mercredi 18 février 2026

Alors je tuerai tout le monde et je m’en irai.

 

Père Ubu

Je viens donc te dire, t’ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances. (On apporte le voiturin.)

Stanislas

Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint Mathieu.

Père Ubu

C’est fort possible, mais j’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. 

Alfred Jarry, Ubu Roi, Acte III, scène 4 

 

René Auberjonois, ‘Ubu roi’ (détail), 1935. Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne.
 

Je ne cesse en ce moment de croiser le nom de Michel Foucault. Il est cité dans le dernier article, Ils ont écrit leurs visages, titre du dernier livre de l'historienne Arlette Farge, avec qui le philosophe avait écrit Le Désordre des familles Lettres de cachet des Archives de la Bastille au XVIIIᵉ siècle (Gallimard, 1982). Il est également  très souvent cité dans Guerres et Capital d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato

J'ai pris conscience par la même occasion que si je l'avais toujours connu, je l'avais en fait très peu lu. Et que c'était donc une formidable lacune. Mais l'attracteur étrange a, semble-t-il, pris les choses en main et m'a très opportunément dirigé vers une armoire contenant moult livres de philosophie et de sociologie, parmi lesquels s'imposa à moi Les anormaux, Cours au Collège de France (1974-1975), dans une édition conjointe Seuil/Gallimard de mars 1999. 


 
J'empruntai le livre et en commençai bientôt la lecture, fort docilement, par le premier cours, celui du 8 janvier 1975. Lequel commence avec la lecture par Foucault de deux rapports d'expertise psychiatrique en matière pénale. La note 11 précise que de fréquents rires dans la salle accompagnèrent cette lecture. "Textes grotesques, dit Foucault, - et quand je dis "grotesque", je voudrais l'employer en un sens absolument strict, du moins un petit peu serré ou sérieux. J'appellerai "grotesque" le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, ou, si vous voulez, l’ubuesque, ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, […] on devrait, en tout cas, définir une catégorie précise de l’analyse historico-politique, qui serait la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque. La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir." (p. 12) 
Plus loin, il affirme que cette mécanique du grotesque est fort ancienne dans les structures et le fonctionnement politique de nos sociétés, et qu'on en trouve des exemples éclatants dans l'histoire romaine, et surtout dans l'histoire de l'Empire romain, où "de Néron à Héliogabale, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, a été perpétuellement mis en œuvre."
 
 
Richard Kraft (2017), site

 
Impossible en lisant ces lignes de ne pas penser à Donald Trump. Comme je m'ouvrais à E. au téléphone de cette trouvaille, elle me dit à son tour que son amie Eve venait de lui envoyer un texte de Cynthia Fleury évoquant lui aussi le grotesque. Un peu plus tard, je ne tardai pas à retrouver l'écrit en question, assurément une tribune dans Libération datée du 22 mai 2025. Or, elle commence ainsi : "Donald Trump aux Etats-Unis, Vladimir Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine, Javier Milei en Argentine… Michel Foucault parlerait d’une démultiplication de la «souveraineté grotesque». Et elle cite précisément ce même passage des Anormaux que je viens de transcrire. Elle poursuit en soulignant que  "la «souveraineté grotesque» n’est pas une anomalie ponctuelle, mais une composante structurelle du pouvoir, révélant comment certains dirigeants, en assumant ouvertement un caractère outrancier ou absurde, parviennent paradoxalement à renforcer leur domination. [...] Ce grotesque, loin de déclencher une résistance collective ou une dénonciation unanime du ridicule, agit souvent comme un catalyseur de pulsions semblables chez une partie significative de la population. En effet, l’affichage explicite d’une souveraineté ubuesque produit paradoxalement une légitimation de comportements jusque-là réprimés ou marginalisés. Dès lors que la figure au sommet du pouvoir assume ouvertement le grotesque, elle offre implicitement une autorisation à chacun de laisser libre cours à ses propres dérives : paroles extrêmes, violences verbales, théories complotistes ou mépris assumé des faits deviennent monnaie courante. Plutôt que d’être rejetée, cette logique grotesque séduit parce qu’elle libère l’individu des contraintes habituelles du rationnel, du moral ou de l’institutionnel. Ainsi, loin d’affaiblir ceux qui incarnent cette souveraineté grotesque, ce phénomène favorise au contraire une contagion des comportements outranciers, accélérant le délitement des normes démocratiques et des garde-fous de l’État de droit."(C'est moi qui souligne)
 
 
Source : Dangerousminds

Foucault est né en 1926 à Poitiers, c'est donc le centième anniversaire de sa naissance que l'on célèbre cette année. Hier, sur France Culture, on pouvait écouter l'émission "Avec philosophie" qui traitait de la prison, dans le cadre de la série Michel Foucault, archéologue du pouvoir.
 
 

Aucun commentaire: