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mardi 27 février 2024

Tlön Uqbar Orbis Tertius

L'article du 13 février, Forme étrange dans le chaos de la tradition, m'a conduit à relire la nouvelle de Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius, dans l'exemplaire Folio que j'avais acheté à La Châtre en février 1998, il y a donc vingt-six ans. L'avais-je relue dans l'intervalle ? C'est possible mais je n'en ai aucune certitude. Toujours est-il que je pris un immense plaisir à reparcourir cette vingtaine de pages où l'érudition la plus folle nous convie au vertige. Je ne sollicite pas bien sûr ce terme de vertige par hasard, c'est par lui que j'ai terminé l'article du 13, vertige que je n'ai pas tardé à retrouver dans la nouvelle elle-même, quand le narrateur retrouve dans un bar un grand in-octavo laissé en 1937 par Herbert Ashe, ingénieur des Chemins de fer du Sud : "Je me mis à le feuilleter  et j'éprouvai un vertige étonné et léger que je ne décrirai pas, parce qu'il ne s'agit pas de l'histoire de mes émotions, mais d'Uqbar, de Tlön et d'Orbis Tertius."



Il faut lire la suite immédiate : "Au cours d'une nuit de l'Islam qu'on appelle la Nuit des Nuits, les portes secrètes du ciel s'ouvrent toutes grandes et l'eau est plus douce dans les cruches ; si ces portes s'ouvraient, je n'éprouverais pas ce que j'éprouvai ce jour-là. Le livre était rédigé en anglais et comprenait 1001 pages." Impossible à cet instant de ne pas penser à la préface de Serge Lehman à son Art du Vertige, et au titre qu'elle portait : Mille jours de nuit. Titre qui ne doit rien à Shéhérazade, mais dont l'explication nécessite de revenir sur la découverte par Lehman du Mont Analogue de René Daumal, grâce au dessinateur Jean-Marc Rochette. Il écrit qu'il ne savait plus exactement ce qu'il cherchait mais que "le sentiment de dérive et d'exploration était une fin en soi." "Des réseaux de signification se dessinaient, poursuit-il, luisant brièvement - poissons des profondeurs - puis s'évanouissaient sans laisser de trace. Je commençais à perdre pied, mon bureau était recouvert de post-it, et quand je croisais mon reflet dans un miroir j'avais à peine l'impression de voir un visage."
Revenant alors à la ligne, il écrit : "C'est là que ça s'est produit."

Avant de se pencher sur ce qui s'est produit, j'attire l'attention sur cette histoire de miroir. Qui n'est pas anodine quand on sait que l'incipit de la nouvelle de Borges est celui-ci : "C'est à la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie que je dois la découverte d'Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d'un couloir d'une villa de la rue Gaona à Ramos Mejia ; l'encyclopédie s'appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917)."

Revenons sur Serge Lehman. Sa femme, le voyant sombrer depuis deux mois dans Le Mont Analogue, décide qu'il est temps de faire une pause. Ça tombe bien, le couple est invité à Angers, alors, sur le chemin du départ ils s'arrêtent chez un caviste de la rue Mouffetard pour acheter du whisky pour leurs amis angevins. Comme Lehman demande de l'aide pour le choix du whisky, un type énorme, roux, barbu, chevelu - "on dirait un troll", précise Lehman - sort d'une trappe derrière le comptoir, l'emmène au fond de la boutique et lui conseille un Islay.
"Il emballait la bouteille. J'ai compris avec retard qu'il pensait avoir affaire à un alcoolique (j'avais vraiment une sale tête). J'ai bredouillé quelques mots pour le rassurer : "Non, ça va, je... fais des recherches... la nuit... C'est assez intense."
J'avais du mal à parler. Le troll a pris ma carte bleue.
"Ah ouais, des recherches... C'est sympa. Sur quoi ?"
Je n'allais pas entrer dans les détails, mais j'éprouvais quand même le besoin de dire quelque chose, d'essayer de me justifier. Alors j'ai fait au plus simple : "Sur l'entre-deux-guerres, les surréalistes, Queneau, tout ça..."
Le troll a souri en me rendant ma carte : "Ah ouais ? Moi, j'ai fait ma thèse sur René Daumal."
Une ligne de points de suspension suit ce passage. Elle signale une sorte de trou noir dans l'esprit  de Serge Lehman :
"Je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé ensuite. Comme si j'avais perdu conscience. Ma mémoire ne reprend qu'à l'instant où je claque la portière de la voiture, un quart d'heure plus tard. Ma femme me regardait avec curiosité : "Qu'est-ce qu'il y a, tu as l'air bizarre ?"
La bouteille de whisky reposait sur mes genoux. Je l'ai palpée à travers le sac pour vérifier qu'elle était bien là et je me suis entendu répondre, dans un état de stupeur totale : "Quelque chose vient de m'arriver, mais je ne sais pas quoi."
Vingt ans plus tard, l'écrivain n'a toujours pas d'explication sur ce qui s'est passé. Le souvenir de ce quart d'heure rue Mouffetard n'est jamais revenu. S'il a repris une vie normale à l'été 2001, il a replongé à la rentrée sur un détail de Métropolis : "Même impression d'être entraîné dans des chaînes associatives incontrôlables (infinies), même besoin de solitude, même sentiment de mystère et d'errance, même pulsion documentaire maniaque./ Sauf que là, l'immersion a duré trois ans. Je n'ai recommencé à publier  et à fonctionner socialement qu'à la fin 2004."
Et il conclut : "Trois ans : mille jours de nuit."

Borges, en 1969 (photo : Diane Arbus)

Le 14 février, j'ai cherché une illustration sonore pour l'article du 13. Je n'ai rien trouvé qui me satisfasse, cependant, par sérendipité, j'ai découvert que Sebald citait Tlön Uqbar Orbis Tertius dans Les Anneaux de Saturne, le premier livre que j'ai lu de l'auteur allemand, acquis le 15 avril 2003 (au coeur donc de la dépression de Serge Lehman). Je n'en avais pas souvenir. Chapitre trois, Sebald chemine alors sur la côté du Suffolk, près de la lagune de Benacre Broad. Une logique associative, qu'on peut penser semblable à celle de Lehman, le conduit à rapprocher un troupeau de cochons endormis dans un champ avec l'histoire du Gadarénien fou rapportée dans l'évangile de Marc. Un homme possédé, qui avait brisé toutes ses chaînes et que nul ne pouvait dompter, un homme qui affirme s'appeler Légion, parce que nous sommes plusieurs. "Et les plusieurs le supplient en disant : "Fais-nous passer dans les cochons, pour entrer en eux." (Un troupeau de pourceaux paissait aux alentours). Jésus leur permet, et les plusieurs entrent dans les cochons, se précipitent du haut de la falaise dans la mer et périssent. Sebald se questionne sur le sens de cette histoire, assis au bord de ce qu'il nomme "l'océan allemand", puis écrit :
"Tandis que cela me passait par la tête, je voyais les hirondelles zébrer le ciel au-dessus de la mer. Poussant sans cesse leurs cris perçants, elles se croisaient si vite que l'oeil ne pouvait les suivre. Autrefois déjà, dans mon enfance, lorsque du fond de la sombre vallée j'observais ces oiseaux  qui, à l'époque, volaient encore en grand nombre dans la clarté du jour déclinant, je m'imaginais que la cohésion du monde n'était assuré que par les lignes qu'ils traçaient dans l'espace aérien. De nombreuses années plus tard, je devais prendre connaissance d'un texte intitulé Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, rédigé en 1940 à Salto Oriental, en Uruguay, où il était question d'un amphithéâtre sauvé par quelques oiseaux."

Le nom de l'auteur, Borges, ne sera jamais indiqué. Le fragment cité se situe à la fin du texte principal de la nouvelle, juste avant le post-scriptum de 1947 :

"Dans Tlön les choses se dédoublent . elles ont aussi une propension à s'effacer et à perdre leurs détails quand les gens les oublient. Classique est l'exemple d'un seuil qui subsista tant qu'un mendiant s'y rendit et que l'on perdit de vue à la mort de celui-ci. Parfois des oiseaux, un cheval, ont sauvé les ruines d'un amphithéâtre." 

Et c'est en suivant les oiseaux, ces hirondelles qui avaient creusé leurs nids dans la couche d'argile supérieure de la falaise, que le narrateur de Sebald s'approche du bord, "qui pouvait céder à tout moment sous mes pieds", renverse la tête en arrière, tourne son regard vers le zénith et le laisse glisser vers le bas jusqu'à la plage étroite vingt mètres en contrebas.

"En expirant lentement pour surmonter la sensation de vertige qui m'avait gagné et en faisant un pas en arrière, il me sembla avoir vu bouger quelque chose dont la couleur jurait dans le paysage. Je m'accroupis, pris d'une soudaine panique, et plongeai du regard par-dessus le bord de la falaise. C'était un couple d'humains qui reposait là en bas, dans le creux, pensai-je, un homme couché sur le corps d'une autre créature dont on ne voyait que les jambes repliées et écartées. Et durant l'éternité de la seconde d'effroi où cette image me traversa, il me sembla qu'un tressaillement avait parcouru les pieds de l'homme, on aurait dit un pendu au moment du trépas." 


"Les anneaux de Saturne sont constitués de cristaux de glace vraisemblablement mêlés à des particules de météorites qui tournent en bandes circulaires dans le plan de l'équateur de la planète. Sans doute s'agit-il de fragments d'une lune plus ancienne, trop proche de la planète et finalement détruite sous l'effet de la force d'attraction de cette dernière" .

Encyclopédie Brockhaus




mardi 13 février 2024

Forme étrange dans le chaos de la tradition

Jeudi 23 novembre, 14 h. Nous voici, Eric et moi, de nouveau à la centrale de Saint-Maur dans le quartier des"vulnérables" pour une lecture à voix haute du roman de John Fante, Demande à la poussière (j'ai déjà évoqué cette action le 10 décembre dernier). Quatre détenus sont présents et nous lisons deux chapitres. A la fin de la séance, l'un d'entre eux avise mon tote bag à l'effigie de la New York Public Library, me demandant si j'étais allé à New York. Je lui réponds que non, le sac est un cadeau de ma fille Pauline au retour de son voyage aux Etats-Unis. Eric en parle alors et j'apprends en même temps que les autres qu'il s'est rendu en Amérique cinq ou six fois, dans le cadre de son travail d'ingénieur (il est maintenant à la retraite), et qu'il a eu l'occasion de visiter la New York Public Library, où il a été sidéré par l'absence de livres... Tout étant numérisé, les usagers du lieu lisaient sur des écrans.


Le soir-même, je poursuis ma lecture de Trust, et ne tarde pas à tomber sur ce passage : "A contrecoeur, j'ai dû admettre que j'avais devoir sortir de mon appartement et retourner à la bibliothèque principale de la New York Public Library." (p. 305) Belle synchronicité.

J'ajoute que je notais tout ceci dans un cahier, juste après avoir commencé la lecture de La légende du processeur d'histoire, le second texte de L'art du vertige de Serge Lehman, écrit, dit-il, pour être lu à voix haute, car il s'agissait de la conférence inaugurale d'un colloque organisé à Nice en mars 2005 sur le thème "science-fiction et histoire". Il y relate sa découverte du Mont Analogue de René Daumal, qu'il considère comme un théoricien inconscient de la science-fiction, et rappelle l'article qu'il lui a consacré en 2001 dans la revue Europe, La physique des métaphores, juste après l'avoir lu, affirmant s'être concentré sur l'hypothèse suivante : "la science-fiction est d'abord une expérience esthétique, ce qui implique que tous les objets ou institutions avec lesquels elle a été historiquement confondue n'étaient  en fait que les dispositifs requis pour sa production. [...] une telle hypothèse accorde un primat de fait à l'intuition des premiers fans qui, mis en demeure d'exprimer ce qui constituait l'essence du genre, ont désigné le sense of wonder, l'émerveillement, l'éblouissement, le vertige que procure sa fréquentation." (p. 43) 

La question de la définition de la science-fiction est loin d'être résolue, et je me garderai bien de vouloir m'y risquer. En travaillant un tant soit peu le thème, j'ai découvert que Serge Lehman était loin de faire l'unanimité et que des débats complexes et même des polémiques ont animé le monde de la SF, comme on peut le voir en lisant l'article de Simon Bréan et Irène Langlet dans la revue en ligne Belphégor. En réalité, Lehman m'intéresse surtout en ce qu'il fait signe et connexion avec mon propre fil de réflexion. Ainsi, dans les trois exemples qu'il donne de ce fameux sense of wonder de la SF, à côté de Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne et de L'Homme démoli d'Alfred Bester (le premier roman à avoir reçu le prix Hugo, en 1953), il place la nouvelle de Borges qui commence ainsi : "L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones, on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement."

E. Desmazières,  "La bibliothèque de Babel  de Borges est une bibliothèque qui contient tous les textes possibles et imaginables. Il s’inspire de La bibliothèque universelle de l’écrivain, philosophe et mathématicien, Kurd Lasswitz (1904).

Il se trouve qu'Hernan Diaz, bien avant de créer Trust, a écrit une thèse en littérature comparée, dont une partie  est devenue un livre : Borges. Between History and Eternity, publié par Bloomsbury en 2012. A la question de Frédérique Roussel dans Libération, de savoir dans quelle mesure Borges planait  dans les pages du roman, Diaz répond :

Comment pouvons-nous transmettre la vérité à travers différents genres ? C’est une notion très borgésienne. Mon irrévérence avec plusieurs traditions, le roman réaliste, le poème moderniste en prose, la prose journalistique, cette liberté-là, je l’ai apprise de Borges. Il n’y a pas de frontière artificielle. La chose la plus borgésienne de toutes dans Trust est la notion de livres dans les livres. Dans le livre que vous ouvrez, il y a un livre que vous ouvrez, dans lequel il y a un livre que vous ouvrez… Vous trouvez ça aussi chez Laurence Sterne, Flann O’Brien ou Nabokov. Une nouvelle de Borges raconte comment des objets d’une planète fictive inventée par quelqu’un dans une fausse encyclopédie commencent à apparaître dans notre réalité. L’idée que la fiction peut altérer la réalité m’est capitale, c’est pourquoi Trust commence par un roman. Et il met tout le reste en action.

Dans un autre entretien, avec Steven Sampson pour En attendant Nadeau, il revient sur cette influence de Borges avec plus de précision encore : "Tout à l’heure, j’ai parlé des poupées russes et de la mise en abyme : ces mondes imbriqués sont borgésiens. Aussi m’a-t-il influencé dans l’idée que la fiction doit laisser des traces. Par exemple, dans Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, il s’agit d’une planète inventée presque comme un canular pour une encyclopédie apocryphe, ensuite elle prend pied dans la réalité ; à la fin de la nouvelle, le narrateur prend conscience que notre monde deviendra Tlön."

Le premier texte de L'art du vertige, Exfiltration, est la préface des Univers de Druillet, un recueil d'images paru chez Albin Michel en 2003. Et l'on y retrouve dès l'incipit la nouvelle de Borges : "Dans l’une de ses plus belles nouvelles, Tlön, Uqbar, Urbis Tertius, Jorge Luis  Borges raconte le remplacement de notre monde par un autre, né de l’imagination d’un groupe d’encyclopédistes démiurges. La jonction s’effectue d’abord dans un texte avant de s’étendre à tout le réel."

Allons un peu plus loin : "C‘est le monde où nous vivons. Les archivistes occultes suggérés par Borges existent bel et bien : ce sont les auteurs de SF qui, depuis deux siècles, accumulent les preuves de l’existence d’une multitude de réalités coextensives à la nôtre. Comme Homère, les grands créateurs devinent la forme étrange dans le chaos de la tradition dont ils sont issus ; ils la voient à l'oeil nu, comme un pan de nature originelle, et la célèbrent pour elle-même, tandis que le lecteur ou l’artiste mineur se lais­sent prendre au piège des représentations secondes."


N'est-elle pas également vertigineuse cette intrication entre les deux textes ? 

Ce vertige qui se donne à voir dans la dernière partie du quatrième livre de Trust, le journal intime de Mildred Bevel :

"Tache de soleil sur couverture. Chaque particule de lumière a voyagé du soleil jusqu'à mes pieds. Comment quelque chose d'aussi petit a pu parcourir une telle distance ? De près, le flot de photons ressemblerait à une pluie de météores. Mes pieds jouent avec. Le vertige de l'échelle (l'espace entre un photon et moi et une étoile) est un avant-goût de la mort." (p. 393)

lundi 12 février 2024

Daumal et le disparate

Le 7 octobre dernier, j'ai acheté Trust, un roman de l'écrivain américano-argentin Hernan Diaz, prix Pulitzer 2023, mais je n'en ai commencé la lecture que le 20 novembre. L'ouvrage est divisé en quatre livres sensés être écrits par quatre auteurs différents, dans quatre styles différents. Le premier est la biographie non autorisée de Benjamin Rask, un riche banquier à l’époque de la crise de 29,  écrite par un certain Harold Vanner, "dans un registre un brin décadent à la Henry James ou à la Edith Wharton", selon Hernan Diaz lui-même.  Le second intitulé « Ma vie » est le manuscrit inachevé de l’autobiographie de Andrew Bevel, nom réel de Rask, visant à récuser le portrait de Vanner qu'il juge mensonger et mystificateur.  Dans le troisième livre, Un Mémoire, Remémoré, Ida Partenza, grande dame des lettres américaines à New York dans les années 1980, revient sur la période de sa jeunesse où elle avait été secrétaire et ghostwriter d'Andrew Bevel. C'est en procédant à des recherches d’archives (les papiers privés du financier et de sa femme, Mildred, ayant été récemment été ouverts au public) qu'elle est tombée sur le journal intime de l’épouse, lequel constituera la quatrième partie du roman. Structure complexe, on le voit, où le jeu des points de vue remet chaque fois en question la version précédente de l'histoire.


Rendre compte de sa lecture n'est donc pas une mince affaire, mais, pour ne rien arranger, je dois faire intervenir dans ce post un autre livre qui n'a a priori rien à voir. L'art du vertige, de Serge Lehman, un recueil d'essais sur la science-fiction, publié en 2023 aux Moutons électriques. Je ne connaissais pas du tout Serge Lehman mais on connaît mon addiction au vertige et mon goût de la science-fiction. Je commandai donc ce livre que j'avais furtivement vu passer sur je ne sais quel fil d'information et allai le chercher à Arcanes le 21 novembre. J'en lus aussitôt la préface, de Lehman également, intitulée Mille jours de nuit. Et je fus aussitôt captivé. "En janvier 2001, commence-t-il, j'ai passé quelques heures en compagnie de Jean-Marc Rochette, le dessinateur du Transperceneige. Nous ne nous connaissions pas. L'idée de cette rencontre était venue d'Enki Bilal, avec qui je travaillais sur l'adaptation cinéma de La Foire aux immortels." Jean-Marc Rochette, cela était suffisant pour attiser d'emblée ma curiosité, j'avais croisé sa route en janvier 2020, à travers son album autobiographique Ailefroide, et c'était là encore une fois une histoire de vertige. D'autres billets avaient suivi en janvier 2020 et octobre 2022.

Lehman propose à Rochette de faire une histoire de "merveilleux géographique". "Il a souri, rapporte Lehman, et m'a demandé en retour : "Est-ce que tu as lu Le Mont Analogue de René Daumal ?" Et c'est ça qui a tout déclenché." Lehman ne connaissait pas, et cela a mis fin, avoue-t-il, à la discussion : "Lis ce livre", a insisté Rochette. "Ensuite, si tu veux, on reparlera de merveilleux géographique." Lehman rentre chez lui, et une heure plus tard, Rochette, "la classe faite homme", lui adresse le roman par courrier. 

René Daumal, Le Mont Analogue, c'était là encore un nom et un écrit qui avaient traversé Alluvions avec ferveur. De nombreux articles en témoignent.

Une même ferveur s'empare de Lehman à la lecture de l'oeuvre. Une ivresse de critique, dit-il : "Dans un de mes premiers romans, des aliens capables d'imiter la forme humaine étaient appelés "Analogues". Et dans la nouvelle Nulle part à Liverion, j'avais imaginé une zone géographique invisible "par déformation topologique". Cette double coïncidence explique peut-être pourquoi je me suis laissé engloutir par le texte de Daumal si facilement."


Serge Lehman écrit alors deux articles dont le but était de révéler l'existence du roman de Daumal aux lecteurs de science-fiction, mais il confesse aussi un "espoir historiographique : celui de corriger l'image d'un genre dont le développement français se serait arrêté à Verne et qui n'aurait repris qu'après la découverte de la SF américaine. Daumal prouvait le contraire." Il est tellement plongé dans son étude qu'il ne reprend pas contact avec Rochette. A ce moment-là, il ne voit d'ailleurs plus personne, il lit et prend des notes seize heures par jour, "sur le qui-vive, à l'affût du moindre recoupement, de tout ce qui pourrait venir nourrir cette chose qui m'avait absorbé." C'est ainsi que dans le numéro de mai du Magazine Littéraire consacré à l'Oulipo, son attention est captée par un texte de Paul Braffort sur François Le Lionnais, co-fondateur de l'Oulipo avec Raymond Queneau. C'est le préambule de l'article - disponible sur le site de Paul Braffort - qui allume l'étincelle : 

"[Le Lionnais] constitue à lui seul une table des matières de la culture contemporaine de langue française. Il est donc naturel, pour évoquer cette figure hors du commun, d'adopter le format d'un dictionnaire encyclopédique (avec ce qu'il faut de "clinamen") et de lui laisser, autant que possible, la parole, en exploitant des fragments d'un ouvrage autobiographique demeuré inédit : Un certain disparate."

Lehman écrit : "Ce mot - disparate - m'a frappé, sans que je puisse dire pourquoi." Il le retrouve dans la notice consacrée à Michel Petrovitch :

"Professeur à l'Université de Belgrade, Michel Pétrovitch, dont la grande culture privilégiait une vision "transversale" des disciplines, est l'auteur d'un petit livre fascinant, publié dans la prestigieuse Nouvelle Collection scientifique, chez Félix Alcan, en 1921 : Mécanismes communs aux phénomènes disparates [9] . Lorsque, étudiant, je rendis visite pour la première fois à FLL - qui revenait de déportation - l'évocation de ce livre dont nous étions tous deux férus scella notre amitié. Visiblement le mot "disparate" était cher à François, tout comme l'approche résolument "structurale" qui est celle de Pétrovitch dont les concepts d'allure des phénomènes, d'analogies phénoménologiques sont toujours associés à des événements réels et ne sombrent jamais dans le pur formalisme."

Rouvrant alors Le Mont Analogue, Serge Lehman comprend pourquoi l'insistance du texte sur la notion de disparate l'avait alerté. Il en retrouve la trace au début du roman lors de la première rencontre du narrateur avec Pierre Sogol, qui compare sa pensée avec une force, "aussi sensible que la chaleur, la lumière et le vent", ajoutant : "Cette force, c'était une faculté exceptionnelle de voir les idées comme des faits extérieurs, et d'établir des liens nouveaux entre des idées d'apparences tout à fait disparates."

Michel Petrovitch (1868 - 1943) «Les mathématiques sont la poésie suprême ».

Et c'est ici que je reconnecte avec Hernan Diaz et le roman Trust (je sais, j'y ai mis le temps, mais il fallait tout ce chemin pour en savourer la retrouvaille). Le mot "disparate" me frappa moi aussi comme il avait frappé Lehman car il me souvenait l'avoir rencontré, et c'était à la page 151, au deuxième chapitre de l'autobiographie d'Andrew Bevel : "Tout financier devrait être un esprit universel car la finance est le fil qui traverse tous les aspects de la vie. C'est, de fait, le noeud où sont réunies toutes les fibres disparates de l'existence humaine." (C'est moi qui souligne) Au paragraphe précédent, Bevel se vante d'être parvenu à exceller dans les études, en particulier dans le domaine des mathématiques : "Cela, je le dois à ma mère. Elle fut la première à voir, très tôt, mon aptitude innée pour les nombres et à entretenir le talent pour l'algèbre, le calcul et la statistique dont j'avais hérité."

Or les mathématiques sont aussi (et avec plus de vérité) le domaine d'élection de François Le Lionnais. L'article de Paul Braffort renferme d'ailleurs une entrée Mathématique :

"Beauté et raison vont toujours de pair, avec FLL et l'on notera qu'il avait choisi comme exergue, pour son Dictionnaire des mathématiques [5] cette phrase de Georg Cantor : « L'essence des mathématiques est dans leur liberté ». Et, dans "Un certain disparate" : « Je n'ai jamais vécu un seul jour, même quand je souffrais beaucoup, sans avoir au moins quelques minutes pour les mathématiques, quelques minutes ou quelques heures. Dans mon profil général, les mathématiques ont certainement une place à part différente de tout le reste, de tout temps. » Avec Les grands courants de la pensée mathématique [6] (médité dès la fin des années trente), FLL réussissait à rassembler savants et critiques pour une mise au point dont la pertinence est encore aujourd'hui manifeste [7] ."

Et la notice Nombres remarquables (les) enfonce le clou :

"Le dernier ouvrage de FLL : Les nombres remarquables [8] , est dédié « Aux amis de toute ma vie, délicieux et terrifiants, les nombres ». Il comporte quatre parties : PréludeThème et variationsInterlude et Postlude, chapitres qui s'ouvrent respectivement sur des mesures de Bach, Beethoven, Webern et une page de portées vierges. Le livre peut être lu comme une sorte d'autobiographie réduite aux acquêts et s'ouvre sur cette phrase : « On ne lance pas impunément les nombres dans l'univers des enfants. »"

Une biographie de FLL par Olivier Salon


Une deuxième occurence de "disparate" est visible dans Trust. Dans la troisième partie, cette fois, du roman, avec Ida Partenza comme narratrice :

"Après avoir consulté des bibliothécaires, j'ai lu, de manière désordonnée, tout ce qui selon moi pouvait être une source d'inspiration, d'Etiquette d'Emily Post à Bad Girl de Viña Delmar. Mais ce sur quoi je me concentrais, si je pouvais dire cela de mon approche à la va-vite, c'étaient les écrivaines américaines plus ou moins contemporaines dont les oeuvres seraient peut-être pertinentes. Parmi elles, je me souviens de noms immensément disparates tels que Dawn Powell, Ursula Parrott, Anita Loos, Elizabeth Harland, Dorothy Parker et Nancy Hale. seules quelques-unes se sont révélées utiles - et aucune ne capturait l'atmosphère de richesse discrète que je voulais pour Mildred." (p. 307, c'est moi qui souligne)

A ce stade, je n'ai encore levé qu'un coin du voile. La suite au prochain épisode.

dimanche 17 octobre 2021

Des ronces pour Algernon

A Pauline et Violette,

Cinq octobre, 18 heures. A la sortie du lycée pour récupérer Violette et filer à Poitiers. Pas de temps à perdre, le spectacle de sa soeur Pauline commence à 20 h 30, et il faut compter deux bonnes heures de route, en espérant ne pas se planter pour rejoindre le parking souterrain du TAP. Quand je dis "spectacle de sa soeur", je vais un peu vite, elle y participe seulement : il s'agit de Ronces, une création de 35 minutes (tout ce chemin pour 35 minutes, faut-il les aimer ces gamines...), sous la direction de Thomas Ferrand, un metteur en scène reconverti dans le domaine des plantes sauvages comestibles, mais qui a en quelque sorte repris du service pour monter une pièce avec l'Atelier de Recherche Chorégraphique de l'université de Poitiers. "J'ai souhaité transmettre, écrit-il dans sa présentation, un peu du savoir que j'ai acquis ces dernières années (...). J'ai pensé que porter de l'attention à la benoîte urbaine, à la datura ou au lamier pourpre, c'était une des choses les plus importantes qui soient aujourd'hui."

Ronces (sous le costume du singe vert, en fait il y a Pauline...)

Bon, pour le moment, nous sommes encore sur la route, et Violette qui, contrairement à moi, parvient parfaitement à lire en voiture, se plonge dans Le Paradoxe sur le comédien de Diderot, qu'elle doit travailler en cours de français. J'écoute alors Affaires culturelles, l'émission d'Arnaud Laporte sur France-Culture, qui reçoit l'acteur allemand Lars Eidinger¹. Et il se trouve que Laporte se met à citer précisément Diderot et son paradoxe. Une coïncidence qui nous amuse bien sûr, et surtout qui conduit Violette à évoquer une autre coïncidence qui l'a récemment bluffée. Elle venait d'avoir un cours de grec sur la sculpture cycladique (qu'elle ne connaissait pas du tout) lorsque, le soir, elle a soudain envie de dessiner, elle cherche alors un modèle et ouvre un livre d'art qu'elle avait depuis quelque temps mais qu'elle n'avait pas encore exploré. Elle tombe sur Modigliani dont elle choisit un tableau à reproduire. Ce n'est que le lendemain, à nouveau en cours de grec, qu'elle s'avise qu'il y a décidément beaucoup de ressemblances entre le style de Modigliani et ce mystérieux art des Cyclades, et c'est précisément à l'instant où elle se fait cette réflexion que la prof demande à toute la classe s'il n'y a pas dans l'art moderne des artistes que l'on pourrait rapprocher des artistes anonymes égéens. Violette a beau jeu de répondre Modigliani, qui était bien sûr une des réponses possibles (on aurait pu citer aussi Brancusi, Giacometti, Hans Arp ou Henry Moore). 


La circulation est fluide sur la route de Poitiers et nous pénétrons dans la ville à 20 h et des poussières, avec un peu d'avance bien heureusement car je prends une mauvaise direction, m'enfournant en centre-ville, dans un labyrinthe de rues étroites, dont je m'extrais avec difficulté. Avec l'aide du GPS sur le smartphone, et moyennant le problème que Violette a quelque peine à reconnaître sa droite de sa gauche (on ne peut pas être doué dans tous les domaines), on parvient à se garer en temps voulu au quatrième sous-sol du parking. Romain, le compagnon de Pauline, nous attendait sur le parvis. Tout baigne (sauf que Violette a oublié son pass dans la voiture et doit redescendre en catastrophe au quatrième sous-sol).

Le spectacle est bien ce "poème scénique volontairement inachevé et branlant, comme l'est la vie même", que décrit Thomas Ferrand. La vingtaine de danseurs/comédiens emporte l'enthousiasme du public (une majorité de jeunes, ça change des têtes grises d'Equinoxe - dont je fais partie hélas), c'est joyeux et coloré, même si parfois un peu trop didactique à mon goût (je reconnais l'empreinte de nombre de lectures récentes, par exemple Baptiste Morizot ou Anna Tsing - et justement - autre coïncidence - Pauline parle dans le spectacle des champignons (les mycètes, en langue savante) qui seraient plus proches des animaux que des plantes, or ce passage je l'avais relu l'après-midi même en apportant le livre, Le champignon de la fin du monde, à Gaëlle, qui me l'avait demandé le jour précédent, sans savoir qu'il y avait un rapport avec cette création que j'allais voir - j'en profite également pour dire qu'à la fin du livre de Tsing, Ursula K, Le Guin est longuement citée, dans un extrait de Dancing at the Edge of the World, cf. Nevermore)


Après le spectacle, nous allons avec Romain et Pauline boire un verre sur la place au-dessus du TAP. On évoque René Daumal et l'escalade dont ils sont fervents pratiquants, et c'est au tour de Pauline de raconter une coïncidence (sans qu'elle sache qu'un peu plus tôt sa petite soeur a fait la même chose) : en ouvrant un livre, elle était tombée sur la date du jeudi 17 mai (elle-même est née un 17 mai, et en effet un jeudi). Rien d'étourdissant, pensera-t-on, mais je m'aperçois, encore une fois en rédigeant cet article, que dans le billet du 14 août, Une écriture inconnue sur une enveloppe, où je mentionnais sa carte postale de Pelvoux, se trouve l'image de l'infâme carré sémiotique d'A.J. Greimas, formule empruntée à Donna Haraway, autre auteure proche de Tsing et Morizot, décrivant la création du plasticien Antoine Proux mettant côte à côte un dessin de Daumal et le champignon matsutaké au coeur de l'étude de Tsing.


Enfin, il se trouve que j'ai acheté à l'issue de la soirée deux exemplaires de la bande dessinée d'Otto T, Sauvages ! Une journée avec Thomas Ferrand (édition FLBLB). "Équipé de son carnet et de son crayon, Otto T. l’a suivi sur les rives du Clain, le long des trot­toirs, dans les friches qui bordent la cité, dans les salles de théâtre, et autour de repas bien arro­sés". Cette BD, en plus d'être très drôle, m'a donné la dernière coïncidence de cet article. Il y est question du livre Des fleurs pour Algernon, qui fut un livre de référence pour l'artiste botaniste :



Or, Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, publié en 1966, occupe une place centrale dans Sidérations, le dernier roman de Richard Powers, évoqué la veille de Ronces, dans l'article consacré à Roman Opalka.

Par exemple, pages 66-67, avec un écho explicite au titre du roman :

"En franchissant les collines déclinantes du Kentucky, en longeant le musée de la Création et de lArche de Noé, en traversant des comtés qui manifestement n'avaient que faire de la science, on écouta Des fleurs pour Algernon. Je l'avais lu à onze ans. Ce roman avait quasiment inauguré ma bibliothèque de science-fiction, grosse de deux mille volumes. Je l'avais acheté dans une librairie d'occasion : un livre de poche bas de gamme arborant en couverture un visage flippant, à mi-chemin entre la souris et l'homme. (...)

A la mort d'Algernon, il me fit arrêter l'audio livre. Sérieusement ? Il n'arrivait pas à assimiler la nouvelle. La souris est morte ? Son visage était effleuré par la tentation de ne pas écouter la suite. Mais Algernon avait déjà anéanti presque tout ce qui lui restait d'innocence. L'oeil mental connaît deux sidérations : l'arrachement à la lumière, l'entrée dans la lumière."

Mais aussi, vers la fin du livre, pages 348-349 :

"Je m'installai dans mon bureau et fis mine de travailler. Il fallut une éternité pour atteindre une heure décente de coucher. Je m'éveillai d'un cauchemar en sentant une petite main cramponnée à mon poignet. Robin se tenait près de mon lit. Dans le noir, impossible de le déchiffrer. Papa. Je pars à l'envers. Je le sens.
Je restai figé, hébété de sommeil. Il lui fallut mettre les points sur les i.
Comme la souris, papa. Comme Algernon."



Dans la nuit du retour (nous repartîmes après le pot au bar), nous avons traversé comme à l'aller la petite ville de Chauvigny. C'est ici, en bord de Vienne, dans le cimetière mérovingien de Saint-Pierre-les- Eglises, au bord de la Vienne, que repose Roman Opalka.
 

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¹ Sur la page de FC consacrée à l'émission, je découvre, en rédigeant cet article qui s'articule donc autour des deux soeurs, la vidéo de présentation de Petite Soeur, le film de Véronique Reymond et Stéphanie Chuat, qui sortait le lendemain 6 octobre, film où Eidinger joue Sven, un acteur vedette du théâtre Schaubühne de Berlin et jumeau d’une dramaturge allemande (Nina Hoss). Malade, il voit sa sœur remuer ciel et terre pour sauver sa carrière. "Un rôle à sa démesure donc, tout en jeux de miroir, qui nous donne l’occasion d’explorer en sa présence sa carrière et ses imaginaires."




mercredi 29 septembre 2021

Climax

Dans un essai tout à fait passionnant, Le Grand Dérangement (Wildproject, 2021), l'écrivain indien Amitav Ghosh s'interroge sur la quasi-absence du changement climatique dans la littérature de notre temps. Dans les journaux et revues littéraires les plus réputées, si ce sujet est abordé c'est toujours par le biais de la non-fiction, et si ce n'est pas le cas, alors cela "suffit souvent, dit-il, à reléguer un roman ou une nouvelle au genre de la science-fiction. Comme si dans l'imaginaire littéraire, le changement climatique était en quelque sorte semblable aux extraterrestres ou aux voyages interplanétaires."(p. 18) Et il s'inclut lui-même dans ce constat en relevant que, bien que préoccupé depuis longtemps par le changement climatique, le sujet n'est abordé qu'indirectement dans ses œuvres de fiction.


A la racine de cette situation, il considère la genèse du roman moderne comme un bannissement de l'improbable et la promotion du quotidien : "La probabilité et le roman moderne sont en fait des jumeaux, nés à peu près à la même époque, sous une même étoile qui les destinait à servir de véhicules au même genre d'expérience. Avant la naissance du roman moderne, partout où on racontait des histoires, la fiction se régalait d'inouï et d'invraisemblable." Cela allait de pair avec la vision d'une nature ordonnée et modérée, évoluant graduellement, sans ruptures majeures ni catastrophes. Il note un peu plus loin que "c'est au moment précis où l'activité humaine modifiait l'atmosphère terrestre que l'imagination littéraire se centra radicalement sur l'humain. Si tant est que le non-humain ait été le sujet de quelque récit, cela n'eut pas lieu dans le manoir de la fiction sérieuse, mais plutôt dans les resserres où science-fiction et littérature fantastique avaient été bannies." (p. 81)

Amitav Ghosh écrivait cela en 2016. Et en cinq ans, il semble bien que les choses aient heureusement commencé à changer. Le dernier roman de Ghosh, La déesse et le marchand, publié en France en ce mois de septembre (et que je n'ai pas encore lu), montre qu'il aurait pris le taureau par les cornes, comme dit Claude Grimal, dans un article pour En attendant Nadeau, ajoutant que le livre "signale en somme que la fantaisie est un mode très efficace pour parler des maux qui affligent le monde. Ce type d’imagination, parce qu’il joue en marge du réel, permet sans doute de voir et de comprendre avec plus de grâce et de liberté. Et qui sait, peut-être pourrait-il servir à se désengluer de celui-ci et à penser des solutions pour échapper au désastre ?"


Mais en France aussi, un frémissement est perceptible. Ainsi peut-on lire en cette rentrée littéraire Climax, de Thomas B. Reverdy, écofiction qui n'est pas présentée comme un roman de science-fiction, ou une quelconque dystopie. Non, elle apparaît dans la collection de littérature générale de Flammarion. Voyons la quatrième de couverture :

C’est une sorte de village de pêcheurs aux maisons d’un étage, niché au creux d’un bras de mer qui s’enfonce comme une langue, à l’extrême nord de la Norvège. C’est là que tout a commencé: l’accident sur la plateforme pétrolière, de l’autre côté du chenal, la fissure qui menace dangereusement le glacier et ces poissons qu’on a retrouvés morts. Et si tout était lié ?
C’est en tant qu’ingénieur géologue que Noah, enfant du pays, va revenir en mission et retrouver Anå, son amour de jeunesse, ainsi que les anciens amis qu’il avait initiés aux jeux de rôle. Il était alors Sigurd, du nom justement de cette maudite plateforme.
Avec Climax, Thomas B. Reverdy réveille le roman d’aventures en lui offrant une dimension crépusculaire et contemporaine puisque désormais les glaciers fondent, les ours meurent et l’homme a irrémédiablement tout abîmé. Au moins, il reste la fiction pour raconter cette dernière aventure, celle de la fin d’un monde.

Au-delà de l'intérêt spécifique de cette histoire forte et bien construite*, trois passages de ce roman m'ont directement interpellé, en ce qu'ils faisaient lien avec des motifs déjà rencontrés ici.

En premier lieu, il y a ce paragraphe :

"Il y a quelque chose de plus. Quelque chose de malsain se cache ici depuis le fond des âges. Un corbeau vient de se poser sur le faîtage du toit. Il vous regarde. Son cri déchirant vous glace les os. Il semble qu'il vous parle du haut de son perchoir, qu'il vous hèle de sa voix sinistre et pleine de mépris pour tout ce qui meurt, qu'il vous enjoigne d'entrer et de rencontrer votre destin, car c'est bien ici, vous dit-il, sur le bord du monde, que réside celle que vous cherchez depuis des jours et qui doit répondre à vos questions." (p .39, c'est moi qui souligne)

Sur le bord du monde : on aura reconnu le titre du livre d'Ursula K. Le Guin, Danser au bord du monde, que j'avais retrouvé dans un passage du roman de Cécile Wajsbrot, Nevermore : "Dix ans après le roman de Virginia Woolf sortait un film qui lui aussi se déroulait sur une île mais où on ne voyait aucun phare. The Edge of the World. Le bord du monde, le bout du monde."

En second lieu, page 56, je lis : "Ses cheveux seuls sont argentés, striés d'un mélange de gris et de blanc cassé, dorés par endroits, épais et en désordre comme la fourrure d'un loup. C'est une sorcière. C'est pourquoi elle vit à l'écart du monde, dans le silence des montagnes. C'est une Huldra, d'une race oubliée de géants et de magiciennes."

La Huldra. C'est le nom de la créature mythique, sous les traits de la jeune femme fatale du roman de John Burnside, L'été des noyés, évoqué ici le 21 juin, dans L'afturganga ne convoque jamais en vain (citation de Fred Vargas). Roman qui se déroulait comme Climax à l'extrême nord de la Norvège, au-delà de Tromsø. 

Enfin, il y a cette page 84, qui semble tisser des liens avec les deux passages précédents car l'on y retrouve le corbeau, la fourrure et le gris :

"La nuit précédant l'accident sur la plateforme, Anders, qui avait établi un campement sur le glacier, commença l'ascension des Crocs vers 3 heures du matin. Les nuits sans lune, le ciel noir recouvert d'étoiles semblait scintiller, vibrant comme la fourrure d'un animal ou les ailes d'un corbeau, quand le noir brillant le dispute à toutes les nuances du gris, au-dessus du glacier laiteux luisant de son propre éclat légèrement bleuté, comme une eau éclairée dessous la surface, pâle et d'un bleu qui ne dit plus son nom, comme les yeux des grand-mères.

C'est un ciel à l'envers et le monde paraît d'être retourné. Au-dessus de la tête d'Anders, la voûte céleste et son poudroiement d'étoiles ont l'air plus solides, plus profondes dans leurs ténèbres que la neige opalescente dans laquelle il plante ses pieds pour ne pas glisser, se donnant l'impression de marcher sur un nuage, comme s'il partait à l'ascension du ciel lui-même, vers des vallées de vide et des sommets d'étoiles, suivant la Voie lactée comme un chemin de crête de ce mont analogue où habitaient les dieux."[C'est moi qui souligne]

Impossible ici de ne pas voir une allusion au Mont Analogue de René Daumal, qui m'a si fort occupé cet été.

A peine avais-je terminé Climax que, consultant l'édition du jour du Monde (23/09), je tombai sur cet article qui faisait la une : Arctique : comment les acteurs financiers soutiennent l’expansion pétrolière et gazière et alimentent la crise climatique. On y lisait notamment ceci : « L’Arctique est devenu un terrain de jeu pour les entreprises, avec l’aide des acteurs financiers. Cela nous mène vers le chaos climatique si l’on ne pose pas de garde-fous », prévient Alix Mazounie, coordinatrice du rapport et chargée de campagne chez Reclaim Finance, structure consacrée à la finance et au climat. La fonte accélérée de la banquise arctique, sous l’effet du changement climatique, facilite l’extraction et le transport des hydrocarbures contenus dans les vastes réserves que renferme le sous-sol du Grand Nord, attisant les convoitises de l’industrie pétrogazière."


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* Seuls m'ont laissé dubitatif les chapitres où l'auteur décline un récit fantastique à la manière des anciennes histoires dont vous êtes le héros, en finissant par exemple de cette manière : Que faites-vous ? Pour le savoir, allez au chapitre 7. Ce sont les seuls que j'ai trouvés ennuyeux et superflus (ceci dit, ce sont dans deux de ces chapitres que j'ai croisé les motifs faisant coïncidence...).

lundi 16 août 2021

Dans la géométrie du coeur

"On trouve ici, très rarement en basse montagne, plus fréquemment à mesure que l'on monte, une pierre limpide et d'une extrême dureté, sphérique et de grosseur variable, - un véritable cristal, mais, cas extraordinaire et inconnu sur le reste de la planète, un cristal courbe ! On l'appelle, dans le français de Port-des-Singes, péradam."

René Daumal, Le Mont Analogue, Imaginaire/Gallimard, p. 116. 

Dernière chronique avant une pause estivale d'au moins une semaine. On ne sera pas surpris que j'y creuse le même sillon, au risque de la monotonie, mais il me semble que je doive aller jusqu'au bout dans l'inventaire des résonances qu'a provoquées l'émergence du Mont Analogue de René Daumal. Le dernier article a été publié avant le sixième et dernier épisode de la série d'été proposée par Auréliano Tonet dans Le Monde. Titré « Le Mont Analogue », un puits de science et de prescience, il s'attarde cette fois sur le versant scientifique de l’œuvre : "Prisé par de nombreux savants, le roman inachevé de René Daumal ne se contente pas de vulgariser les théories d’Albert Einstein sur la relativité. En décrivant la fragilité du vivant, il anticipe la crise écologique." Et c'est une sorte de sentiment de confirmation que j'éprouvai à retrouver le dessin de Daumal que je venais d'insérer dans ce dernier article :


Le Mont Analogue dessiné par René Daumal dans son roman publié en 1952. Extrait du livre « Les Monts Analogues de René Daumal » (Editions Gallimard), sous la direction de Boris Bergmann, à paraître le 14 octobre.


"Située en plein Pacifique, la montagne mystérieuse décrite par Daumal se dérobe aux regards, camouflée par une « coque d’espace courbe ». Daniel Parrochia y voit une intuition « pas si absurde » : « Selon des recherches récentes en optique, il serait possible, en courbant la lumière avec des méta matériaux et des lentilles spéciales, de créer des sphères d’invisibilité », avance l’épistémologue de 69 ans. Lui s’est penché sur Le Mont Analogue durant l’écriture du Cas du K2 (Le Corridor bleu, 2010), un ouvrage qui confronte mathématiques et alpinisme. « Il existe une analogie entre résoudre une équation et escalader une montagne. Cela, Daumal le pressent. »"
Le texte de présentation de cet essai (que je découvre à cette occasion) se réfère explicitement à Daumal :

"(...) Au fil de ce voyage au Karakoram (l’un des plus grands massifs montagneux de la planète avec l’Himalaya et ses glaciers), il [l'auteur] en vient à s’interroger sur ce noble projet occidental, naguère encore défendu par Nietzsche ou par Daumal, mais auquel on a visiblement renoncé – qui consistait à chercher à s’élever : dans la pensée comme dans la vie.

Avec les forces fondamentales de la nature et la variabilité astronomique du climat, le cas du K2, montagne-limite et à peine accessible, est alors emblématique de ce qui échappe ou nous dépasse, dans la grande inversion de valeurs qui caractérise l’époque actuelle. "

Un peu plus loin, un nom me fait signe : "Enfant de la Grande Guerre, c’est « un esprit cartésien qui entend dépasser le cartésianisme », selon son biographe Jean-Philippe de Tonnac." En effet, Jean-Philippe de Tonnac a publié en 1998 chez Grasset René Daumal, l'archange.


Or, le nom de Jean-Philippe de Tonnac, qui m'était encore inconnu la semaine dernière, avait surgi à la lecture des Lettres à une jeune poétesse, de Rainer Maria Rilke (Bouquins, 2021), dont je venais d'apprendre la récente parution en lisant le dernier numéro du Flotoir de Florence Trocmé - et que j'empruntai quelques jours plus tard en le découvrant au rayon des nouveautés à la médiathèque Equinoxe (où il faut à présent passer la douane en présentant un pass sanitaire, ce qui n'a fait qu'amplifier l'aspect désertique du lieu, où il y a désormais plus d'employés que de lecteurs). La postface de Jeanne Wagneur et Alexandre Pateau, les éditeurs et traducteurs de cette correspondance jusque-là ignorée du public français, était précédée de ces mots : "Nous dédions  ce livre à notre ami Jean-Philippe de Tonnac." Dans le corps du texte, on pouvait aussi lire : "Ce livre qui s'achève ici est né sous le signe d'une constellation bienveillante : c'est Jean-Philippe de Tonnac, merveilleux écrivain et amoureux de l’œuvre de Rilke, qui nous a réunis et fut tout au long de ce projet, pour reprendre l'image chère à Rilke, "un guide secourable dans la géométrie du cœur"(...)"

Je suis tout à fait d'accord avec Florence Trocmé sur le peu de pertinence du titre, qui veut jouer bien évidemment sur le parallèle avec les célèbres Lettres à un jeune poète :

"Je déteste ce titre, très marketing, pas du tout de Rilke, bien sûr et je ne me fais pas à ce mot de « poétesse ». J’eus infiniment préféré Correspondance avec Anita Forrer. C’est une toute jeune fille, 17, 18 ans qui prend l’initiative d’écrire une lettre à Rainer Maria Rilke, après l’avoir entendu dans une lecture publique. Non seulement il va lui répondre, mais il va devenir un véritable maître pour elle, avec une attention, une intelligence, une humanité qui sont confondantes. Lui le grand Rilke, elle cette petite jeune fille inconnue, qui a des velléités de poésie (sur lesquelles il sera très clair !) et qui lui ouvre son cœur, sur toutes sortes de questions de son évolution, de son apprentissage de la vie.
C’est un livre de vie, comme il en est sans doute peu et plutôt que de jalouser Anita Forrer, il faut célébrer la chance de pouvoir lire ces lettres magnifiques et de pouvoir s’en approprier le contenu. « Malgré les préoccupations qui l’étouffent, Rilke parvient à combler aussi bien les gens qui l’entourent que ses correspondants les plus lointains, en leur prodiguant les somptueux dons qu’il tire de sa capacité de perception et d’expression ; ainsi enrichit-il ces êtres de sa présence, par la tendre force de son empathie humaine et les splendeurs de son verbe », écrit Jean Rudolf von Salis, dans un livre de 1952, sur les années suisses de Rilke, inédit en français."


Plusieurs lettres d'Anita Forrer furent envoyées de Zurich, où vivaient sa sœur et son beau-frère. Et c'est avec Zurich que je voudrais clore ce papier, en un dernier écho.

A l'ouverture de Firefox, je contemple la page d'accueil de Bing, le moteur de Microsoft, que je n'utilise que très peu, mais j'aime bien la photo qui s'affiche, chaque jour renouvelée. Or, la page d'hier, donc du 15 août, s'ouvrait sur un lido du lac de Zurich, une piscine publique à ciel ouvert, en l'occurrence celle du Strandbad Tiefenbrunnen. Prise en vue aérienne, elle ne manqua pas de me rappeler furieusement le dessin de l'anneau de courbure de Daumal :


 Le texte qui accompagnait se terminait d'ailleurs sur l'évocation des montagnes (n'oublions pas que le sous-titre du Mont Analogue est Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques ) :

"Et bien sûr, comme nous sommes en Suisse, nous ne sommes jamais loin des montagnes : d’ici, par temps clair, on peut aisément admirer les somptueux sommets enneigés des Alpes. Un vrai délice Suisse."


samedi 14 août 2021

Une écriture inconnue sur une enveloppe

"Le commencement de tout ce que je vais raconter, ce fut une écriture inconnue sur une enveloppe. Il y avait dans ces traits de plume qui traçaient mon nom et l'adresse de la Revue des Fossiles, à laquelle je collaborais et d'où l'on m'avait fait suivre la lettre, un mélange tournant de violence et de douceur."

René Daumal, incipit du Mont Analogue

"Ça n'en finit pas de résonner. Le nom de René Daumal semble décidément un attracteur très puissant. De nouveaux signaux en témoignent. 


 

En ressortant mon volume du Mont Analogue, acheté le 17 juillet 2019, alors que la collection L'imaginaire de Gallimard adoptait une nouvelle charte graphique, je relus l'avant-propos de l'éditeur :


Or, j'avais reçu au début de la semaine une belle carte postale de ma fille Pauline, en vacances avec son ami Romain dans le Massif des Écrins. La carte affichait un lever de soleil sur le Pelvoux.


Ce n'était pas un clin d’œil à Daumal, et d'ailleurs quand j'ai reçu la carte je n'ai pas fait la moindre relation à l'écrivain car il n'était pas encore entré dans l'orbe de mon attention (j'avais certainement lu en 2019 cet avant-propos mais sans en retenir ce détail géographique). Deux phrases avaient en outre des résonances familiales : d'une part, le début de rédaction du Mont Analogue coïncide avec la naissance de ma mère (8 juillet 1939), d'autre part, il est dit qu'il apprend à trente-et-un ans qu'il était perdu. Or, 31 ans est l'âge de Pauline, née le 17 mai 1990.


Ce n'est pas tout. Si l'on retourne maintenant la carte, on voit que Pauline a choisi de disposer son message de façon circulaire, en partant du centre vers la périphérie. Sans le savoir, elle reprenait en somme la figuration de la couverture du livre dans l'Imaginaire. Figuration qui trouvait elle-même sa justification dans un dessin de René Daumal en contrepoint d'un passage où il décrit l'anneau de courbure, "plus ou moins large, impénétrable, qui, à une certaine distance, entoure le pays d'un rempart invisible, intangible ; grâce auquel, en somme, tout se passe comme si le Mont Analogue n'existait pas."(p. 64)


Et l'on retrouve encore cet anneau sur la couverture du livre à paraître à l'automne, préfacée par Patti Smith, grande admiratrice du poète, livre initié par le jeune écrivain Boris Bergmann, qui a convaincu, raconte Aureliano Tonet dans le premier épisode de sa série, "la Fondation Luma de financer une réédition du Mont Analogue, augmentée de textes, photos, dessins… Elle paraîtra le 14 octobre, chez Gallimard. Au sommaire de ce beau livre, du beau monde : la rockeuse Patti Smith ou le cinéaste Alejandro Jodorowsky. La plupart participeront à l’exposition « Monts Analogues », du 17 septembre au 23 décembre, au Fonds régional d’art contemporain de Champagne-Ardenne, à Reims, où Daumal a grandi. Boris Bergmann sera l’un des commissaires."


Enfin, et cela en devient véritablement vertigineux, si Pauline est allé avec son ami dans les Écrins, c'était avant tout pour grimper. Elle n'a pas fait d'alpinisme proprement dit mais de l'escalade, passion commune au couple depuis plusieurs années. Une activité donc complètement cohérente avec le thème daumalien - Tonet montre dans son cinquième épisode l'importance que le roman a pris dans la communauté des grimpeurs : "Avec le temps, l’aura de l’écrivain rémois n’a cessé de croître auprès des amateurs d’altitude. Au Mexique, un club d’alpinisme s’appelle Monte Analogo. Sur les hauteurs du nord de l’Italie, une menuiserie et un centre socioculturel ont emprunté leur nom au néologisme forgé par Daumal, « péradam ». Un peu plus à l’est, à Trieste, l’association Monte Analogo mêle art et montagne : « Pour nous autres alpinistes, c’est un livre mythique, qui passe de sac à dos en sac à dos », raconte le président, Marko Mosetti, 66 ans."

Parmi les nombreux exemples donnés par Tonet, je relève entre autres celui du plasticien Antoine Proux : "Depuis sa première lecture du Mont Analogue, quand il étudiait les Beaux-Arts, à Tours, la dernière phrase du livre l’obsède : elle s’achève non par un point, mais par une virgule. « J’y vois une accroche et une respiration, comme une faille dans la roche où s’agripper, avant de reprendre l’ascension », indique le plasticien de 37 ans. En 2017, dans le cadre de la Nuit blanche, à Paris, il conçoit un immense mur d’escalade, dont chaque prise correspond à une virgule du roman. « On a gravi l’équivalent de trois chapitres, jusqu’à 3 heures du mat’… »

« Le Mont Analogue », une installation-performance d’Antoine Proux, sous forme de mur d’escalade, lors de la Nuit Blanche Off 2017, au gymnase Jean Verdier à Paris, en octobre 2017.

Ce n'est pas le seul projet inspiré par Daumal, ainsi Tonet écrit qu'à "Paris, où il s’est installé, le Creusois recycle des bouteilles de vin sur lesquelles il appose toujours le même cachet : « René Daumal ». Avant de les laisser discrètement dans des supermarchés, des musées…"

Enfin, je retrouve le dessin de l'anneau de courbure dans une exposition collective de 2019, au Metaxu de Toulon : L’infâme carré sémiotique de A.J. Greimas* de KIND OF KIN.


 

vendredi 13 août 2021

Un inguérissable besoin de comprendre

"Mon fils, conclut-il, je vois qu'il y a en vous un inguérissable besoin de comprendre qui ne vous permet pas de rester plus longtemps dans cette maison. Nous prierons Dieu qu'Il veuille vous appeler à Lui par d'autres voies."

René Daumal, Le Mont Analogue, L'imaginaire/Gallimard, p. 33

Échos en cascade. Le 11 août, j'ai consigné plusieurs résonances aux motifs sur lesquels je travaillais (je devrais trouver un autre verbe que travailler, qui ne me semble pas correspondre pas tout à fait à l'activité que je mène), et donc après Céline et son Moby Dick de papier, j'avais écrit ceci : "Un peu plus tard, dans la nuit déjà bien avancée, j'ai lu quelques pages du Chasseur Céleste, le dernier livre de Roberto Calasso, le grand écrivain italien disparu tout récemment le 28 juillet, et que j'avais évoqué deux ans plus tôt dans une chronique consacré à René Daumal, figure importante de son essai L'innommable actuel."

Or, ce même 11 août, je tombe sur le troisième épisode d'une série d'été consacrée à René Daumal. C'est dans Le Monde, sous la plume d'Aureliano Tonet. L'article étant réservé aux abonnés, je ne peux me contenter d'y renvoyer. Intitulé René Daumal, rockeur avant l'heure, le texte de présentation qui suit nous dit : « Sur la piste du Mont Analogue » (3/6). De Patti Smith à Bertrand Belin, le roman inachevé du Rémois influence de nombreux musiciens. Une filiation qui doit autant à la contre-culture psychédélique qu’aux disciples du guide spirituel Georges Gurdjieff.

On retrouve donc logiquement Gurdjieff un peu plus loin dans le corps de l'article :

"Si Le Mont Analogue brille d’un éclat particulier pour nombre de musiciens, ce foyer hippie n’y est pas étranger. De même qu’un autre réseau, aussi souterrain qu’international : celui des disciples du guide spirituel arménien Georges Gurdjieff (1866-1949), dont Daumal suivit les enseignements. « En 1971, j’avais 17 ans, j’explorais tout ce qui se rapportait au surréalisme et à Gurdjieff : Le Mont Analogue se situait pile à l’intersection de ces deux passions », témoigne le saxophoniste new-yorkais John Zorn, auteur d’une belle dérive autour du roman, en 2012.

Figures des musiques expérimentales, les Italiens Stefano Battaglia et Francesco Messina ou le Français Pierre Schaeffer ont pareillement découvert Daumal par les cercles gurdjieviens : « A l’initiative de l’éditeur Roberto Calasso, j’ai rejoint l’association Gurdjieff, à Milan, avec mon ami musicien Franco Battiato », se souvient Francesco Messina, âgé de 70 ans. L’expérience lui inspire en 1979 « une suite d’accords hypnotiques », rassemblés dans un album magnifique, Prati Bagnati del Monte Analogo." [C'est moi qui souligne]


Ceci a forcé ma curiosité. Je ne savais pas Calasso (mais je suis loin d'avoir tout lu de cet auteur) féru de Gurdjieff. J'ai consulté l'index des noms propres à la fin de L'innommable actuel, mais Gurdjieff n'est pas cité. Guénon, oui, mais pas Gurdjieff. La référence reste donc occulte, secrète. En ce qui me concerne, une seule occurrence de Gurdjieff dans Alluvions, au 13 janvier 2020, avec cet article intitulé Rencontre avec des hommes remarquables. Titre d'un ouvrage du maître, évoqué dans un des romans de Patrick Modiano (Souvenirs dormants, 2017), et aussi d'un film de Peter Brook, qui en est l'adaptation (et il se trouve incidemment que j'ai écouté ce soir Peter Brook, au retour d'un court séjour à Nantes, interviewé par Arnaud Laporte - en fait une rediffusion d'une émission du 8 février 2021). 

Par ailleurs, René Daumal était cité par Modiano (qui ne semble guère apprécier le gourou (peut-être) arménien) :

« Pour les deux, j’ai pensé à Gurdjieff. Autour de ses livres, de sa pensée, remis au goût du jour par le New Age, gravitaient dans les années 1960 des gens vraiment bizarres qui prétendaient détenir la vérité.
C’est l’époque où j’étais en pension en Haute-Savoie. On m’avait raconté que, dans la montagne et les sanatoriums de Praz-sur-Arly, s’étaient retrouvés autrefois des écrivains vulnérables comme Jacques Daumal [il s'agit en réalité de René Daumal] et Luc Dietrich, qui étaient très influencés par la spiritualité et l’ésotérisme selon Gurdjieff. J’étais frappé par le fait que ses disciples étaient souvent recrutés chez des intellectuels qui se trouvaient dans un état physique désespéré.
Après la guerre, de gens comme Louis Pauwels et Jean-François Revel se sont encore réclamés de cet homme, dont il ne faut pas oublier qu’il est tout de même responsable de la mort, en 1923, de Katherine Mansfield. »
(extrait d’un entretien au "Nouvel Observateur", 2 octobre 2003).

En ce qui concerne Pierre Schaeffer, on peut écouter cette émission des Chemins de la connaissance où le musicien débattait avec Michel Camus de l'avenir de Gurdjieff :


Et puis, si on a encore un peu de temps à rêver devant le poste, en cette période où la canicule menace, il y a cet épisode de Surpris par la nuit, diffusé le 11 avril 2008 : Reconnaissance à René Daumal.