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mercredi 9 août 2017

# 189/313 - Mes feuilles tiennent à peine encore

Quand j'ai commencé ce que je n'aime pas désigner comme un travail, mais qui s'y apparente par certains aspects, j'avais esquissé un programme - encore un mot qui ne convient guère -, disons plutôt que j'avais prévu le synopsis d'une vingtaine de chroniques, deux ou trois lignes pour chaque, pas plus, et pour la suite on verrait bien. J'avais déjà l'intuition que ce cadre serait appelé à évoluer, que les choses allaient bouger, que d'autres motifs allaient s'incruster dans le décor, mais je ne me doutais pas à quel point. Il est significatif que je ne suis même pas allé jusqu'à la vingtième chronique prévue, qu'elle n'est pas annulée mais qu'elle reste en suspens, et que la seizième envisagée n'a été traitée qu'en cinquantième position.
C'est que le monde a fait irruption continuellement dans ma petite entreprise. Il y eut bien sûr les sources littéraires, artistiques, historiques, scientifiques ou philosophiques qui suivirent logiquement le fil de ma réflexion, et qui sont d'une certaine manière le fruit de ma propre volonté. Mais il y eut aussi, et très souvent, et sans doute plus décisif, ce qui advint d'inattendu, et que j'intégrai plus ou moins fortement, plus ou moins facilement dans l'écheveau complexe que je construisais au fil des jours. C'est en ce sens-là qu'il me semble légitime d'employer cette métaphore de l'Attracteur étrange : le monde vient à moi en même temps que je vais vers le monde. Mon être est essentiellement poreux, j'absorbe et je restitue, à la croisée des flux, au carrefour des membranes.
Prenons pour exemple les seuls quinze derniers jours de juillet : quels sont les éléments séminaux des derniers articles ? Énumérons : Un livre déniché à Noz (Anatole Dauman), deux autres en brocante (Harang, Gascar), un message d'une inconnue venu de Dun-le-Palestel pour un ami disparu l'année dernière, un concert de musique improvisée (Thouseau/Grare) et un montage de Dominique Gonzalez-Foerster sur Tarkovski. Bien sûr, ces éléments ne me sont pas tombés du ciel, je les ai d'une certaine façon choisis, mais ils étaient comme marqués par ce que les Grecs nomment le kairos : l'occasion. Qu'il faut attraper aux cheveux, ne pas laisser passer. Le monde nous est parfois donné, mais il reste à le saisir, sinon nous sommes comme Perceval qui regarde passer le cortège du Graal sans poser de question, et ne retrouve plus rien à l'aurore. Nous devons poser les questions, quand bien même les réponses nous échapperont toujours.


Ce qui va suivre dans les jours à venir ne fut donc pas prévu. Cela s'imposa, et comme souvent, c'est à un mélange que nous avons affaire, que nous devons décrire. Convergence de formes et de pensées, correspondances, coïncidences, synchronicités, formant la trame continue de cet essai. On ne sera pas surpris de voir Tarkovski encore à l'honneur, mais on verra aussi un inconnu faire son entrée dans la Zone, à savoir le philosophe italien Emanuele Coccia, dont le dernier ouvrage, La vie des plantes (Rivages, 2016), sera le second brin d'une tresse dont le troisième fil - autre apparition ici - n'est autre que l'historien Jules Michelet, à travers son Journal, dont des extraits substantiels (plus de mille pages) viennent de paraître en Folio.

C'est un article de Roger-Pol Droit dans Le Monde des livres, qui m'aiguilla sur Coccia. Il parlait d'"un essai magnifique autant qu'insolite", visant à réintroduire dans la philosophie, qui les a toujours négligées, ces plantes sans qui il n'est pas de vie possible sur Terre. Immobiles, elles n'en façonnent pas moins leur monde.
"Impossible d’oublier que notre atmosphère est d’abord un fait végétal : sans photosynthèse, pas d’oxygène, pas d’air. Chaque bouffée que nous respirons, c’est du souffle de vivants végétaux. Sortis de l’eau, ils ont créé autour de la terre un océan gazeux prolongeant la couche liquide. La terre leur doit l’atmosphère, et nous la vie.
Emanuele Coccia tire les conséquences métaphysiques de ce changement de perspective. Impossible, à ses yeux, de réhabiliter le mode de vie des végétaux et le lien au monde qu’il implique sans voir le socle de la philosophie basculer et finalement se dissoudre. Le monde n’est pas séparé des vivants, ni les vivants les uns des autres. « Plus qu’une partie du monde, l’atmosphère est un lieu métaphysique dans lequel tout dépend de tout le reste, la quintessence du monde compris comme espace où la vie de chacun est mêlée à la vie des autres » écrit le philosophe."
Dès le début du Miroir, le personnage du médecin égaré évoque les plantes en des termes bien proches de ceux d'Emanuele Coccia :




On rejoint cette idée d'intelligence du végétal que défend par exemple un autre italien, le chercheur Stefano Mancuso, qui dirige à Florence le Laboratoire international de neurobiologie végétale.

Emanuele Coccia, entre un prologue et un épilogue, structure son essai en trois parties qu'il nomme théorie de la feuille, théorie de la racine et théorie de la fleur. La plante, écrit-il, est d'abord et avant tout feuille :
" Les feuilles ne sont pas simplement la partie principale de la plante. Les feuilles sont la plante : tronc et racine sont des parties de la feuille, la base de la feuille, la simple prolongation par laquelle les feuilles, tout en restant hautes en l'air, se soutiennent et s'approvisionnent en nourriture du sol. [...] La plante entière s'identifie dans la feuille, dont les autres organes sont juste des appendices. C'est la feuille qui produit la plante : ce sont les feuilles qui forment la fleur, les sépales, les pétales, les étamines, les pistils ; et ce sont aussi aux feuilles de former le fruit." (Sergio Stefano Tonzig, Sull'evoluzione biologica., cité p. 161)
Le lundi 9 novembre 1846, alors que son père, malade, va bientôt mourir, Jules Michelet écrit (passage découvert en ce jour-même où je lisais Coccia) :
"Ma foi ! Qu'elle me soit acquise, solide, et ne meure point en moi. Car le reste meurt.
Mon père, enveloppé dans le manteau de Mme Dumesnil. Et elle-même, je l'ai vue mourir presque dans le fauteuil de Pauline. Que me veux-tu donc, ô mort ?
Et vous fragiles, Alfred, Adèle, Charles même, Étienne ? Je me sens à peine posé comme l'oiseau sur la branche. Mes feuilles tiennent à peine encore. Un coup de vent va venir..."

mercredi 18 mars 2020

La vengeance du pangolin ?

" - T'es dans le trou du cul du monde, mon pote ! Au pire endroit que tu connaîtras jamais dans ta petite vie de racle-merde ! T'es dans la zone de mort de la Déferlante !
- Où... ça ?!
- Banlieue ouest d'Aberlaas, Extrême-Aval, falaise des Confins ! Ça te va pour le topo ? Tu viens de naître ou quoi ?"

Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, p.0.

La situation est irréelle : devant moi, le parvis de l'immeuble où viennent de cesser enfin les ronflements des rotofils dévorant les pelouses de trèfle trop drues pour les tondeuses, le ciel bleu avec juste quelques petits nuages au-dessus de l'horizon, le calme d'un après-midi très ordinaire qui semble démentir tout ce qui se dit à la télé, à la radio, sur le net, cette menace qui a retourné toute la planète, ruiné tous les programmes et rompu toutes les digues du quotidien. Comment faire coïncider la tranquillité de cet instant avec ce que l'on sait, avec cette vague de mort et de souffrance qui doit nous engloutir ? 
Il y a ceux qui paniquent, ceux qui fuient, et puis ceux qui luttent, ceux qui aident, ceux qui soignent, au mépris parfois de leur propre santé, avec des moyens souvent dérisoires, victimes d'une politique managériale qui montre aujourd'hui sa nocivité profonde. Si l'on sort de la crise, ce sera grâce à eux, et je devrais plutôt dire à elles, car elles sont majoritaires, les femmes, dans ce combat au plus près du drame.
Au Moyen Age, et même en d'autres temps, cette pandémie aurait été vue comme un châtiment divin. C'est un discours qui se fait très rare, et c'est heureux. Est-ce à dire qu'il s'agit d'une fatalité ? D'un pur accident du vivant ? D'un phénomène imprévisible ? Hélas, tout porte à croire que ce genre de maladie infectieuse est une conséquence du saccage des écosystèmes tropicaux, d'une déforestation qui prive les animaux sauvages de leur habitat et les conduit à coloniser d'autres milieux où ils importent les microbes pathogènes autrefois confinés dans quelques zones peu fréquentés par les êtres humains.*


J'aime beaucoup ce dessin de mon ami Gary Tupolev. Je n'y vois qu'un défaut : son titre. Car je ne pense pas que le pangolin veuille se venger, ni d'ailleurs aucune autre bête sauvage  traquée par les hommes. Ce serait remplacer Dieu par la Nature. Une Dame Nature qui punirait ceux qui martyrisent ses enfants. Non, je crois, avec le philosophe Baptiste Morizot (qui a inspiré le personnage de Varech dans Les Furtifs de Damasio), que nous ne sommes pas des humains face à la Nature, qu'il faut sortir de ce dualisme qui consiste à "penser le monde en termes binaires, opposés, exclusifs et hiérarchisés : les "humains" et la "nature"."
" Voici la carte d'identité que je propose : nous sommes des vivants parmi les vivants, façonnés et irrigués de vie chaque jour par les dynamiques du vivant. Le vivant est ici tout autre chose que la "nature" des dualismes, il est inclusif : car nous sommes nous aussi des vivants. Nous ne sommes plus une espèce solitaire confrontée au reste du monde empaqueté en "nature" : nous ne sommes plus face à face, mais côte à côte avec le reste du vivant, face au dérobement de notre monde commun."
(Nous sommes le vivant qui se défend, Socialter, Hors-Série "Le réveil des imaginaires")
Et Morizot n'est pas le seul à penser ainsi. Même son de cloche chez le jeune philosophe anglais Timothy Morton, qui écrit que "l'écologie peut se passer du concept d'un quelque chose d'une certaine sorte, "loin là-bas", appelé Nature."
"Le fantôme de la "Nature", entité neuve travestie en relique d'une époque révolue, a hanté la modernité dans laquelle il est né. Cette Nature fantomatique a empêché l'essor de la pensée écologique. Ce n'est qu'aujourd'hui, où le capitalisme contemporain et le consumérisme recouvrent la Terre entière et atteignent en profondeur les formes du vivant, qu'il est enfin possible, ironiquement, de se défaire de ce fantôme inexistant. L'exorcisme, c'est bien, mais les êtres humains ont dépassé le moment où la Nature était un recours. La continuité de notre survie, et par conséquent la survie de la planète que nous dominons sans nul doute aujourd'hui, dépend du fait de penser par-delà la Nature." La Pensée écologique, Zulma, 2019, p.19.


On ne trouvera pas trace non plus du mot nature dans l'entretien qu'un autre philosophe, italien celui-ci, Emanuele Coccia**, a accordé à Libération dans son édition du week-end dernier. Coccia qui rappelle que "tout virus, et celui-ci en particulier, nous apprend donc à ne pas mesurer la puissance d'un être vivant sur la base de ses équipements biologiques, cérébraux, neuronaux. Il casse aussi notre étrange narcissisme : dans l'anthropocène, nous continuons à contempler notre grandeur, même négativement, et nous nous magnifions dans nos puissances malignes, destructrices... "Regardez comme nous sommes puissants." Les virus nous rappellent que n'importe quel être a la force de détruire le présent et d'établir un ordre inconnu, inattendu. Le coronavirus montre enfin que le vie se moque des frontières, des entités politiques, des distinctions de races, qu'elle mélange tout, elle rallie tout. C'est assez libérateur."

Cette vision de la continuité de la vie remet en cause, comme le soulignent Sonya Faure et Anastasia Vécrin dans l'entretien, l'idée de naissance comme commencement. Selon Coccia, la naissance est un couloir qui mène une même vie d'une forme à une autre, d'une espèce à l'autre :
"La vie que nous sommes et que nous exprimons existait avant nous, c'était la vie de nos parents, et celle de nos grands-parents dans un couloir continu qui arrive jusqu'au début de la vie sur la planète. C'est dans ce couloir que l'individu, l'espèce et la Terre communiquent les uns les autres. C'est pour cela qu'il n'y a rien de plus universel que la naissance : un chêne, un champignon, un chat, une bactérie sont tous des êtres définis par la naissance. Tout enfant est un corps qui a imposé à sa matière d'origine une métamorphose, tout être naît dans un corps autre : naître, c'est ne pas pouvoir séparer sa propre histoire de celle du monde. La naissance est en ce sens un processus de migration de la vie, on laisse migrer en nous un moi, un souffle venu d'ailleurs vers d'autres destins. tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques."
Morizot, Morton, Coccia, trois penseurs pour nous aider à nous diriger dans ce monde sans boussole, plus que jamais incertain. Trois pensées qui vont au-delà de l'effondrement que certains prédisent, dessinent un chemin d'espoir, un appel du vivant. L'attracteur étrange dont je parle si souvent se tient peut-être en ce lieu de rencontre, comme une divinité faible qui n'a pas pouvoir sur le monde, mais peut nous désigner les "occasions", le kairos grec, qu'il faut saisir à temps. Fanal dans la nuit.



____________________
* Lire l'article de Sonia Shah, dans Le Monde diplomatique de ce mois. Aperçu sur le site du journal.

** J'ai déjà évoqué les travaux d'Emanuele Coccia dans plusieurs articles.

vendredi 11 août 2017

# 191/313 - In the beginning was magic

"Le souffle est déjà une première forme de cannibalisme : nous nous nourrissons quotidiennement de l'excrétion gazeuse des végétaux, nous ne pouvons que vivre de la vie des autres. Inversement, tout vivant est d'abord ce qui rend possible la vie des autres, produit de la vie transitive capable de circuler partout, d'être respirée par autrui."

Emanuele Coccia, La vie des plantes, Rivages, 2016, p 66

A la médiathèque, en même temps que Le Miroir, j'avais emprunté un CD dont je ne savais à peu près rien. Mais c'était le seul qui me faisait signe dans le tiroir des nouveautés. J'ai attendu plus d'une semaine pour l'écouter, c'est dire si je ne ressentais pas d'urgence.

De fait, c'est un très beau disque, réunissant trois musiciens et une chanteuse kurde, qui ont joué pour la première fois ensemble, à l'été 2012, au Morgenland Festival d’Osnabrück (consacré aux musiques du Proche-Orient, traditionnelles, expérimentales, jazz ou rock). Le présent enregistrement n'a eu lieu qu'à l'automne 2015, mais la première rencontre a été filmée, avec cette chanson traditionnelle kurde, Delalê, sur laquelle ils ont librement improvisé.


Le groupe s'est donné le nom d'Hawniyaz, ce qui, en kurde, signifie quelque chose comme :"Chacun a besoin de chacun, chacun est là pour l'autre." Pour moi, qui venait de terminer la lecture de l'essai d'Emanuele Coccia, il y avait bien sûr comme une résonance formidable. Le texte du livret intérieur, écrit par Michael Dreyer, titré In the beginning was magic, enfonçait bellement le clou :
"Chacun des musiciens de cet ensemble possède sa singularité, mais, associant leurs sonorités propres, ils créent un nouvel univers musical qui réunit musique kurde, musique perse et jazz avec une évidence qui nous rappelle que les cultures - et pas seulement dans cette région du monde - ont toujours été fluides, se sont toujours interpénétrées, qu'elle ont toujours été - et sont toujours - en mouvement. Peut-être est-ce là, soit dit en passant, un argument contre les peurs de l'Occident, qui craint pour "sa"culture, lorsque des gens venus d'autres horizons viennent chercher chez nous u refuge et un autre foyer."[C'est moi qui souligne]
Ces mots trouvaient eux aussi écho dans le livre de Coccia : "Si les choses forment un monde, écrit-il, c'est parce qu'elles se mélangent sans perdre leur identité." Les notions de fluidité, d'interpénétration sont également au cœur de sa méditation :
"Elle nous entoure et nous pénètre mais nous en sommes à peine conscients. Ce n'est pas un espace : c'est un corps subtil, transparent, à peine percevable au toucher et à la vue. Mais c'est de ce fluide que tout enveloppe, tout pénètre et qui est pénétré par tout, que nous avons les couleurs, les formes, les odeurs, les goûts du monde. Dans ce même fluide, nous pouvons rencontrer les choses et nous laisser toucher par tout ce qui existe et n'existe pas. C'est ce fluide qui nous fait penser, c'est ce fluide qui nous fait vivre et aimer. L'atmosphère est notre premier monde, le milieu dans lequel nous sommes intégralement immergés : la sphère du souffle. Elle est le médium absolu, ce en quoi et à travers quoi le monde se donne ; ce en quoi et à travers quoi nous nous donnons au monde. Plus que le contenant absolu, c'est le remuement de tout, la matière, l'espace et la force de l'infinie et universelle compénétration des choses." (p. 68)

jeudi 10 août 2017

# 190/313 - Notre origine n'est pas en nous

" Notre origine n'est pas en nous - in interiore homine -, mais en dehors, en plein air. Elle n'est pas quelque chose de stable ou d'ancestral, un astre aux dimensions démesurées, un dieu, un titan. Elle n'est pas unique. L'origine de notre monde, ce sont les feuilles : fragiles, vulnérables et pourtant capables de revenir et revivre après avoir traversé la mauvaise saison."

Emanuele Coccia, La vie des plantes, Rivages, 2016, p. 43

Regardez la scène d'ouverture de Solaris, le film sans doute le moins réussi de Tarkovski, mais il n'en recèle pas moins des merveilles, comme ces quelques minutes qui se passent sur Terre, alors que l'intrigue, basée sur le roman de Stanislas Lem, va nous transporter sur une planète entièrement recouverte d'un océan énigmatique. Pour qui s'attend à être plongé dans une ambiance traditionnelle de science-fiction, il y a de quoi être déconcerté : Tarkovski filme le calme courant d'un ruisseau, les algues immergées qui ondulent, une feuille ocre qui passe, fragile, emportée par le flux.





Cette feuille ocre, cette feuille qu'on dit morte parce qu'elle a quitté l'arbre dont elle était une infime partie, nous la retrouvons dans Le Miroir, à l'intérieur d'un livre d'art consacré à Léonard.


Plusieurs fois, le film sera incisé brusquement par un plan de feuillages, en noir et blanc, agités par le vent.


La seconde fois, la caméra va se déplacer vers la gauche, suivant le courant d'air qui forcit et qui fera tomber la lampe d'une table placée là, dehors, pour on ne sait quel usage.


"L'air que nous respirons, écrit encore Emanuele Coccia, n'est pas une réalité purement géologique ou minérale - elle n'est pas simplement là, elle n'est pas un effet de la terre en tant que tel - mais bien  le souffle d'autres vivants. Il est un sous-produit de la "vie des autres". Dans le souffle - le premier, le plus banal et inconscient acte de vie pour une immense quantité d'organismes - nous dépendons de la vie des autres. Mais surtout, la vie d'autrui et ses manifestations sont la réalité même, le corps et la matière de ce que nous appelons monde ou milieu." (p. 66-67)


samedi 12 août 2017

# 192/313 - Le souffle du Vide-médian

Cette notion de souffle que le philosophe italien Emanuele Coccia met si fort en avant n'est pas bien sûr une découverte : elle est à la base de plusieurs spiritualités, dont la spiritualité chinoise, comme en atteste par exemple un entretien avec François Cheng que l'on peut trouver dans le dernier numéro de Philosophie magazine. François Cheng, né en 1929 à Nanchang, académicien français depuis 2002, rescapé des horreurs de la guerre sino-japonaise puis de la guerre civile, a édifié toute son œuvre poétique dans un dialogue ininterrompu entre sa langue maternelle et sa langue d'adoption. Il travailla quelque temps avec le psychanalyste Jacques Lacan, sur la traduction de textes chinois. C'est précisément lors d'une question posée sur une notion qui fascinait Lacan que Cheng aborde la thématique du souffle :
"L’une des notions qui fascinait Lacan, vous l’avez raconté, était celle de « Vide-médian » dans le Tao, qui inspirera l’un de vos recueils de poèmes en 2004. Pourriez-vous nous l’expliquer ?

La notion de Vide-médian vient du célèbre chapitre 42 du Livre de la Voie et de la Vertu où il est dit : « Le Tao d’origine engendre l’Un, l’Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois, le Trois engendre les Dix Mille êtres. Ceux-ci, s’adossant au Yin, embrassent le Yang ; ils atteignent l’harmonie par l’intervention du souffle du Vide-médian. » Dans ce texte, l’Un désigne le souffle primordial ; le Deux les deux souffles vitaux, Yin et Yang ; Le Trois le troisième souffle qu’est le Vide-médian. Celui-ci a le don d’ouvrir sans cesse un espace d’échange et d’entraîner le Yin et le Yang dans le processus d’interaction et de transformation. Grâce aux actions concomitantes de ces trois souffles – le Yin, le Yang et le Vide-médian –, la Voie maintient sa marche dynamique et pérenne. Cette conception est à la base de la nature ternaire de la pensée chinoise. Plus tard, les confucéens ont érigé leur triade Ciel-Terre-Homme. Le souffle du Vide-médian est agissant dans toutes les situations où se cherche un dialogue entre des contraires. Il l’est aussi dans la création artistique : entre Cézanne et la Sainte-Victoire, le Vide-médian est le lieu même où l’œuvre advient."
François Cheng en 2017 © Serge Picard

François Cheng est aussi calligraphe, et dans cet art aussi, considéré en Chine comme matriciel, le souffle est une donnée essentielle :
"À propos de la calligraphie, vous avez parlé de « souffle-esprit » – ou comment « le souffle devient signe ». Pourriez-vous expliquer ce que ces formules révèlent de l’écart spirituel entre les cultures chinoise et occidentale ?

Si l’Occident est marqué par le mythe de Prométhée, qui vola aux dieux le secret du feu, la Chine l’est par celui de Cang Jie, qui déroba le secret des signes de l’écriture. Il est dit que le jour où Cang Jie traça les premiers signes, le Ciel-Terre trembla et les esprits pleurèrent. Rien d’étonnant que la calligraphie, qui élève les idéogrammes à leur dignité sacrée, soit considérée comme la mère de tous les autres arts. Elle est avant tout un art du trait. Précisons que le trait n’est pas une simple ligne. Composé d’os, de chair et de sang, à la fois élan et rythme, volume et mouvement, il est censé capter le souffle circulant qui anime l’univers vivant. Par exemple, le caractère Un, qui signifie aussi l’unité originelle, est un trait horizontal. Le geste de le tracer peut être identifié à l’acte démiurgique qui, à l’origine, sépara ciel et terre. Il en va de même pour les autres idéo­grammes qui incarnent chaque fois une manière d’être. Tracer un homme à côté d’un arbre donne le mot repos, tandis que le mot centre est figuré par une flèche traversant une cible en son milieu." [C'est moi qui souligne]
Cheng.jpg




lundi 31 août 2020

Le dernier désir d'un mélèze

"Ce n'était pas ce qui intéressait Amélie : ce qu'elle aurait voulu savoir, c'était comment on vivait avant, quand dans les maternités il n'y avait pas de surprises et que tous les chats avaient quatre pattes : elle avait du mal à imaginer ce temps-là. Bien réglé, oui, mais peut-être un tantinet insipide, comment faire des comparaisons ?"

Primo Levi, Dyxphylaxie, in Lilith, Livre de poche Biblio, 1989, p. 104.

De Primo Levi je ne connaissais que le versant du témoignage de sa captivité à Auschwitz, avec Si c'est un homme, devenu un classique de la littérature sur les camps. C'est avec Lilith que j'ai découvert un autre aspect de son oeuvre : après la première partie encore consacrée à quelques figures de la déportation, il explore des voies complètement différentes, en touchant au conte, au fantastique, voire à la science-fiction. Ainsi des quelques huit pages de Dysphylaxie. Oui, huit pages seulement mais qui ouvre un monde vertigineux, où toutes les barrières entre espèces se retrouvent abolies : les défenses immunitaires qui empêchaient les croisements  devenues faibles ou inopérantes, "rien ne vous interdisait de vous faire implanter des yeux d'aigle ou un estomac d'autruche, ou même des branchies de thon pour faire de la plongée sous-marine, mais en contrepartie une semence quelconque, mise en contact par le vent, l'eau ou tout autre agent avec un ovule quelconque, avait de bonnes chances de produire un hybride."(p. 105) La grand-mère d'Amélie, le personnage principal, avait ainsi commis une imprudence lors d'une excursion et avait été fécondée par du pollen de mélèze : "n'importe qui pouvait se rendre compte qu'elle était dysphylactique : elle avait une peau foncée, rêche et écailleuse, et des cheveux verdâtres, qui viraient au jaune-doré en automne et tombaient en hiver, la laissant chauve ; par bonheur ils repoussaient rapidement au printemps."(p. 104)

Le récit, installé en quelques lignes, s'avère d'une efficacité redoutable, sans pour autant forcer sur le pathos. L'auteur fait bien ressentir le quotidien de ce monde nouveau, Amélie va passer un examen à l'Institut d'Histoire Moderne comme n'importe quel étudiant d'aujourd'hui, mais une petite notation suffit pour en quelque sorte inverser les perspectives, c'est le réel de notre époque qui se trouve soudainement en train d'imiter la fiction : "Par contraste avec l'éclat du soleil, le hall lui parut sombre : avant de voir les visages, elle distingua les masques de gaze antiseptique que tout le monde portait, blancs pour les garçons, multicolores pour les filles."(p. 106-107)

                                           Primo Levi dans les Alpes, le 31 juillet 1983.


Au retour de l'examen, sur un sentier à travers bois, Amélie se sent attirée par les fleurs, attirée d'une "manière étrange". "Même si cette manière de sentir, écrit-il, était commune à bien des hommes et des femmes, et qui n'avaient pas tous du sang de mélèze dans les veines. Elle y pensait, tout en continuant à marcher : ça devait être bien gris, bien ennuyeux le bon vieux temps, quand les hommes étaient seulement attirés par les femmes et les femmes par les hommes." (p. 109)

Alors, lisant cette nouvelle, me revint en mémoire une coïncidence qui m'avait troublé à la mi-août. Le 14 août précisément, j'avais relevé dans les statistiques du site que 4 personnes avaient consulté un article publié dix ans plus tôt jour pour jour, autour de La Sed, un poème écrit lui-même bien avant cette date.

 


Jamais jusque-là je n'avais enregistré de visites sur cet article. A l'ordinaire les articles les plus anciens, et qui plus est consacrés à la poésie, ne font guère recette. Attention, ce n'était pas la ruée, non, mais tout de même, quatre (la possibilité qu'il s'agît de bots arpentant le web n'est bien sûr pas à proscrire, mais même cette éventualité, à mon sens, n'évacue pas le mystère). Mais voyons le poème :

La Sed

Elle vient du fond des nuits pâles
elle sourd de la hanche des glaciers
elle a franchi tous les biefs

C'est le dernier désir d'un mélèze
le regret d'une anguille
le lit vivant de la fièvre

Elle arrive dans sa nuit d'obsidienne
sa fureur s'épanche au feu de nos reins
elle s'inondera au-delà de nos fiefs

C'est le quatrième vers, surtout, C'est le dernier désir d'un mélèze, qui entrait en résonance avec la nouvelle de Primo Levi, avec cette autre phrase encore suivant la dernière citée : "Maintenant, ils étaient nombreux à être comme elle : pas tous, bien sûr, mais beaucoup de jeunes, devant les fleurs, les plantes ou un animal quelconque, à leur vue, à leur odeur, au son de leur voix ou à leur seul frémissement, se sentaient envahis de désir."

La Sed, autrement dit la soif (en espagnol) est à lire avec le premier mot du poème, la Sed/elle, autrement dit la Sédelle, cette petite rivière creusoise qui, avant de se jeter dans la Creuse à Crozant-les-Ruines, prend des allures de torrent auvergnat. Un chemin la longe presque jusqu'au confluent, serpentant dans des gorges noyées d'une verdure luxuriante. Une des sources du poème, autant qu'il m'en souvienne, est un roman de George Sand, Le péché de Monsieur Antoine, évoqué par un auteur bien oublié, Louis Peygnaud, dans De la vallée de George Sand aux collines de Jean Giraudoux : De Nohant à Bellac (1949), un des rares livres que possédaient mes grands-parents maternels. Le roman est disponible sur Wikisource, et c'est là que je retrouve cette description de Crozant :

"Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l’extrémité de la presqu’île, et y entretiennent, en bondissant sur d’énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu’elles surplombent. "
Crozant (Wikipedia)

Aujourd'hui, il n'est plus de torrents : la construction du barrage d'Eguzon a transformé ce site, et le lac remonte jusqu'au pied des ruines. C'est à cet endroit qu'Emile, le héros du roman, rencontre Gilberte de Châteaubrun et que l'amour, profitant de la sieste paternelle à l'ombre des vestiges du château, naît en remontant le cours de la Sedelle :

« Allons voir si mon père est réveillé. »

Mais elle tremblait ; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs de ses joues ; son cœur était prêt à se rompre ; elle fléchit et s’appuya sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds.

Que lui disait-il ? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant n’ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement ; elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de convulsions, oscillait au-dessus de sa tête.

Elle n’avait plus de jambes pour fuir, et d’ailleurs elle n’y songeait point. On fuirait en vain l’amour ; quand il s’est insinué dans l’âme, il s’y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu’il y eût d’autre péril dans l’amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n’y en avait pas d’autres en effet pour elle auprès d’Émile. Celui-là était bien assez grand, et le vertige qu’il causait était plein d’irrésistibles délices."

 

Sédelle (Août 2013)

Le couple est rejoint par le père, le bon M. Antoine, qui convie Emile à partager leur périple. Et c'est ainsi qu'ils parviennent à Fresselines :

"Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d’où sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.

Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et Gilberte dans une sorte d’assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux tout le lendemain, tout un siècle de bonheur."

Or, Fresselines, où se situe le confluent de la Petite et de la Grande Creuse, et où Monet vint peindre au printemps 1889, à l'invitation de son ami, le poète Maurice Rollinat, j'y étais allé la veille même, avec ma fille Violette : du vieux pont de pierre, nous avions suivi la rivière jusqu'au confluent, et remonté jusqu'au village assoupi, une promenade que nous avions déjà faite tant de fois mais dont chaque été semble imposer le retour nécessaire. Et c'est une photo prise également en 2010, au confluent qui illustrait l'article de La Sed :

Il ne me plaît guère d'entrer dans l'explication d'un poème personnel, mais au fond je ne trahis pas grand chose si je précise que La Sed tente de traduire la course folle du désir, tel qu'il semble surgir d'un plus grand que soi, du coeur même du monde, du fond des nuits pâles. Tension cosmique et érotique qui nous ouvre l'inconnu, au-delà de nos fiefs.

La Sed était l'un des 63 poèmes d'un recueil resté inédit, mais dont je reprendrai le titre, Alluvions, pour nommer ce site. Un autre de ces poèmes, dont le titre était Il faut qu'une nudité soit caressée par une fougère, me revint aussi en mémoire avec le dernier paragraphe de la nouvelle de Primo Levi :

"Elle s'arrêta devant un cerisier en fleur : elle en caressa le tronc luisant où elle sentait monter la sève, en toucha légèrement les noeuds gommeux, puis, ayant jeté un coup d'oeil aux alentours, elle le serra étroitement contre elle, et il lui sembla que l'arbre lui répondait par une pluie de fleurs. Elle s'ébroua en riant : "Il ne manquerait plus qu'il m'arrive la même chose qu'à l'arrière-grand-mère !" Après tout, pourquoi pas ? Qui choisir ? Fabio ou le cerisier ? Fabio, sans aucun doute ; il ne faut pas céder aux impulsions du moment. Mais à ce moment précis, Amélie sut qu'elle désirait en quelque manière que le cerisier entre en elle, fructifie en elle. Elle gagna la clairière et s'étendit entre les fougères, fougère elle-même, seule, légère et flexible dans le vent."(p. 110-111)

In fine, c'est à un autre italien que je pensai en lisant ces lignes, le jeune philosophe Emmanuele Coccia, qui, dans La vie des plantes (2016), définit une véritable métaphysique du mélange, dont Dysphylaxie est en somme une géniale prémonition. Ainsi peut-il écrire que " La raison est une fleur : l'on pourrait exprimer cette équivalence que tout ce qui est rationnel est sexuel, tout ce qui est sexuel est rationnel. La rationalité est une question de formes, mais la forme est toujours le résultat d'un remuement, d'un mélange qui produit une variation, un changement. Inversement, la sexualité n'est plus la sphère morbide de l'infrarationnel, le lieu des affects troubles et nébuleux. Elle est la structure et l'ensemble des rencontres avec le monde qui permettent à toute chose de se laisser toucher par l'autre, de progresser dans son évolution, de se réinventer, de devenir autre dans le corps de la ressemblance. La sexualité n'est pas un fait purement biologique, un élan de la vie en tant que telle, mais un mouvement du cosmos dans sa totalité : elle n'est pas une technique améliorée de reproduction du vivant mais l'évidence que la vie n'est que le processus à travers lequel le monde peut prolonger et renouveler son existence uniquement en renouvelant et en inventant des nouvelles formes de mélange. Dans la sexualité, les vivants se font des agents de brassage cosmique, et le mélange devient un moyen de  renouvellement des êtres et des identités."(p. 137-138)

 





lundi 14 août 2017

# 193/313 - Beauté ténue d'une feuille de bambou

Je ne sais plus en quelle année j'ai lu pour la première fois François Cheng. De la bibliothèque, j'extirpe Le dit de Tianyi, lu à sa sortie en 1998. Roman dont je me souviens surtout de la terrible description des camps de travail chinois*, où le peintre Tianyi est envoyé au retour de l'Europe. Le feuilletant, je retrouve pourtant sans difficulté un passage où le narrateur, découvrant la peinture italienne, fait entendre déjà cette théorie du Souffle créateur que Cheng développait encore, inchangée, dans l'entretien récent à Philosophie Magazine :
"Je ne crois pas avoir été autant de connivence avec les peintres chinois des Song et des Yuan que dans les musées de Florence et de Venise. Eux croyaient aux vertus de la vacuité dans laquelle circulent des souffles organiques. Ils y croyaient viscéralement parce que leur vision cosmologique le leur disait. Ne répétait-elle pas à longueur de siècles, cette cosmologie - et ici résonnait à mon oreille tout ce que m'avait enseigné le maître -, que la Création provient du Souffle primordial, lequel dérive du Vide originel ? Ce Souffle primordial se divisant à son tour en souffles vitaux yin et yang et en bien d'autres a rendu possible la naissance du Multiple. Ainsi reliés, l'Un et le Multiple sont d'un seul tenant. Tirant conséquence de cette conception, les peintres visaient non pas à imiter les infinies variations du monde créé mais à prendre part aux gestes même de la Création. Ils s'ingéniaient à introduire, entre le yin et le yang, entre les Cinq Éléments, entre les Dix Mille entités vivantes, le Vide médian, seul garant de la bonne marche des souffles organiques, lesquels deviennent esprit lorsqu'ils atteignent la résonance rythmique. Pas étonnant que pour bon nombre de Chinois, un chef d’œuvre pictural qui unit la beauté ténue d'une feuille de bambou au vol sans fin de la grue, bien plus qu'un objet de délectation, est le seul lieu de vraie vie." (p. 232-233)
Dans ce court essai paru en 2002, Le Dialogue, sous-titré Une passion pour la langue française, - que je lus en septembre de la même année - François Cheng revient encore une fois sur la vision chinoise du vivant : "Selon une intuition foncière nourrie par des observations, et à partir de l'idée du Souffle, les penseurs chinois, surtout de tendance taoïste, ont avancé une conception unitaire et organiciste de l'univers créé, où tout se relie et se tient, le Souffle étant l'unité de base qui relie entre elles toutes les entités vivantes. Dans cet immense réseau organique, ce qui se passe entre les entités compte autant que les entités elles-mêmes." (p. 15, c'est moi qui souligne)

Cette dernière phrase me renvoie à un très stimulant passage des Diplomates, l'essai de Baptiste Morizot* que j'ai évoqué ici en avril :
"Par diplomatie des relations, on entend une diplomatie adossée à une ontologie et une éthique des relations : c'est-à-dire à une conception du monde suivant laquelle nous sommes un tissu de relations avec la communauté biotique, et où viser le bien des uns implique le viser le bien de la relation elle-même. C'est une diplomatie de la conciliation et de la réconciliation.
Elle s'oppose à une diplomatie des termes, adossée à une ontologie et une éthique substantialistes des termes, suivant lesquels ce qui existe, c'est avant tout des choses séparées, des humains et des loups, des sauvages et des civilisés, des êtres de droit et des êtres de matière ; et qu'il faut viser le bien de l'ensemble auquel on appartient (son espèce, son pays, sa classe sociale) avant le bien des relations, considérées comme secondaires." (p. 253)
Malgré cette convergence, qui laisse donc à penser que la pensée cosmologique chinoise s'inscrit plutôt dans la diplomatie des relations, Baptiste Morizot n'a pas un mot pour elle : l'essentiel de ses sources intellectuelles est d'origine française ou anglo-saxonne. De même Emanuele Coccia ne va guère chercher ses références du côté de l'Asie, à l'exception du japonais Watsuji Tetsurô, cité une fois dans le chapitre sur Le souffle du monde (mais il n'est jamais question de cette pensée chinoise du souffle évoquée par Cheng). Malgré les travaux des philosophes et sinologues François Jullien et Jean-François Billeter, ainsi que du géographe Augustin Berque, il semble donc que le chemin est encore long pour une véritable rencontre entre la philosophie occidentale la plus active et une pensée orientale pluri-millénaire mais encore bien vivante.


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* Je lis ce matin la chronique facebookienne d'André Markowitz, comme d'habitude excellente : il évoque Malraux, et la catastrophe du "grand bond en avant" qui provoqua en Chine une famine qui fit des dizaines de millions de morts. Aveuglement de nombre de nos intellectuels, qui ne fut guère ébranlé avant les écrits lucides de Simon Leys, alias Pierre Ryckmans, dont mon ami Jean-Claude me signale aujourd'hui le travail sur Shitao. Voir cette page web de la Fondation Berger.

** Dans le même numéro d'été de Philosophie Magazine, on peut lire le reportage de Baptiste Morizot, parti pister la panthère des neiges dans les montagnes du Kirghizistan, ce qui le conduit à méditer, je cite, "sur la patience dont les êtres humains - comme les grands prédateurs - sont capables."

mercredi 4 octobre 2023

Reprendre et perdre haleine

Asthme. Le mot lui-même semble en porter le sens, avec sa voyelle initiale suivie de quatre consonnes et du e muet, comme une respiration qui se trouble, un mécanisme qui se grippe, un chemin obstrué. Asthme dont Marie, ma jeune soeur, était affectée, mais je ne me rappelle pas une seule crise, alors que je me souviens bien, malgré l'éloignement du temps, de celle qui terrassa ma cousine Martine, une nuit où nous habitions encore à la ferme, en 1970 ou 1971. La suffocation, la souffrance, l'inquiétude, l'impuissance que nous éprouvions, je pense, à ce moment-là. Asthme qui me priva plus tard de mon compagnon de route : Eddy, alias Didou, avec qui j'avais sillonné pendant des années toutes les routes, petites et grandes, autour d'Aigurande, si bien que Marcel, son père, grand fan de vélo, nous avait convaincus de faire de la compétition, comme le grand frère Pascal. Nous avions revêtu la tenue jaune et bleue de l'UCC (Union Cycliste de Châteauroux) et avions disputé déjà quelques courses (sans grand succès, il faut bien le dire) dans la catégorie cadets lorsque tomba la fâcheuse nouvelle : Didou avait eu une crise d'asthme, la course pour lui était terminée. Je continuai seul, frustré de cette complicité qui nous liait et nous rendait plus forts.

La respiration, c'est le thème du beau petit essai de Marielle Macé, Respire (Verdier, 2023). Marielle Macé, elle-même asthmatique, et dont le père boulanger souffrait de "farinose", "une pathologie, explique-t-elle, qui n'est pas due à la finesse des particules de farine, en tant que telles, mais aux intrants qu'elles contiennent, c'est-à-dire aux pesticides largement utilisés dans la culture du blé." Ce livre parle d'un monde de plus en plus irrespirable, et de ce grand besoin d'air que nous éprouvons tous. "Si l'on peut étouffer d'un état du monde, écrit-elle un peu plus loin, c'est qu'une vie respirable sera avant tout, et forcément, une vie reliée, un respirer-avec, une dé-séparation, une co-respiration. Une "conspiration" si l'on veut." (p. 79) Attention, voici un mot bien chargé, qui semble si naturellement attaché aux théories du complot que Marielle Macé se demande si l'on peut seulement le nettoyer, l'innocenter. Ce n'est pas une réflexion nouvelle, déjà Jean-Louis Chrétien, auteur de Pour reprendre et perdre haleine (Bayard, 2009) - un de ces livres que je ne cesse de relire, et auquel la thématique du souffle me commandait avec évidence de revenir - notait qu'il était navrant que "ce mot, cher aux stoïciens comme à Leibniz, se soit réduit pour nous aux complots et aux intrigues. Car conspirer, c'est respirer ensemble, joindre son souffle à tous les autres souffles, et à celui du Tout. Conspirer nomme l'unité du monde de façon dynamique et rythmique, comme l'unanime symphonie de la respiration. Saint-John Perse écrira Vents dans cette perspective, célébrant "de très grandes forces en croissance sur toutes pistes de ce monde, et qui prenaient source plus haute qu'en nos chants." (p. 13-14)


Jean-Louis Chrétien écrit dans l'optique du chrétien qu'il est, mais cela ne change rien à l'affaire, et Marielle Macé, qui n'aborde pas du tout la question d'un point de vue religieux, formule une définition du conspirer très proche de celle du philosophe : "Conspirer : non pas seulement respirer ensemble (ou respirer de la même façon, au pas cadencémais respirer l’un avec l’autre, et respirer l’un de l’autre, dans l’autre, par l’autre. Conspirer donc, comme deux enfants se soufflent dans la bouche ; comme le prisonnier du Chant d’amour de Jean Genet, qui exhale par une paille et un trou du mur de sa cellule la fumée de sa cigarette, et souffle ainsi son désir au prisonnier voisin "(p. 80).

Image extraite de l'unique film de Jean Genet, "Un chant d'amour", réalisé en 1950 - Argos Films / Agence du Court Métrage

Respirer relève du partage. "Respirer, écrit Jean-Louis Chrétien, forme la perpétuelle réfutation en acte du solipsisme, et de toute thèse selon laquelle notre vie se suffit à elle-même, ou serait plus haute encore de le tenter. A chaque instant, nous dépendons de l'air ambiant, et si l'on peut cesser de manger quelques semaines, comme de boire très peu de jours, notre apnée ne saurait excéder quelques instants." (p. 12) Ce que réaffirme dans son très stimulant essai La vie des plantes (Rivages, 2016), le philosophe italien Emanuele Coccia : "L'air que nous respirons n'est pas une réalité  purement géologique ou minérale - elle n'est pas simplement là, elle n'est pas un effet de la terre en tant que tel - mais bien le souffle d'autres vivants. Il est un sous-produit de la "vie des autres". Dans le souffle - le premier, le plus banal et inconscient acte de vie pour une immense quantité d'organismes - nous dépendons de la vie des autres. [...] Le souffle est, déjà, une première forme de cannibalisme : nous nous nourrissons de l'excrétion gazeuse des végétaux, nous ne pouvons que vivre de la vie des autres. Inversement, tout vivant est d'abord ce qui rend possible la vie des autres, produit de la vie transitive capable de circuler partout, d'être respirée par autrui." (p. 65-66)


NB : Juste avant de consigner ces quelques lignes, j'ai lu la dernière édition de Libération qui faisait sa une sur la publication de cours donnés par Gilles Deleuze à Vincennes, inédits jusque-là, le philosophe s'y étant opposé de son vivant. La première chose qui était notée, dès l'éditorial, était l'envoûtement provoqué par la voix : "Beaucoup de ses auditeurs ont témoigné du charisme de sa voix, rauque et douce à la fois, en raison de problèmes respiratoires qui renforçaient paradoxalement l’envoûtement. «C’est qu’il y avait plein de voix dans sa voix, dit David Lapoujade,qui a assisté aux cours de Deleuze à partir de 1985. Tantôt sa voix est celle d’un type au bistrot du coin, tantôt elle devient savante, tantôt elle devient musicale avec des effets caverneux intenses, tantôt elle devient comique, presque une voix de clown, tantôt elle bondit sur une idée à toute vitesse. Il me semble qu’il était le seul de ses contemporains à disposer d’un tel registre de dramatisation de la pensée. On était loin d’un cours classique de philosophie.»



mardi 31 mars 2020

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être

J'avais fini l'article précédent sur Boris Vian et la pataphysique. Alors, j'ai été ravi ce matin d'entendre sur France Inter, portée par la voix suave d'Augustin Trappenard, une lettre d'Annie Ernaux adressée au Président, qui commençait ainsi : "Monsieur le Président, « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps »." On aura reconnu la chanson du Déserteur, "écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, poursuivait Annie Ernaux, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants." Je ne vais pas plus loin, (pour écouter la lettre entière, c'est), mais le coeur y est, comme on dit. Revenons maintenant à nos moutons, à nos 99 moutons, serais-je tenté de clamer.

La sixième occurrence se situe le samedi 14 mars, avec un documentaire scientifique sur ces deux génies de la physique du XXème siècle, Albert Einstein et Stephen Hawking, en mettant en miroir leurs découvertes dans ces deux cadres de la relativité générale et de la mécanique quantique.


Lors d'une démonstration sur l'écoulement du temps différent selon certains paramètres, que je serais bien incapable de résumer ici, le physicien filmé au tableau noir obtient le fameux pourcentage de 99 % (et cela va même jusqu'à 99, 999999999999).
Dans le deuxième volet de cet Univers dévoilé, les auteurs évoquent par ailleurs ce qu'ils nomment "une curieuse coïncidence temporelle" entre les deux scientifiques. En effet, Einstein est né le 14 mars 1879, et c'est le 14 mars 2018 que Hawking s'est éteint. Raison sans doute de la programmation de ce doc ce 14 mars très précisément.


Ce n'est que cinq jours plus tard que j'enregistrai la septième occurrence du 99. Ce fut lors de la lecture  d'Economie utile pour des temps difficiles de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo (Seuil, 2020). Un livre de deux Prix Nobel, spécialistes de l'action contre la pauvreté, qui se veut un constat honnête des questions les plus pressantes qui se posent à l'humanité, mais un livre aussi qui veut offrir un éventail de propositions réalistes, alternatives aux politiques actuelles, un "levier pour bâtir un monde plus juste et plus humain", ou, comme l'écrit Annie Ernaux, "un monde  où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité." C'est donc au détour de l'une de ces pages, lors d'une interrogation sur un nouvel espace public, que je tombe sur ces lignes :
"Sur Facebook, 99,91 % de ses deux milliards d'utilisateurs relèvent de la "composante géante" de la plate-forme, ce qui signifie que chacun est l'ami d'un ami d'un ami de chacun. Il n'y a que 4,7 "degrés de séparation" (le nombre de "noeuds " qu'il leur faut franchir) entre deux éléments de cette composante, quels qu'ils soient." (p. 177)

Et j'attendrai encore quatre jours pour saisir la huitième venue du 99. Et ce sera cette fois à l'écoute du Journal de confinement de Wajdi Mouawad, à l'écoute du septième jour :
"Et je me suis demandé si d'autres personnes, quelque part confinés, avaient fait comme moi un rêve lié de près ou de loin à ce que nous vivons. Statistiquement, il y a de très fortes chances - cela m'est apparu comme une évidence, une normalité - nos rêves nocturnes commencent donc à changer. Ils changeront certainement encore davantage. Au jour d'aujourd'hui, un milliard de personnes confinées, un milliard de rêves rêvés à chaque nuit, vibrant chacun de plus en plus à l'aune de cette crise. Il est donc possible que de nuit en nuit, à mesure que durera le confinement, chaque rêve de chaque humain aura des points communs avec les 999 999 999 autres rêves de chaque autre être humain. C'est probable, c'est envisageable. Jamais un même traumatisme agissant sur autant de personnes aura condamné chacun à se calfeutrer dans un espace aussi commun, aussi quotidien et aussi intime : la maison. Avec toutes les inégalités qui existent entre les maisons, avec toutes les difficultés qui existent pour les uns et pas pour les autres, il n'en demeure pas moins que nous sommes tous reclus dans la notion de l'espace privé, chez nous, dans un espace clos dont il ne faut pas sortir." (à partir de la quatrième minute)

Ce rêve commun à l'humanité confinée (et aujourd'hui, le 31 mars, nous sommes passés du milliard du 23 mars à plus de trois milliards),  qu'imagine Mouawad dans la solitude de sa maison de Nogent-sur-Marne, ne serait-il pas comme la manifestation d'un autre attracteur étrange ? Et je songe à ce moment même à Otto de Marc-Antoine Mathieu, cette extraordinaire bande dessinée  avec laquelle j'ai ouvert le premier des 313 articles de l'Heptalmanach en 2017.





Et cette fois, c'est à la fin de l'album que je pense, quand Otto est allé au bout de la connaissance qu'il pouvait avoir de lui-même. L'ultime document qu'il explore est un film qui montre en images accélérées l'évolution de son visage depuis sa conception jusqu'à l'âge de ses sept ans. Il visionne alors les 2828 images en remontant dans le temps, à l'envers, comme on lit dans un miroir. C'est à l'issue de cette involution qu'il sort pour la première fois depuis des années, lui qui s'était confiné volontairement dans un vaste loft à la périphérie d'une ville reculée pour examiner le contenu d'une malle héritée de ses parents. Malle qui contient les sept premières années de sa vie, chaque heure de son enfance ayant été enregistrée, scrutée, décrite avec le maximum de rigueur scientifique. Il sort donc après sept années de réclusion, et toute la ville est silencieuse, les rues sont vides. Un vieil homme lui explique qu'il est certainement la dernière personne à être restée, que tous les habitants sont partis à l'extérieur de la ville, sur le grand lac gelé, pour y célébrer la mise en route de Znamya-4, le grand miroir satellitaire dont la surface reflète la lumière solaire et qui doit éclairer la ville pendant la nuit polaire.
Otto se glisse dans la foule immobile, "figée dans un immense flash-mob". "La plus grande performance collective jamais réalisée". Foule comme figée dans un même rêve, le regard tourné vers le même firmament. Et relisant cette fin, ce que je n'avais pas fait depuis trois ans, je m'aperçois (cela je l'avais oublié) que l'album se boucle sur lui-même. Trois cases du début reviennent à l'identique, simplement légendées différemment et pas dans le même ordre.


Ce même jour, allant, dument muni de mon attestation de déplacement dérogatoire, refaire le stock de pain, je tombe en arrêt devant un grand panneau publicitaire :

Tonnerre ! L'attracteur étrange avait même détourné à son profit les pubards de chez Macdo. Le drive, rien de mieux bien sûr en période de confinement. Peut-être même vous font-ils un test gratuit pour le coronavirus ? Et cette plaque gagnante, n'est-ce pas un clin d'oeil à ma tectonique des plaques

J'aurais dû m'arrêter là, à cette neuvième occurrence du 99. C'était cohérent d'ailleurs, 9 pour 99. Las, hier, Emanuele Coccia, ce philosophe botaniste italien, livre dans un entretien pour Figaro Madame (Figaro Madame, je vous demande un peu...) les propos suivants :
"Depuis quelques décennies, la biologie, et avec elle la botanique, nous annonce des nouvelles stupéfiantes, dont nous commençons à peine à prendre la mesure. Cette histoire commence dans les années 1960 avec une femme : la biologiste américaine Lynn Margulis découvre que, contrairement à ce que nous a appris Darwin, la nature n’est pas animée par un bellicisme fondamental. Le vivant ne trouve pas son bien, c’est-à-dire son équilibre dynamique, dans la compétition de tous contre tous. Margulis montre en effet que la cellule eucaryote, à la base de toute forme de vie supérieure, résulte en fait d’une association symbiotique entre deux individus (des cellules procaryotes) différents. De là, deux conséquences majeures. Premièrement, toute espèce est une chimère : une composition entre deux espèces précédentes. Et, surtout, le moteur principal de l’évolution - qui concerne 99 % du vivant - est la symbiose, la fusion, la collaboration entre espèces, l’entraide." [C'est moi qui souligne]


dimanche 15 juin 2025

La fulgurance et la chimère d'un songe

Et n'y aurait-il pas un lien discret, aussi, entre la nouvelle de Borges et l'ultime film de Tarkovski ("Le Sacrifice")?

Alain Sennepin, commentaire du 14 juin à l'article Le miracle secret.

Alain Sennepin renvoie ensuite au dernier article publié sur son blog, TABLEAU ET SILLAGE. LE TEMPS DU RÊVE SCYTHO-SLAVE. Cette suggestion catalysa mon envie de revenir sur une résolution prise après avoir évoqué ma note de lecture sur le roman de Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié, où Giordano Bruno jouait en somme au Rouletabille ou à l'Hercule Poirot. J'avais donc écrit ceci en 2020  : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Et j'ajoutai : "Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire". 

C'est ce que je croyais alors sincèrement, mais je n'en suis plus si sûr. Voyons la suite de cette note de lecture : "Dans le dernier chapitre, VII, le narrateur sort dans la rue : "Un silence étrange régnait, comme si Paris retenait son souffle." Cette simple phrase me renvoie bien sûr au silence d'avant-hier, croisé à la fin de l'article sur les noyers et Le Sacrifice." Oui, vous avez bien lu, il était ici question du Sacrifice d'Andrei Tarkovski (ce que ne pouvait donc pas savoir Alain Sennepin quand il écrit son commentaire, car j'avais passé cette suite sous silence). L'article en question, De la timidité supposée des noyers, est daté du 1er avril 2020, le jour même de la réception du roman de Jacques Bonnet. Je parle des deux noyers jumeaux de la prairie de l'Indre où j'aimais alors flâner, en pleine période de confinement, avec attestation en poche, et ensuite de l'arbre du film de Tarkovski que j'avais visionné le soir-même sur Mubi.

Dans son post, Alain Sennepin, après avoir évoqué Andrei Roublev, autre film de Tarkovski, écrit que dans Le Sacrifice, son dernier film, sorti en 1986 quelques mois avant sa mort, "une guerre nucléaire est annulée par l’intervention d’une douce sorcière". On voit par là qu'il existe donc une connexion avec le thème de la bombe atomique qui avait surgi avec Trinity.

A relire l'article sur les noyers et Le Sacrifice, je me demandai en revanche où se nichait ce silence que j'écrivais avoir croisé alors. Le mot n'apparaissait pas, et c'est le cahier vert, à la page précédente, qui me donna la solution : j'avais noté "Écriture et silence dans Le Sacrifice de Tarkovski."Une simple recherche sur Google rattrapa ma mémoire défaillante : c'était le titre d'une étude de Patrick Werly, de l'université de Strasbourg, que j'avais dû croiser dans mon investigation, mais que je n'avais pas intégré ensuite. En le relisant aujourd'hui, j'y trouve nombre de réflexions passionnantes (mais qu'il serait trop long de développer ici). L'auteur souligne tout d'abord que le silence, dans Le Sacrifice, est probablement le thème central du film (ajoutant en note qu'il est aussi "un thème dans Stalker, où un écrivain est en panne d’inspiration – ou dans Andrei Roublev, où le peintre d’icônes fait vœu de silence et protège une jeune fille muette"). 

Le soir de l'anniversaire d'Alexandre, l'écrivain, les convives entendent des missiles traverser l’espace. Ils apprennent par la télévision qu’une catastrophe nucléaire mondiale a eu lieu. "Au cours de cette nuit où les personnages éveillés entrent en crise chacun à leur façon, l’écrivain Alexandre, dont nous savons qu’il est athée ou au moins agnostique, prononce spontanément une prière, qui commence par les mots du Notre Père et se poursuit dans des termes plus personnels, par lesquels il demande à Dieu de sauver chacun des siens et l’humanité entière, lui-même acceptant d’offrir en sacrifice ce qu’il a de plus cher : « Je te donnerai tout ce que j’ai, je quitterai ma famille que j’aime, je détruirai ma maison, je renoncerai à Petit Garçon. Je deviendrai muet, je ne parlerai plus jamais. J’abandonnerai tout ce qui me rattache à la vie, si seulement tu fais tout redevenir comme avant, comme ce matin, comme hier, que je sois délivré de cette peur mortelle, immonde, bestiale ! Seigneur ! Viens-moi en aide et je ferai tout ce que je t’ai promis. » Vœu de silence donc.

Au cours de cette même nuit, le facteur Otto (le collectionneur d'événements étranges) vient lui annoncer qu’un miracle est possible : il lui faut coucher avec une de ses bonnes, Maria, une jeune femme islandaise, qui est une sorcière « mais dans le bon sens du terme. » S’il peut l’aimer, son vœu le plus cher se réalisera, le monde pourra être sauvé. "Dans sa phase préparatoire, précise Werly, le film avait pour titre La Sorcière et cette scène est donc centrale." Maria apparaît au début du film dans un bosquet, noire silhouette fichée entre deux arbres, avec la grande maison d'Alexander dans le fond, celle qu'il brûlera, dont il fera le sacrifice comme il fera le sacrifice de sa liberté.

J'avais noté également, toujours sur le thème du silence, cet extrait du Terrier de Kafka, cité par Arnauld Le Brusq dans Terre Gaste, à cette même date du 1er avril 2020 :

« Mais le plus beau, dans ce terrier, c’est son silence. Évidemment, il est trompeur. Il peut se trouver soudain rompu et alors ce sera la fin de tout. Mais en attendant j’en jouis. Je peux passer des heures à ramper dans mes couloirs sans entendre autre chose que le froufrou de quelque petit animal que je fais taire immédiatement entre mes dents, ou le crissement de la terre qui m’indique la nécessité d’une réparation à faire ; à part cela, calme complet. Quand l’air de la forêt pénètre, c’est en même temps chaud et frais. Parfois je m’étire et je me tourne [sur moi-même] de bien-être dans le couloir. Ah ! qu’il fait bon, quand l’âge vient, avoir un terrier comme le mien ! Qu’il fait bon se mettre à l’abri quand on sent l’automne approcher ! » [C'est moi qui souligne]

Franz Kafka, Le Terrier (Der Bau), traduction Alexandre Vialatte.

J'en termine maintenant avec cette fameuse note de lecture, dont voici les dernières lignes :

Paris est sous la neige. Le silence, la neige. Les deux articles en stand-by.
Je retrouve le silence à la dernière page.
"Puis, les deux portes refermées, tout redevint obscurité et silence. Cela avait eu la fulgurance et la chimère d'un songe." (p. 178)

La chimère, voilà un autre motif qui apparut en ce temps-là et auquel, in fine, je n'ai pas consacré un véritable article. J'avais reçu (si j'en crois une nouvelle fois ce cahier vert bien utile comme aide-mémoire) une vidéo de la chaîne Dirty Biology sur l'homme comme chimère. Vidéo que voici :
 

Et ceci m'avait rappelé Marcel Locquin. Chercheur français, mycologue et biochimiste, né le à Lyon et mort le . Étrange savant (qui ne craignait pas de s'intéresser à la radiesthésie) que j'ai connu à Paris, il y a bien longtemps (je devais avoir 25 ou 26 ans à l'époque) lors d'un colloque de la fondation Ark'All, où il évoqua justement cette notion de chimère. On trouve sur le net des extraits de ses conférences, comme celle-ci, bien mal filmée, justement sur la chimère :


Chimère que j'avais aussi évoquée brièvement la veille, le 31 mars 2020, à la fin de l'article Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être,  avec un extrait d'entretien avec le philosophe italien Emanuele Coccia

"Depuis quelques décennies, la biologie, et avec elle la botanique, nous annonce des nouvelles stupéfiantes, dont nous commençons à peine à prendre la mesure. Cette histoire commence dans les années 1960 avec une femme : la biologiste américaine Lynn Margulis découvre que, contrairement à ce que nous a appris Darwin, la nature n’est pas animée par un bellicisme fondamental. Le vivant ne trouve pas son bien, c’est-à-dire son équilibre dynamique, dans la compétition de tous contre tous. Margulis montre en effet que la cellule eucaryote, à la base de toute forme de vie supérieure, résulte en fait d’une association symbiotique entre deux individus (des cellules procaryotes) différents. De là, deux conséquences majeures. Premièrement, toute espèce est une chimère : une composition entre deux espèces précédentes. Et, surtout, le moteur principal de l’évolution - qui concerne 99 % du vivant - est la symbiose, la fusion, la collaboration entre espèces, l’entraide."[C'est moi qui souligne]

Or, consultant ma boîte mail ce vendredi 13 juin, je lus la newsletter culturelle de Philosophie Magazine, rédigée ce jour-là par Cédric Enjalbert. Au programme, il y avait, divine surprise, des chimères à Marseille... Présentées ainsi : 

Chimère, Bonne Mère !

“Les Veilleurs”, d’Ali Cherri

Jusqu’au 04/01/2026 au musée d’Art contemporain de Marseille.

 J’ai déjà loué les œuvres pensives de l’artiste Ali Cherri, présentées (jusqu’au 25 août) à la Bourse de Commerce, à Paris. Le plasticien inaugure à Marseille une nouvelle exposition, comme un prolongement de sa réflexion sur les hybrides et sur la nature de l’art, plus généralement. Il mêle des objets anciens à son propre imaginaire, dans une scénographie évoquant la réserve des musées. L’installation Fragments réunit, par exemple, sur une table lumineuse qui efface les ombres, divers artefacts antiques, qui partagent soudain un même espace-temps. Leur présence inactuelle interpelle le visiteur comme une énigme. Ailleurs, Ali Cherri ajoute un corps d’argile à une tête de lion du XVIe siècle, donnant forme à un sphinx. Ses aquarelles de fruits pourrissant – Bitter Fruits Series (2024) – font écho à une Adoration des mages du XVIIe siècle craquelée par le temps. Ali Cherri ébranle trois idées de l’art. D’abord, il fait de la création un emprunt, où l’artiste ne clame pas son originalité – l’invention a chez lui un sens quasi archéologique. Ensuite, il accepte la dégradation des œuvres, plutôt qu’il ne recherche leur conservation. Enfin, il pratique une forme de bricolage affranchie de la perfection du chef-d’œuvre. Cette qualité fragile confère une rassurante étrangeté à ses créations. Dans un texte auquel je pense souvent, Max Ernst propose un néologisme pour qualifier le geste surréaliste, qui sublime les chimères : la phallustrade. “Une phallustrade, écrit-il, est un collage verbal. On pourrait définir le collage comme un composé alchimique de deux ou plusieurs éléments hétérogènes, résultant de leur rapprochement inattendu, dû, soit à une volonté tendue – par amour de la clairvoyance – vers la confusion systématique et le dérèglement de tous les sens (Rimbaud), soit au hasard, ou à une volonté favorisant le hasard.” Je vous invite à vous pencher sur celles d’Ali Cherri !

 

Ali Cherri, écrit donc Enjalbert, ajoute un corps d’argile à une tête de lion du XVIe siècle, donnant forme à un sphinx. 

Je ne pouvais pas ne pas songer à l'indice relevé par le lieutenant de police après le massacre de la maison du Coq, dans le roman de Jacques Bonnet, une inscription écrite en latin avec le sang des victimes : Ricordi Leone (ou Lione). Souviens-toi du lion (ou de Lyon).

Et soudain, je réalisai que l'opération lancée par Tsahal sur les installations nucléaires iraniennes dans cette nuit du 13 juin avait comme nom de code Rising Lion. Autrement dit« Lion qui se dresse », une citation biblique tirée du livre des Nombres, chapitre 23, verset 24 : « Voici, le peuple se lèvera comme un grand lion, il se dressera comme un jeune lion ; il ne se couchera pas avant d'avoir dévoré sa proie et bu le sang des blessés. » Selon Reuters, Benjamin Netanyahou a été filmé en train de placer une version manuscrite de ce verset au Mur des Lamentations peu avant les frappes.

Le massacre inventé par Jacques Bonnet vient donc percuter le massacre ordonné par une puissance nucléaire légitimant son opération par le symbolisme religieux.