4 juillet 1915. Atmosphère lourde, on espère l'orage, car tout est languissant sous la chaleur. Ma toile aussi, après un départ brillant je patauge, mais m'en sortirai. - Entendu hier un beau mot de Normand - C'est d'un monsieur qu'il s'agit. - Moi, c'est une habitude, chaque année je prends mon bain, même si je n'en ai pas besoin -. Les jours passent, vertigineusement, c'est divin ; n'était le cauchemar de la guerre qui continue et menace de durer longtemps encore, hélas !
Félix Vallotton, Journal 1914-1921, La Bibliothèque des arts, 1975, p. 79.
A la brocante de Saint-Martin d'Auxigny, je n'avais pas trouvé seulement la bande dessinée Groenland Manhattan, mais aussi trois tomes d'une édition de la Bibliothèque des Arts, Lausanne-Paris, consacrés à la correspondance et au Journal du peintre suisse Félix Vallotton.
J'aime beaucoup Félix Vallotton, dont le nom ne se retrouve pas par hasard dans quelques billets de ce blog (le dernier en date remonte au 14 janvier 2025, presque un an jour pour jour, nous avions alors visité le musée d'Orsay et admiré plusieurs de ses tableaux). Je n'avais jamais jusque-là eu connaissance de ses trois volumes et leur présence sur les étagères de cette brocante par ailleurs peu fournie en littérature était en soi une petite énigme. J'ai commencé à lire le Journal, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas joyeux. Le contexte y est pour quelque chose bien sûr, la guerre a éclaté mais le Suisse Vallotton (naturalisé français en 1900) enrage de suivre les événements de l'arrière. N'était son âge (49 ans), il se serait volontiers engagé, comme l'a fait dès le début de la guerre son compatriote Blaise Cendrars. La cohabitation avec sa belle-fille Madeleine est très compliquée, et il a l'impression de stagner dans son art, sans compter que la guerre ne favorise pas les ventes : l'atrabilaire Vallotton est dégoûté par ces bourgeois qui tentent de profiter de la dèche des artistes pour acquérir des œuvres à vil prix. Il jure alors de ne pas se laisser faire.
E. m'a alors informé que le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne présentait jusqu'en fin février une rétrospective de l'artiste, Vallotton forever. Et l'idée d'une virée à Lausanne a surgi. Elle est prévue pour début février, en compagnie d'un ami de E., Robert, suisse aussi, originaire de Bâle mais vivant en France dans la campagne près d'Auxerre.
Sur ce (ça n'a au départ rien à voir), j'avais commencé la lecture de Guerre & guerre, un roman de Lazlo Krasznahorkai, publié en Hongrie en 1999 et édité seulement en 2013 chez Cambourakis. Je le lus dans sa version poche de la collection Babel, l'illustration de couverture représentant un détail de La Chute des anges rebelles de Pieter Bruegel.
Il est justement question d'anges dans le roman de LK, ainsi que nous l'annonce la quatrième de couverture :
Petit historien employé dans un poussiéreux centre d’archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D’une force poétique bouleversante, celui-ci relate l’éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l’Histoire par l’extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer à l’humanité le message porté par le mystérieux texte.
C’est à New York, au “centre du monde”, qu’il décide d’accomplir cette tâche, avant d’entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d’un refuge pour ses compagnons…
Le texte est ici plus prudent, évoquant seulement des "figures angéliques". En effet, jamais les quatre personnages ne sont désignés comme des anges dans le manuscrit trouvé par Korim comme dans le roman lui-même. Kasser, Flake, Bengazza et Toot, ainsi sont-ils dénommés mais ces noms eux-mêmes sont sujets à caution car il est écrit que les villageois, qui les avaient recueillis et soignés à la suite du naufrage du navire qui les transportait, avaient décidé "de les appeler en fonction du nom qu'ils avaient compris ou cru comprendre le premier jour", et "tout le monde savait que ces quatre noms à la sonorité si étrange n'étaient qu'approximatifs, et sans doute éloignés de la réalité."
Je reviendrai sur le roman dans un article ultérieur (je l'ai fini hier soir et il est si dense, si mystérieux, si foisonnant qu'il nécessite une méditation approfondie), je voudrais juste ici consigner une résonance singulière avec le premier motif de cet article.
Le pauvre Korim traverse bien des tribulations dans la grande cité new-yorkaise, où il encore plus perdu que la jeune Inuit Minik dont j'ai raconté l'histoire dans le billet précédent. Ne parlant pas l'anglais, ne disposant que d'un dictionnaire, il parvient néanmoins à survivre, hébergé par un interprète hongrois alcoolique et violent. C'est un autre Hongrois, Gyuri Szabo, dont l'appartement est rempli de mannequins de vitrine, qui va l'aider à revenir en Europe. Des photographies tapissent les murs, "en fait, la même photographie recouvrait tout l'appartement, une seule photo déclinée sous différents formats, petit, moyen, grand, panoramique, la même photo, représentant la même chose : une armature en forme de demi-sphère couverte de panneaux de verre (...)", et Korim est fascinée par ces photos, qu'il passe toutes en revue pendant la nuit et le sommeil de son hôte, et au matin, il voit alors "dans un espace entièrement vide entouré de murs blancs une structure qui semblait infiniment légère, et délicate, peut-être s'agissait-il d'une habitation, dit-il en s’éloignant d'une photo avant de passer à la suivante, une construction primitive, lui expliqua l'homme un peu plus tard, une cabane préhistorique, la réplique d'un igloo, du moins son armature, faite de tubes en aluminium et de panneaux de verre de tailles irrégulières, et cela se trouve où ? demanda Korim, à Shaffhausen, répondit l'homme, et où se trouve Shaffhausen ? en Suisse, près de Zurich, là où le Rhin rejoint les montagnes du Jura, et c'est loin ? demanda Korim, ce Shaffhausen, c'est loin ? " (p. 315)
La Suisse. J'étais saisi. L'histoire avait commencé à Budapest, s'était déplacée en Amérique, à New York, et allait donc s'achever en Suisse, que Vallotton m'avait désigné et qui se trouvait être aussi le but de notre petite expédition. Bon, ce n'était pas Lausanne, mais Zurich, pas d'emballement. C'est juste une fiction. Juste une fiction ? Eh bien non, car l'igloo du roman existe bel et bien, et par là LK tentait une sorte de greffe inédite entre le réel et la fiction. L'igloo décrit a été créé par Mario Merz, figure emblématique du mouvement italien de l’arte povera. Et sur la photo ci-dessous, c'est bien à Shaffhausen qu'il pose devant un de ses igloos.
C'est à Shaffhausen que l'histoire de Korim avait pris fin. Une fin réelle, un QR code permet de poursuivre sur un site Wordpress nommé Guerreetguerre. LK explique son projet :
Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. »
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László Krasznahorkai, le gardien et Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen. |
Le dernier message publié sur ce blog remonte au 28 août 2015, LK s'adresse alors aux lecteurs de l'édition poche chez Babel :
Cher lecteur
Je comprends que tu aies envie de voir de tes propres yeux la dernière phrase de György Korim.
Jusqu’ici, il suffisait de suivre les indications figurant sur le rabat de la couverture de Guerre & Guerre.
Désormais tu devras te rendre à Bâle si tu veux savoir ce que Korim a fait graver sur la plaque, car cette plaque, ainsi que l’igloo créé par Mario Merz et où Korim aurait souhaité finir sa vie, se trouvent maintenant au Raussmüller de Bâle.
Si tu souhaites pousser l’aventure un peu plus loin, et voir l’endroit où la trajectoire de Korim, au-delà de la dernière page du roman, s’est arrêtée dans la réalité, alors, avant d’aller, ou après être allé à Bâle, suis les instructions de Guerre & Guerre et rends-toi aux anciennes « Hallen für neue Kunst » de Schaffhausen. À gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque. Et l’endroit où Korim a mis fin à ses jours.
Bon voyage !
László Krasznahorkai.
Bâle, la ville de Robert le Suisse. Nous n'aurons hélas pas le temps d'y aller, pas plus qu'à Shaffhausen. Une autre fois.
"Le verre en est la caractéristique. Ce sont des verres brisés. Ce qui intéresse Merz est le matériau même, plus que l’espace qu’il dessine. Et pour expliquer une part de cet usage, l’artiste précise que lorsqu’on regarde une maison bombardée, ce sont les restes de verres brisés qui demeurent, comme d’autres matières en morceau. Et ce qui demeure peut permettre de reconstruire la maison. Pour compléter, l’artiste souligne que lorsqu’on regarde un verre brisé, ce qui paraît étrange et inerte, est en vérité un souvenir dynamique de destruction. Enfin, lorsque l’Igloo est construit uniquement à partir de verres brisés, le spectateur est rappelé à la fragilité des choses et de lui-même. Mais pas seulement : c’est aussi une manière d’affirmer encore que rien n’est irrévocable et définitif en art."





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