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lundi 20 juin 2016

au fond du musée se cache toujours le butin de la horde

J'en viens enfin à ce quatrième chapitre du roman du hasard, plusieurs fois annoncé et reporté à cause de diversions littéraires ou salamandresques.
Comme il convient à tout bon feuilleton qui se respecte, un résumé des épisodes précédents s'impose une nouvelle fois : pour aller vite, un carambolage poétique entre le motocycliste Perros et le Navajo Hillerman m'entraîne dans les hauteurs du bleu céleste. Lequel se révèle être un des motifs dessinés dans la trame d'un curieux essai échoué dans les bacs de Noz : Monuments d'Arnauld Le Brusq (acquis parce qu'il vagabondait à travers les tombes du Père Lachaise, dont j'avais rencontré peu de temps auparavant l'un des fidèles arpenteurs).
Tout ceci est très resserré dans le temps, entre le 18 et le 19 mai.

L'histoire, donc, continue. Le samedi 21 mai, me voici au Musée-Hôtel Bertrand, pour la présentation du projet La classe, l'œuvre, menée avec une classe de 6ème du collège des Capucins.


Il se trouve que Violette, ma fille, fait partie de cette classe. Comme les autres élèves, elle a donc visité le musée en s'attardant plus particulièrement sur cette œuvre singulière. Après avoir étudié sa fonction, "ils ont collecté des objets témoins de leur temps, des traces de leur quotidien et des petits riens qui comptent pour eux. Afin de montrer leur collection, ils ont imaginé un dispositif de présentation reprenant le principe du reliquaire. Durant le cours d'arts plastiques, chaque élève a fabriqué son reliquaire à partir de matériaux de récupération et rédigé le cartel qui l'accompagnera lors de l'exposition des travaux."
La nuit européenne des musées, ce 21 mai, fut ensuite l'occasion pour quelques-uns d'entre eux de présenter leur travail et leur démarche au public. Violette était donc de la partie (elle avait réalisé un reliquaire en forme de yin yang, avec des petites boîtes contenant des textes porteurs de questions existentielles).


Le lendemain, 22 mai, je retourne à la lecture de Monuments. On se rappelle peut-être que j'avais commencé par le chapitre du Père Lachaise. Ceci accompli, je décidais d'en revenir au véritable commencement.

Or, dans le troisième chapitre, intitulé Traversée de la Grande Galerie du Louvre, voici qu'apparaît, page 40, Vivant  Denon lui-même :  La religion de l’art eut aussi ses prophètes, de Dominique Vivant Denon à l’ex-jeune homme désenchanté devenu ministre à grosses lunettes, André Malraux, qui dispensa sa monnaie de l’absolu tout droit issue du passage de l’ancien au nouveau, incarnée dans des mots assortis de majuscules qui donnent le frisson : « homme », « révolution », « fraternité », « vérité », « art », etc."

Vivant Denon
Portrait par Robert Lefèvre.
Musée National du Château de Versailles.
Il faut s'attarder un instant sur ce personnage étonnant : l'excellent site L'histoire par l'image en donne la brève biographie suivante :

"Dominique Vivant de Non (devenu après la Révolution, Vivant Denon), est issu d’une famille de petite noblesse de Châlon-sur-Saône. Il connaît d’abord une certaine célébrité mondaine dans la France de l’Ancien Régime ainsi qu’à l’étranger, notamment en Italie, grâce à son activité de diplomate, mais également à ses réels talents d’écrivain et de graveur (c’est à ce titre qu’il est reçu en 1787 à l’Académie royale de peinture et de sculpture). Proche de Bonaparte qu’il accompagne en Egypte, il est nommé par le Premier consul directeur général du musée central des Arts, c’est-à-dire le Louvre. Jusqu’en 1815, il occupe en fait les fonctions d’un véritable ministre des arts, même si celui qu’il appelait de ses vœux « le plus beau musée de l’univers » a été aux yeux de tous sa réalisation majeure, grâce au rassemblement, en un même lieu, d’œuvres d’art pillées par les armées françaises dans tous les pays d’Europe, de l’Italie à la Russie, de l’Allemagne à l’Espagne."
Arnauld Le Brusq, comme en écho à ces lignes : " Vivant Denon voulut construire le plus beau musée de l’univers. Mais au fond du musée se cache toujours le butin de la horde. Il le vit fondre, le plus beau musée de l’univers le long de la Grande Galerie comme fondit la chair de la Grande Armée aux quatre coins de l’Europe. Aujourd’hui se retrouve encore parfois, dans le sable, du côté de Vilnius, les os blanchis de cette Grande Armée, irradiant de la beauté des vieilles choses guerrières à la manière d’un tableau de l’impossible peintre allemand Anselm Kiefer. Car le goût de l’immortalité ressemble au fond de la gorge à celui du pillage. Recommencer."

« Resurrexit », Anselm Kiefer, 1973.
 Un peu plus tôt, Arnauld Le Brusq écrivait aussi :  "Vivant Denon, le premier des conservateurs de musée : celui qui se tient dressé ainsi que le fléau de la balance à la pointe du présent, entre le vertige d’un plongeon au cœur des siècles anciens qui te contemplent et l’ivresse d’une fuite à l’horizon du bonheur universel, se tenir là, adossé à un obélisque, cette aiguille qui oscille sans fin entre l’avant et l’après, précieux monument qui enseigne ce que les hommes peuvent être en montrant ce qu’ils ont été".

Parvenu à cet endroit de ce livre sorti de nulle part, je me dis qu'il serait trop beau que le reliquaire soit évoqué. Presque trop simple et trop merveilleux. Non, Le Brusq va passer à autre chose : cette pièce étrange, ce reliquaire, n'est même pas au Louvre, non, il dort dans un petit musée de province, où on ne le réveille que le temps d'une visite d'une poignée de collégiens. 

Et pourtant, page 44 :  "C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne]

Source
Ajoutons, en guise de conclusion toute provisoire, que Vivant Denon a été inhumé au Père Lachaise. 
Le monument est surmonté de sa statue réalisée par Pierre Cartellier vers 1825.

 Pierre Besson écrit, dans son dossier consacré au Père Lachaise : "Le bronze fin et fringant de Cartellier abandonne toute référence antique ou simplement religieuse en cherchant à faire revivre le défunt : « Denon, au travail, nous sourit ». Quel réalisme !"

Ceci n'est pas sans me faire penser à l'un des petits textes de Violette :

 Vivant Denon lui-même, auteur du conte libertin, Point de lendemain,  écrivait à une certaine Lady Morgan :
« Je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui. »

dimanche 29 mai 2016

Le bleu du ciel au Père Lachaise

Troisième chapitre du roman du hasard.

Résumé des épisodes précédents : je relève tout d'abord un bel écho poétique entre le blé bleu d'un poème de Georges Perros et le sable bleu tombant d'un livre de Tony Hillerman cité par une certaine Michèle Coquet, qui s'y connaît en arts premiers. L'écho me ravit en lui-même, je ne pense pas alors qu'il m'emmènera plus loin.
Je m'avise le lendemain que les sites mis en lien sur la colonne de droite, et dont l'actualisation est indépendante de ma volonté, font eux aussi écho au bleu du ciel de l'article précédent.
Je note aussi que cette histoire de sable coloré peut être relié directement à l'article du 21 avril dernier, intitulé Mandalas - ce que je n'avais point remarqué sur le moment alors que cela me frappe maintenant avec évidence.
Mais l'affaire ne s'arrête pas là.
Avant de préciser ses développements, il me faut cependant opérer une petite digression.

Quelques jours auparavant, j'étais allé livrer quelques exemplaires de Torticolis (la revue littéraire qui tord le cou à l'envie de ne pas lire), à l'un de ses nouveaux contributeurs, l'excellent Francis alias Paul-Charles (qui a pris ma succession en ce qui concerne la chronique théâtrale de l'été cluisien, à travers le site Les Amazones de Palomita). J'arrivai au moment du café, que lui et sa femme Dominique prenaient avec un couple d'amis de passage chez eux (un Torticolis prit ainsi la route de Toulouse). Il se trouve que l'homme, qui a nom Pierre B..., s'est fait une spécialité de la visite du Père Lachaise : en amateur éclairé, il vous entraîne en quelques heures à la découverte des secrets de la nécropole (où, honte suprême, je n'ai encore jamais mis les pieds). Un peu plus tard, Francis m'enverra d'ailleurs un dossier en pdf rédigé par cet ami Pierre.
Ceci étant dit, je n'ai pas décidé d'aller illico visiter l'endroit. J'en prends bonne note, c'est tout.


 Mon addiction à Noz se faisant impérieuse, je me retrouve quelque temps après à fouiner dans les étalages de cette vraie caverne d'Ali Baba. Perdu entre moult brimborions sans importance, je déniche un livre qui ne paie guère de mine : Monuments, d'un auteur inconnu, Arnauld Le Brusq, publié en 2006 dans une maison d'édition inconnue, L'insulaire.


Difficile de faire plus contrasté dans le rapport de taille entre la couverture et les éléments typographiques.
Le fait est que je n'aurais peut-être pas embarqué ce livre si, l'ouvrant au hasard, je n'étais pas tombé sur ce chapitre intitulé DIES IRAE AU PERE LACHAISE.

Intrigué par ce livre, je commence par faire une recherche sur Arnauld Le Brusq. Or, Juan Asensio, écrivain à la plume souvent féroce, lui consacre un article le 6 novembre 2010 sur son site fameux, Stalker, dissection du cadavre de la littérature. Et le commentaire est assez élogieux, comme en témoignent ces lignes :

"Malgré quelques facilités (1), Monuments d’Arnaud Le Brusq est un magnifique ouvrage paru en 2006 aux éditions L’Insulaire et qui hélas, même si je n’ai pas pris la peine de vérifier ce point, n’a pas dû provoquer l’effervescence de beaucoup de plumes enthousiastes saluant une écriture savante, tout simplement belle, charriant mille références, n’hésitant point à opérer de surprenants rapprochements entre les œuvres d’art et les époques, rapprochements qui nous invitent à réellement voir ce que l’auteur dispose sous notre regard (monuments bien sûr, mais aussi tableaux, scènes de film et même mots tagués sur des murs et des vitres de train de banlieue) plutôt qu’ils ne brisent le long déroulement d’une prose qui se déroule en longues périodes. Voici un livre qui donne envie de lire d’autres livres et qui répond, à la question du médiatique Charles Dantzig si parfaitement étonnante qu’elle intéresse tous les sots journalistiques, que nous lisons parce que de beaux livres existent qui attendent d’être lus."
Il se sait, écrit-il plus loin, en présence d'un écrivain : " C’est aussi, ce qui caractérise une écriture, une tension bien sûr, qui peut s’exprimer de différentes façons et qui, dans le livre de Le Brusq, infuse le texte de motifs qui se répètent (comme celui de l’escalier, comme celui encore de Marlon Brando jouant Kurtz, comme celui des épithètes accolées à certains grands personnages, Malraux ou Mitterrand, comme celui, discret, du bleu du ciel) (...)"

Ici, bien sûr, c'est moi qui souligne. Ce livre, que je n'ai retenu que parce qu'on m'avait mis sur la piste du Père Lachaise, détenait donc aussi le motif du bleu du ciel.

Mais je devais m'en assurer par moi-même, et je me lançai séance tenante dans la lecture du livre, l'attaquant non par le commencement, mais précisément par le chapitre du Père Lachaise, situé au mitan, page 107. Asensio a raison : mille références s'enchevêtrent, la révolution, Pompéï, Héloïse et Abélard, Jim Morrisson, Vivant Denon, Le Temps des cerises, Auguste Blanqui, Ian Curtis, Arthur Rimbaud, Etienne Carjat, Maxime du Camp, Trotski, la Commune, Nietzsche, le Potemkine, Lénine, André Malraux, Hô Chi Minh, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Orphée, Frédéric Chopin, et j'en ai oublié sans doute, et pour finir, celui qu'il nomme le dandy de Balbec, Marcel Proust, et ce sont les dernières phrases de ce chapitre :

Ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque là jugeront comme moi, je l'espère, que la coïncidence est extraordinaire.
Mais j'annonce d'ores et déjà un quatrième chapitre, tout aussi saisissant.

PS :On peut lire Monuments, téléchargeable sur le site de l'auteur, Terre-Gaste.