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mercredi 3 mai 2017

# 105/313 - Du chant profond qui la hante


J'ai emprunté aujourd'hui à la médiathèque le livre de Sylvie Germain sur Cracovie. A la page 52, elle évoque cette scène centrale du film de Kieslowski dont je postai l'extrait vidéo hier. Je me permets cette longue citation qui en restitue l'intensité et la beauté, en rendant un juste hommage au cinéaste aujourd'hui disparu :

"Une scène capitale du film de Krzystof Kieslowski, La Double Vie de Véronique, se déroule sur le Rynek Glowny de Cracovie, Weronika, la jeune cantatrice polonaise, traverse la place, portant sous le bras un carton, contenant la partition du Concerto en mi mineur de Van Den Budenmayer, ce compositeur imaginaire du XVIIIe siècle derrière lequel se cache le compositeur Zbigniew Preisner. Un passant la bouscule, son carton tombe et s'ouvre, les feuilles s'envolent comme des pigeons affolés.
Il y a en effet une grande agitation sur la place où une manifestation est en train d'être dispersée brutalement ; Weronika la rêveuse, qui semble toujours un peu décalée par rapport à la réalité, tournoie maladroitement parmi les feuilles voletant en tous sens. Son souci, constamment, tenacement, est de rester à l'écoute de la musique qui l'habite, du chant profond qui la hante, aussi l'éparpillement de sa partition la jette-t-il dans un total désarroi.
Mais un autre sujet de trouble, de stupeur même, l'attend sur cette place mouvementée. Dans un car de touristes étrangers qui refait en hâte le plein de ses passagers, elle aperçoit une jeune femme qui n'est autre qu'elle-même. Est-ce un sosie, un double, une projection d'elle-même hors de son corps, son ombre qui se serait détachée à son insu et aurait pris chair, une vie indépendante ? Est-ce un signe, un appel, un bon ou un mauvais augure ? Est-ce un songe visionnaire ou n'est-ce qu'un mirage ? Son double, la Française Véronique, est en cet instant bien trop intéressée par les événements en train de se passer pour remarquer Weronika. Elle prend précipitamment des photos de la place en pagaille avant de s'engouffrer dans le car qui démarre aussitôt. Et Weronika reste seule avec sa vision, son étonnement, et sa partition en désordre. Le chant en elle est à recomposer, son souffle à puiser encore plus profondément dans son être qu'elle sait désormais mystérieusement accompagné par une soeur dont elle ignore tout. Sa voix est à élancer plus haut, plus loin, vers cette soeur entr'aperçue.
"J'aimerais vous entendre, vous avez une voix... une voix étrange...", lui avait dit sa professeur de chant, intriguée par la puissance et le timbre de la jeune soprano.
Sa voix la quittera peu de temps après, au cours d'un concert. Sa voix, et la vie avec. Weronika s'effondrera sur la scène après avoir vu la salle tournoyer autour d'elle, comme si le public et les musiciens de l'orchestre étaient entrés en apesanteur. C'est la vie qui se désamarre, se déracine de cette terre où Weronika sera passée si brièvement, si légèrement. Si passionnément surtout. Son corps trop fragile pour supporter la force de son chant sera descendu dans une fosse, recouvert de mottes de terre que jettent, poignée après poignée, ses proches et ses amis endeuillés. Véronique, elle, de l'autre côté de l'Europe, continuera sa propre quête de sens, d'amour et d'harmonie, quête lente, incertaine, éprouvante.


Kieślowski: Details in The Double Life of Veronique from Glass Distortion on Vimeo.

La soprano Elzbieta Towarnicka, qui prête sa voix à l'actrice Irène Jacob incarnant Weronika et Véronique, chante aussi dans le Requiem dla mojego przyjaciela ("Requiem pour mon ami") composé par Zbigniew Preisner en hommage et adieu à Krzystof Kieslowski mort en mars 1996. Ronde des visages et des voix partant à la rencontre de miroirs transformants, de nouveaux corps de résonance, de destins imprévus.
La mort au passage rapte tel ou telle, mais il reste des traces, des images, des échos que les disparus ont laissé en héritage, en témoignage, et la ronde se poursuit, même et autre, mêlant les défunts et les vivants. Il reste les films de Kieslowski, mais aurait aimé entendre encore sa voix, voir encore par son regard grave, sensible et exigeant."
Sur le blog Chaos Reigns, j'ai trouvé ces paroles d'Irène Jacob qui se souvient : « C’est le seul jour de tournage où j’ai dû jouer les deux personnages. Sur le scénario, il était écrit que ça se passait pendant une manifestation et que Veronica est au centre de ce tourbillon. Elle aperçoit ce car de touristes qui s’en va et une fille à l’intérieur qui semble lui ressembler. Sur le papier, il était écrit comme indication : elle fronce les sourcils. Il y avait beaucoup de gestes et d’expressions qui étaient écrites, du style elle touche sa balle magique. Je me souviens que Krzysztof est venu me voir et m’a demandée de sourire un petit peu. Je pense que ça a donné quelque chose de plus à cette scène. Il y a comme un étonnement ouvert, pas de peur, quelque chose comme un sourire à l’inconnu. Puis, il y a dans cette scène un superbe travelling qu’il avait proposé lui-même, sans en faire part au chef-opérateur. Et on ne sait plus si c’est Weronika, le bus, la place qui bouge… Je me souviens qu’à tourner, c’était assez incroyable. »

Extrait d'un livre d'Yves Martin (site)

mardi 2 mai 2017

# 104/313 - L'autre Véronique

"Véronique est une sage-femme qui anticipe la seconde naissance de ce roi flagellé et fourbu que l'on conduit à la potence, ce roi de grâce venu dissiper les ténèbres, les épuiser. Elle est une visionnaire inspirée par un fol élan d'amour et de confiance, et c'est pour cela que son geste, sublime en sa simplicité, donne immensément , intensément à voir."

Sylvie Germain, Chemin de Croix, Bayard, 2011

Immédiatement après avoir rédigé la note précédente, je me suis souvenu que Sylvie Germain, un écrivain que j'affectionne depuis longtemps, et que nous avons déjà croisé ici et là dans ces pages, avait écrit un livre sur Cracovie. Était-ce ce court volume déniché chez Noz, jamais lu encore, et qui attendait dans la bibliothèque de la chambre ? Non, celui-ci se nommait Chemin de Croix, édité chez Bayard en 2011. Celui sur Cracovie existait bel et bien (Cracovie à vol d'oiseau, Rocher, 2000), mais je ne le possédais pas.


Cependant, ouvrant le Chemin de Croix, je ne pouvais qu'être saisi par l'introduction du Père Matthieu Rougé, curé de la basilique Sainte-Clotilde de Paris :
"En méditant la sixième station, "Véronique essuie le visage de Jésus", Gabriel de Broglie avait souligné : "La vie et la passion du Seigneur sont ainsi jalonnées de présences féminines. Elles jouent un rôle irremplaçable dans la transmission et la réception de l’Évangile. Elles sont les interprètes naturelles des paraboles et des représentations. Notre époque, trop souvent éprise de bruyante et vaine médiatisation, devrait retrouver les bienfaits de leur médiation limpide."
Sylvie Germain, comme une Véronique contemporaine, recueille le visage de Jésus pour nous en transmettre la mystérieuse et féconde beauté, avec des mots, mais aussi des images : les photos de Tadeusz Kluba qu'elle a elle-même choisies."
Non seulement, il y avait une coïncidence étonnante avec la double Véronique du film de Kieslowski, mais Tadeusz Kluba, le photographe choisi par Sylvie Germain (et qui est son compagnon, comme je finirai par l'apprendre) est lui-même polonais. En outre, il fut journaliste pour l’hebdo officiel du Syndicat Solidarnosc de 1981 à 1982, à Katowice. Que je confondis un instant avec Wadowice, ville de naissance de Jean-Paul II, avant de déchanter puis de découvrir qu'elle était aussi incluse dans le bout de carte de Pologne de l'article de Plackert (on ne voit au coin gauche, en haut, que la fin du nom).

Enfin, en essayant de retrouver sur le net certaines des photos de Kluba incluses dans le livre, je débouche sur cette page du site Panoramio, où je découvre incidemment deux photos prises par lui à Bielsko-Biala, dont celle-ci :



lundi 1 mai 2017

# 103/313 - Chaos papal

Le 3 avril 2005, Robin Plackert rapportait donc l'événement suivant :
"Revenant samedi d'une matinée de travail dans le petit village de Montipouret, je rejoins la route de Châteauroux au-dessus de Corlay. Sur France-Culture, on ne parle que de la mort prochaine du pape Jean-Paul II. Je réalise soudain que ce flamboyant camion rouge que je suis depuis quelques kilomètres est d'origine polonaise : le blason et le sigle PL ne laissent aucun doute.

Je pioche mon appareil numérique dans mon sac et je prends une photo du camion. Je m'approche le plus près qu'il me soit possible : la plaque d'immatriculation - KAO 995P - attire le commentaire. Désigne-t-elle la mise au tapis du vieux boxeur spirituel ? Ou annonce-t-elle le chaos où risque de plonger l’Église avec la mort de son souverain pontife ? Pour prendre une nouvelle photo plus rapprochée, il me faudra attendre de rentrer dans Châteauroux et là encore, je crus bien devoir y renoncer car à trois reprises les feux passèrent au vert à notre arrivée, ne me laissant pas le temps de mettre en route l'appareil. Mieux, le camion s'engouffra dans le quartier Saint-Jean, ce qui me déviait de ma propre route. Tenace, je le suivis mais il se gara alors un peu plus loin sur le côté droit. Avait-il repéré ma traque ? S'en inquiétait-il ? Je n'osais m'arrêter moi aussi et, un peu déçu, le dépassai. Deux cents mètres plus loin, je stoppai à mon tour pour rebrousser chemin. Et voilà que le camion repart et vient s'arrêter à ma hauteur... Un homme descend, une carte routière à la main. Il m'explique qu'ils cherchent la route de Blois... Il est clair qu'ils sont perdus, mes routiers polonais. J'invite donc l'homme à me suivre, je me fais fort de les remettre dans le droit chemin... Je repars, mais je me suis sans doute mal fait comprendre car ils font demi-tour... Têtu, je les suis à nouveau et là, au feu rouge de la rue Combanaire, je prends enfin ma photo :  


Je les abandonne un peu plus loin sur les boulevards.

Plus tard, à la maison, c'est la provenance du camion, indiquée au bas de la plaque - Bielsko Biala - qui m'interroge. Le nom ne me dit rien, mais s'il avait lui aussi un rapport avec le pape, il me semble que la coïncidence en serait encore rehaussée. Une première recherche sur le net est décevante : ville historique de Silésie, Bielsko Biala ne m'apporte aucun indice. C'est que j'étais encore trop ignorant de la biographie papale : les informations m'apportent l'élément manquant. Le lieu de naissance de Karol Wojtyla : Wadowice. Un nouvelle recherche m'indique que les deux villes sont fort proches :

 Mieux, j'apprends de source vaticane, que le propre père de Jean-Paul II (prénommé également Karol), est né à Lipnik, près de Bielsko Biala."
Trois jours plus tard, 6 avril 2005, le chaos papal rebondit à travers une émission de radio :
"Fin d'après-midi. Je vais chercher Gabriel chez sa nourrice. France-Culture, baillonnée ce matin par une grève, a repris de la voix. Mais c'est encore du pape que l'on cause et j'écoute tout d'abord distraitement. Puis je réalise que ce n'est pas de Jean-Paul II qu'il s'agit, mais de ses prédécesseurs et de Rome comme espace sacré, lieu de rituels hérités de l'antiquité. J'apprends que dès que la rumeur courait que le pontife était à la veille de trépasser, le peuple commençait à se livrer à un certain nombre de saccages. Une attitude bien différente de celle que l'on observe aujourd'hui, une attitude qui semblerait bien incompréhensible aux foules dévotes qui affluent vers la place Saint-Pierre… Et je bondis presque quand j'entends Martine Boiteux affirmer que, comme dans les sociétés traditionnelles, la mort du chef ouvrait "une période de vacance, de béance, de chaos total." Le palais du pape était attaqué, on s'en prenait à ses biens, voire à sa famille. Toutes les fonctions officielles étaient arrêtées à l'exception de celle du camerlingue, dont le premier souci était de constater la mort du pontife en le frappant trois fois sur la tête avec un marteau d'or…

Cette émission passionnante, je l'ai réécoutée le soir-même : il s'agissait d'une rediffusion d'un épisode des Chemins de la Connaissance : les chemins de la papauté par Philippe Le Villain. Ce chaos ouvert par le décès des anciens papes, dont j'ignorais complètement l'existence, ne pouvait que me rendre plus vive encore l'interrogation que je posais au sujet du KAO du camion polonais."
 
Est-ce hasard si, hier soir, j'ai vu pour la première fois le film étrange et magnifique de Krzysztof Kieślowski, La Double Vie de Véronique (Podwojne zycie Weroniki, 1990) ? Deux existences sont mises en miroir : celles de deux jeunes femmes  portant le même prénom, incarnées par Irène Jacob. "L’une vit en Pologne, l’autre en France, écrit Olivier Père sur le site d'Arte. Elles partagent le même bonheur de vivre et un don pour le chant. Elles se croisent accidentellement et succinctement sans le savoir à Cracovie, peu de temps avant la mort soudaine de Weronika lors de son premier concert de choriste, victime d’une malaise cardiaque. Cette disparition brutale aura des résonances sur la vie et les choix de Véronique, qui réside à Clermont-Ferrand."

Regardez sur la carte de Bielsko-Biala. Au-dessus, à droite, vous trouverez Krakow.
Ce n'est autre que le nom polonais de Cracovie.