La salamandre continue de nourrir ma méditation : je me suis avisé qu'elle avait déjà fait son entrée sur le blog le 14 juin 2016 avec La salamandre du mandala, et le biologiste américain David G. Haskell : "La jeune salamandre du mandala va passer encore un an ou deux à se nourrir dans la couche de feuilles mortes avant d'être assez grosse pour être sexuellement mature. Le pléthodon a un appétit féroce, comme tous les carnivores. Les salamandres sont les requins de la litière forestière, en maraude entre ses couches de feuilles et dévorant des invertébrés de petite taille." (Un an dans la vie d'une forêt, Champs/Flammarion, 2016, p. 68)
Évocation que je rapprochais d'une note du poète Antoine Emaz, qui parlait de calme, même si ce n'était pas le calme de la salamandre jüngerienne : "Il faudrait descendre plus bas dans le calme, au fond, pour trouver encore des mots dans le sable silencieux de ce début d'après-midi d'été. Et non. On va rester dans le plat calme bleu et l'immobilité des arbres."
Et, à la toute fin du billet, je conseillais, à ceux qui seraient tentés de pousser plus avant la divagation autour de la salamandre, la lecture de L'esprit de la salamandre, sur Fragments de géographie sacrée, de Robin Plackert. Une note du 20 décembre 2007. Dont je donne ici les deux premiers paragraphes :
Il y avait longtemps que le facteur de coïncidences n'était pas passé. Et puis voilà qu'hier il est apparu à l'improviste, comme à son habitude. Je venais juste de terminer la lecture de La Montagne magique, excellente bande dessinée du japonais Jiro Taniguchi. Je n'en donnerai pas ici le résumé ; il suffira pour mon propos de savoir que l'un des personnages principaux n'est autre qu'une salamandre, prisonnière, au début du récit, du petit musée de la ville, et qui se révèlera comme étant l'esprit gardien de la montagne qui la domine. Taniguchi, dans un riche entretien avec Stéphane et Muriel Barbéry (l'auteur du surprenant best-seller, L'élégance du hérisson), nous livre l'origine du choix de cette salamandre géante du Japon : "J’en avais vu une vivante dans le musée de ma ville et j’en avais gardé une impression très forte : un animal qui peut vivre plus de cent ans, est amphibie, continue à vivre s’il est coupé en deux, ne peut vivre que dans une eau parfaitement pure, etc. Je n’ai pas fait de recherches particulières pour faire la part de la réalité et de la mythologie, mais j’ai eu envie de la choisir pour mon histoire parce que c’est un animal extraordinaire, associé à des phénomènes surnaturels."
Sur ce, j'enchaîne sur la lecture du dernier Chronic'art (ou plus exactement, je la reprends, l'ayant déjà entamée la veille). Chronique *Warez#41, page 12, Le mutant du mois : désigné ainsi, c'est Thierry Ehrmann, milliardaire ultra-controversé, créateur entre autres du site art-price.com, leader mondial de l'information sur le marché de l'art.
L'auteur de l'article conclut ainsi : " En 2006, Thierry Ehrmann atteint la 237ème marche du podium des 500 plus grosses fortunes françaises. Mais Thierry Ehrmann n'est pas seulement riche, il "mène une vie bicéphale" qui explose en 1999 avec la fondation du musée "l'Organe" (avec le A de anarchie). Son idée : transformer systématiquement et progressivement la villa bourgeoise de 12000 m2 qu'il possède dans la banlieue lyonnaise en "monumentale création artistique", où se succèdent, entre autres, piscine de sang et ruines du World Trade Center. 45 artistes pour un happening continu, un procès avec le maire de la commune, 6000 visiteurs par week-end et beaucoup d'ésotérique, telle est sa Demeure du Chaos "dont la dualité est l'Esprit de la Salamandre, le souffle alchimique"."
La Demeure du Chaos existe toujours, elle vient même d'être reconnue œuvre d'art totale par le Ministère de la Culture en 2025. La Salamandre, revendiquée par Thierry Ehrmann, n'apparaît pourtant guère sur les œuvres que j'ai pu voir en ligne.
C'est en poursuivant la lecture de Ernst Jünger, et en passant à son Premier Journal parisien, que la salamandre a fait une nouvelle apparition, consignée le 1er mars 1941 à Saint Michel.
Lors de ma première lecture, en 1990, j'avais ajouté au crayon "le petit lièvre de Planet". Référence à un levraut que j'avais failli écraser une nuit dans les virages de la route de Crozon, près du petit château de Planet. Une noire mélancolie m'étreignait alors, je songeai à la mort pour me délivrer de mon insignifiance, m'auréoler de son aura tragique. Quand soudain je réalisai que quelque chose était passé sous mes roues. Je m'arrête et à la faveur de la lune je découvre une petite boule de poils étendue, inerte, sur le goudron. Un petit lièvre... Que j'avais tué au moment même où je m'apitoyai stupidement sur moi-même. Mais il n'était qu'assommé. Je l'emportai, il passa la nuit dans ma chambre. Au matin, il avait retrouvé de l'énergie, et en fin d'après-midi j'étais de retour sur les lieux du drame. M'enfonçant dans un chemin creux, après une dernière caresse, je déposai mon lièvre près d'un bouquet de noisetiers. Il resta immobile quelques secondes, comme s'il ne croyait pas encore à cette liberté nouvelle. Puis il consentit à quelques bonds timides, zigzagants. Enfin il disparut dans la haie.
Je pouvais dire, comme Jünger, que ce petit animal, en me montrant l'inanité de mes ruminations, m'avait donné une force nouvelle, et une leçon que je n'oublierai jamais.


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