lundi 31 août 2020

Le dernier désir d'un mélèze

"Ce n'était pas ce qui intéressait Amélie : ce qu'elle aurait voulu savoir, c'était comment on vivait avant, quand dans les maternités il n'y avait pas de surprises et que tous les chats avaient quatre pattes : elle avait du mal à imaginer ce temps-là. Bien réglé, oui, mais peut-être un tantinet insipide, comment faire des comparaisons ?"

Primo Levi, Dyxphylaxie, in Lilith, Livre de poche Biblio, 1989, p. 104.

De Primo Levi je ne connaissais que le versant du témoignage de sa captivité à Auschwitz, avec Si c'est un homme, devenu un classique de la littérature sur les camps. C'est avec Lilith que j'ai découvert un autre aspect de son oeuvre : après la première partie encore consacrée à quelques figures de la déportation, il explore des voies complètement différentes, en touchant au conte, au fantastique, voire à la science-fiction. Ainsi des quelques huit pages de Dysphylaxie. Oui, huit pages seulement mais qui ouvre un monde vertigineux, où toutes les barrières entre espèces se retrouvent abolies : les défenses immunitaires qui empêchaient les croisements  devenues faibles ou inopérantes, "rien ne vous interdisait de vous faire implanter des yeux d'aigle ou un estomac d'autruche, ou même des branchies de thon pour faire de la plongée sous-marine, mais en contrepartie une semence quelconque, mise en contact par le vent, l'eau ou tout autre agent avec un ovule quelconque, avait de bonnes chances de produire un hybride."(p. 105) La grand-mère d'Amélie, le personnage principal, avait ainsi commis une imprudence lors d'une excursion et avait été fécondée par du pollen de mélèze : "n'importe qui pouvait se rendre compte qu'elle était dysphylactique : elle avait une peau foncée, rêche et écailleuse, et des cheveux verdâtres, qui viraient au jaune-doré en automne et tombaient en hiver, la laissant chauve ; par bonheur ils repoussaient rapidement au printemps."(p. 104)

Le récit, installé en quelques lignes, s'avère d'une efficacité redoutable, sans pour autant forcer sur le pathos. L'auteur fait bien ressentir le quotidien de ce monde nouveau, Amélie va passer un examen à l'Institut d'Histoire Moderne comme n'importe quel étudiant d'aujourd'hui, mais une petite notation suffit pour en quelque sorte inverser les perspectives, c'est le réel de notre époque qui se trouve soudainement en train d'imiter la fiction : "Par contraste avec l'éclat du soleil, le hall lui parut sombre : avant de voir les visages, elle distingua les masques de gaze antiseptique que tout le monde portait, blancs pour les garçons, multicolores pour les filles."(p. 106-107)

                                           Primo Levi dans les Alpes, le 31 juillet 1983.


Au retour de l'examen, sur un sentier à travers bois, Amélie se sent attirée par les fleurs, attirée d'une "manière étrange". "Même si cette manière de sentir, écrit-il, était commune à bien des hommes et des femmes, et qui n'avaient pas tous du sang de mélèze dans les veines. Elle y pensait, tout en continuant à marcher : ça devait être bien gris, bien ennuyeux le bon vieux temps, quand les hommes étaient seulement attirés par les femmes et les femmes par les hommes." (p. 109)

Alors, lisant cette nouvelle, me revint en mémoire une coïncidence qui m'avait troublé à la mi-août. Le 14 août précisément, j'avais relevé dans les statistiques du site que 4 personnes avaient consulté un article publié dix ans plus tôt jour pour jour, autour de La Sed, un poème écrit lui-même bien avant cette date.

 


Jamais jusque-là je n'avais enregistré de visites sur cet article. A l'ordinaire les articles les plus anciens, et qui plus est consacrés à la poésie, ne font guère recette. Attention, ce n'était pas la ruée, non, mais tout de même, quatre (la possibilité qu'il s'agît de bots arpentant le web n'est bien sûr pas à proscrire, mais même cette éventualité, à mon sens, n'évacue pas le mystère). Mais voyons le poème :

La Sed

Elle vient du fond des nuits pâles
elle sourd de la hanche des glaciers
elle a franchi tous les biefs

C'est le dernier désir d'un mélèze
le regret d'une anguille
le lit vivant de la fièvre

Elle arrive dans sa nuit d'obsidienne
sa fureur s'épanche au feu de nos reins
elle s'inondera au-delà de nos fiefs

C'est le quatrième vers, surtout, C'est le dernier désir d'un mélèze, qui entrait en résonance avec la nouvelle de Primo Levi, avec cette autre phrase encore suivant la dernière citée : "Maintenant, ils étaient nombreux à être comme elle : pas tous, bien sûr, mais beaucoup de jeunes, devant les fleurs, les plantes ou un animal quelconque, à leur vue, à leur odeur, au son de leur voix ou à leur seul frémissement, se sentaient envahis de désir."

La Sed, autrement dit la soif (en espagnol) est à lire avec le premier mot du poème, la Sed/elle, autrement dit la Sédelle, cette petite rivière creusoise qui, avant de se jeter dans la Creuse à Crozant-les-Ruines, prend des allures de torrent auvergnat. Un chemin la longe presque jusqu'au confluent, serpentant dans des gorges noyées d'une verdure luxuriante. Une des sources du poème, autant qu'il m'en souvienne, est un roman de George Sand, Le péché de Monsieur Antoine, évoqué par un auteur bien oublié, Louis Peygnaud, dans De la vallée de George Sand aux collines de Jean Giraudoux : De Nohant à Bellac (1949), un des rares livres que possédaient mes grands-parents maternels. Le roman est disponible sur Wikisource, et c'est là que je retrouve cette description de Crozant :

"Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l’extrémité de la presqu’île, et y entretiennent, en bondissant sur d’énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu’elles surplombent. "
Crozant (Wikipedia)

Aujourd'hui, il n'est plus de torrents : la construction du barrage d'Eguzon a transformé ce site, et le lac remonte jusqu'au pied des ruines. C'est à cet endroit qu'Emile, le héros du roman, rencontre Gilberte de Châteaubrun et que l'amour, profitant de la sieste paternelle à l'ombre des vestiges du château, naît en remontant le cours de la Sedelle :

« Allons voir si mon père est réveillé. »

Mais elle tremblait ; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs de ses joues ; son cœur était prêt à se rompre ; elle fléchit et s’appuya sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds.

Que lui disait-il ? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant n’ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement ; elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de convulsions, oscillait au-dessus de sa tête.

Elle n’avait plus de jambes pour fuir, et d’ailleurs elle n’y songeait point. On fuirait en vain l’amour ; quand il s’est insinué dans l’âme, il s’y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu’il y eût d’autre péril dans l’amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n’y en avait pas d’autres en effet pour elle auprès d’Émile. Celui-là était bien assez grand, et le vertige qu’il causait était plein d’irrésistibles délices."

 

Sédelle (Août 2013)

Le couple est rejoint par le père, le bon M. Antoine, qui convie Emile à partager leur périple. Et c'est ainsi qu'ils parviennent à Fresselines :

"Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d’où sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.

Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et Gilberte dans une sorte d’assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux tout le lendemain, tout un siècle de bonheur."

Or, Fresselines, où se situe le confluent de la Petite et de la Grande Creuse, et où Monet vint peindre au printemps 1889, à l'invitation de son ami, le poète Maurice Rollinat, j'y étais allé la veille même, avec ma fille Violette : du vieux pont de pierre, nous avions suivi la rivière jusqu'au confluent, et remonté jusqu'au village assoupi, une promenade que nous avions déjà faite tant de fois mais dont chaque été semble imposer le retour nécessaire. Et c'est une photo prise également en 2010, au confluent qui illustrait l'article de La Sed :

Il ne me plaît guère d'entrer dans l'explication d'un poème personnel, mais au fond je ne trahis pas grand chose si je précise que La Sed tente de traduire la course folle du désir, tel qu'il semble surgir d'un plus grand que soi, du coeur même du monde, du fond des nuits pâles. Tension cosmique et érotique qui nous ouvre l'inconnu, au-delà de nos fiefs.

La Sed était l'un des 63 poèmes d'un recueil resté inédit, mais dont je reprendrai le titre, Alluvions, pour nommer ce site. Un autre de ces poèmes, dont le titre était Il faut qu'une nudité soit caressée par une fougère, me revint aussi en mémoire avec le dernier paragraphe de la nouvelle de Primo Levi :

"Elle s'arrêta devant un cerisier en fleur : elle en caressa le tronc luisant où elle sentait monter la sève, en toucha légèrement les noeuds gommeux, puis, ayant jeté un coup d'oeil aux alentours, elle le serra étroitement contre elle, et il lui sembla que l'arbre lui répondait par une pluie de fleurs. Elle s'ébroua en riant : "Il ne manquerait plus qu'il m'arrive la même chose qu'à l'arrière-grand-mère !" Après tout, pourquoi pas ? Qui choisir ? Fabio ou le cerisier ? Fabio, sans aucun doute ; il ne faut pas céder aux impulsions du moment. Mais à ce moment précis, Amélie sut qu'elle désirait en quelque manière que le cerisier entre en elle, fructifie en elle. Elle gagna la clairière et s'étendit entre les fougères, fougère elle-même, seule, légère et flexible dans le vent."(p. 110-111)

In fine, c'est à un autre italien que je pensai en lisant ces lignes, le jeune philosophe Emmanuele Coccia, qui, dans La vie des plantes (2016), définit une véritable métaphysique du mélange, dont Dysphylaxie est en somme une géniale prémonition. Ainsi peut-il écrire que " La raison est une fleur : l'on pourrait exprimer cette équivalence que tout ce qui est rationnel est sexuel, tout ce qui est sexuel est rationnel. La rationalité est une question de formes, mais la forme est toujours le résultat d'un remuement, d'un mélange qui produit une variation, un changement. Inversement, la sexualité n'est plus la sphère morbide de l'infrarationnel, le lieu des affects troubles et nébuleux. Elle est la structure et l'ensemble des rencontres avec le monde qui permettent à toute chose de se laisser toucher par l'autre, de progresser dans son évolution, de se réinventer, de devenir autre dans le corps de la ressemblance. La sexualité n'est pas un fait purement biologique, un élan de la vie en tant que telle, mais un mouvement du cosmos dans sa totalité : elle n'est pas une technique améliorée de reproduction du vivant mais l'évidence que la vie n'est que le processus à travers lequel le monde peut prolonger et renouveler son existence uniquement en renouvelant et en inventant des nouvelles formes de mélange. Dans la sexualité, les vivants se font des agents de brassage cosmique, et le mélange devient un moyen de  renouvellement des êtres et des identités."(p. 137-138)

 





mardi 25 août 2020

Lilith et le Métier de vivre

En revenant du plateau de Millevaches la semaine dernière, nous fîmes une courte escale à Aubusson, le temps d'un rafraîchissement dans la rue principale. Mais pas seulement. Une bouquinerie imposa aussi un arrêt : elle était pleine de merveilles ; un Giono, un Genevoix, un Canetti tombèrent dans ma besace, en même temps qu'un mince essai de Chantal Thomas, Comment supporter sa liberté (Payot, 1998). C'est lui que je lus en premier, récit alerte et allègre d'une femme revendiquant avec insolence ou espièglerie son indépendance, pas un brûlot féministe mais de son propre aveu, "une incitation aux déplacements, aux absences"- il s'agit de proposer des "manières d'habiter les marges, d'inscrire les mirages, de célébrer sa solitude." La littérature est reine dans ces parages : le dernier chapitre est ainsi intitulé "Question de style" et évoque Casanova et Cesare Pavese, dont Le Métier de vivre ne fut pas pour elle "un livre parmi d’autres : pendant des années, disait-elle en 2004 à Mona Chollet, je l’emportais partout, quand je déménageais c’était la première chose que j’installais... Il est lié à certaines chambres, à certaines arrivées : je revois exactement à quel endroit je l’avais placé dans la première chambre où j’ai dormi à New York... Je pense que la culture, au sens vivant du terme, c’est ça. Et ce qui est beau, c’est que pour chacun, c’est une sorte de configuration unique."

On sait que Pavese s'est suicidé le 27 août 1950, mais à travers ce geste, Chantal Thomas voit autre chose que la marque d'un ratage. "L'idée du suicide, écrit-elle, finit par s'imposer lorsque, par suite de l'usure et de l'épuisement du "stock vital", elle ne peut plus avoir le rôle actif et positif de "protestation de vie". Elle est inéluctable lorsque, devant la mort, on n'éprouve plus le sentiment inouï d'être encore vivant, que l'on n'éprouve plus rien. Mais alors, poursuit-elle, n'est-il pas trop tard pour avoir encore l'énergie de se tuer ? Tout le suspense se joue là. Car si la frontière qui sépare la vie de la mort est fragile, quoique irréversible, celle qui sépare la vie de cette non-vie qu'est sa perpétuation fantômale ou mécanique, en l'absence de toute adhésion à soi, de tout projet réfléchi, de toute envie mentale ou physique, l'est également." Et Chantal Thomas d'invoquer alors un autre écrivain italien : "Et c'est de cette mort d'avant la mort qu'étaient d'abord assassinés les déportés d'Auschwitz : "De ma vie d'alors, il ne me reste plus aujourd'hui que la force d'endurer la faim et le froid.", écrit Primo Levi dans Si c'est un homme, et il ajoute : "Je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer". Il devait se suicider en 1987, à Turin, sa ville natale."  

Primo Levi, je le retrouvai le lendemain même, à la lecture d'un autre livre passionnant, à la croisée de la pédagogie et de la philosophie, celui de Renaud Hétier, Cultiver l'attention et le care en éducation, A la source des contes merveilleux (PURH, 2020). 

"Qu'en est-il de notre sens moral, si nous ne sentons pas - et donc ignorons - l'existence de ce que nous détruisons ? Quand Primo Levi évoque le regard du SS qui balaie l'espace sans voir les prisonniers, du moins sans voir que les prisonniers sont des individus, des individus humains, dont il serait possible de se rapprocher, avec qui il serait possible de parler, il témoigne d'une indifférence qui est indissociablement insensibilité "physique" et morale. L'indifférence morale (ce ne sont pas des hommes) génère l'indifférence sensible (je ne les vois même pas). Mais l'indifférence sensible aboutit aussi bien à l'indifférence morale."(p.46)

 

Primo Levi

Deux pages plus haut, Renaud Hétier entendait montrer que toute une vie, visible, se "cachait" dans les détails. Le fond de sa thèse est qu'être humain, c'est être capable de porter attention à des détails, des détails importants en ce qu'ils permettent d'exister et de vivre sa propre vie, et de saisir au moins en partie la situation d'autrui dans sa singularité. "La vie peut tenir, affirme-t-il, à un fil, à un détail, non pas  - seulement - du point de vue du destin, mais du point de vue du rapport à la vie. C'est même parfois en un détail et un seul que toute la vie se tient, notamment quand elle s'absente partout ailleurs." Et il en appelle alors à un autre témoin des camps de concentration, Victor Frankl : "Alors qu'il fait un travail absurde et épuisant, alors qu'il est insulté par un garde qui passe à proximité de lui, il voit cependant ceci : "un petit oiseau vient se percher sur le monticule de terre que j'avais creusé ; ses petits yeux vifs se posèrent sur moi. Il me regarda longuement"."(C'est lui qui souligne)

Un tel détail ne pouvait incidemment que me parler à moi-même très fortement, à moi qui consigne les apparitions d'oiseau ces derniers jours, oiseaux noirs en l'occurrence, merles, cormorans, corbeaux... Alors quand cet après-midi, Primo Levi s'est une nouvelle fois invité à l'occasion d'une simple notification Facebook, je me suis souvenu soudain que j'avais un autre livre de lui, et c'était l'un des 22 livres trouvés sur le trottoir de la brocante des Marins le 3 juin 2018. J'allais le chercher dans la pile où je les tiens encore regroupés, c'était Lilith, un recueil de nouvelles édité pour la première fois en France, par Liana Levi en 1987. Année de son suicide, sur lequel revient Nicole Chardaire dans sa présentation : parmi les silhouettes croisées par Primo Levi à Auschwitz, il y avait en dernier lieu Lorenzo, un maçon italien,  qui pendant des mois lui fit passer, au péril de sa vie, une gamelle de soupe. Sans cet apport régulier de calories, le frêle chimiste n'aurait peut-être pas survécu. Levi raconte qu'il retrouve après la guerre Lorenzo dans son village de Fossano, épuisé, non pas du chemin parcouru après avoir quitté le camp en janvier 1945 "mais fatigué mortellement, d'une fatigue sans retour". " A Auschwitz, explique Nicole Chardaire, il n'était pas un déporté, puisqu'il faisait partie des travailleurs civils, néanmoins, il se mourait du "mal des déportés"... Beaucoup plus tard, le 11 avril 1987, n'est-ce pas aussi le "mal des déportés" qui conduira Primo Levi au suicide, lorsqu'il se jettera du haut de l'escalier de son immeuble à Turin ?"

Toujours est-il que je fus une fois de plus saisi en découvrant la couverture de Lilith : l'oiseau noir, ici du même métal que les barbelés, se dressait sur un fond étroit de ciel bleu.

 

Ecrit en partie en écoutant "Les gestes de la survie", Pages arrachées à Primo Levi (2/5), avec Pierre Pachet (France-Culture).

lundi 24 août 2020

Le cinéma est le plus puissant moyen de poésie

 "Cher ami, je crois que c'est le merle qui m'a fait penser à vous, et reproché mon silence. (...)"

Philippe Jaccottet à Gustave Roud, 28 février 1952, in Correspondance, Gallimard, p. 196.

Une petite merlette s'est posée dans le jardin, mais je n'ai pas eu l'heur de la voir. On m'a raconté. Et qu'il y avait beau temps que l'on n'avait vu de merle par ici. Et puis d'un livre lu en commun, un autre merle s'est manifesté, que j'avais déjà oublié : c'est à l'ouverture du bel essai de Vinciane Despret, Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019). 

"Il s'est d'abord agi d'un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l'hiver. Son chant m'a réveillée à l'aube. Il chantait de tout son coeur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d'un cheminée des environs. Je n'ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Etienne Souriau, avec l'enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et les simulations du faire semblant. Mais ce n'est pas cet enthousiasme qui m'a tenue éveillée, ni ce qu'un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l'évolution. C'est l'attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J'ai été capturée dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j'appelais chaque épisode avec un "et encore ," muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s'inventait sous la forme d'un contrepoint inédit."
Cette section du livre s'appelle justement contrepoint, et l'ensemble avancera ainsi, alternant chapitres et contrepoints, jusqu'à l'ultime, qui se refermera avec une nouvelle évocation du merle :

"L'hiver n'est pas fini, on annonce de la neige pour demain. Mais je sais que bientôt, c'est avec le merle que le soleil se lèvera et que chaque matin je m'éveillerai et vivrai dans un territoire chanté. Je peux dès à présent sentir qu'une nouvelle histoire est en train de se tramer. Le merle est là. Et je suis heureuse que ce soir par la grâce de sa présence, et en sa présence, que s'écrivent les dernières lignes de cette histoire et qu'en commence une autre. Qu'il en soit remercié."

La couverture même du livre exaltait ces oiseaux noirs qui sont également - je m'en avisai aussi un peu plus tard - dans le titre même des deux articles précédant celui des merles, Mor'Vran, la mer des corbeaux, et La Déesse blanche et le cormoran

A l'origine de ce triptyque, il y a donc ce Jean Epstein, dont je ne cesse de découvrir la richesse du cinéma. Grâce aussi à deux échos bienvenus. Le 11 août, Anne-Marie B. m'écrivait ceci : "Te lis ce soir et vole à la pointe de Van .. Bouffées de fraicheur ..Clin d'oeil joyeux car en Mai "confiné", l"association Cinéfil de Blois dont je fais partie proposait à ses adhérents via internet un volet "Mer" avec le cycle breton d'Epstein." Quelques liens suivaient. Je pus ainsi visionner le très beau documentaire de James June Schneider, Jean Epstein, Young Oceans of Cinema (2011) : "Histoires de lieux, à la recherche de la vérité fabuleuse : pour aborder la large part maritime de l'œuvre d'Epstein, James Schneider retrouve les lieux qui ont inspiré le cinéaste et reconstitue visuellement certains plans. Près de dix ans de travail pour monter à bien cette excursion. Extraits de films, citations de ses écrits, archives (interviews de sa sœur et collaboratrice Marie Epstein, de Jean Rouch, grand admirateur), et témoignages de descendants de marins complètent ce portrait hanté par des images de mer en colère et le grondement du vent.




 

L'autre résonance est portée par le musicien Jean-Jacques Birgé, qui republia le 20 août dernier, quatre jours à peine, deux articles de 2007 et 2014 sur Jean Epstein, dont il mit en musique avec Un Drame Musical Instantané, plusieurs films muets.

De ce billet, j'extrais le passage suivant, qui se termine par l'évocation d'un autre oiseau noir...

 

"1928. La chute de la maison Usher. Le ralenti, les surimpressions, les travellings de ce cinéaste poète donnent déjà à Edgar Poe l’inquiétante musique qu’il mérite. C'est à cette occasion que Francis et Bernard adaptèrent pour la première fois L'invitation au voyage de Baudelaire et Duparc. Notre travail était beaucoup plus contemporain, nul besoin de repères historiques. Si La glace est très "modern style", Usher est intemporel et de nulle part, juste dans le rêve et l'inconscient. Nous voulions transposer Edgar Poe en musique, j'utilisais d'ailleurs une thématique empruntée à la version inachevée de Claude Debussy (rendant visite à Peter Scarlet dans son appartement de Ann Street, la plus petite rue de New York, célébrée par la plus courte chanson de Charles Ives, nous remarquons la plaque rappelant que Poe y écrivit Le corbeau...)"

 

 

mardi 18 août 2020

En cet après-midi où surgissaient les merles

 

"Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu, il chante avant de s’envoler".

  René Char, Rougeur des matinaux (Les Matinaux, 1950)

On ne se débarrasse pas si facilement de ses naïvetés. Une des miennes est de croire le dialogue toujours possible, la discussion contradictoire avec le souci d'entendre le point de vue de l'autre. C'est oublier que pour certains il ne s'agit que d'asséner son opinion et de l'instituer en vérité universelle. Détenteurs auto-proclamés d'un soi-disant bon sens, qui exonère de toute nécessité argumentative, ils trouvent dans les réseaux sociaux un terrain de chasse idéal. Ces prédateurs, dont la morgue et l'arrogance le disputent à la mauvaise foi la plus crasse, vous donnent envie de fuir ce monde (qu'ils ne se lassent pas eux-mêmes de conspuer, persuadés d'être la seule étincelle d'intelligence dans un monde d'abrutis).

Au sortir de l'une de ces joutes stériles, et devant partir quelque temps de chez moi, je me demandais quel livre emporter. Moins ce livre parlerait des hommes, mieux cela vaudrait. Et c'est ainsi que j'embarquais le Tendre bestiaire de Maurice Genevoix, acheté deux euros l'hiver dernier dans une bouquinerie de La Bourboule. La tendresse, c'est ce qu'il me fallait, quant au bestiaire, je savais depuis la lecture de ce chef d'oeuvre, Ceux de 14, que le vieux chantre du Val de Loire n'avait jamais manqué d'attention à nos frères animaux, fut-ce au coeur même, on va le voir, de la désolation et du désastre. Comme compagnon de viatique, je joignais La Descente de l'Escaut, de Franck Venaille, un recueil poétique sombre et douloureux, et pourtant, paradoxalement, allez comprendre, consolateur et revigorant.

Hier après-midi, je plonge encore une fois dans les pages jaunies du Genevoix et lis le chapitre consacré au Merle. Et, encore une fois, je suis séduit par la finesse d'écriture, la précision du lexique et le lyrisme toujours maîtrisé de l'auteur :

"Quarante printemps, dans ma mémoire, s'accompagne du chant des merles. Pas une allée de notre petit bois où mes yeux ne puissent revoir, filant du soleil à l'ombre, le vol rasant d'un merle en quête. Chaque fois alors mon cœur s'émeut au souvenir de la merlette meusienne qui filait ainsi devant moi, un lointain matin de septembre."

L'histoire, la terrible histoire des hommes, vient résonner dans ce souvenir :

"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

Je suis saisi. Je ne vais guère plus loin cet après-midi là. Un moment plus tard, j'oblique sur Venaille, j'achève La Descente sur l'Escaut et commence à feuilleter le recueil qui suit : Tragique (2001). Et là, je réalise que l'oiseau est aussi chez Venaille un thème fréquent, et, singulièrement, le merle (p. 229):

En ces après-midi où surgissaient les merles

- petits orateurs agités et pugnaces -

je ne demandais rien d'autre à la vie que cela

partager le silence capiteux

me laisser abuser par leur si incompréhensible joie

et

pourquoi pas ?

à mon tour étendre sur ma douleur mes ailes noires

afin de la cacher au regard d'autrui

en ces après-midi où surgissaient les merles. (...)

Mais aussi, plus tôt dans le recueil, en ce poème justifié (p. 160) :

des vasques,  pleines encore des souvenirs

du chant des merles,  sourd  maintenant la

brume du couchant -  là, en un dernier feu

le dernier homme brûle votre robe impudi-

que : par  mélancolie  de ce jour  finissant

Arrêt encore une fois. Interruption. Il faut prendre le temps de savourer ces résonances, les laisser s'épandre en soi. Je referme le volume. Mais un autre courant bientôt me traverse, une impulsion soudaine me conduit vers une bande dessinée : Le Rapport de Brodeck, de Manu Larcenet, d'après le roman de Philippe Claudel. C'est une conversation de samedi dernier, sur les rives de l'Indre, avec Santana Alcala, qui m'est revenu avec la force d'un piège tout à coup détendu. Il avait offert de me prêter les deux volumes de l'oeuvre, mais ce n'était pas la peine, ils étaient déjà dans la maison où j'étais accueilli.  J'ouvre séance tenante le premier tome de cette puissante histoire, elle aussi âpre et douloureuse, et déjà l'oiseau s'annonce, case 2 de la première planche :

 

Il ne faut pas longtemps pour comprendre que l'oiseau sera omniprésent dans l'album, jamais directement au coeur de l'intrigue, mais vigie inlassable, témoin muet, sentinelle du drame, solitaire ou en bandes organisées :

Page 29

Page 31

La coïncidence ne s'arrête pas là, elle se fait pétrifiante quand surgit soudain le merle même, en toutes lettres :

Page38

Page 133

Et n'est-ce pas le merle lui-même qui pose sur la branche enneigée à la première planche du tome 2 ?

Et, ce matin, comme pour parachever cette triple surgie du merle dans ma vie, alors que je recherche une illustration pour Venaille, je tombe sur cet article d'En attendant Nadeau, Hommages à Franck Venaille, daté du 23 octobre 2018, peu après le décès du poète en août précédent. Or, l'hommage de Norbert Czarny commence ainsi :

Et on peut y lire ceci : 

"Mais qui contemple cette ville ? Le poète qui a vieilli ? L’enfant qu’il était et dont il raconte les émotions, les croyances naïves, les désillusions ? L’adulte et l’enfant, ensemble, mais aussi un de ces oiseaux qui traversent les pages, dont ces mouettes si nombreuses qui poussent des « kra… kra » qui grincent, rappelant que le tragique a ses limites. Et surtout le « merle baroque » qui se moque, le merle primesautier et sautillant qui imprime son rythme à la prose, la fait passer du tragique au drôle, du sinistre au léger dans ce flux ininterrompu du paragraphe : « Nous avons tous besoin d’un merle qui nous ramène à l’enfance profonde. Ou bien nous y conduise »." [C'est moi qui souligne]

A ma tante Madeleine, décédée le 14 août à Mascoutah, dans l'Illinois, où vivait la fille de Philippe, son mari.

mercredi 12 août 2020

La Déesse blanche et le cormoran

 Sur l'article précédent, Mor'Vran (la mer des corbeaux), Rémi Shulz a déposé un court commentaire :

"morvran, c'est aussi le cormoran, apparu dans une "plus-que-coïncidence" chez Robert Graves, voir ici."

C'est bref, on pourrait passer outre, ne s'agit-il pas d'un détail sans grande importance ? On aurait bien tort de le penser. Cet ici nous renvoie à un article de Quaternité, publié le 31 août 2009, Des blancs et des noirs. Le grand écrivain anglais Robert Graves (1895 -1985), à vrai dire peu connu et peu traduit en France, y est évoqué à travers un de ses livres majeurs, La Déesse blanche, sous-titré Un mythe poétique expliqué par l'histoire (1948).

Éditions du Rocher, 1979.

Reportons-nous maintenant au texte de Rémi. Je vais directement au passage qui nous intéresse particulièrement :

"Une dernière coïncidence est effarante, bien qu'il soit encore nécessaire d'en écourter la présentation. A la base de La Déesse blanche, il y a des séries d'énigmes posées dans des poèmes gallois, dont Graves a imaginé les solutions décrire un alphabet secret... [...]

Une autre énigme du Hanes Taliesin est

J'ai été barde harpiste à Lleon de Lochlin
et la réponse qu'y donne Graves est Morvran (c'est le nom gaélique du cormoran, et c'est aussi un personnage mythologique).
Je n'essaierai pas de donner l'explication de Graves, qui me reste impénétrable, et ne ferai que résumer cette séquence ahurissante :
- 1996: Une lecture d'une nouvelle de Leblanc me fait découvrir le jeu N-AMOR.
- 1998: Je désire magnifier le jeu dans un Novel Roman écrit par Noël Navrom, alter ego de Morvan Léon, ignorant qu'il paraît cette année-là un roman avec le personnage Noël Morvan.
- 2009: Je découvre ce roman de Janine Boissard grâce à une erreur d'un programme télé, touchant un film où le mot BHMA me fait lire La déesse blanche, où une énigme à base de LLEON aurait pour réponse MORVRAN." [C'est moi qui souligne]

Il se trouve que je suis en possession depuis l'année 1980 de La Déesse blanche de Robert Graves. Livre foisonnant, prodigieusement érudit, dont l'ambition, que d'aucuns jugèrent démesurée, est de retrouver le langage d'un mythe poétique plongeant ses racines jusque dans le paléolithique, en l'honneur d'une déesse-lune ou d'une muse, langage demeuré celui de la "vraie poésie". J'avoue n'en avoir jamais achevé la lecture, malgré l'espèce de fascination qu'il exerça sur moi à l'époque.

Voici l'extrait sur lequel Rémi s'appuie pour son article. Il se situe à la page 105, dans le chapitre V, L'énigme de Gwion : 

"Quand le culte du dieu scandinave Odin, magicien et inventeur des runes, eut été introduit en Irlande, on l'identifia à son homologue Gwydion qui, au IVe siècle av. J.C. avait importé un nouveau système de lettres en Bretagne et qui avait été enrôlé comme fils de Danu ou Dôn. En outre, à en croire la légende, les Danéens étaient arrivés de Grèce en Bretagne en passant par le Danemark auquel ils avaient donné le nom de leur déesse, si bien que, dans l'Irlande médiévale, on confondit Danéens et Danois, les Danois du IXe siècle se voyant, en conséquence, attribuer les monuments de l'âge de bronze. Ainsi "Déon de Lochlin"peut vouloir dire "les Danois de Dublin". Avec un corbeau de mer pour pavillon, ces pirates étaient la terreur des Gallois et, pour les Danois de Dublin, le ménestrel passait probablement pour l'incarnation de ce corbeau de mer, consacré à Odin et croassant sur leurs victimes. S'il en est ainsi, la réponse à l'énigme serait "MORVRAN"("Corbeau de Mer"), fils de Caridwen et l'homme le plus laid du monde selon le Roman de Kilwch et Olwen. Dans les Triades, on lit qu'il avait été le seul rescapé de la bataille de Camlan (une autre des "trois frivoles batailles" de Bretagne) parce que tous l'avaient fui. Il faut l'identifier à Afagddu, fils de Caridwen, dont le Roman de Taliésin proclame la même laideur absolue et que sa mère aurait voulu rendre aussi intelligent qu'il était laid."
A noter que l'on parle ici de Déon de Lochlin et non de Lleon de Lochlin (Rémi Schulz s'appuie sur la traduction de Charlotte Guest qui propose I have been bard of the harp to Lleon of Lochlin.)

Plutôt que "la mer des corbeaux", c'est donc plutôt "corbeau de mer", ou cormoran, qui aurait donc dû traduire le Mor'Vran du film. 

Phare de la Jument (Mor'Vran)

Ceci étant dit, qui n'est pas le plus important, il me faudra revenir sur cette idée de "plus-que-coïncidence" chez Robert Graves, évoqué par Rémi dans son commentaire. Le poète n'en fait mention que dans son post-scriptum, et si j'ai sauté bien des pages, ces dernières feuilles je ne les ai jamais oubliées.

lundi 10 août 2020

Mor'Vran (La mer des corbeaux)

                                                                                                                                           Pour Gaëlle

 "Pense si tu la connais 

A cette petite chapelle

A ce dernier refuge occidental

Du bon Dieu, mort paraît-il

Peut-être bien assassiné

Allez chercher le criminel

Elle passe son purgatoire

A la pointe du Van, là-bas"

Georges Perros, Marines, in Poèmes bleus, Poésie/Gallimard, 2019, p. 49-50.


Cette petite chapelle, nous l'avons vue le 16 juillet dernier, en parcourant  les sentiers de la pointe du Van. Elle était fermée, nul "pêcheur retraité" n'en "faisait visiter les absences", comme l'écrit Perros dans la suite de son poème. La mer était d'un calme absolu, et d'un bleu presque surréel. Rien qui respirât le drame dans cette douceur de l'air, bien éloignée de la canicule où nous sommes plongés, ici en Berry, depuis quelques jours.

 


Il y a bien longtemps, j'étais déjà passé par ici, et les humeurs de mon âme n'étaient pas alors au diapason de cette sérénité. Il était vrai que c'était l'hiver ou bien un dur printemps, je ne sais plus, mais nous portions manteaux et écharpes, et mon coeur vibrait de mélancolie. Le deuxième poème du recueil Alluvions, qui est à l'origine de ce site-ci, s'intitule justement Pointe du Van :

 


La veille, nous étions allés à Douarnenez, la ville élue par Perros, qui quitta la Seine-et-Oise pour cette Bretagne qui l'avait très jeune fasciné. Installé là, avec femme et très vite enfants, et malgré des conditions qui furent longtemps précaires, il songea peu à en partir. Le contraste est grand entre lui et son  grand ami Michel Butor. J'ai acheté leur correspondance, qui court de 1955 à 1978, dans une librairie du centre fort bien pourvue en poésie. Et j'ai commencé à la lire le jour-même de notre excursion à la pointe du Van. Une année par jour, en ai-je décidé alors. Eh bien autant Butor est sans cesse en voyage, passant de l'Angleterre au Nouveau-Mexique, de la Russie au Japon, conférençant en tous points de la planète, autant Perros est casanier, ne se rendant guère à Paris que par nécessité, ne se déplaçant qu'en raison de cette amitié profonde qui les lie tous les deux.

Comme le volume est lourd, je ne l'emporte pas dans mes petits déplacements de vacances, aussi n'ai-je abordé qu'aujourd'hui, de retour à l'appartement, l'année 1971. Butor s'installe avec sa famille à Saint-Laurent-du-Var, et, exceptionnellement, les deux complices se retrouvent au mois de mai à Tunis, invités par Lorand Gaspar. Mais il ne s'agit que d'un court séjour et au mois de juin, Perros écrit à Butor :"Mon cher Michel, quand cesseras-tu de bouger ?" Et en juillet (il ne date pas ses lettres contrairement à Butor, toujours précis), il dit qu'il a, dans son dos, "de tous les côtés, une centaine de manuscrits [il était lecteur pour Gallimard] qui coulent, camemberts en transit [cette tâche est pour lui un pensum dont il se plaint régulièrement, seule la nécessité économique le contraint à continuer]. Tunis et Paris, ça m'a cassé le rythme [on voit encore par là que ce n'est pas un grand voyageur]. Et j'ai marché dans un truc qui va me bouffer le mois d'août : aller dire des poèmes dans les îles - Ouessant, Sein, Groix - pour illustrer des petits films d'Epstein, Yannick Bellon, etc. Histoire en fait de boucler un budget défaillant. Vieille habitude, ô grande catin..." (Lettre 591)

Si je mentionne cette lettre, c'est pour une autre raison, c'est qu'au sortir de cette lecture de l'année 1971, je suis allé faire un tour sur mon fil Facebook, le plus souvent décevant, mais on ne sait jamais, et la preuve en est que je me focalise sur une annonce de la Cinémathèque française qui présente un vieux film de Jean Epstein. Oui, le même Jean Epstein dont parlait Perros. Un nom qui ne m'était pas inconnu car j'avais failli en parler ici au moment où j'écrivais sur le Masque de la Mort rouge, d'Edgar Poe. Roger Corman en avait tiré un film, et en 1960, il avait aussi réalisé La Chute de la maison Usher, et le 10 avril dernier j'avais noté sans y revenir que la cinémathèque proposait une adaptation de la même nouvelle par Jean Epstein.

Or, parmi tous les films d'Epstein, celui qui est proposé au public ce jour-ci, c'est Mor'Vran (la mer aux corbeaux), un court métrage consacré aux îles bretonnes, et plus particulièrement aux pêcheurs de l'île de Sein, qui ne peut être que celui évoqué par Perros dans sa lettre à Butor.




 

Cette synchronicité m'a somme toute permis de revenir sur ce beau séjour dans le Finistère, dont mille images resteront dans ma mémoire, comme celle de la chaumière bleue (où nous logions, au bout d'un chemin), et celle des religieuses lisant au bord d'une des falaises de la pointe du Van (peut-être à la recherche de l'assassin de Dieu) :


vendredi 7 août 2020

Bernard Stiegler et le Cramoisay

Bernard Stiegler est mort. Et on va commencer à penser que je me fais une spécialité de l'article nécrologique. Il n'en est rien, c'est le jeu à la fois simple et complexe des circonstances qui ordonne tout cela. Contrairement à Cécile Reims, je ne connaissais pas personnellement Bernard Stiegler, mais un élément de familiarité existait entre nous, j'y reviendrai.

Né en 1952, il est connu pour son parcours singulier : cinq années de prison pour quatre braquages de banque, pendant lesquelles il reprend des études de philosophie, si bien qu'à la sortie il devient directeur de programme de recherche au Collège international de philosophie. Thèse en 1993 sous la direction de Derrida, premier livre en 1994, La Technique et le temps. La Faute d'Epiméthée (Galilée). Puis directeur de l'Ircam en 2002, fondateur en 2006 de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) du Centre Pompidou, conférencier inlassable et auteur de nombreux livres dans ses dix dernières années. Contempteur féroce de la société capitaliste, il n'en a pas moins sa place dans les institutions du pays. J'ai évoqué sa figure et son oeuvre plusieurs fois sur ce site, sans cacher ma réticence devant une phraséologie plutôt lourde, heureusement moins présente dans ses nombreuses interventions orales, dont voici une des dernières, sur Thinkerview :

Stiegler, qui était né à Villebon-sur-Yvette, avait habité à Sarcelles, et n'avait donc rien à voir avec le Berry, y vint par l'entremise de sa femme Caroline. Il fonda à partir de 2010 à Epineuil-le-Fleuriel une école de philosophie, une académie d'été dans les locaux de la maison-école du Grand Meaulnes d'Alain-Fournier et d'un ancien moulin. Une expérience à laquelle il donna le nom de Pharmakon* et qui s'acheva sur les lieux en 2016 (elle se prolongea à Paris), et dont rend bien compte Valérie Mazerolle dans un article du Berry Républicain.

C'est dans l'ancien moulin réaménagé par le couple Stiegler que fut reçue en août 2017, Elodie Maurot, journaliste à La Croix, pour un entretien autour de l'architecture, dont est extrait le passage suivant :

"Savoir-faire qui se perdent, liens sociaux qui se délitent, transmission entre générations qui ne se fait plus : les symptômes de la crise sont nombreux. Pour Stiegler, ce véritable burn-out collectif explique la prolifération des comportements barbares ou auto-destructifs (et notamment la violence djihadiste), « passages à l’acte d’individus devenus littéralement fous ». Le diagnostic est lourd, le « malade » possiblement incurable, mais le philosophe s’est engagé dans l’élaboration d’une thérapeutique, à même de lutter contre cette « nouvelle forme de barbarie comme consumérisme et vénalité généralisée ». « L’optimisme et le pessimisme, dans de telles circonstances, sont indignes, indécents et lâches », juge-t-il. L’impératif est « d’être courageux ».

Or il se trouve que pour Bernard Stiegler, le courage est aussi une affaire de lieux. « Il est des lieux qui rendent courageux, comme les lieux de culte, qui sont là pour donner de la force, ou l’architecture de la Grèce ancienne. Heidegger les désigne par le terme de Lichtung : ce sont des clairières. » Des clairières dans l’obscurité et la dureté des temps. « Ils vous donnent le sentiment que l’absolument improbable devient possible. »

« J’ai beaucoup réfléchi à ce que veut dire habiter, insiste le philosophe, qui a vécu enfant en milieu rural, sur le plateau de Villebon, avant de rejoindre les tours du grand ensemble de Sarcelles. Je suis réputé pour travailler sur la technique et le temps, mais en réalité mon travail part de la mémoire et du lieu. »

Si je parlais de familiarité avec Stiegler, c'est justement parce que nous avons en quelque sorte ce lieu-ci en commun : Epineuil-le-Fleuriel. Je m'explique : j'ai vécu de 1964 à 1969 dans un village voisin, Saulzais-le-Potier, à dix kilomètres de là. Mes parents étaient gérants d'Economats, petite boutique d'épicerie avec tournées en camion dans les environs. Et il me souvient encore vaguement d'une soirée chez un autre couple de gérants d'Economats, à Epineuil précisément. De fait, mon souvenir n'est formé que du nom du village et de l'image du magasin avec cette interrogation muette de l'enfant que j'étais sur le nom d'un vin de table qui y était vendu. Nom que je savais bâti autour de l'adjectif cramoisi, mais que je ne retrouvais pas tout d'abord jusqu'à ce qu'un article nostalgique sur les vins de table, Plaidoyer pour la piquette, de Jean-Yves Nau, me renvoie au Cramoisay, vin de table de la maison Patriarche.

J'ai trouvé un site qui ne manque pas de vanter le produit : "Cramoisay, le rouge est fier de sa jeunesse au reflet violet. Sa couleur est soutenue. Bien qu’il soit timide, il est bien net, fruité plutôt cerise et épicé. Sa bouche est légère, avec un peu de douceur, un peu de matière et une présence feutrée des tanins." Et certes, il manque l'expérience gustative pour en contester la valeur... Je remarque cependant le personnage au-dessus du nom Cramoisay, cet aristo du 18ème en perruque poudrée, et il me semble que c'est bien l'alliance de ce personnage avec ce nom qui devait si fort me plaire, cramoisay, qui est resté, je ne sais diable pourquoi, si puissant dans mon souvenir.**

Tout ceci est idiot, et sans doute futile, je parle du trépas d'un philosophe et me voici dérivant sur le nom d'une piquette d'Epineuil. Que Stiegler me pardonne, lui qui affirmait à Jean-Jacques Birgé dans un entretien sur la musique que le premier vient de remettre en ligne : "L’amateur est une figure du désir, et le désir est addictif. Quand vous vous retrouvez en prison sans vos objets de passion, c’est terrible, vous avez l’impression qu’on vous a arraché les bras, les jambes, la tête. Le pire pour moi, c’était la musique et l’alcool. Je ne pouvais pas commencer une journée sans me mettre un disque. Aujourd’hui, c’est totalement fini. Il y a bien là quelque chose qui est de l’ordre de l’addiction, mais c’est une addiction positive."

Pour finir, je ne peux m'empêcher de voir un signe dans le fait que j'ai traversé Epineuil-le-Fleuriel (j'adore ce fleuriel qui résonne si bien avec épineuil), pas plus tard que le mercredi 5 dernier, deux jours de ça, la veille de la mort du penseur. C'était en revenant des Monts du Lyonnais, et une fois n'est pas coutume, j'avais quitté l'autoroute à Vallon-en-Sully. J'avais montré aux enfants la maison-école, au coeur du bourg silencieux écrasé par la chaleur.

________________________

* Les travaux de Pharmakon sont consultables en ligne sur un site dédié : Pharmakon.fr.

** J'ai retrouvé sur le site des archives de Beaune toute l'histoire des étiquettes du Cramoisay, et incidemment, l'étiquette de mon souvenir, sensiblement différente de l'actuelle :

Cette transformation est due à une harmonisation européenne des étiquettes en 1977 :

"En cette année 1977, la CEE (Communauté Économique Européenne) tente de gérer au mieux la mise en place du marché commun en permettant aux activités économiques de se développer de façon harmonieuse dans la Communauté. Concernant la vente de vins, cela s’est traduit par une certaine harmonisation des étiquettes et une présence obligatoire de certaines mentions parfois très codifiées sur les habillages[1]. Cette mise en conformité est entrée en application au 1er janvier 1978, ce qui explique le nombre important de documents relatifs à des modifications d’habillages chez Patriarche en 1977. La nouvelle législation leur a donné un délai pour écouler les stocks des anciennes étiquettes (d’environ six mois), mais il aura fallu un énorme travail de vérification et de modification, marque par marque[2], pour les rendre toutes conformes."

 



dimanche 2 août 2020

Fouettement furieux des ailes de l'ange

Ma désorientation perdure, et je ne suis toujours pas assuré de la direction à suivre. En attendant d'y voir plus clair, je consigne un écho du 4 juillet dernier.
J'avais trouvé sur les étals d'Arcanes (qui vient de quitter son gîte historique rue Grande pour des locaux plus grands rue de la Gare) un volume de poésie de Dominique Fourcade. C'est un nom que j'avais croisé, mais juste un nom, je n'avais jamais rien lu de lui. Mais il y avait ce titre, madgaléniennement. Je ne prise pas plus que ça les adverbes en -ment, mais là il y avait le magdalénien à la racine. J'ai ouvert, feuilleté ici et là, lu quelques bribes. J'ai reposé le livre mais j'y suis revenu, il fallait que je l'emporte.


Et puis il y avait le roman de Nicole Krauss, Forêt obscure, lu en avril 2019. Je l'avais emprunté à la médiathèque, et il avait suscité pas mal de notes et de collisions symboliques, mais une fois encore je n'avais pas pris le temps de les développer. Il se trouve qu'en retournant pour la première fois à Noz après le confinement, j'y ai retrouvé le livre, en solde bien entendu. Et le 3 juillet, j'ai entamé une seconde lecture.
Le lendemain, j'enregistrai donc la coïncidence suivante.
Le premier texte, qui est de Dominique Fourcade, est daté d'août 2011, et il est titré "ça c'est" (pas de majuscules chez Fourcade à part pour les noms propres), et en voici le premier paragraphe :
"c'est arrivé dès mon enfance, et s'est répété maintes fois depuis avec le même sentiment de terreur : ça, c'est l'énormité du battement d'ailes de toutes les forces d'un pigeon qui se jette dans l'air nu, risque inutile et si beau, n'y tenant plus d'une intrusion dont, ayant moi-même, à ce moment de quiétude accomplie, perdu tout sentiment de ma présence, jamais je n'aurais pu penser que je la commettais dans l'été, rappel que le son juste est toujours une surprise totale, et comme une menace perpétuelle de foudre dans la partition dormante, ce dont je ne devrais jamais cesser d'avoir conscience, ou dois-je cesser d'avoir cette conscience, dans les deux cas, c'est mon travail, mon péril dans la zone" (p. 7, c'est moi qui souligne).
Le même jour donc, relisant Nicole Kraus, je parviens à la page 45 alors que le personnage principal, Jules Epstein, vient de s'écrouler sur le lit de son appartement new-yorkais, à côté d'une petite Annonciation florentine, seul tableau dont il ne s'est pas encore dépouillé. Il reçoit un coup de téléphone de sa secrétaire, à la recherche du pardessus qu'un Palestinien a emporté par mégarde à l'issue d'une conférence :
"- Allez-y, soupira Epstein. Ça n'a pas d'importance. Je peux attendre.
- Vous êtes sûr ? Je vais encore essayer de téléphoner."
En fait, Epstein n'était pas sûr ; de même que ne l'était pas le lent développement  de sa connaissance de soi, durant ces derniers mois, mais ce n'est qu'à l'instant où son assistante posa la question qu'il sentit vraiment le battement d'ailes de la lucidité au-dessus de sa tête. Il n'avait pas envie d'être sûr. Il n'y croyait plus." [C'est moi qui souligne]
Et, devant cette rencontre, ce double battement d'ailes, je pourrais écrire ce qu'écrivit Bernard Chambaz au tout début de son livre sur Jack London, Un autre Eden, une phrase que j'ai déjà retranscrite dans l'article Le retour des méduses :
"Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-ci, notai-je ensuite, s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer."

Je n'irai pas plus loin, en ce 800ème article publié sur Alluvions.