mardi 13 janvier 2026

Groenland Manhattan

Samedi après-midi 10 janvier, brocante de Saint-Martin d'Auxigny, non loin de Bourges. Une bande dessinée, que je ne connaissais pas, s'impose à moi par son titre, sorte de court-circuit fulgurant de l'actualité du moment : Groenland Manhattan. Pour trois euros seulement, j'entre en possession de cet album de Chloé Cruchaudet, paru chez Delcourt en 2008 (elle a obtenu la même année le prix René -Goscinny).

 

Je le lis le soir-même. Le récit est inspiré de la véritable histoire de Minik, un jeune Inuit du Groenland qui arriva à New York en 1897, avec toute sa famille, sur le navire de l'explorateur Robert Peary, lequel avait échoué une nouvelle fois à atteindre le Pôle Nord. Il ne revenait cependant pas les mains vides, avec une belle météorite dans la cale de son petit yacht, le Winward, et donc six Inuits dont le Musée américain d'histoire naturelle, qui n'était pas préparé à la prise en charge d'un groupe, va loger dans son sous-sol. Vingt mille personnes paieront pour voir le groupe inuit, selon le bon vieux principe du "zoo humain" qui faisait encore recette à l'époque. Le drame commence avec la mort des adultes, rapidement emportés par la tuberculose. Seul Minik échappe à la maladie. Il est adopté par un des responsables du Musée, William Wallace.

Vers 1906, un journal révèle que le squelette de Qisuk, le père de Minik, est exposé au Musée. Minik, choqué, demande que les restes de Qisuk lui soient rendus pour un enterrement traditionnel (une cérémonie avait bien eu lieu mais les cadavres avaient été remplacés par des troncs et cachés sous des draps afin de tromper le petit garçon.) Le musée avait conservé les corps pour des expériences légistes et, malgré le soutien de Wallace, Minik ne put jamais récupérer les ossements de son père. 

Minik Wallace à New York, en 1897.
 

L'album ne raconte pas la fin de l'histoire de Minik. Je suis allé la chercher sur Wikipedia. Après bien des déboires, Minik a pu retourner au Groenland en 1910, "chargé de cadeaux", selon les partisans de Peary, mais selon Kenn Harper* le jeune Inuit ne possédait guère plus que "les vêtements qu'il portait".

Ayant oublié l'inuktun, sa langue maternelle, et une grande partie de la culture et des compétences inuites, l'existence au Groenland fut compliquée. Il retourna aux États-Unis en 1916, et mourut deux ans plus tard dans l'épidémie de grippe espagnole.

Un autre personnage de l'album avait attiré mon attention, Matthew Henson, le bras droit de Robert Peary, son interprète auprès des Inuits. Né en 1866, dans une ferme de Nanjemoy (Maryland), il est le fils de Lemuel Henson et de Caroline Gaines Henson, un couple de métayers afro-américains, nés libres. A dix ans, il est orphelin, et à douze il devient garçon de cabine dans la marine marchande sur le Katie Hines. Le capitaine Childs le considère comme son fils, et il parcourt le monde entier. Après la mort de son protecteur, alors qu'il est vendeur dans un magasin de chapeaux à Washington, il fait la connaissance de Peary, qui lui offre un emploi de coursier à la League Island Navy Yard de Philadelphie, avant de devenir son fidèle second.

Matthew Henson en 1910
 

Wikipedia : "Le , Henson établit le camp Jessup, quand Robert Peary arrive 45 minutes plus tard, il le salue en déclarant:« Je pense que je suis le premier homme à s'asseoir au sommet du monde ». Après avoir vérifié la position à l'aide d'un sextant, Peary confirme que Henson a raison d'affirmer que - selon lui - le camp Jessup est situé sur le pôle Nord. Dès qu'il atteint Indian Harbour dans le Labrador, le il envoie un câble confirmant l'atteinte du pôle nord à Gilbert Hovey Grosvenor, président du National Geographic à Washington : « Have won out at last. The Pole is ours. With regards to yourself and Mrs. Grosvenor. / enfin nous avons réussi, le pôle nord est nôtre, respectueusement à vous et à madame Grosvenor ». Après bien des controverses, pour savoir qui de Frederick Cook ou de Peary / Henson avait atteint le premier le pôle Nord, en 1988, un rapport du National Geographic confirme que Matthew Henson est le premier à avoir atteint le pôle Nord."

On ne s'étonnera pas de savoir que Peary reçut seul tous les honneurs, et si Matthew Henson est mentionné, il est réduit à n'être qu'un porteur. Malgré la publication de ses mémoires en 1912, A Negro Explorer at the North Pole**, il faut donc attendre 1988 pour qu’il soit reconnu comme le premier homme à avoir atteint le pôle Nord. La même année, sur une requête du docteur S. Allen Counter de l'Université Harvard adressée à Ronald Reagan, ses cendres sont transférées au cimetière national d’Arlington et il reçoit en 2000, à titre posthume, une médaille de la National Geographic Society. L’invisibilisation aura duré près de quatre-vingt ans.

 

Son seul descendant sera un fils nommé Ahnahkaq, né d'une union avec une femme inuit, Akatingwah, lors de l'expédition Peary de 1905-1906.

Me recherche sur Henson me conduisit incidemment sur  Heretic, Rebel, a Thing to Flout, le blog d'un Américain nommé Patrick Murfin. L'article est très bien documenté et j'en appris un peu plus sur Ahnahkaq (que Murfin écrit Anauakaq) :

"Anauakaq’s children are Henson's only descendants. After 1909, Henson never saw Akatingwah or his son again but remained in contact through mutual acquaintances and visitors to their village.

In 1986 Anauakaq and an Inuit son of Peary were discovered and brought to Washington as octogenarians where they met American relatives from both families and visited their fathers’ graves. Anauakaq died a year later. He and his wife Aviaq had five sons and a daughter, who have children of their own. While some still reside in Greenland, others have moved to Sweden or the United States."

Les descendants Inuit de Henson au Groenland, en 1999

Par curiosité encore, j'allai sur les pages plus récentes du blog. A la date du 9 janvier, il appelait au rassemblement contre l'ICE, la milice fasciste de Trump, dont l'un des membres venait de tuer Renée Nicole Good.

 

Je salue le courage de ces Américains qui se soulèvent contre cette lie qui pense pouvoir bénéficier d'une "immunité absolue" pour toutes les violences qu'elle commet. 

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Kenn Harper, Give Me My Father's Body : The Life of Minik, the New York Eskimo, New York: Washington Square Press, , 277 p. (ISBN 978-0-7434-1005-2, lire en ligne [archive])

** Une traduction en français a été publiée chez Zones sensibles.


 

 

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