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samedi 2 novembre 2024

Labyrinthe et jardin de Cyrus

A E. qui m'a conduit jusqu'au labyrinthe,

J'ai beaucoup tiré sur le fil dix-huitièmiste (l'arrondissement bien sûr, pas le siècle), mais il ne faut pas croire que le fil iranien n'avait pas encore une spire à dérouler. 

Le lundi 14 octobre, je me suis rendu pour la première fois au village de La Borne, au-delà de Bourges. Célèbre village de potiers abritant le Centre céramique contemporaine (CCCLB). A cette époque, et un lundi, il y avait peu d'ateliers ouverts, et bien peu d'affluence au Centre, qui accueillait plusieurs expositions. Il était temps, elles se terminaient toutes le 15 octobre. L'une d'elles retint particulièrement notre attention : Le jardin de Ciro et autres histoires, issue d'une résidence commune de l'artiste péruvien Javier Bravo de Rueda et de la céramiste danoise Charlotte Poulsen. Le document de restitution disponible à l'entrée m'avait immédiatement alerté, car j'y avais retrouvé une figure familière.


Cette image de plantation en quinconce, je l'avais en effet reproduite dans un article du 9 octobre 2012, Verger et quinconce, douze ans plus tôt, non pas jour pour jour mais pas très loin. Image que Sebald avait donnée dans Les Anneaux de Saturne : "C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et le point d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, (...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34) C'est avec ce livre qu'en 2003 j'avais découvert Sebald, qui n'avait plus cessé de me fasciner. En octobre 2012, j'avais aussitôt commandé le livre de Thomas Browne, dans sa traduction française par Bernard Hoepffner, chez José Corti.

 

Six ans plus tard, en juin 2018, je suis revenu sur ce livre alors que je travaillais sur le motif du losange.

J'y notais alors que cette édition de 2007 affichait sur sa page de couverture le crâne de Browne, "qui avait connu quelques vicissitudes après une exhumation imprévue en 1840". Ajoutant : "Était-ce là un hommage discret à Sebald (mort dans un accident de voiture, en décembre 2001, près de Norwich où il habitait, et qui avait été aussi la ville de Browne, qui y pratiquait la médecine), Sebald qui avait inséré dans son livre la même photo ?"

 

Le motif en quinconce se retrouve dans l'une des créations de Javier Bravo de Rueda, sur l'une des pièces baptisées Labyrinthe.


Du labyrinthe, il est question dans le document de restitution :

"Selon Borges, le labyrinthe est le symbole de la perte, de la perplexité et de l'étonnement face à quelque chose que nous n'avons pas encore traversé ou connu." Cette survenue simultanée de Jorge Luis Borges et de Thomas Browne n'était pas pour moi une première : en effet, c'est Sebald lui-même qui, dans le premier chapitre des Anneaux de Saturne, avait connecté les deux auteurs : "Les descriptions de Browne prouvent en tout cas que les mutations naturelles, innombrables et défiant toute raison, mais aussi les chimères nées de notre pensée l'ont fasciné au même titre qu'elles fascineront, trois cents ans plus tard, Jorge Luis Borges, l'auteur du Libro de los seres imaginarios dont la première version intégrale  a paru à Buenos Aires, en 1967."

 

Bon, mais me dira-t-on, où est passé ce fameux fil iranien ? Eh bien, il est tiré par Javier Bravo de Rueda lui-même :

A noter, pour en finir (temporairement sans doute), que c'est un autre Javier, l'écrivain espagnol Javier Marias, qui livre un article à la dernière page de la revue Le Promeneur (numéro LVIII) intitulé "Borges : un fragment apocryphe de Sir Thomas Browne, par Javier Marias." Article évoqué par Christian Garcin dans son essai Borges, de loin (Gallimard, 2012), et déclencheur d'une coïncidence que Garcin lui-même qualifie de "faramineuse"(on peut lire l'article que j'y consacre le 6 octobre 2012). 



 

lundi 2 juillet 2018

Derniers pas avant l'estive

A ma petite sœur, pour son courage

Dernier article avant une pause estivale que je n'avais pas programmée mais qui s'impose à moi avec force. Il me reste beaucoup de matière, mais qu'importe, le sentiment en moi grandit qu'il est presque impossible de suivre l'attracteur étrange dans toutes ses ramifications, ses accélérations et ses étoilements soudains. Cela défie le compte rendu, la chronique régulière ; cela va plus vite que nous. Et puis, après un an et demi d'écriture quasi ininterrompue, de partage sur le réseau, je suis rejoint par la mélancolie (la survenue de Dürer et de Sebald n'est sans doute pas là encore un hasard). Je vais revenir au carnet et au crayon de papier, à l'intimité et au silence. Mais avant de partir, je veux vous laisser trois cailloux blancs, trois pistes de méditation.

Tout d'abord, cet écho de l'ami Jean-Claude à mon ouvrier invisible. Concept de Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière. Il se trouve que Jean-Claude revenait de Madrid, et de là-bas, des images rapportées de là-bas, il m'envoya celle de "cette tour de Madrid, près du Sénat, sorte de tour Montparnasse néo classique : une plaque indique, écrit-il, que Buñuel y a vécu dans un appartement (on a peine à l'imaginer, mais c'est ainsi : il voulait sûrement du confort douillet,pour lui et son ouvrier,  !) et l'entrée (pour aller à Buñuel !) se perd dans un jeu de miroirs, ce qui est logique pour parler d'un fabricant d'images."


Zoomons un peu : la plaque  offre la forme si familière à nos yeux du losange.


Ensuite, je ne saurais trop vous recommander de suivre l'entretien vidéo suivant de Pacôme Thiellement, sur poésie et sorcellerie (en fait, il est surtout question de poésie et bien peu de sorcellerie, on ne s'en plaindra pas). L'érudition, la profondeur de vue, l'originalité de Pacôme, rythmées par ses éclats de rire homériques, y font merveille. J'aime ce gars-là.


Enfin, quelque chose qui n'a a priori pas grand chose à voir, (mais ce n'est pas si sûr - néanmoins  je ne m'attarderai pas ici à le montrer) : une émission d'Antoine Garapon de France-Culture sur l'avenir du travail, avec Alain Supiot, professeur au Collège de France, l'homme qui m'a réconcilié avec le droit, matière qui me rebutait mais dont ma perception a complètement changé après la lecture du magistral essai de Supiot : Homo juridicus. Pour mieux comprendre le monde d'aujourd'hui, l'impasse dans laquelle nous a entraîné le capitalisme et les quelques raisons d'espérer, écoutez et lisez Alain Supiot.




Les hirondelles croisent devant ma fenêtre ouverte. Passant parfois à moins d'un mètre de ce clavier. Leur grâce infinie.
Un bel été à toi, lectrice, lecteur.

mercredi 20 juin 2018

Les Tarots de Dürer

En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.


La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de
Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760.
" Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion  de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus  à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.



Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.

« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514
Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg

La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :

"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !"
Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :



La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec  Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :


Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).


Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième,
qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe.
De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également...
"


Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.  
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales.
À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le  carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter (mensula Iovis).

Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.

lundi 18 juin 2018

4-4-2 losange : Dürer numéro 10

Je suis bien obligé de le reconnaître : le losange m'obsède, le losange me soucie au-delà du raisonnable, mais comment m'en prémunir alors qu'il me poursuit partout. Je ne plaisante pas : délaissant mes chères études, je regarde un match de la coupe du monde, et voilà que le commentateur parle du jeu en losange. Le 4-4-2 losange. Nom d'un chien, je ne connaissais pas, aucun coach, aucun de ces spécialistes du ballon rond qui pullulent le long des mains courantes ne m'en avait touché un mot. Fi donc de ces losers du losange, je me suis renseigné :
" (...) Le 4-4-2 losange tel qu'appliqué aujourd'hui valide donc l'évolution tactique du rôle des arrières latéraux, entamée depuis l'éclosion de Roberto Carlos. "Maintenant, ils doivent remplir des rôles physiques comme techniques, relève Omar Da Fonseca. Ils font de longues courses, des répétitions d'efforts, et on leur demande aussi d'être techniques, parce qu'ils se retrouvent souvent dans le camp adverse. Il doivent savoir centrer." Et parfois même marquer. Autre poste concerné: le milieu de terrain, de moins en moins unidimensionnel. La séparation est de plus en plus floue entre le "destructeur" et le "créateur". "Dans un losange, le volume de jeu des trois milieux derrière le numéro 10 est hyper important, indique Omar Da Fonseca. Ils sont obligés de couvrir énormément de zones. Mais les trois ne peuvent pas être que des coureurs à pied."
Allez, je vous mets même une vidéo :


Et puis (dois-je avouer que je n'ai pas regardé cette vidéo jusqu'au bout ?), je suis revenu à mes losanges à moi, ces trois macles de l'article précédent, dont j'avais relevé après coup les similitudes sur les pointes supérieures et inférieures.


Cela me souffla l'idée que ces losanges pouvaient se replier sur eux-mêmes en faisant coïncider les sommets, et donc passer de la surface au volume, réalisant en somme ce polyèdre composé de six losanges qui se nomme un rhomboèdre (du grec rhombos, qui a donné rhombe, synonyme vieilli de losange - Le CNRTL donne l'exemple suivant tiré de la Vie des Abeilles de Maeterlinck (1901, p. 135) : "Chacun des trois rhombes ou losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du revers. C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel." Citation curieusement proche de celle que je fis de Thomas Browne, l'écrivain anglais au principe des Anneaux de Saturne de Sebald, citation dont je fis un statut sur FB : "(...) les Rayons de miel des Abeilles sont eux-mêmes d'une telle régularité que leurs intersections mutuelles dessinent trois Losanges au fond de chaque Cellule"(Le Jardin de Cyrus, p. 46).)

En somme, le rhomboèdre est une sorte de cube penché. Il a une grande importance en cristallographie, où nombre de systèmes cristallins sont de forme rhomboédrique. Viollet-le-Duc, après son voyage dans les Alpes, publia en 1876 une étude sur le massif du Mont Blanc et sa constitution géologique, mettant en évidence un système rhomboédrique :


Je ne sais plus ensuite par quel jeu de connexions diverses et variées, je fus conduit à observer que le polyèdre qui se trouve sur la gauche de la gravure Melencolia I de Dürer n'est autre qu'un rhomboèdre tronqué.

C'est ainsi que je découvris la passionnante étude du peintre Yvo Jacquier, puis le formidable site de Philippe Bousquet, Artifex in opere, et là je dois dire que c'est un peu plus compliqué que le 4-4-2 losange, et qu'il va me falloir un peu de temps pour prendre la mesure de tout cela.

Rhomboèdre reconstruit (Artifex in opere)


mercredi 13 juin 2018

Haenelostruffautsing

Le (ou la) losange (le mot change de genre à partir du 18ème siècle, mais Eugène Sue écrit encore dans Les Mystères de Paris (1842) : [Sur les murs] se croisent les petites losanges vertes d'un treillage de jonc), le (ou la) losange, dis-je, se glisse furtivement dans la vie de mes contemporains : une lectrice (elle se reconnaîtra) me confie que juste après avoir lu l'article sur le losange  elle fut mise en présence, sans l'avoir demandé (sur le fil d'information du réseau social qu'elle fréquentait, j'imagine), d'une vidéo portant l'estampille des films du Losange.


Peu après, un lecteur (il se reconnaîtra) m'envoya depuis La Réunion la photo d'une maison créole arborant un même losange en position couchée, soit relation, m'écrit-il, avec le goût  du classicisme soit symbole de protection de la case, l'œil d'Isis...


Bref, je suis aux (los)anges. Prenant en compte maintenant les derniers développements thématiques (les motifs du champignon et de Moby Dick) engendrés par l'enquête, je suis en mesure de formaliser l'ensemble à l'aide de trois losanges imbriqués.


Quelques curiosités que j'ai relevées, il est important de le préciser, après la constitution de la figure : tout d'abord, la ligne médiane Haenel-Lost-Truffaut-Tsing pourrait se contracter en une ligne ininterrompue, concaténant tous les caractères : Haenelostruffautsing. Ensuite, les pointes sont parfois liées deux à deux : à l'étage supérieur, Argentomagus est convoqué à double reprise, dans le triangle du feu et dans le triangle du champignon (grâce à l'amadou, champignon qui permet d'ailleurs la fabrication du feu) ; à l'étage inférieur, Bondrée rassemble deux œuvres distinctes : la bande dessinée d'Aimée de Jongh et le roman d'Andrée A. Michaud, Aimée et Andrée ajoutant une rime supplémentaire à la construction.
Cette figure s'apparente par ailleurs de fort près à la macle héraldique que l'on trouve par exemple, comme je l'ai déjà signalé, sur le blason de la famille bretonne des Rohan.

Les six macles restantes apparaîtront-elles dans la suite des événements ? c'est ce que je ne saurais encore affirmer.
Je conclurais provisoirement en ajoutant que le 18 mai dernier, après avoir justement relu le passage sur les macles dans le livre de Philippe Audoin, je me suis alors replongé dans l'univers anxiogène du Bondrée québecois, où j'ai relevé les extraits suivants :
" S'il avait eu le choix, il se serait allongé sur la table, sur le tapis moelleux parsemé de losanges, et il aurait laissé la pluie l'endormir (...)" (p. 271)

" Elle avait sorti le gin et en avait rempli deux verres à moutarde jusqu'au bord des losanges rouges qui l'encerclaient." (p. 286)

dimanche 10 juin 2018

Du chaos, du Congo et du Pequod

Les choses se compliquent (et j'admets déjà que ce n'était pas très simple...), elles se compliquent même bougrement. Pourquoi ? Pour la bonne raison tout d'abord que trois plans temporels se superposent et même s'enchevêtrent : car tentant de rendre compte de corrélations constatées au mois d'avril, je suis conduit à évoquer aussi les échos que cela provoque dans le temps présent de ce mois de juin, tout ceci entrant aussi en résonance avec des textes plus anciens de quelques années. Des indices dispersés sur plusieurs strates temporelles émergent comme si l'on avait procédé à une coupe verticale du territoire exploré (qui n'est autre au fond que celui de nos existences), mais de cette vision globale je ne puis en donner une traduction immédiate, perceptible synthétiquement : il me faut passer par une narration linéaire qui peine à rendre l'ampleur de l'étoilement des motifs. C'est là que la macle (ou le losange) intervient en tant que figure essayant de donner forme au chaos (c'est en somme la même fonction que remplissent justement les attracteurs étranges dans la théorie mathématique du chaos).

Prenons un autre exemple de motif ayant triangulé tout récemment, et qui est en même temps bien ancré dans le passé récent : Moby Dick. En premier lieu, je l'ai retrouvé parmi les livres brûlés de Fahrenheit 451. Quand la brigade de pompiers fait une descente chez le pompier rebelle Montag, et que tous les livres qu'il cachait se retrouvent sur la moquette du salon, on voit parmi les chefs d’œuvre de la littérature que Truffaut a choisis visiblement avec soin, le roman de Melville.


Un autre plan s'attarde plus précisément sur l'ouvrage seul :

(Les illustrations de Rockwell Kent qui accompagnaient cette édition anglaise ont été reprises dans la toute récente édition Quarto établie par Philippe Jaworski)
En second lieu, Moby Dick prend place dans le livre d'Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde, venu de Bourges et apparu à la fin de l'article traitant du feu chez Truffaut (j'allais écrire du faux chez Truffeu).
Il n'est pas inintéressant de replacer le contexte de son apparition dans ce livre (qualifié, je le répète, de très important par Bruno Latour, ce que je ne cesse de vérifier à chaque étape de ma lecture - pas encore achevée à cette heure).
Anna Tsing développe toute une réflexion sur le capitalisme, dont le processus, rappelle-t-elle, est l'accumulation. Mais la valeur est parfois produite à partir de phénomènes vitaux qui ne lui doivent rien. Même dans les fermes industrielles, "des êtres vivants issus de processus écologiques sont récupérés pour participer à la concentration des richesses. C'est ce que j'appelle, écrit-elle, une "captation", qui implique de tirer avantage de la valeur produite en dehors du contrôle capitaliste." La cueillette des matsutakés par des travailleurs précaires dans les forêts de l'Oregon sont un exemple de ce qu'elle nomme des "chaînes d'approvisionnement", qui sont "des chaînes de matières premières transformées en marchandises qui traduisent la valeur au bénéfice des entreprises dominantes ; elles opèrent une traduction entre des valeurs non capitalistes et capitalistes."
Ce n'est pas quelque chose de nouveau et elle en donne deux exemples historiques pour en clarifier le fonctionnement, tous les deux mis en lumière par la littérature.
Le premier est le marché de l'ivoire au XIXe siècle, tel que l'a raconté Joseph Conrad dans son roman Au cœur des ténèbres.
"L'histoire tourne autour d'une découverte que fait le narrateur : alors qu'il était épris d'une grande admiration pour un commerçant européen, il prit conscience de la sauvagerie avec et par laquelle il se procurait de l'ivoire. Révéler cette sauvagerie a de quoi surprendre le sens commun, habitué à penser la présence européenne en Afrique comme ayant été un moteur de civilisation et de progrès. Au lieu de cela, civilisation et progrès se rabattent en écrans de fumée pour tenter d'étouffer la violence par laquelle passent les mécanismes de traduction pour obtenir toujours plus de valeur : une captation en bonne et due forme." (p. 109)*
 Le second exemple est donc puisé chez Melville :
"Moby Dick suit l'histoire de l'équipage d'un baleinier, dans lequel le cosmopolitisme, fortement animé, tranche clairement avec nos stéréotypes sur la discipline d'usine. Toutefois, l'huile que l'équipage obtient en tuant des baleines tout autour du monde entre en fin de compte dans une chaîne d'approvisionnement capitaliste, basée aux Etats-Unis. De manière étrange donc, sur le Pequod, tous les harponneurs sont des indigènes non intégrés, qui viennent d'Asie, d'Afrique et du Pacifique. Et le navire serait incapable de capturer une seule baleine sans l'expertise de ces personnes totalement étrangères à la discipline industrielle étatsunienne. Mais, comme les produits de ce travail doivent finalement être traduits en termes de valeur capitaliste, c'est seulement par le biais du financement capitaliste que le navire peut prendre la mer. Autrement dit, l'accumulation par captation s'opère ici dans la conversion de savoirs indigènes en bénéfices capitalistes. Et, par la même occasion, dans la conversion de baleines vivantes en produits d'investissements." (p .109)
Enfin, dernier côté du triangle, les deux pages que Christiane Taubira (dont j'ai mis une citation en exergue d'un article récent) consacre à Moby Dick dans Baroque sarabande, livre d'hommage aux livres et aux écrivains de son enfance guyanaise aux combats d'aujourd'hui. Deux pages d'où j'extrais le passage suivant :
" Et si le bateau Pequod est au commencement, c'est qu'au commencement sont les Amérindiens. Et c'est fort d'un savoir irréel que Queequeg le harponneur, homme de cale dont les tatouages sur le corps sont la calligraphie d'un mystérieux traité sur les cieux et la terre et sur l'art d'atteindre à la vérité, décide au dernier moment de renoncer à son agonie."
Pour bien comprendre, il est nécessaire de savoir (Taubira ne le précise pas) que les Pequots étaient une tribu indienne qui fut exterminée lors du massacre de la Mystic River, en 1637.  L'écrivain américain Benjamin Whitner raconte toute cette histoire d'une incroyable violence dans le numéro 4 de la revue America, hiver 2018, (L'histoire interdite, p. 88) :
" Ensuite, les pèlerins se mirent en devoir d'éradiquer intégralement la tribu des Pequots. Ils déclarèrent que tout Indien réputé appartenir à cette tribu serait exécuté sur-le champ. La rivière Pequod fut rebaptisée Thames - la Tamise -, et le village connu sous le nom de Pequot fut rebaptisé New London. Comme John Mason [le capitaine qui avait dirigé le massacre] le déclara, le but était d'"effacer tout souvenir de ces Indiens de la surface de la Terre". L'Assemblée générale du Connecticut alla jusqu'à déclarer l'interdiction officielle du mot lui-même. Les Pequots ne furent pas seulement annihilés en tant que peuple, mais également en tant qu'idée."
Pour Whitner, il s'agit ni plus ni moins que d'un génocide. Il écrit que les Pequots "ne réapparaîtront vraiment dans la conscience américaine qu'avec le Moby Dick d'Herman Melville."

De Fahrenheit 421 aux Pequots en passant par le Congo, on voit bien que cette affaire de Moby Dick n'est pas qu'une amusante chasse aux coïncidences, que ce qui est désigné là avec insistance c'est la violence et l'injustice infligées à l'être humain, et en particulier à l'Autre, au Noir, à l'Indien, à celui qu'on désigne comme brute, sauvage, inférieur.
Et ce n'est pas un hasard si au coeur des ténèbres  veillent sous la cendre les braises vives de la littérature.

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* Sur Joseph Conrad, la conquête coloniale et la remontée à la source des génocides du XXème siècle, on lira avec grand profit le livre de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes ! (Les Arènes, 2014). Ce titre est une phrase de Kurtz, le personnage principal d'Au coeur des ténèbres, qui avait conclu par ces mots son rapport sur la mission civilisatrice de l'homme blanc en Afrique.
Bel exemple de cette intrication temporelle que je tentais de décrire au début de cet article : ma lecture cet après-midi même du chapitre V des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald. Au coeur de ce chapitre, il y a deux personnes : Joseph Conrad (que Sebald choisit plutôt de désigner sous son vrai nom de Konrad Korzeniowski) et la figure moins connue de Roger Casement, diplomate britannique qui dénonça dans un rapport au Foreign Office les atrocités commises par les agents du roi des Belges, Léopold II, sur les Noirs congolais, "contraints, rapporte Sebald, de travailler sans salaire pratiquement sans être nourris, souvent enchaînés les uns aux autres, à un rythme forcené, du lever au coucher du soleil et jusqu'au moment où ils tombaient à proprement parler de tout leur long et mouraient sur place d'épuisement." (p 167)
Roger Casement
C'est au cours de son voyage le long des côtes anglaises, dans une émission documentaire de la BBC, que Sebald découvrit ce personnage jusque-là inconnu de lui (et dont la destinée fut tragique car il finit par être pendu en 1916 pour haute trahison dans une prison londonienne - il avait épousé la cause nationaliste irlandaise). Vaincu par la fatigue, Sebald s'était endormi devant la télévision, mais écrivait qu'il se rappelait "simplement qu'il avait été question, au début de l'émission, du fait que l'écrivain Joseph Conrad avait rencontré Casement au Congo et qu'il le tenait, parmi les Européens, corrompus en partie par le climat tropical, en partie par leur propre inextinguible cupidité, pour le seul homme droit qu'il lui eût été donné de rencontrer dans cette région du monde."(p. 138)

jeudi 7 juin 2018

Losange ou Réseau des Anciens

A peine avais-je terminé la chronique précédente que j'ai réalisé que j'avais arpenté un territoire déjà en partie balisé : en effet, ce n'était pas la première fois qu'émergeait sur ce même site la figure du losange. J'en retrouvai vite la trace, qui me ramena six ans en arrière, en octobre 2012. Comme j'écrivais alors autour d'un roman de Jean-Paul Goux, comportant un verger dont les arbres étaient plantés en quinconce, je fus conduit à citer un passage des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald, évoquant dans son premier chapitre l'écrivain anglais Thomas Browne et son étude sur Le Jardin de Cyrus :
"C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et le point d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, (...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34)
Et je signalai qu'en regard de ce passage, Sebald avait reproduit l'image du quinconce qui orne le livre de Browne (ici à gauche) :



Je poursuivais en affirmant qu'un autre terme était important, qui n'était autre que celui de losange, qui apparaissait donc comme on peut voir dans le titre du livre de Thomas Browne. La plantation en quinconce dessine en effet des losanges. Enfin je terminai en citant Christian Garcin présentant le losange comme une figure récurrente dans l’œuvre borgésienne, "avec chaque fois une signification bien précise, toujours en rapport avec ce qui se dissimule derrière le voile qu'elle constitue, souvent lié à l'enfance."(Borges, de loin, Gallimard, 2012, p. 94).
Le grand écrivain argentin ne tombait pas du ciel : c'est Sebald lui-même qui, dans le même premier chapitre des Anneaux de Saturne, l'avait en somme connecté au vieil auteur anglais :
"Les descriptions de Browne prouvent en tout cas que les mutations naturelles, innombrables et défiant toute raison, mais aussi les chimères nées de notre pensée l'ont fasciné au même titre qu'elles fascineront, trois cents ans plus tard, Jorge Luis Borges, l'auteur du Libro de los seres imaginarios dont la première version intégrale  a paru à Buenos Aires, en 1967."
Dans l'article suivant, Losange et tétragrammaton, je développais le thème borgésien du losange avec la nouvelle La mort et la boussole, écrite en 1942 et incluse dans le recueil intitulé Fictions. Je me permets de reprendre ici ce que j'écrivais alors : Le détective Eric Lönnrot, enquêtant sur un triple meurtre survenu dans les nuits du 3 décembre, 3 janvier et 3 février, parvient à deviner "la secrète morphologie de la sombre série" et donc à prévoir le jour et le lieu du dernier crime. Il ignore cependant qu'il en sera la victime et il tombera sous le feu de Red Scharlach qui, sur son honneur, avait juré sa mort.

Les trois premiers lieux meurtriers sont l'Hôtel du Nord, une vieille boutique de marchands de couleur dans un faubourg désert à l'ouest de la ville ("Sur le mur, au-dessus des losanges jaunes et rouges, il y avait quelques mots à la craie"), Liverpool House, un cabaret de la rue de Toulon, à l'est de la ville, où un certain Gryphius aurait disparu après s'être acoquiné avec des arlequins masqués ("Une des femmes du bar se rappela les losanges jaunes, rouges et verts").

Le commissaire Franz Treviranus chargé de l'affaire reçoit ensuite dans la nuit du premier mars une lettre d'un certain Baruj Spinoza ainsi qu'un plan de la ville. Les trois lieux du crime y étant désignés comme les trois sommets d'un parfait triangle équilatéral, il n'y aurait donc pas de quatrième meurtre. Ce que Lönnrot, étudiant le document, interprète justement comme un mensonge. En effet, chaque fois, on avait retrouvé un message disant qu'une lettre du Nom avait été articulée. Pour Lönnrot, il ne fait pas de doute que ce Nom est le Tétragrammaton, le nom secret de Dieu, l'imprononçable YHWH, composé donc de quatre lettres. Un quatrième meurtre est donc programmé et il suffit alors d'un compas pour le situer au midi, dans la propriété de Triste-le-Roy.

Ce losange était emprunté à Rémi Schulz (avec qui je n'avais pas encore de contact à l'époque), qui relève d'autres coïncidences autour de la nouvelle sur son blog Quaternité.

Lönnrot pénètre dans cette villa qui abonde "en symétries inutiles et répétitions maniaques", l'explore longuement puis finit par monter au mirador par un escalier en spirale : "La lune ce soir-là traversait les losanges des fenêtres ; ils étaient jaunes, rouges et verts. Il fut arrêté par un souvenir stupéfiant et vertigineux".

"Rien ne nous sera révélé, précise Christian Garcin, pages 95-96,  sur ce "souvenir stupéfiant et vertigineux". Néanmoins, les losanges de couleur apparaissent là aussi au moment où la révélation (mais laquelle ?) survient. Et Red Scharlach abat son double Lönnrot (tous deux onomastiquement placés sous le signe du rouge - sang ?) au moment même où affleure à la conscience ce "souvenir stupéfiant et vertigineux"."  
 *
Ce n'est pas la première fois que je suis amené à revenir sur mes pas, sur un article ancien contenant une substance proche de celle que j'étudie présentement, et ici c'est avec beaucoup de plaisir car je renoue avec Sebald, l'écrivain qui m'a le plus fasciné depuis 2003, année où je l'ai découvert justement avec Les Anneaux de Saturne (ce n'est pas un hasard bien sûr s'il est en tête des libellés en compagnie d'Andreï Tarkovski). Ce mois d'octobre 2012, j'avais commandé le livre de Browne, dans sa traduction française par Bernard Hoepffner*, chez José Corti.


Cette édition de 2007 affiche sur sa page de couverture le crâne de Browne, qui avait connu quelques vicissitudes après une exhumation imprévue en 1840. Était-ce là un hommage discret à Sebald (mort dans un accident de voiture, en décembre 2001, près de Norwich où il habitait, et qui avait été aussi la ville de Browne, qui y pratiquait la médecine), Sebald qui avait inséré dans son livre la même photo ?


Je dois avouer maintenant que je n'ai pas lu Le Jardin de Cyrus, happé sans doute par des lectures qui m'ont paru plus urgentes ; il rejoignit le club des œuvres dont on remet toujours à plus tard la découverte. Mais c'est comme un courrier de rappel que m'adresse le vieil opus et cette fois, promis, juré, je n'y couperai pas. D'ailleurs j'ai aussi commencé à relire Les Anneaux, et bien m'en a pris car sur la même page où il nous apprend que le crâne de Browne était conservé au musée de l'hôpital de Norfolk § Norwich, il parle de son amie défunte, Janine Dakyns, grande spécialiste de Flaubert, et écrit notamment ceci :
" Lorsqu'un jour je lui dis qu'elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l'ange de la mélancolie tel que Dürer l'a représenté, immobile, parmi les instruments de la destruction***, elle me répondit que le désordre apparent dans ses affaires représentait en réalité quelque chose comme un ordre accompli ou, à tout le moins, évoluant vers l'accomplissement. Et quoi qu'elle cherchât dans ses papiers, dans ses livres ou dans sa tête, elle le trouvait en effet très vite, en règle générale du premier coup." [C'est moi qui souligne]
Comment ne pas penser à cette étude sur la célèbre gravure trouvée ce dimanche à la brocante des Marins ? Gravure** reproduite six mois plus tôt dans l'article consacré à la précédente brocante de décembre 2017.

________________________
* Bernard Hoepffner consacre à Thomas Browne une notice biographique qui se conclut ainsi, recoupant plusieurs des noms déjà cités ici : 

"Herman Melville s'est inspiré de lui et l'influence de Pseudodoxia apparaît dans Moby Dick et dans Mardi. Borges le considérait comme l'un des plus grands écrivains anglais, il a traduit des extraits des Urnes funéraires et a immensément été influencé par ses idées. Parmi les contemporains, outre Guy Davenport, on peut citer Joseph Mc Elroy, Gilbert Sorrentino et W.G. Sebald."

** Une autre gravure célèbre de Dürer montre un crâne très proche de celui de celui de Thomas Browne (on me dira non sans raison que tous les crânes se ressemblent, oui mais il y a aussi les livres pas très loin, et le chien endormi au-dessous comme dans Mélancolie

Dürer, Saint Jérôme dans sa cellule, 1514, gravure sur cuivre.
Dürer  (détail)
*** On peut s'étonner de cette indication de Sebald : "instruments de la destruction", car que voyons-nous sur la gravure ? Au pied de l'ange de la mélancolie, clous, trusquin, scie, rabot, une paire de tenailles et une sphère, un encrier et un plumier, et au-dessus de lui, un sablier, une cloche, une balance, un carré magique : rien, donc, qui ne se présente clairement comme instruments de la destruction. Remarquons maintenant que ce thème de la destruction apparaît dès la première page du livre, en même temps qu'une certaine propension de l'auteur à l'humeur mélancolique (associée à la planète Saturne qui n'est pas par hasard dans le titre même du livre) : "Par la suite, en effet, je ne fus pas seulement aux prises avec le souvenir d'une belle liberté de mouvement mais aussi avec celui de l'horreur paralysante qui m'avait saisi à plusieurs reprises en constatant qu'ici également, dans cette contrée reculée, les traces de la destruction remontaient jusqu'au plus lointain passé."(p.13, c'est moi qui souligne). Tout se passe comme si la vision sebaldienne, portée sur la contemplation des ruines et le constat des désastres, avait contaminé jusqu'à son souvenir de l’œuvre de Dürer.

mardi 3 avril 2018

L'embouchure du temps

"Ma bonne vieille folie des noms me joue souvent des tours ; parfois elle me fait déraper (...); mais parfois aussi cette folie est propice et les noms agissent comme des clefs : alors les murs tombent, le labyrinthe devient une contrée qui éclaire, et je vois derrière les visages, derrière chaque parole, le filigrane d'une vérité qui passe.
A force d'y exercer mon esprit, ce filigrane, j'en discerne de mieux en mieux les contours : il ondule comme la ligne de crête d'une montagne, et forme un paysage de triangles qui, en s'ajoutant les uns aux autres, vous délivrent un message.
Ça m'était arrivé une nuit aux Petits Oignons, et depuis ça grandissait. En parlant à Pointel, je voyais apparaître distinctement un nouveau triangle :

ANGE DE REIMS                                                                                ELLIS ISLAND
                                                           CIMINO

Puis un deuxième, où venait s'accrocher une lumière mystique :

MELVILLE                                                                                           REZNIKOFF
                                                           CHEKHINA

A travers l'ajustement de ces deux triangles dans ma tête, s'écrivait une histoire qui coulait de source - et même, qui me lançait vers la source. Est-ce que je délirais ? Mon esprit tournait sur lui-même à l'intérieur des noms. C'est là que je suis heureux. C'est là qu'ont lieu ces expériences qui vous inondent l'esprit ; on dirait alors qu'on se baigne dans un lac : il n'y a pas d'univers plus étendu."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 168-169

Longue citation haenelienne, pardon, mais indispensable pour éclairer ce qui se joue ici aussi, dans cette géométrie mentale qui ordonne et relie les motifs. Ainsi mon propre paysage de triangles, tel qu'il apparaît dans les deux derniers articles pourrait ressembler, pour le thème du cobra, à ceci :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH

Tandis que le thème du suicide  se traduit par le triangle suivant :

LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    

Je m'aperçois en les écrivant que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets.

Avant de rendre le roman à la médiathèque, je voudrais tracer un dernier triangle, qui m'est apparu le 31 mars. Le premier sommet se situe dans L'embouchure du temps, le dernier ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)


Peu de temps après, dans le chapitre 31 du roman de Haenel, le narrateur embarque Arwa et David, deux migrants, dans sa voiture. Il propose même de les héberger dans son petit appartement (qu'il doit rendre dans trois jours) :
" - Vous êtes expulsé, vous aussi ?
Elle a ajouté qu'ils ne voulaient pas nous causer de problèmes : de toute façon, on leur avait donné une adresse pour les cas de force majeure, quelqu'un de confiance, un ami de la famille qui s'occuperait d'eux ; ils voulaient bien qu'on les amène là-bas, elle m'a passé un bout de papier avec écrit dessus : 21, rue du Père-Corentin.
Je voyais très bien : c'était dans le 14ème arrondissement, à côté du parc Montsouris, tout en bas, vers la porte d'Orléans ; on y serait dans une vingtaine de minutes." (p. 291)
Tiens, me dis-je alors, encore le parc Montsouris (la mention du parc par Cécile Reims m'était resté, je ne sais  pourquoi, dans mon souvenir, peut-être parce que c'est un des rares lieux parisiens cités dans le livre). D'autre part, je ne pouvais avoir oublié que c'est dans le 14ème que nous avions passé quelques jours début mars, dans un appartement Airbnb de la rue Raymond Losserand, et plusieurs fois j'avais franchi la porte d'Orléans pour aller à la rencontre de Gabriel en stage à Montrouge. En revanche, malgré sa proximité, je n'avais pas eu la curiosité d'aller me promener au parc Montsouris, il est vrai qu'aucun livre encore ne me l'avait désigné.
Dans ces cas-là on enregistre et on passe son chemin. Mais voilà que le 31 mars, une intuition me fait ouvrir le très beau livre de Guitemie Maldonado sur Nicolas de Staël. Plusieurs mois qu'il attend dans son coffret rouge le moment propice. Je décidai soudain ce samedi de Pâques que le temps était venu.
De magnifiques photos noir et blanc montrent le peintre dans son vaste atelier de la rue Gauguet.

Nicolas de Staël (Denise Colomb, 1954)
Or il est précisé rue Gauguet, près du parc Montsouris.
Le triangle était dès lors constitué (d'autant plus que le titre de la photo, Vertige, n'est pas anodin, mais j'y reviendrai ultérieurement).


Bien sûr, je consulte aussi la notice Wikipedia consacrée au parc, et j'y découvre avec plaisir que parmi les huit films cités comme ayant tourné des scènes à l'intérieur du parc il y a Dernier domicile connu de José Giovanni. J'aimerai bien revisionner la ou les scènes en question mais je ne dispose pas du film, peut-être est-ce celle qui correspond à cette photo :


Du trois au quatre. Le 1er avril, je commence Homère est morte, le livre où Hélène Cixous relate les dernières années de sa mère, Eve, décédée en 2014 à cent-trois ans.
Or, page 23, je lis :
"L'Algérie, j'ai jamais regretté. C'était un beau pays. Ce n'était pas notre place là-bas. C'était une époque. Fallait partir à temps. Maintenant c'est l'époque Montsouris. Partir à temps, comment savoir ?"[C'est moi qui souligne] 
Voulant en savoir plus, je googlise "Montsouris + Cixous"et je tombe sur le site de la Maison Heinrich Heine, située dans le 14ème Boulevard Jourdan, où l'on peut parvenir par le bus 88 Montsouris-Tombe Issoire. Information y est faite d'un séminaire tenu par Hélène Cixous en février-mars 2017, dont le titre est Les irréparables (III). Du nom poison. La note d'intention se trouve être en parfaite résonance avec la vieille folie des noms décrite par Yannick Haenel :
"Qu'est-ce qu'il y a dans un nom ? Du poison ? Un secret ? Un avertissement ?
Tristan aurait-il jamais épousé Iseut, si elle ne s'était pas appelée Iseut, s'il ne s'était pas appelé Tristan ?
Comment répondre, ne pas répondre à l'appel de son nom ? À qui le nom est-il propre ? Répond-il ?
Comment s'appelait Achille parmi les femmes ? Comment s'appelait William Wilson ? Si l'épouvante et la douleur n'avaient pas été le nom d'Ajax, se serait-il tué à tuer ?
Chaque fois que la littérature recommence, la voilà qui se pose cette question. Sophocle, Poe, Shakespeare ou Joyce, qu'en dites-vous ? What's in a name ?
Et Genet ? S'il ne s'était pas appelé Balai ?"

mercredi 10 octobre 2012

Losange et tétragrammaton

Le losange est au cœur de la nouvelle de Borges, La mort et la boussole, écrite en 1942 et incluse dans le recueil intitulé Fictions. Le détective Eric Lönnrot, enquêtant sur un triple meurtre survenu dans les nuits du 3 décembre, 3 janvier et 3 février, parvient à deviner "la secrète morphologie de la sombre série" et donc à prévoir le jour et le lieu du dernier crime. Il ignore cependant qu'il en sera la victime et il tombera sous le feu de Red Scharlach qui, sur son honneur, avait juré sa mort.

Les trois premiers lieux meurtriers sont l'Hôtel du Nord, une vieille boutique de marchands de couleur dans un faubourg désert à l'ouest de la ville ("Sur le mur, au-dessus des losanges jaunes et rouges, il y avait quelques mots à la craie"), Liverpool House, un cabaret de la rue de Toulon, à l'est de la ville, où un certain Gryphius aurait disparu après s'être acoquiné avec des arlequins masqués ("Une des femmes du bar se rappela les losanges jaunes, rouges et verts").

Le commissaire Franz Treviranus chargé de l'affaire reçoit ensuite dans la nuit du premier mars une lettre d'un certain Baruj Spinoza ainsi qu'un plan de la ville. Les trois lieux du rime y étant désignés comme les trois sommets d'un parfait triangle équilatéral, il n'y aurait donc pas de quatrième meurtre. Ce que Lönnrot, étudiant le document, interprète justement comme un mensonge. En effet, chaque fois, on avait retrouvé un message disant qu'une lettre du Nom avait été articulée. Pour Lönnrot, il ne fait pas de doute que ce Nom est le Tétragrammaton, le nom secret de Dieu, l'imprononçable YHWH, composé donc de quatre lettres. Un quatrième meurtre est donc programmé et il suffit alors d'un compas pour le situer au midi, dans la propriété de Triste-le-Roy.

Losange emprunté à Rémi Schultz, qui relève d'autres coïncidences autour de la nouvelle sur son blog Quaternité.
Lönnrot pénètre dans cette villa qui abonde "en symétries inutiles et répétitions maniaques", l'explore longuement puis finit par monter au mirador par un escalier en spirale : "La lune ce soir-là traversait les losanges des fenêtres ; ils étaient jaunes, rouges et verts. Il fut arrêté par un souvenir stupéfiant et vertigineux".

"Rien ne nous sera révélé, précise Christian Garcin, pages 95-96,  sur ce "souvenir stupéfiant et vertigineux". Néanmoins, les losanges de couleur apparaissent là aussi au moment où la révélation (mais laquelle ?) survient. Et Red Scharlach abat son double Lönnrot (tous deux onomastiquement placés sous le signe du rouge - sang ?) au moment même où affleure à la conscience ce "souvenir stupéfiant et vertigineux"."

mardi 9 octobre 2012

Verger et quinconce

A S. qui depuis douze ans...

L'une des grandes occupations d'Alexis Chauvel, l'ermite de Chenecé dans le livre de Jean-Paul Goux, fut la restauration du verger clos. Les photos anciennes retrouvées dans les tiroirs de l'armoire montraient cinq rangées d'arbres parfaitement alignées, pommiers et cerisiers. Il décida tout d'abord d'établir un plan précis :

Sur une feuille de papier quadrillé, j'ai porté les lignes d'un carré de dix unités par côté ; à l'intérieur de ce carré, j'ai porté un second carré, distant d'une unité et j'ai marqué d'un rond l'emplacement des arbres qui allaient former seize carrés, larges chacun de deux unités. Mais en regardant toujours les photos du vieux verger, il m'a semblé que ces cinq allées que formaient les arbres sur chacun de ses quatre côtés seraient plus belles encore si une allée médiane venait enrichir le jeu des diagonales, si j'ajoutais au milieu de chacun des seize carrés de mes vingt-cinq arbres, exactement au milieu, un autre arbre, et ce serait ainsi quarante et un arbres qu'il me faudrait planter. J'ai taillé quarante et un petits piquets pour marquer l'emplacement des cerisiers et des pommiers, seize cerisiers et vingt-cinq pommiers. (p. 64-65)
 J'ai suivi le descriptif et tracé à mon tour le plan du verger, que voici :


En tirant les diagonales, il tomba sur des restes de souches, qu'il recueillit pieusement, "dans le bonheur des preuves" : il y avait bien eu un arbre au milieu des seize carrés.
Cette sorte de plantation est dite en quinconce, mais Jean-Paul Goux n'emploie jamais le terme.
Or, dans Les Anneaux, Sebald, lors de son évocation de Thomas Browne, cite son étude sur le quinconce :

C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et le point d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, (...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34)

En regard de ce passage, Sebald a reproduit l'image du quinconce qui orne le livre de Browne (ici à gauche) :


C'est juste après que Sebald évoque Borges et son Livre des êtres imaginaires.

Un autre terme est important, me semble-t-il, c'est celui de losange, qui apparaît donc dans le titre du livre de Thomas Browne. La plantation en quinconce dessine en effet des losanges. Or Christian Garcin présente le losange comme une figure récurrente dans l’œuvre borgésienne, "avec chaque fois une signification bien précise, toujours en rapport avec ce qui se dissimule derrière le voile qu'elle constitue, souvent lié à l'enfance."(p. 94)

(A suivre)