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lundi 12 février 2024

Daumal et le disparate

Le 7 octobre dernier, j'ai acheté Trust, un roman de l'écrivain américano-argentin Hernan Diaz, prix Pulitzer 2023, mais je n'en ai commencé la lecture que le 20 novembre. L'ouvrage est divisé en quatre livres sensés être écrits par quatre auteurs différents, dans quatre styles différents. Le premier est la biographie non autorisée de Benjamin Rask, un riche banquier à l’époque de la crise de 29,  écrite par un certain Harold Vanner, "dans un registre un brin décadent à la Henry James ou à la Edith Wharton", selon Hernan Diaz lui-même.  Le second intitulé « Ma vie » est le manuscrit inachevé de l’autobiographie de Andrew Bevel, nom réel de Rask, visant à récuser le portrait de Vanner qu'il juge mensonger et mystificateur.  Dans le troisième livre, Un Mémoire, Remémoré, Ida Partenza, grande dame des lettres américaines à New York dans les années 1980, revient sur la période de sa jeunesse où elle avait été secrétaire et ghostwriter d'Andrew Bevel. C'est en procédant à des recherches d’archives (les papiers privés du financier et de sa femme, Mildred, ayant été récemment été ouverts au public) qu'elle est tombée sur le journal intime de l’épouse, lequel constituera la quatrième partie du roman. Structure complexe, on le voit, où le jeu des points de vue remet chaque fois en question la version précédente de l'histoire.


Rendre compte de sa lecture n'est donc pas une mince affaire, mais, pour ne rien arranger, je dois faire intervenir dans ce post un autre livre qui n'a a priori rien à voir. L'art du vertige, de Serge Lehman, un recueil d'essais sur la science-fiction, publié en 2023 aux Moutons électriques. Je ne connaissais pas du tout Serge Lehman mais on connaît mon addiction au vertige et mon goût de la science-fiction. Je commandai donc ce livre que j'avais furtivement vu passer sur je ne sais quel fil d'information et allai le chercher à Arcanes le 21 novembre. J'en lus aussitôt la préface, de Lehman également, intitulée Mille jours de nuit. Et je fus aussitôt captivé. "En janvier 2001, commence-t-il, j'ai passé quelques heures en compagnie de Jean-Marc Rochette, le dessinateur du Transperceneige. Nous ne nous connaissions pas. L'idée de cette rencontre était venue d'Enki Bilal, avec qui je travaillais sur l'adaptation cinéma de La Foire aux immortels." Jean-Marc Rochette, cela était suffisant pour attiser d'emblée ma curiosité, j'avais croisé sa route en janvier 2020, à travers son album autobiographique Ailefroide, et c'était là encore une fois une histoire de vertige. D'autres billets avaient suivi en janvier 2020 et octobre 2022.

Lehman propose à Rochette de faire une histoire de "merveilleux géographique". "Il a souri, rapporte Lehman, et m'a demandé en retour : "Est-ce que tu as lu Le Mont Analogue de René Daumal ?" Et c'est ça qui a tout déclenché." Lehman ne connaissait pas, et cela a mis fin, avoue-t-il, à la discussion : "Lis ce livre", a insisté Rochette. "Ensuite, si tu veux, on reparlera de merveilleux géographique." Lehman rentre chez lui, et une heure plus tard, Rochette, "la classe faite homme", lui adresse le roman par courrier. 

René Daumal, Le Mont Analogue, c'était là encore un nom et un écrit qui avaient traversé Alluvions avec ferveur. De nombreux articles en témoignent.

Une même ferveur s'empare de Lehman à la lecture de l'oeuvre. Une ivresse de critique, dit-il : "Dans un de mes premiers romans, des aliens capables d'imiter la forme humaine étaient appelés "Analogues". Et dans la nouvelle Nulle part à Liverion, j'avais imaginé une zone géographique invisible "par déformation topologique". Cette double coïncidence explique peut-être pourquoi je me suis laissé engloutir par le texte de Daumal si facilement."


Serge Lehman écrit alors deux articles dont le but était de révéler l'existence du roman de Daumal aux lecteurs de science-fiction, mais il confesse aussi un "espoir historiographique : celui de corriger l'image d'un genre dont le développement français se serait arrêté à Verne et qui n'aurait repris qu'après la découverte de la SF américaine. Daumal prouvait le contraire." Il est tellement plongé dans son étude qu'il ne reprend pas contact avec Rochette. A ce moment-là, il ne voit d'ailleurs plus personne, il lit et prend des notes seize heures par jour, "sur le qui-vive, à l'affût du moindre recoupement, de tout ce qui pourrait venir nourrir cette chose qui m'avait absorbé." C'est ainsi que dans le numéro de mai du Magazine Littéraire consacré à l'Oulipo, son attention est captée par un texte de Paul Braffort sur François Le Lionnais, co-fondateur de l'Oulipo avec Raymond Queneau. C'est le préambule de l'article - disponible sur le site de Paul Braffort - qui allume l'étincelle : 

"[Le Lionnais] constitue à lui seul une table des matières de la culture contemporaine de langue française. Il est donc naturel, pour évoquer cette figure hors du commun, d'adopter le format d'un dictionnaire encyclopédique (avec ce qu'il faut de "clinamen") et de lui laisser, autant que possible, la parole, en exploitant des fragments d'un ouvrage autobiographique demeuré inédit : Un certain disparate."

Lehman écrit : "Ce mot - disparate - m'a frappé, sans que je puisse dire pourquoi." Il le retrouve dans la notice consacrée à Michel Petrovitch :

"Professeur à l'Université de Belgrade, Michel Pétrovitch, dont la grande culture privilégiait une vision "transversale" des disciplines, est l'auteur d'un petit livre fascinant, publié dans la prestigieuse Nouvelle Collection scientifique, chez Félix Alcan, en 1921 : Mécanismes communs aux phénomènes disparates [9] . Lorsque, étudiant, je rendis visite pour la première fois à FLL - qui revenait de déportation - l'évocation de ce livre dont nous étions tous deux férus scella notre amitié. Visiblement le mot "disparate" était cher à François, tout comme l'approche résolument "structurale" qui est celle de Pétrovitch dont les concepts d'allure des phénomènes, d'analogies phénoménologiques sont toujours associés à des événements réels et ne sombrent jamais dans le pur formalisme."

Rouvrant alors Le Mont Analogue, Serge Lehman comprend pourquoi l'insistance du texte sur la notion de disparate l'avait alerté. Il en retrouve la trace au début du roman lors de la première rencontre du narrateur avec Pierre Sogol, qui compare sa pensée avec une force, "aussi sensible que la chaleur, la lumière et le vent", ajoutant : "Cette force, c'était une faculté exceptionnelle de voir les idées comme des faits extérieurs, et d'établir des liens nouveaux entre des idées d'apparences tout à fait disparates."

Michel Petrovitch (1868 - 1943) «Les mathématiques sont la poésie suprême ».

Et c'est ici que je reconnecte avec Hernan Diaz et le roman Trust (je sais, j'y ai mis le temps, mais il fallait tout ce chemin pour en savourer la retrouvaille). Le mot "disparate" me frappa moi aussi comme il avait frappé Lehman car il me souvenait l'avoir rencontré, et c'était à la page 151, au deuxième chapitre de l'autobiographie d'Andrew Bevel : "Tout financier devrait être un esprit universel car la finance est le fil qui traverse tous les aspects de la vie. C'est, de fait, le noeud où sont réunies toutes les fibres disparates de l'existence humaine." (C'est moi qui souligne) Au paragraphe précédent, Bevel se vante d'être parvenu à exceller dans les études, en particulier dans le domaine des mathématiques : "Cela, je le dois à ma mère. Elle fut la première à voir, très tôt, mon aptitude innée pour les nombres et à entretenir le talent pour l'algèbre, le calcul et la statistique dont j'avais hérité."

Or les mathématiques sont aussi (et avec plus de vérité) le domaine d'élection de François Le Lionnais. L'article de Paul Braffort renferme d'ailleurs une entrée Mathématique :

"Beauté et raison vont toujours de pair, avec FLL et l'on notera qu'il avait choisi comme exergue, pour son Dictionnaire des mathématiques [5] cette phrase de Georg Cantor : « L'essence des mathématiques est dans leur liberté ». Et, dans "Un certain disparate" : « Je n'ai jamais vécu un seul jour, même quand je souffrais beaucoup, sans avoir au moins quelques minutes pour les mathématiques, quelques minutes ou quelques heures. Dans mon profil général, les mathématiques ont certainement une place à part différente de tout le reste, de tout temps. » Avec Les grands courants de la pensée mathématique [6] (médité dès la fin des années trente), FLL réussissait à rassembler savants et critiques pour une mise au point dont la pertinence est encore aujourd'hui manifeste [7] ."

Et la notice Nombres remarquables (les) enfonce le clou :

"Le dernier ouvrage de FLL : Les nombres remarquables [8] , est dédié « Aux amis de toute ma vie, délicieux et terrifiants, les nombres ». Il comporte quatre parties : Prélude, Thème et variations, Interlude et Postlude, chapitres qui s'ouvrent respectivement sur des mesures de Bach, Beethoven, Webern et une page de portées vierges. Le livre peut être lu comme une sorte d'autobiographie réduite aux acquêts et s'ouvre sur cette phrase : « On ne lance pas impunément les nombres dans l'univers des enfants. »"

Une biographie de FLL par Olivier Salon


Une deuxième occurence de "disparate" est visible dans Trust. Dans la troisième partie, cette fois, du roman, avec Ida Partenza comme narratrice :

"Après avoir consulté des bibliothécaires, j'ai lu, de manière désordonnée, tout ce qui selon moi pouvait être une source d'inspiration, d'Etiquette d'Emily Post à Bad Girl de Viña Delmar. Mais ce sur quoi je me concentrais, si je pouvais dire cela de mon approche à la va-vite, c'étaient les écrivaines américaines plus ou moins contemporaines dont les oeuvres seraient peut-être pertinentes. Parmi elles, je me souviens de noms immensément disparates tels que Dawn Powell, Ursula Parrott, Anita Loos, Elizabeth Harland, Dorothy Parker et Nancy Hale. seules quelques-unes se sont révélées utiles - et aucune ne capturait l'atmosphère de richesse discrète que je voulais pour Mildred." (p. 307, c'est moi qui souligne)

A ce stade, je n'ai encore levé qu'un coin du voile. La suite au prochain épisode.

jeudi 22 mai 2025

Destin inscrit dans l'univers-bloc

Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon.

Jean-Marc Rochette, La Chair du monde, entretiens avec Adrien Rivierre (p. 161)

Repartons de ces paroles de Jean-Marc Rochette, par laquelle je terminais l'article précédent. Je voudrais juste remonter à celles qui les ont immédiatement précédées, suscitées par cette question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie.Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne."


 Rochette explique que cette théorie est une forme d'éternalisme, comme si on avait la possibilité de voyager dans le temps. "Je crois, ajoute-t-il, que mon destin est inscrit dans cet univers-bloc. La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux." C'est juste après qu'il dit aussi croire aux synchronicités.

Adrien Rivierre tente alors une objection en demandant à Rochette s'il ne pense pas que ses choix peuvent orienter le réel et sa vie. Et l'artiste répond alors qu'il ne réfléchit pas ainsi : "Parfois, tout se passe comme si l'univers-bloc me coinçait dans des endroits où je ne souhaitais pas aller. Par exemple, je ne voulais pas acheter cette maison. Puis, finalement, avec l'aide de mon cousin, je me dis que je vais investir tout ce que j'ai pour l'acquérir. Au dernier moment, il me dit qu'il ne veut plus faire partie du projet et je me retrouve à l'acheter seul. Je suis coincé. Or, si je ne le fais pas, nous ne sommes pas assis ici dans cet atelier à échanger ensemble ! Je ne peux pas tenir tous les propos auxquels je crois au plus profond de moi. Cette conception de l'univers-bloc ne me permet pas de voir le futur et de dire ce que ma vie va devenir, mais cela me fait vibrer différemment selon les décisions à prendre."


Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

On connaît ma fascination pour le thème du vertige, et l'on ne s'étonnera donc pas que j'ai absolument tenu à lire cet essai dès sa parution : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Quatrième de couverture)

Il faut noter que cette résonance de l'univers-bloc, du livre de Rochette à celui de Dupuy, se redouble d'une résonance autour du motif du vertige. Vertiges est aussi le titre d'un art-book consacré à Rochette que je possède depuis quelques années.


 Et l'article du 20 janvier 2020 renvoyait à un post antérieur du 14 janvier, sur le blog Fixer les vertiges (maintenant abandonné), où j'épinglai la seule occurrence du vertige dans l'album Ailefroide.

(cliquer sur l'image pour lire la vignette)

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* Wikipedia : "Le premier rêve qu'il enregistre a lieu en 1898 : il rêve que sa montre s'arrête à une heure précise avant de se réveiller et de constater que c'est effectivement le cas[2]. Des rêves ultérieurs semblaient prédictifs d'évènements graves : l'éruption de la Montagne Pelée de 1902 en Martinique (un rêve cité par C.G. Jung dans son essai sur la synchronicité), un incendie d'usine à Paris et le déraillement, en 1914, du train express Flying Scotsman non loin du pont ferroviaire du Forth en Écosse."

L'accident du Flying Scotsman à la gare de Burntisland, environ 15 miles au nord du pont du Forth, le 14 avril 1914, avait été rêvé par Dunne à l'automne 1913.

 

 

mardi 20 mai 2025

Au milieu du chemin de notre vie


Au milieu du chemin de notre vie
Je m’égarai en forêt très obscure
De la voie droite que j’avais suivie.

 
Dante, La Divine Comédie (trad. André Markowicz)
 
17 mai 2025, ma fille Pauline a eu 35 ans. La veille, elle se faisait opérer à Grenoble pour une rupture des ligaments croisés (survenue à la suite d'une méchante chute de ski). Je pensais à elle tous ces jours-ci en lisant La Chair du monde, entretiens de Jean-Marc Rochette avec Adrien Rivierre (Allary 2025). 
 
 
Je ne pouvais oublier cette belle surprise qu'elle nous fit quand nous vînmes en août dernier à Grenoble. A peine arrivés dans la ville, elle nous conduisit place Notre-Dame et nous sonnâmes au pied d'un bel immeuble. On nous ouvrit et nous montâmes au second ou au troisième étage, je ne sais plus, par un large escalier éclairé de vitraux, jusqu'à la galerie des Étages, galerie ouverte par Jean-Marc Rochette qui ne se visite que sur rendez-vous. Il s'en explique lui-même dans l'un des entretiens : "Je veux qu'il y ait une démarche intentionnelle de venir et de s'intéresser. Je veux créer des rituels, comme une procession."
 
Ce fut passionnant de découvrir en toute quiétude (nous étions les seuls visiteurs) les différentes pièces abritant quelques planches de bande dessinée, mais surtout des tableaux de Rochette, et des œuvres d'autres artistes amis. 
 

 
L’Incendie, 2011, huile sur toile, 180 x 250 cm.
  
Nous avions visité ensuite le Musée de l'Ancien Évêché, tout proche. Enfin, seulement le sous-sol qui abritait un ancien baptistère, et une exposition sur les Tairraz, quatre générations de guides photographes de haute montagne. J'y retrouvais cette photo de Gaston Rébuffat qui était en une du journal Ouest-France quand il annonça la mort accidentelle d'Albert Camus. Photo que je reliais alors à la couverture de l'album Ailefroide Altitude 3954, de Jean-Marc Rochette précisément, que j'avais lu quelques jours plus tôt (voir l'article d'Alluvions du 26 janvier 2020)
 

 

La photo de l'expo grenobloise

Cette retrouvaille avec la photo réactivait en somme la synchronicité de janvier 2020. "(...) sans que je puisse l'expliquer, dit Jean-Marc Rochette, j'ai toujours cru aux synchronicités jungiennes, c'est-à-dire à la coïncidence d'événements dans l'espace et le temps. Alors que j'aurais dû être broyé par la vie à plusieurs reprises, des opportunités ont émergé. J'ai alors emprunté ces chemins, qui m'ont permis de me découvrir et d'être toujours plus aligné avec mon être le plus profond. Et plus j'avance, plus je suis aligné et plus la magie opère." (p. 25-26)
 
Il revient dans le dernier entretien sur ces fameuses synchronicités : "Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon." (p. 161)
 

 

lundi 6 juillet 2026

Depuis l'autre versant de la réalité

 "Les événements ne se déroulent pas : ils sont, et nous les rencontrons sur notre passage."

Arthur Eddington, astronome (cité par André Hardellet, in Donnez-moi le temps, 1990)

J'ai évoqué le 20 juin, dans Riz amer et longue vie, ce roman de Valentin Retz emprunté à la médiathèque, le qualifiant de grand roman sur le temps, qui n'était pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet. Je repoussai alors l'examen de la question. L'heure est venue d'y répondre (je dois d'ailleurs rendre très bientôt le volume, trois semaines s'étant presque écoulées). Je m'appuierai aussi, pour ce faire, sur le grand entretien que Retz a accordé à Diacritik, le 17 février dernier. Arnaud Jamin va tout de suite au cœur du sujet en citant la réflexion qui, dit-il, soutient l’entièreté du récit : « Le temps linéaire qui structure nos langages ne permet pas d’appréhender le temps réel, lequel, pour paradoxal que cela puisse paraître, forme un bloc indivisible de moments simultanés. » 

Valentin Retz développe cette vision : "Ce qui m’a frappé, c’est que ce temps ne se vivait pas comme une simple succession passé-présent-futur, mais comme un tout indivisible. À partir de là, je suis allé voir du côté de la physique relativiste, et j’ai découvert ce que les scientifiques appellent l’univers-bloc : un lieu où chaque moment coexiste avec l’ensemble des autres. Cette manière de dire n’est d’ailleurs pas étrangère aux traditions anciennes : dans le judaïsme, par exemple, on affirme qu’« il n’y a ni avant ni après dans la Torah »." Précisant ensuite que dans La longue vie, il n'a pas cherché à construire une théorie du temps : "Mon roman ne démontre évidemment pas l’univers-bloc, tel que la physique le formule dans ses calculs. C’est plutôt une expérience sensible que j’ai voulu écrire. C’est, à mes yeux, ce que la littérature peut faire : donner à éprouver la simultanéité d’instants qu’on se représente comme séparés."

 

Or, j'ai déjà parlé ici de cette théorie de l'univers-bloc, en mai 2025, avec Destin inscrit dans l'univers-bloc, théorie mise en avant par le dessinateur et écrivain Jean-Marc Rochette dans La chair du monde, un entretien avec Adrien Rivierre. Ne craignons pas d'y revenir. 

A la question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie. Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne." 

Cela rejoint parfaitement la formule de l'astrophysicien Arthur Eddington cité par André Hardellet. Lequel y revient dans son premier chapitre :

Pour reprendre la formule d'Eddington, notre présent peut se comparer à un minuscule pinceau lumineux qui se déplace le long des événements et les éclaire successivement ; ceux d'entre eux que nous n'apercevons plus (sinon par la mémoire) et ceux que nous ne distinguons pas encore n'en existent pas moins pour autant. 

Jean-Marc Rochette croit que son destin est inscrit dans l'univers-bloc : "La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux."

J'écrivais ensuite, toujours en mai 2025 :

Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

Là encore, replongeant dans Donnez-moi le temps, je découvre qu'Hardellet a aussi évoqué John W. Dunne : 

John W. Dunne a écrit un livre passionnant : Le Temps et le Rêve. Il y soutient  que, dans le rêve, nous utilisons à la fois le passé et le futur ; nous nous souvenons de ce qui ne s'est pas encore produit, et les cas qu'il cite sont, à tout le moins, embarrassants ; mais il s'agit de cas personnels, donc invérifiables et sans valeur aucune aux yeux des scientifiques. André Breton, lorsque j'avais encore la joie d'aller le voir rue Fontaine, m'a plusieurs fois parlé de cet ouvrage auquel il attachait de l'importance. (p. 43)

A la fin de l'entretien de Diacritik, Arnaud Jamin dit qu'un long et émouvant passage du roman est consacré à la veillée funèbre de Philippe Sollers, disparu au printemps 2023 : "Vous décrivez comment la voix de Yannick Haenel, lisant à cet instant des pages de l’ultime récit de l’auteur (La deuxième vie, Gallimard, 2024), qui était aussi votre éditeur, a opéré à ce moment-là une véritable apparition de son corps glorieux." Et Retz répond ceci :

La scène n’a rien d’allégorique. Le corps est là. À ce moment précis, Yannick Haenel lit un texte posthume de Philippe Sollers. Et quelque chose bascule : une voix intensément vivante traverse la pièce, tandis que celui qui parle est mort — comme si le cadavre se levait pour nous parler depuis l’après. Cette situation produit un décalage singulier. Quelque chose du temps se retourne : l’impression très nette d’accéder, par avance, à un état à venir de l’existence. C’est ce que j’appelle un trou de verre, un raccourci pour accéder simultanément à tous les temps. Chez Sollers, cette intensité passait notamment par l’art de la citation, par cette manière de convoquer les morts et de faire coexister toutes les voix dans une même présence. 

Trou de verre, l'expression est curieusement fautive, il faut parler de trou de ver (Wikipedia : Un trou de ver (en anglais : wormhole, ou parfois pont d’Einstein-Rosen) est, en astrophysique, un objet hypothétique qui relierait deux feuillets distincts ou deux régions distinctes de l'espace-temps et se manifesterait, d'un côté, comme un trou noir et, de l'autre côté, comme un trou blanc.)* Retrouvons le passage précis du roman (où j'ai laissé la faute) :

A cette occasion, en effet, j'ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m'aura donné l'intuition que d'improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu'il existe des passages permettant de contourner la loi d'airain qui ordonne le passé, le présent et l'avenir. Mais attention, ce dont je parle n'a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu'on l'imaginerait de prime abord. Il ne s'agit d'utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d'une époque à une autre à la manière de H.G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c'est le sujet qui se transforme. Car l'être humain n'évolue pas à l'intérieur du temps à la manière d'un objet qui se déplace dans l'espace. Voilà ce que j'ai appris. D'ailleurs, l'être humain n'évolue pas du tout à l'intérieur du temps. Au contraire, c'est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu'il est possible d'expérimenter par avance l'être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l'ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés." (p. 134-135)

 *

Pour finir, provisoirement, ces lignes d'André Hardellet, extraites du recueil La Cité Montgol, p. 37 : 

Alice parlait, au-dessus du puits, dans une bouffée de lierre, pour entendre sa voix revenir, chuchotante, depuis l'autre versant de la réalité. 

_____________

* Il est intéressant de retrouver dans cette définition le terme de "feuillets", utilisé par Shopenhauer pour parler de la vie et des rêves.

 

dimanche 26 janvier 2020

Comme aux premiers jours

Il me faut revenir sur cette une de Ouest-France rapportant la mort d'Albert Camus, le 4 janvier 1960. Une que j'ai découverte en cherchant une illustration pour mon article. Me frappa immédiatement la photo un peu plus bas qui montrait  Gaston Rébuffat escaladant le "Gros-Rognon" dans la Vallée-Blanche (pour zoomer sur tous les détails, aller sur la page d'archives du journal), photo illustrant une chronique de l'alpiniste intitulé Le rêve himalayen.


Pourquoi un tel choc ? C'est que cette photo faisait directement écho à Ailefroide, l'album de Jean-Marc Rochette lu quelques jours plus tôt, et dont j'ai fait mention dans Fixer les vertiges. Écho avec le dessin de couverture, avec un même escaladeur sur la paroi verticale.



Mieux : Jean-Marc Rochette, très tôt passionné par la grimpe, lisait les récits des montagnards, parmi lesquels ceux de Gaston Rébuffat. Aussi, c'est précisément par une citation de celui-ci qu'il ouvre ce formidable roman graphique :


Il y a dans ce voisinage Camus-Rébuffat sur cette une de Ouest-France autre chose qu'un apparentement fortuit. C'est de mort dont il est question dans l'un et l'autre cas :
 

D'ailleurs, quand il commente quelques planches pour La bédéthèque idéale, Rochette l'affirme avec force : "La mort est omniprésente en montagne. Les gens le cachent, n’en parlent pas trop, mais  en discutant un peu plus sérieusement avec eux tu t’aperçois qu’ils ont perdu deux ou trois copains, un mari, un fils… Je connais quelqu’un qui, depuis quarante ans, garde la photo de son meilleur pote disparu dans son portefeuille ! Les gens du CAF (Le Club Alpin Français) auxquels nous avons montré l'album l’ont beaucoup aimé, mais n’ont pas voulu le parrainer parce qu’il y avait trop de morts."

Ailefroide, p. 241.

samedi 7 juin 2025

Eméraudes dans un tas de fumier

Petite pause dans l'investigation pascalienne. Je voudrais évoquer deux livres lus récemment, que j'ai beaucoup aimés, qui n'ont a priori peu de choses à voir, mais qui se sont rejoints l'espace d'un instant au cours de ma lecture.

 

Le premier m'a été prêté par le Doc. Un article de Gilles Heuré dans Télérama m'avait donné envie de le découvrir, et cela tombait bien, mon vieux camarade baxtérien m'avait devancé, sans que nous nous soyons concertés. Je profitai de la résidence théâtrale à La Châtre autour des Dialogues avec Leuco pour lui emprunter le volume : Dans une bourgade paisible de France, de Mikhaïl Ossorguine, traduit du russe par Claire Delaunay, dans la collection "Poustiaki", chez Verdier. Ossorguine (1878 -1942), écrivain russe exilé en France depuis 1922, fuit Paris en 1940 pour se réfugier avec son épouse (Tatiana, née Bakounine (1904-1995), petite-nièce de l'anarchiste Mikhaïl Bakounine) dans une petite colonie russe établie à Chabris, dans l'Indre, sur la rive gauche du Cher. Chabris (jamais nommée dans le livre) est cette bourgade paisible*, située sur la ligne de démarcation, où la vie quotidienne continue tant bien que mal malgré les bouleversements colossaux provoqués par l'Occupation. 

Ossorguine a connu la prison par deux fois, sous le régime tsariste et sous le régime bolchevik (il est expulsé de Russie à peine revenu de dix ans d'exil en Italie), et les nazis n'ont pas plus de sympathie pour lui : quand il retourne à Paris après plusieurs mois passés à Chabris, c'est pour y découvrir que son appartement a été mis sous scellés, et qu'il a tout perdu : "mes papiers confisqués, mes archives, lettres, manuscrits, tous mes livres emportés, tout ce qui m'était cher sans présenter le moindre intérêt pour des inconnus, et encore moins pour les pillards venus à trois reprises en véhicule militaire." (p. 108) Lui et sa femme ne s'attardent pas à Paris, où ils craignent une arrestation, et rejoignent non sans angoisse, après d'interminables heures d'attente dans les gares, le petit village berrichon où il est encore possible de survivre.


Dans ce village, rien ne l'émeut autant que le travail des paysans, lui qu'un prix littéraire décerné en Amérique avait permis l'acquisition à Sainte-Geneviève-des-Bois d'une parcelle de terrain qu'il transforma en potager. « Des années durant, écrit Leonid Livak, Ossorguine partagea ses activités agricoles avec ses compatriotes exilés à travers une série de vignettes publiées par la presse russe à Paris. La description minutieuse des plantations et des soins dispensés aux végétaux s’y mêle à la réflexion de l’auteur déraciné sur sa place dans le monde moderne ». 

C'est ici, sur cette importance accordée au jardin, que se tissa une complicité d'esprit avec La Chair du monde, le livre d'entretiens  avec Jean-Marc Rochette que j'ai évoqué dans Au milieu du chemin de notre vie. Vivant maintenant dans une vallée reculée du massif des Ecrins, le dessinateur a développé aussi un enthousiame profond pour le jardin qu'il y entretient avec sa femme : "Si vous avez un terrain, si vous cultivez votre jardin en suivant les préceptes du sol vivant, alors vous n'allez jamais mourir de faim. C'est un véritable projet politique ! Il est factuel et tangible." (p. 47) Plus loin, à une question d'Adrien Rivierre sur la pensée animiste telle que décrite par l'anthropologue Philippe Descola, Rochette répond ceci :

Cela me fait penser au fumier que je suis en train de répandre dans mon jardin. Il est essentiel car il permet d'enrichir la terre. Et quand tu commences à l'étaler, tu vois apparaître des centaines de vers de terre. Tu vois la vie. A chaque pelletée, je sais , au plus profond de moi, que les vers qui y sont présents sont la base de la continuité de l'esprit que Descola mentionne. Ces vers de terre sont aussi admirables et brillants que n'importe laquelle des civilisations humaines ! Et je ne rigole pas en disant cela. D'où vient la richesse des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles, celle qui a permis à Rembrandt ou Spinoza d'exprimer leur génie ? De leur prospérité agricole. C'est une révolution agricole alimentée au fumier ! Pour comprendre la marche du monde, il faut d'abord être en admiration devant un tas de fumier, c'est la base du reste." (p. 67-68)

Rembrandt, Autoportrait avec béret et col droit
(1659, National Gallery of Art, Washington, D.C.). « Je trouve des rubis et des émeraudes dans un tas de fumier »

C'est ce passage précis qui m'apparut soudain en résonance avec une section du livre d'Ossorguine, une page et demie tout à fait représentative du livre en son entier. Il commence par ces mots : "Imaginez un homme simple de la campagne qui lit le journal. Ses doigts manient la lourde houe avec plus de facilité que les feuilles de papier, son cerveau n'est pas adapté pour la pensée retorse et la lecture entre les lignes." Il le décrit ensuite commençant par la chronique militaire : "Berlin fait savoir" que ses raids aériens ont été désastreux pour les Anglais, tandis que ceux-ci ont été repoussés et qu'ils n'ont pu larguer "que quelques bombes sur un champ dégagé, tuant une vache et un lapin". Londres, de son côté, rapporte une nuit calme et un raid réussi sur Berlin : "Tous les avions sont retournés à leur base, et douze avions ennemis ont été abattus." Bref, on voit que les fake news ne datent pas d'hier. Ossorguine donne ensuite avec une douce ironie deux autres exemples de nouvelles contradictoires, qui laissent son lecteur en plein doute : "Après une pause, il passe aux informations diplomatiques et se demande à nouveau comment il se fait que tout diplomate d'un côté ou de l'autre, où qu'il aille, rencontre l'attitude la plus cordiale et le plein accord avec ses propositions, alors que son adversaire se heurte partout à une attitude aigre et une réponse évasive." 

Et il termine par ce paragraphe : "Le lecteur a la tête sur le point d'exploser, et il part l'aérer : il laboure, herse, bêche, répand le fumier, sème. Et ici au moins, tout est vrai et sans tromperie, et chaque heure de labeur portera ses fruits dans une égale mesure, pour lui comme pour son voisin, ami ou ennemi." (p. 222-223)

Mikhaïl Ossorguine ne reverra jamais Paris et son jardin de Sainte-Geneviève-des-Bois : il décède à Chabris en 1942, victime d'une crise cardiaque. Et c'est dans le petit cimetière du village qu'il repose. "Tombe difficile à localiser, écrit Bertrand Beyern, (la gravure du nom est masquée par un rosier) : emprunter la troisième travée à gauche, après la croix centrale." Jeanne Tesson, pour La Nouvelle République, écrit moins rudement : "Une fois au cimetière de Chabris (Indre), il faut passer la fontaine, puis prendre la troisième travée sur la gauche, dans le carré des Lys. En regardant vers l’ouest, on tombe rapidement sur une tombe blanche, presque intégralement recouverte de fleurs sauvages. Sur la pierre tombale grimpe un rosier. Pas encore fleuri en ce début de printemps, il laisse apparaître les inscriptions en cyrillique qui rendent hommage à Mikhaïl Ossorguine, écrivain et journaliste russe mort en 1942, à Chabris où il était alors réfugié." 

 

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* Leonid Livak, dans sa présentation du livre, signale que ce titre est une allusion à l'incipit de Don Quichotte : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo..." Ossorguine se désignait lui-même comme le "Don Quichotte du potager".

 

mardi 18 octobre 2022

Le cri de la dernière reine

"Je sens moi jusqu'à en être écrasé moralement et vidé physiquement le besoin de produire, justement parce que je n'ai en somme aucun autre moyen de jamais rentrer dans nos dépenses.
Je n'y puis rien que mes tableaux ne se vendent pas.
Le jour viendra, cependant, où l'on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur et de ma vie en somme très maigre, que nous y mettons."

Vincent Van Gogh, Lettre à Théo, 20 octobre 1888 (Imaginaire/ Gallimard, p. 436)

Au soir de la publication de l'article précédent, Blanc 88, j'ai regardé sur France 5 le documentaire consacré à Edvard Munch, qui accompagne l'exposition du Musée d'Orsay (visible encore jusqu'au 22 janvier 2023). "Un cri dans la nature", réalisé par Sandra Paugam, veut explorer "le parcours de Munch à travers le prisme de la nature, qui a nourri toute son œuvre, littéralement d’abord à travers les paysages norvégiens de ses débuts, symboliquement pour accentuer l’expression des sentiments humains, puis métaphoriquement comme représentation du cycle de la vie." A part le célèbre Cri, je ne connaissais rien de l'œuvre de Munch, et j'ai été impressionnée par sa force, sa vitalité inquiète, son alliance fébrile entre couleur et douleur. La photographie en contrepoint rendait bien compte de la beauté des rivages et des ciels scandinaves, quand le soleil joue avec les vagues, le frisson des arbres et la stupeur des galets.



J'ai eu la surprise de retrouver, parmi les quelques oeuvres présentées qui n'étaient pas de Munch, Les Yeux clos d'Odilon Redon. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce tableau orne la page de couverture du livre que je viens de finir, La neige ne guérit pas de sa blancheur, écrit en hommage à ma petite soeur Marie disparue en décembre 2019. Je devais sa présence à l'avant-propos de Patti Smith, pour son Just Kids, où elle-même salue la mémoire de Robert Mapplethorpe. Retournant à ce texte, je m'aperçois qu'il est question là aussi d'un Edward, le frère cadet de Robert :

"J’ai levé les stores et la lumière du jour a inondé le bureau. J’ai lissé le tissu lourd qui drapait ma chaise et choisi un livre de peintures d’Odilon Redon, que j’ai ouvert sur l’image d’une tête de femme flottant sur une petite étendue d’eau. Les Yeux clos. Un univers pas encore abîmé contenu sous les paupières pâles. Le téléphone a sonné, je me suis levée pour répondre.

C’était Edward, le frère cadet de Robert. Il m’a dit qu’il avait donné un dernier baiser à Robert pour moi, comme il me l’avait promis. Je suis restée inerte, figée ; puis lentement, comme dans un rêve, je suis retournée à ma chaise. À cet instant, Tosca a commencé la sublime aria « Vissi d’arte ». J’ai vécu pour l’amour, j’ai vécu pour l’art. J’ai fermé les yeux et joint les mains. La providence décidait des termes de mon adieu."


Odilon Redon, Les Yeux clos, 1890, Musée d'Orsay.

Juste après le documentaire, j'ai repris la lecture de l'un des livres que je venais d'emprunter à la médiathèque, Contre-chant, de Danielle Bassez, paru au Cheyne en 2022. Une histoire d'amour douloureuse, où le narrateur voit s'éteindre sa compagne, vingt ans plus âgée que lui. Et je lis ce passage, page 184 : "Ta respiration rauque. Hâchée. Ta bouche ouverte. Tes lèvres tordues sur les gencives sans dents. On dirait le Cri de Munch. Mais Le Cri a du muscle. Ta poitrine n'a plus la force de pousser l'air."


Un troisième Edouard va surgir dès le lendemain : Edouard Roux, héros de La dernière reine, le dernier roman graphique de Jean-Yves Rochette. J'ai déjà évoqué Rochette en ces pages, en 2020, avec son superbe Ailefroide. La montagne est encore une fois au coeur de l'histoire, il ne s'agit plus de l'Oisans mais du Vercors, avec la destinée lumineuse et tragique de ce fils de guérisseuse, gueule cassée de la Grande Guerre, auquel la sculptrice animalière Jeanne Sauvage va redonner un visage. Abandonnant la bohème de Montmartre, ils iront vivre leur amour sur le plateau hanté par le souvenir de l'ours. Injustement accusé d'un crime qu'il n'a pas commis, Etienne est promis à la guillotine.

J'ai été saisi par l'âpre beauté du récit, sa splendide mise en images, mais aussi par deux résonances à mon article de Blanc 88. On se rappelle peut-être la mention des trois bouquets de fleurs blanches, or une planche entière montre Jeanne confectionnant sur l'alpage un bouquet de fleurs blanches :



Et puis, au tribunal, Edouard décline son identité et sa date de naissance :


1888, c'est bien entendu un écho aux 8 récurrents de l'article, mais on peut pousser plus loin la dérive. Dix jours après la naissance du personnage d'Edouard Roux, le 21 février 1888, Vincent Van Gogh arrive à Arles, où il vient de tomber soixante centimètres de neige. Il écrit à Théo qu'il a aperçu de "magnifiques terrains rouges plantés de vignes, avec des fonds de montagnes du plus fin lilas. Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches contre un ciel aussi lumineux que la neige, étaient bien comme les paysages d'hiver qu'ont fait les Japonais."

C'est en août de cette année-là, particulièrement féconde, aussi féconde que tourmentée, qu'il peindra quatre tableaux de la série des Tournesols. C'est l'une des copies réalisées par Van Gogh en janvier 1889, le Vase avec quatorze tournesols, qui a été aspergée de soupe à la tomate par deux militantes écologistes le 14 octobre, à la National Gallery de Londres.


Le buzz médiatique a été énorme. Les deux jeunes femmes ont justifié leur action devant les journalistes présents : «Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ? Est-ce que ça vaut plus que la nourriture ? Plus que la justice ? Êtes-vous plus inquiets par la protection d’une peinture ou par la protection de la planète et des gens ? Le coût de cette crise du vivant fait partie du prix de la crise du pétrole. Le carburant est inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim. Elles n’ont même pas les moyens de chauffer une boîte de soupe. […] Des millions de personnes meurent. »

Les réseaux sociaux se sont bien entendu jetés dans la polémique avec fureur et délectation. Par curiosité, j'ai jeté un oeil sur Twitter. Nombreux sont les justiciers intrépides qui vous enverraient cette vermine en taule pour vingt ans, sans compter les amendes mirobolantes dont elles devraient s'acquitter pour les dégoûter de recommencer. Surtout, presque toujours, on ne cesse de mettre en avant le prix estimé de l'oeuvre : 84 millions de dollars. Comme si le plus grave, c'était ça : s'attaquer à une oeuvre qui coûte autant de pognon.

Regardons les faits bruts : les Tournesols protégés par une vitre n'ont pas été endommagés (le cadre, si, un peu, c'est grave ? non).  La cause climatique va-t-elle trouver de nouveaux défenseurs ? Les gouvernements vont-ils s'émouvoir de leur inaction ? Non, bien évidemment, parce que la seule façon pour eux de s'émouvoir serait d'être tancés par l'opinion publique. Or, il est fort à craindre que ce genre d'action ne change rien à l'opinion publique. Pire, une forte partie de la population, déjà peu portée à la sympathie envers les mouvements écologistes, ne voyant dans ce geste que stupidité et vandalisme, se verra renforcée dans sa détestation. Mais il ne faut pas mésestimer non plus le sentiment de désespoir de cette jeune génération à laquelle on offre si peu d'avenir. Ce geste, finalement sans conséquence, pourrait bien, si l'on n'y accorde aucune importance et si l'on contente de s'en indigner, en induire d'autres, beaucoup plus dramatiques.

Mais revenons sur la question posée par les deux jeunes femmes : "Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ?". Posez donc la question à Vincent Van Gogh, lui qui n'a pas vendu un tableau de son vivant, qui ne cessait de lutter pour continuer à peindre. La question lui eût paru stupide : l'art c'était sa vie, ce pourquoi il se levait chaque jour, y perdait sa santé et sa raison. Il n'y a pas à choisir entre l'art et la vie. Le fait que Les Tournesols coûtent 84 millions de dollars ce n'est pas le fait de l'art, mais le fait du marché, de la spéculation. Combien coûtent les peintures de Lascaux ? Doit-on envoyer une mission commando souiller de soupe Heinz le Grand Taureau Noir ? Van Gogh, le "suicidé de la société", comme disait Antonin Artaud, n'est pas le parangon du capitalisme, quel que soit le business qui l'environne. 

L'art ne s'oppose pas à la vie, il la magnifie. A la fin de l'album, Etienne Roux, qui a récusé son avocat, se défend seul face à la Cour (et pardon pour le spoil, ne lisez pas plus loin si vous ne voulez pas savoir). "J'ai perdu celle que j'aimais, dit-il, le seul endroit où je pouvais apaiser ma douleur était au fond des bois, mais vous avez tout détruit. Le loup a disparu, l'ours a disparu, l'aigle a disparu, et tout le reste suivra. Vous avez exploité le monde jusqu'à sa racine. Mais vous allez bientôt payer pour tout le mal que vous avez fait."

Un message que ne renierait pas, je pense, nos deux jeteuses de soupe. Mais où le trouvons-nous ?  Dans une oeuvre d'art : La dernière reine.