mercredi 20 juin 2018

Les Tarots de Dürer

En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.


La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de
Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760.
" Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion  de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus  à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.



Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.

« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514
Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg

La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :

"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !"
Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :



La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec  Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :


Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).


Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième,
qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe.
De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également...
"


Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.  
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales.
À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le  carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter (mensula Iovis).

Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.

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