Cette reconnaissance aujourd’hui unanime fut toutefois lente à se dessiner, et la petite ville a mis longtemps à prendre conscience de la valeur et de l’importance de ce couple d‘artistes qui avait discrètement investi les lieux en 1985, après avoir connu bien d’autres ports d’attache, loin du Berry. La rencontre avec Fred Deux, à Paris, en novembre 1951, qui aurait dû être sans lendemain - “tout nous opposait. Seul point commun : l’Art”-, fut au contraire le début d’un compagnonnage qui ne cessa qu’à la mort de Fred en 2015. Fred, l’ancien ouvrier électricien, qui avait passé son enfance dans une sorte de cave à Boulogne, avec une plaque d’égout au centre de la pièce, d’où sortaient les rats lors des inondations de la Seine. Fred, irradié un beau jour à Marseille par la découverte de Paul Klee. Cécile, née à Paris en 1927, orpheline de mère, élevée par les grands-parents maternels dans le village lituanien de Kibarty - où la vie s’écoule dans le cadre rituel de la tradition juive, et dont elle gardera à jamais l’empreinte, non d’une contrainte étouffante, mais d’une “merveilleuse magie”: “je garde le souvenir absolument extraordinaire de la fête de Pâque - on était peut-être trente ou quarante à table -, du jour où j’ai été assez grande pour poser les quatre questions.” Elle a six ans lorsqu'elle rejoint son père à Paris : sa langue maternelle n’est alors autre que l’allemand.
Il est intrigant ce nom de Reims quand on a déduit, de par l’une des oeuvres les plus puissantes de Fred, le dyptique Pour mémoire, les Milç et les Rems (visible dans l’exposition) que Rems, le patronyme de Cécile, avait été francisé. L’origine en remonte à un oncle qui avait fui la longue conscription de sept ans imposée alors en Lituanie sous domination russe. Engagé dans les corps francs pendant la Grande Guerre, devenu traducteur, il avait gagné la nationalité française et ce nom de Reims où s’était glissé le i, le Yod hébraïque, cette toute petite lettre qui, malicieusement, en appelait donc à la ville du sacre des rois de France, à cette ville où fut signée le 7 mai 1945, dans un collège technique, la capitulation sans conditions de l’Allemagne. 

Plaies d'arbres, 2008, burin et pointe sèche, Musée Saint-Roch Issoudun.

Un nom taillé pour la clandestinité, obligatoire pendant l’occupation nazie. A quatorze ans, Cécile rejoindra la résistance juive dans le sud de la France, échappera à toutes les rafles, grâce parfois à ce Hasard qui revient si souvent sous sa plume, “ce guide surprenant” qui l’a accompagnée à chaque moment décisif de sa vie : “Je me souviens, à Toulouse, je devais recevoir des ordres - j’étais une petite main dans l’histoire - mais au coin de la rue - j’étais jeune -, je n’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans un Monoprix, pour regarder, pas pour acheter. Cela m’a mis en retard, de dix minutes, et quand je suis arrivée, j’ai vu que la Gestapo était là.
Pour d’autres, le Hasard salvateur n’aura pas lieu. Cécile apprendra à la Libération l’extermination de toute sa famille de Lituanie, partira en Palestine, y plantera au kibboutz de Nevé-Ilan des arbres qui aujourd’hui forment une “magnifique forêt”, puis séjournera à Jérusalem mais en reviendra vite, menacée par une tuberculose qui ne pouvait être soignée sur la terre de l’utopie.

Au kibboutz, 1946

Il faut lire Tout ca n’a pas d’importance*, son avant-dernier livre autobiographique, pour savoir la part cruciale que prit Fred dans la guérison, surtout lors d’une grave rechute qui la contraignit à un long séjour au sanatorium de Hauteville dans l’Ain. Sa lettre quotidienne, ses visites, sa conviction inébranlable renversèrent le cours logique des choses. Sortis de cette épreuve, la vie commune n’allait plus cesser : ”On était l’un à l’autre un mur de soutènement.

Une vie de travail : ici, à La Châtre, Fred dessinait ou écrivait à l’étage, dans deux pièces attenantes, descendant toujours plus loin au fond de lui-même ; Cécile gravait dans une petite pièce du rez-de-chaussée, qu’on pourrait dire cellule monacale, où elle cultive l’absence à soi-même : “Si je ne me dépossédais pas de ma personne, je n’aurais pas pu graver. Ou, si j’avais gravé, cela serait resté lettre morte.” Formée dans sa jeunesse à l’école de Joseph Hecht, c’est en 1966 qu’elle devint, dans le secret, le graveur d’interprétation de Hans Bellmer. De cette autre ombre, elle ne sortira qu’à l’occasion d’une exposition de ses gravures à la Bibliothèque nationale de France, sous l’insistance bienveillante de Jean-Noël Jeanneney. Elle gravera aussi des oeuvres de Fred Deux et de Léonor Fini, et ne cessera de lire et d’écrire (son premier ouvrage, L'Épure, paraît en 1962 sous le pseudonyme d’Anna Roth).


Avant cela, il y avait eu le tissage, qu’elle pratiqua surtout entre 1960 et 1966, alors qu’ils habitaient à Lacoux, un village au bout-du-monde dans le Haut-Bugey. A partir d’un métier à tisser d’occasion retapé par Fred, Cécile, dans l’ignorance des usages, invente des trames nouvelles, des tissus originaux qu’elle finit même par vendre pour la haute couture, assurant ainsi l’existence matérielle du couple. “Période merveilleuse” où elle jouait, dans l’antichambre des maisons prestigieuses, à être représentante d’elle-même, émerveillée par la munificence des laines qu’elle achetait ensuite dans le Sentier pour répondre aux commandes.
Si l’oeuvre de Fred est une plongée sans retour dans les abysses d’une réalité imaginaire, celle, personnelle, de Cécile s’attarde plus sur le réel tel qu’il s’offre à nos yeux, et cela est visible dès ses gravures de jeunesse où elle surprend, de son trait incroyablement agile et délié, les Visages d’Espagne, les hommes et femmes au travail sur les côtes de Catalogne. Beaucoup plus tard, après 1986, son regard se posera sur les paysages, les arbres aux écorces labyrinthiques, jusqu’à ces citadelles si rarement considérées, sentinelles sur les horizons vides de Champagne, ces “forteresses de paille” dont le burin incisera les fissures secrètes, la ruine à l’œuvre, la promesse furtive de l’effondrement final.

Forteresse de paille, burin et pointe sèche, 2005, Musée Saint-Roch Issoudun.
Autour de nous, en cette pièce où nous conversons, les murs portent témoignage de ce travail incessant : aux dessins et gravures se mêlent aussi les objets rituels venus d’autres continents, les travaux d’artistes complices, les glanes de promenades anciennes. Cécile confesse que cet ordonnancement est presque exclusivement la marque de Fred :”chaque objet avait sa place et son sens”. Le projet existe que cette maison survive à ceux qui lui ont donné cette âme.
Au moment de repartir, Cécile nous demande de refermer de l’extérieur les volets du salon qu’elle avait ouverts pour nous. Trop lourds pour elle maintenant. Dans la rue, nous entendons une dernière fois sa voix qui nous remercie. Revenu à la maison, je songe à ce vers de Paul Celan : Il parle Vrai, celui qui dit l’Ombre."

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* Le Temps qu’il fait, 2014.



4 commentaires:

blogruz a dit…

Je ne sais si tu le sais, mais Tsila vient évidemment de l'hébreu tsel, "ombre". Pour certains commentateurs, le prénom signifierait "à l'ombre de Dieu".
Son nom REMZ me rappelle que mon Luis MERZ dans Novel Roman, poète anagrammeur et fibonaccien, est inspiré par Mario Merz.

Patrick Bléron a dit…

Tu m'avais déjà signalé le fait dans un commentaire du 10 juillet 2019, sur le billet L'ombre portante, https://alluvions.blogspot.com/2019/06/lombre-portante.html
J'avais signalé ce sens à Cécile Reims pendant l'entretien que j'avais eu avec elle plus tard, mais je ne me souviens plus de ce qu'elle m'en avait dit (il faudra que je réécoute l'enregistrement).

Unknown a dit…

Merci pour ce texte précis qui sonne si juste pour moi qui n'ai rencontré Cécile que trois fois, mais dans lequel je retrouve mes impressions et surtout sa façon son style.

Unknown a dit…

Pardon mon commentaire n'est pas signé : je suis Catherine Stef.