Affichage des articles dont le libellé est Joseph Conrad. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Joseph Conrad. Afficher tous les articles

vendredi 10 juillet 2020

Kapka sur le rivage

"Il faut surtout pardonner à ces âmes malheureuses qui ont élu le pèlerinage à pied, qui côtoient le rivage et regardent sans comprendre l'horreur de la lutte et le profond désespoir des vaincus."
Joseph Conrad, à Marguerite Poradowska  
(épigraphe du livre Les Anneaux de Saturne, W.G. Sebald, Actes Sud, 1999)

Un livre est fini. Ceci pour dire qu'on a terminé sa lecture. Drôle d'expression. Comme si on en était venu à bout, qu'on avait triomphé de lui après une longue bataille. Mais le bougre traîne encore au chevet du lit, sur la table basse du salon ou sur un coin de bureau. On a scrupule à le ranger dans la bibliothèque, comme s'il avait encore un secret à nous confier, comme si on était passé à côté de quelque chose (je parle ici des bons livres, pas du tout-venant). Ainsi du récit de Kapka Kassabova, Lisière, qui ne cesse de me hanter, non, hanter est un peu excessif, mais reste pour le moins obstinément dans mon viseur. Une dernière fois, j'y reviens donc, alors qu'elle se trouve elle-même au bout de sa route, devant la mer Noire, dans le refuge d'un promontoire effilé, entre le Bosphore et la frontière turco-bulgare :
"Depuis la pointe de l'Aiguille, on distinguait presque cette frontière maritime invisible, mais nul n'est jamais certain de ce qu'il devine dans la brume marine ; tout revêt l'allure d'un souvenir en devenir. Cet endroit me faisait moins l'effet d'un lieu que d'un instant perpétuel gravé dans le temps, une note pontique unique, parfaite. Battu par le lodos remontant du sud et les courants sibériens venus du nord, vous vous tenez sur un seuil. Un instant vous êtes mortel, celui d'après vous ne l'êtes plus. Un instant c'est vous, le suivant c'est chacune des personnes déjà passées ici avant vous." (p. 446)
Sur cette pointe de l'Aiguille, un phare, Limanköy Feneri, le "phare français", parce que bâti à l'initiative du capitaine Marius Michel, qui soumit avec succès ses projets d'amélioration de la navigation en Méditerranée à Napoléon III. Nommé vice-amiral par l'empereur et directeur général des Phares et Balises de l'Empire ottoman par l'allié d'alors, le sultan Abdülmecid Ier, il fait construire 111 phares par le biais d'une société française, et obtient un pourcentage sur les droits de navigation . Il amasse ainsi une fortune colossale et le sultan lui décerne le titre honorifique de pacha en 1879. 

Tamaris - "Château de Michel Pacha"
Kassabova écrit qu'après la dissolution de l'Etat ottoman après les guerres balkaniques de 1912-1913,  "Michel Pacha regagna la France où il recréa une Constantinople de style victorien dans sa ville natale sur la Cote d'Azur." Petite erreur car ce n'est pas à Sanary-sur-Mer, son village natal, qu'il s'établit mais à Tamaris, à La Seyne-sur-Mer dans le Var : "De cette pinède encore vierge, nous dit la notice Wikipedia, Michel Pacha fera une station touristique à la mode, une étape obligée pour la haute société de l’époque (dont George Sand et Frédéric Chopin). Il crée à partir du port du Manteau une navette maritime reliant Toulon par Saint Mandrier, dont les bateaux sont copiés sur ceux du détroit du Bosphore, lieu qu'il aimait tant. Puis tout cela va retomber dans l'oubli après la Seconde Guerre mondiale." Tout cela est bien beau, mais erroné en grande partie : George Sand est venu à Tamaris en 1861, non pas avec Chopin mais avec son fils Maurice et son compagnon Alexandre Manceau, et à cette date, Michel Pacha n'avait pas encore investi le lieu. Si l'on veut des détails, on lira avec profit l'excellente anthologie de Marianne et Gilles Miclon, En voyage avec George Sand (La Bouinotte, 2018).
"La maison que nous habitons est petite, mais très propre,et nous y sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y passe, mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé La Seyne. Qui est grand comme La Châtre et où notre factotum va s'approvisionner tous les matins. (...) Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il est rude et superbe, varié et heurté comme le pays, des jours de pluie diluvienne, des vents d'est très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le nez d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes, tout cela se succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade, car avant-hier j'étais dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. (...)" Extrait d'une lettre adressée à Charles Duvernet, 24 février 1861, p. 430.
On voit bien qu'on est au plus loin de la station balnéaire pour la haute société. Autre sornette wikipedienne : on lit que Marius Michel fut administrateur des biens de Victor Hugo de 1851 à 1870, alors que le poète était en exil en Belgique puis dans les îles anglo-normandes. On se demande bien comment un marin alors très occupé par ses affaires orientales pouvait bien être en même temps administrateur de biens, d'autant plus que très lié, comme on l'a vu, à Napoléon III, on conçoit mal comment Hugo, l'ennemi mortel, aurait pu le choisir. Non, il y a peut-être une confusion avec le relieur Marius-Michel (1846-1925), qui s’appelait en réalité Henri-François-Victor Marius Michel, fils d’un doreur, Jean Michel (1821 – 1890), dit également Marius-Michel, qui travaillait pour les grands relieurs de l’époque.


Ceci dit, si on trouve des ouvrages de Hugo reliés par Marius Michel, je n'ai rien trouvé sur une possible administration de ses biens durant l'exil. Encore une fois, on peut douter qu'un relieur soit bien la personne compétente pour une telle mission. Le mystère reste donc entier sur l'origine de cette méprise.

Ne digressons pas plus, et revenons à Kapka, qui visite le phare avec le gardien, enfin l'ex-gardien, car le gouvernement turc a mis fin à son contrat. Le phare a été mis aux enchères, et adjugé à un hôtelier d'Istanbul qui s'emploie à le reconvertir en bistrot.
"Ce lieu renferme ma vie entière, déclara-t-il. Impossible pour moi de citer une chose plutôt qu'une autre. Mais ça va, ce n'est pas si grave. Parce que nous sommes toujours là. Nous sommes restés coûte que coûte."
Le vent du soir se levait et, en contrebas, les brisants grossissaient, blanchissaient. Nous n'étions qu'en août... Qu'est-ce que ça devait être l'hiver ? A son air, on voyait que le gardien savourait ce souvenir.
" C'est pour ça qu'on l'appelle la mer Noire", répondit-il." (p. 453)
Non loin de là, le fleuve frontalier, qui fut le théâtre d'une "querelle piscicole musclée durant la dernière décennie de la guerre froide. Chaque camp avait agrandi sa portion d'estuaire en y déversant de la terre , afin de revendiquer davantage d'eaux territoriales, et donc de turbots. Les turbots ont commencé à se laisser dépérir en signe de protestation."

D'un estuaire l'autre. Dans le narrat 28 des Anges mineurs, d'Antoine Volodine, un groupe de cinq voyageurs exténués parviennent au crépuscule dans une bourgade portuaire désertique :
"Au bout d'un moment, nus franchîmes une cour borgne, un dernier couloir de terre, et, comme le chemin s'arrêtait là, la bonne humeur nous quitta. Des résidus de soeil couchant pigmentaient en violet l'endroit où nous avions débouché. Derrière nous pointaient des chicots d'entrepôts effondrés. Nous zigzaguâmes entre les gravats et, parvenus en bordure des bassins, nous considérâmes sans rien dire les barques démolies, couchées pour toujours dans la vase. Le décor avait des couleurs épouvantables. L'estuaire n'était plus qu'une navrante étendue de boue et, au loin, à plus d'un kilomètre, la dentelle des premières vagues évoquait une vomissure. (...) De temps en temps, le vent nous envoyait des criailleries de mouettes, des puanteurs de cachalots en décomposition ou de calmars. Parfois nous nous réveillions, parfois nous allions errer au milieu des ruines, parfois il ne se passait rien pendant des mois. (...) Je ne bouge pas. J'attends ici en face de l'océan, en face de ce qu'il en reste." (p. 131-132)
Et de là, retournons au texte de celle qui m'avait aiguillé sur Volodine, Joëlle Le Marec qui, dans Lire et vivre dans les ruines, nous conduit  à Sebald* :
"J’évoquerai donc brièvement un autre type de textes, ceux de W.G. Sebald, écrivain allemand né en 1944, décédé en 2001 en Angleterre où il vivait et enseignait depuis 1966. [...] Ses textes sont émaillés de documents, fragments d’archives improbables, repérés dans des journaux locaux, exhumés dans les bibliothèques, et que le narrateur consulte au cours de ses excursions. Sebald ne cesse d’établir des continuités narratives et affectives entre ses souvenirs, ceux des narrateurs, ceux de personnes rencontrées par ces narrateurs, ceux qui sont consignés dans des archives souvent précaires ou dans les archives géo-écologiques que constituent les villes et surtout les paysages qu’il arpente, toujours menacés de perdre leurs propres traces. Dans Les anneaux de Saturne (1995) il rend compte de la manière dont les interventions combinées de la mer, du vent, des hommes marquent le paysage de la côte Nord Est de l’Angleterre de quantités de spectres : pêcheurs et des poissons autrefois si nombreux, villes prospères désormais écroulées avec les falaises qui les supportaient, activités fourmillantes qui se sont retirées comme une lente marée, laissant derrière elle un espace-temps à la fois vacant et chargé des signes que seul le promeneur continue de voir dans un mouvement du corps et des yeux qui ne connaît jamais de relâche."

Lisant ceci, je me suis replongé pour une énième fois dans ce livre fascinant, et au chapitre VIII, j'ai relu avec la même délectation morose la description du littoral d'Orfordness, sur la côte du Suffolk. Ancien territoire militaire, le lieu a été rendu au public et Sebald peut s'y rendre sans difficulté : "l'un des hommes désoeuvrés assis sur le môle accepta volontiers de me transporter là-bas pour quelques livres et de venir me rechercher plus tard, lorsque je lui ferais signe." En franchissant le fleuve qui coule sur une douzaine de milles juste à l'arrière de la ligne côtière, l'homme lui apprend qu'Orfordness n'est pas davantage fréquenté depuis la levée de l'interdit : " Même les pêcheurs, qui aimaient notoirement la solitude par-dessus tout, avaient renoncé, après quelques tentatives, à y poser leurs lignes pour la nuit. Ils alléguaient que le jeu n'en valait pas la chandelle, mais en réalité l'isolement total de ce poste avancé, disposé face au néant, n'était tout simplement pas supportable et avait effectivement donné lieu dans certains cas à des affections psychiques de longue durée." L'extrême sensibilité de Sebald ne lui permet pas d'échapper à l'atmosphère quasiment toxique de l'endroit, et il s'y décrit à la fois "totalement libéré et terriblement anxieux".


Les dernières pages de ce chapitre VIII sont extraordinaires, et méritent d'être lus lentement. Tout l'art de Sebald d'enchevêtrer les trames temporelles et de mêler l'organique et l'historique, avec un sens du détail incisif et inquiétant, semble y être condensé :
" Loin derrière moi, vers l'ouest, des mamelons à peine visibles révélaient la terre habitée ; vers le nord et le sud brillait le lit de vase parcouru par une mince rigole signalant le bras mort du fleuve, devant moi tout n'était que dévastation. Les fortins de béton recouverts et environnés de monceaux de pierres, dans lequels, pratiquement tout au long de ma propre existence, des centaines de techniciens ont oeuvré à la mise au point de nouveaux systèmes d'armement, se présentaient de loin, sans doute à cause de leur forme conique, comme des tertres funéraires abritant les dépouilles de puissants souverains inhumés là en des temps immémoriaux avec tous leurs objets familiers, leur argent et leur or. L'impression que je me trouvais sur une aire dont la destination dépassait les fins profanes était encore renforcée du fait de l'existence de plusieurs bâtisses en forme de temples ou de pagodes que je n'arrivais tout simplement pas à me représenter comme des installations militaires. Cependant, plus je m’approchais des ruines, plus se dissipait l'image d'une mystérieuse île des morts et plus je me crus au beau milieu des vestiges de notre propre civilisation anéantie au cours d'une catastrophe future. Exactement comme à un étranger, né ultérieurement et qui se retrouverait, sans rien savoir de la nature de notre société, parmi les montagnes de débris métalliques et de machines détruites que nous aurions laissés derrière nous, tout cela se présentait, à moi aussi, comme une énigme indéchiffrable, et j'étais là à me demander quelles étaient les créatures qui avaient vécu et travaillé ici jadis, et à quoi avaient bien pu servir ces rails d'acier sous les plafonds, ces crochets aux murs encore partiellement carrelés, ces pommeaux de douche grands comme des assiettes, ces rampes et ces puisards."

Extrait des Anneaux de Saturne, édition anglaise
Encore une fois, comme chez Kapka Kassabova et Antoine Volodine, c'est à la tombée du jour que se conclut cette incursion/excursion sur les rivages de l'abandon et de la dévastation :
"Comme j'étais assis sur le môle, attendant le passeur, le soleil déclinant perça à travers les nuages et rayonna sur la longue courbe formée par le rivage de la mer. La marée remonta le fleuve, l'eau brillait comme du fer-blanc, les mâts de radar surplombant de très haut les marais verts émettaient un susurrement régulier, à peine audible. Les toits et les tours d'Orford, si proches que l'on croyait pouvoir les toucher, regardaient au travers des cimes des arbres. Là-bas, pensai-je, j'avais été chez moi jadis ; puis, dans la lumière de plus en plus aveuglante du contre-jour, j'eus soudain l'impression que les ailes de moulins depuis longtemps disparus tournaient ça et là, parmi les couleurs de plus en plus sombres, en claquant par à-coups dans le vent."
Une dernière remarque : la mention du passeur n'est pas anodine. Il revêt en la circonstance une dimension presque mythologique : c'est Charon le nocher des Enfers, ou plus près de nous, en un sens, le Stalker* *d'Andreï Tarkovski qu'évoque aussi Joëlle Le Marec : "Sebald rejoint la figure du passeur chez le cinéaste Tarkovski, pris lui aussi corps et âme par le devoir d’arpenter les paysages de la dévastation ou de l’exil et d’y promener les savoirs, eux-mêmes exilés des corps disparus."


 _______________________________________

* Juste après avoir publié cet article, je note qu'un article de Grégory Mion vient d'être déposé (il y a 10 heures exactement ) sur le site Stalker : Les Enfants des morts de Heinrich Böll. Or, il commence ainsi : "Dans un essai percutant où il s’interroge sur la délicate construction du deuil en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, pointant du doigt la myopie d’un peuple qui semble avoir refoulé tous les crimes et avoir fait abstraction de toute espèce de sentiment de culpabilité à cause de la «misère matérielle» d’un pays dévasté, W. G. Sebald reproche à la plupart des écrivains allemands des années 1950 d’être passés à côté du sujet, d’avoir en quelque sorte retardé le diagnostic de «la conscience morale de la nouvelle société» au lendemain du Troisième Reich (1). Cette remontrance à la fois objective et polémique ne pourrait cependant s’appliquer à Heinrich Böll car le futur Nobel de littérature publie Les Enfants des morts (2) en 1954, un roman où le climat d’après-guerre apparaît dans toute sa profondeur tragique, révélant une Allemagne en butte aux spectres du marché noir, aux relents nazis persistants, aux mœurs dissolues et aux hommes capricieux qui refusent d’être des pères, exigeant des femmes qu’elles avortent ou qu’elles prennent en charge les enfants nés de leur semence hystérique."


**Stalker, c'est aussi le site de Juan Asensio, dont on pourra lire également l'article qu'il a consacré aux Anneaux de Saturne en 2014.

dimanche 19 mai 2019

La Belle dans la jungle dormante

"J'avais rencontré Adolfo Arrietta, qui était devenu un ami, et je lui avais proposé de jouer le prof de théâtre, mais il était tellement perché qu'il n'est même pas venu le jour du tournage."

Virginie Thevenet, La nuit porte conseil, entretien in Cahiers du Cinéma, mai 2019, p. 70.

C'est Nunki Bartt, encore lui, qui m'a fait découvrir ce fou d'Adolfo Arrietta, en me prêtant le dvd de Belle dormant (sorti en janvier 2017) qu'il avait lui-même emprunté à la médiathèque de Déols. Comme le titre l'indique, il s'agit d'une adaptation du célèbre conte dont existent plusieurs versions, dont les plus connues sont celles de Perrault et de Grimm. Comme je subodore que peu d'entre vous ont vu ce film, reprenons le pitch d'Allociné : "Dans le royaume de Letonia, le jeune prince Egon (Niels Schneider) passe ses nuits à jouer de la batterie. Le jour, il n'a qu'une idée en tête : pénétrer le royaume de Kentz pour retrouver la belle dormant et briser le charme. Mais son père (Serge Bozon), le roi, qui ne croit pas aux contes de fées, y est totalement opposé. C'est Maggie Jerkins (Agathe Bonitzer), archéologue de l'Unesco, qui va lui donner la clef."On aura compris que la temporalité adoptée n'est pas celle du conte traditionnel : en effet, la belle est devenue dormante en 1900, et c'est donc cent ans plus tard, à notre époque, qu'elle va être réveillée par le baiser du prince.


Cette confrontation des époques donne lieu à une scène assez comique où l'on voit le prince, blouson noir et sac à dos, photographier avec son smartphone, comme n'importe quel touriste d'aujourd'hui, les tableaux figés des habitants du palais dormant.


Les décalages sont intéressants à observer : ainsi est-il dit que ce royaume de Kentz est perdu dans la jungle. Arrietta s'en explique en disant qu'il avait "toujours imaginé le château de la Belle dormant au milieu d’une jungle, et non au milieu d’un bois. Le titre du conte pourrait être La Belle dans la jungle dormante". Ailleurs, il dit s'être inspiré d'une version anglo-saxonne du conte, écrite par C.S. Evans en 1920 et dont les illustrations d'Arthur Rackham lui auraient soufflé l'idée de jungle. On peut les voir sur Gallica, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'avec ses silhouettes noires Rackam n'évoque guère les luxuriances de la jungle tropicale, mais bien plutôt le traditionnel réseau inextricable de ronces entremêlées.



Toujours est-il que ce n'est pas du tout une jungle qui est filmée mais bel et bien un bois, une belle futaie de milieu tempéré (même si l'ambiance sonore est bien celle d'une forêt équatoriale - le contraste produit l'étrangeté). Cependant, les personnages ont adopté la convention et ne parlent que de jungle. La parole est ici souveraine.
Dans le conte, peu de noms propres. Le prince n'a pas plus de nom que le royaume. Ce n'est pas le cas dans le film où Egon est le prince de Letonia. Si cela évoque à l'évidence la Lettonie, Egon ne peut que renvoyer à Egon Schiele, ce peintre autrichien dont l'une des oeuvres les plus célèbres, Le Cardinal et la Nonne, montre précisément un baiser, "paraphrase expressionniste, provocatrice, du Baiser de son aîné, Gustav Klimt" (Wikipedia). 

Le Cardinal et la nonne, huile sur toile d'Egon Schiele (1912). Musée Leopold, Vienne.
Le Baiser, Gustav Klimt, 1908-1909, Palais du Belvédère, Vienne.
Le Baiser dans Belle dormant (photogramme transposé verticalement)
Egon Schiele, mort de la grippe espagnole à 28 ans, en 1918, restera à jamais le jeune peintre aux oeuvres érotiques scandaleuses, classées par les nazis dans l'art dégénéré. Le prénom d'Egon était donc tout à fait cohérent pour désigner un jeune prince en lutte contre son père. 
Quant au royaume de Kentz perdu dans la jungle, comment ne pas penser au Coeur des ténèbres de Joseph Conrad, écrit en 1898, deux ans donc avant cette date de 1900 choisie par Arrietta ? Et donc au film Apocalypse now de Coppola, qui en est l'adaptation cinématographique placée au temps de la guerre du Vietnam. La remontée du fleuve jusqu’au plus profond de la jungle pour éliminer le colonel Kurtz (Marlon Brando) est en quelque sorte rejoué par la percée du prince charmant à travers la forêt maléfique du royaume de Kentz hantée par la méchante fée incarnée par Ingrid Caven, recluse en sa cabane.


D'ailleurs pourquoi avoir choisi Ingrid Caven pour ce rôle ? Actrice et chanteuse allemande, elle fut la femme de Rainer Werner Fassbinder pour qui elle joua dans de nombreux films. Elle monta, semble-t-il, pour la première fois sur scène en 1943, à l'âge de quatre ans, pour interpréter des chants de Noël devant les soldats du Reich. Or, si je me souviens bien (je n'ai plus le film sous la main), c'est de ses chants que la bonne fée Gwendoline prévient Egon de se méfier pendant la traversée de la jungle.

Pierre Eugène, sur le site Critikat, écrit que "Le récit de Belle dormant est sage comme une image : tout le monde le connaît et sa transposition contemporaine (bien qu’imaginaire) et les quelques aménagements qu’Arrietta lui fait subir (malgré l’élision du titre, il y a quand même un bois) ne malmène pas le cours linéaire de l’intrigue." Sage comme une image, vraiment ? On peut donc en douter si on fait la somme de ces allusions à Egon Schiele, Conrad et Coppola. Certes, Arrietta ne souffle mot de ces références, n'entre pas dans les raisons profondes qui l'ont conduit à réaliser ce film, se contentant de dire que la magie du conte lui était réapparue à la relecture. On ne fait pas un film à partir de cette simple observation. Bien sûr on peut se demander si ces connexions, qui me semblent maintenant assez évidentes, sont conscientes chez lui. Je n'en jurerais pas, l'artiste semblant plus s'appuyer sur son intuition que sur un système de pensée très élaboré. Pour en terminer provisoirement (je m'aperçois que je n'ai pas écrit la moitié de ce que j'avais prévu de dire sur Arrietta), je voudrais citer un passage d'Au coeur des ténèbres, qui me semble pleinement résonner avec cette obsession de la batterie dans le film. Une obsession qui traverse toute la filmographie d'Arrietta : "C’est un son qui ne m’a pas abandonné depuis Le Jouet criminel. Je crois que le tam-tam apparait dans le film Les Mines du roi Salomon qui m’avait complétement enchanté. Également dans L’Âge d’or de Buñuel, et dans Le Testament d’Orphée de Cocteau. Par ailleurs, la percussion est la plus ancestrale des musiques. C’est un rythme magique qui existe dans toutes les cultures. Je crois qu’on entend des tam-tams dans presque tous mes films, même dans Flammes. Egon joue de la batterie lorsqu’il ne pense pas à la Belle Dormant. La percussion, c’est sa fuite de la réalité, sa désobéissance. Cette idée était dans le scenario, et quand j’ai rencontré Niels, j’ignorais qu’il savait jouer de la batterie." Et Arrietta oublie de citer son film nommé explicitement Tam-tam (1976). Bref, voici le passage en question de Conrad :
"Les longues avenues d'eau s'ouvraient devant nous et se refermaient sur notre passage, comme si la forêt eût enjambé tranquillement le fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y régnait un grand calme. Quelquefois, la nuit, un roulement de tam-tam, derrière le rideau des arbres, parvenait jusqu'au fleuve et y persistait faiblement, comme s'il eût rôdé dans l'air, au-dessus de nos têtes, jusqu'à la pointe du jour. Impossible de dire s'il signifiait la guerre, la paix ou la prière. [...] Nous étions coupés de toute compréhension de ce qui nous entourait : nous glissions pareils à des fantômes, étonnés et secrètement épouvantés, comme le serait un homme sain au spectacle d'une émeute enthousiaste dans un asile d'aliénés."

_________________________________________

Ajout du 20/05 : Une quasi-synchronicité : je découvre aujourd'hui le Blow Up de Luc Lagier, "Apocalypse Now en huit minutes". Rien de mieux et de  plus jubilatoire pour se remettre en mémoire ce film incroyable, présenté à Cannes il y a tout juste 40 ans. Francis Ford Coppola y  remporta la palme d’or (ex-aequo avec Le Tambour).


dimanche 10 juin 2018

Du chaos, du Congo et du Pequod

Les choses se compliquent (et j'admets déjà que ce n'était pas très simple...), elles se compliquent même bougrement. Pourquoi ? Pour la bonne raison tout d'abord que trois plans temporels se superposent et même s'enchevêtrent : car tentant de rendre compte de corrélations constatées au mois d'avril, je suis conduit à évoquer aussi les échos que cela provoque dans le temps présent de ce mois de juin, tout ceci entrant aussi en résonance avec des textes plus anciens de quelques années. Des indices dispersés sur plusieurs strates temporelles émergent comme si l'on avait procédé à une coupe verticale du territoire exploré (qui n'est autre au fond que celui de nos existences), mais de cette vision globale je ne puis en donner une traduction immédiate, perceptible synthétiquement : il me faut passer par une narration linéaire qui peine à rendre l'ampleur de l'étoilement des motifs. C'est là que la macle (ou le losange) intervient en tant que figure essayant de donner forme au chaos (c'est en somme la même fonction que remplissent justement les attracteurs étranges dans la théorie mathématique du chaos).

Prenons un autre exemple de motif ayant triangulé tout récemment, et qui est en même temps bien ancré dans le passé récent : Moby Dick. En premier lieu, je l'ai retrouvé parmi les livres brûlés de Fahrenheit 451. Quand la brigade de pompiers fait une descente chez le pompier rebelle Montag, et que tous les livres qu'il cachait se retrouvent sur la moquette du salon, on voit parmi les chefs d’œuvre de la littérature que Truffaut a choisis visiblement avec soin, le roman de Melville.


Un autre plan s'attarde plus précisément sur l'ouvrage seul :

(Les illustrations de Rockwell Kent qui accompagnaient cette édition anglaise ont été reprises dans la toute récente édition Quarto établie par Philippe Jaworski)
En second lieu, Moby Dick prend place dans le livre d'Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde, venu de Bourges et apparu à la fin de l'article traitant du feu chez Truffaut (j'allais écrire du faux chez Truffeu).
Il n'est pas inintéressant de replacer le contexte de son apparition dans ce livre (qualifié, je le répète, de très important par Bruno Latour, ce que je ne cesse de vérifier à chaque étape de ma lecture - pas encore achevée à cette heure).
Anna Tsing développe toute une réflexion sur le capitalisme, dont le processus, rappelle-t-elle, est l'accumulation. Mais la valeur est parfois produite à partir de phénomènes vitaux qui ne lui doivent rien. Même dans les fermes industrielles, "des êtres vivants issus de processus écologiques sont récupérés pour participer à la concentration des richesses. C'est ce que j'appelle, écrit-elle, une "captation", qui implique de tirer avantage de la valeur produite en dehors du contrôle capitaliste." La cueillette des matsutakés par des travailleurs précaires dans les forêts de l'Oregon sont un exemple de ce qu'elle nomme des "chaînes d'approvisionnement", qui sont "des chaînes de matières premières transformées en marchandises qui traduisent la valeur au bénéfice des entreprises dominantes ; elles opèrent une traduction entre des valeurs non capitalistes et capitalistes."
Ce n'est pas quelque chose de nouveau et elle en donne deux exemples historiques pour en clarifier le fonctionnement, tous les deux mis en lumière par la littérature.
Le premier est le marché de l'ivoire au XIXe siècle, tel que l'a raconté Joseph Conrad dans son roman Au cœur des ténèbres.
"L'histoire tourne autour d'une découverte que fait le narrateur : alors qu'il était épris d'une grande admiration pour un commerçant européen, il prit conscience de la sauvagerie avec et par laquelle il se procurait de l'ivoire. Révéler cette sauvagerie a de quoi surprendre le sens commun, habitué à penser la présence européenne en Afrique comme ayant été un moteur de civilisation et de progrès. Au lieu de cela, civilisation et progrès se rabattent en écrans de fumée pour tenter d'étouffer la violence par laquelle passent les mécanismes de traduction pour obtenir toujours plus de valeur : une captation en bonne et due forme." (p. 109)*
 Le second exemple est donc puisé chez Melville :
"Moby Dick suit l'histoire de l'équipage d'un baleinier, dans lequel le cosmopolitisme, fortement animé, tranche clairement avec nos stéréotypes sur la discipline d'usine. Toutefois, l'huile que l'équipage obtient en tuant des baleines tout autour du monde entre en fin de compte dans une chaîne d'approvisionnement capitaliste, basée aux Etats-Unis. De manière étrange donc, sur le Pequod, tous les harponneurs sont des indigènes non intégrés, qui viennent d'Asie, d'Afrique et du Pacifique. Et le navire serait incapable de capturer une seule baleine sans l'expertise de ces personnes totalement étrangères à la discipline industrielle étatsunienne. Mais, comme les produits de ce travail doivent finalement être traduits en termes de valeur capitaliste, c'est seulement par le biais du financement capitaliste que le navire peut prendre la mer. Autrement dit, l'accumulation par captation s'opère ici dans la conversion de savoirs indigènes en bénéfices capitalistes. Et, par la même occasion, dans la conversion de baleines vivantes en produits d'investissements." (p .109)
Enfin, dernier côté du triangle, les deux pages que Christiane Taubira (dont j'ai mis une citation en exergue d'un article récent) consacre à Moby Dick dans Baroque sarabande, livre d'hommage aux livres et aux écrivains de son enfance guyanaise aux combats d'aujourd'hui. Deux pages d'où j'extrais le passage suivant :
" Et si le bateau Pequod est au commencement, c'est qu'au commencement sont les Amérindiens. Et c'est fort d'un savoir irréel que Queequeg le harponneur, homme de cale dont les tatouages sur le corps sont la calligraphie d'un mystérieux traité sur les cieux et la terre et sur l'art d'atteindre à la vérité, décide au dernier moment de renoncer à son agonie."
Pour bien comprendre, il est nécessaire de savoir (Taubira ne le précise pas) que les Pequots étaient une tribu indienne qui fut exterminée lors du massacre de la Mystic River, en 1637.  L'écrivain américain Benjamin Whitner raconte toute cette histoire d'une incroyable violence dans le numéro 4 de la revue America, hiver 2018, (L'histoire interdite, p. 88) :
" Ensuite, les pèlerins se mirent en devoir d'éradiquer intégralement la tribu des Pequots. Ils déclarèrent que tout Indien réputé appartenir à cette tribu serait exécuté sur-le champ. La rivière Pequod fut rebaptisée Thames - la Tamise -, et le village connu sous le nom de Pequot fut rebaptisé New London. Comme John Mason [le capitaine qui avait dirigé le massacre] le déclara, le but était d'"effacer tout souvenir de ces Indiens de la surface de la Terre". L'Assemblée générale du Connecticut alla jusqu'à déclarer l'interdiction officielle du mot lui-même. Les Pequots ne furent pas seulement annihilés en tant que peuple, mais également en tant qu'idée."
Pour Whitner, il s'agit ni plus ni moins que d'un génocide. Il écrit que les Pequots "ne réapparaîtront vraiment dans la conscience américaine qu'avec le Moby Dick d'Herman Melville."

De Fahrenheit 421 aux Pequots en passant par le Congo, on voit bien que cette affaire de Moby Dick n'est pas qu'une amusante chasse aux coïncidences, que ce qui est désigné là avec insistance c'est la violence et l'injustice infligées à l'être humain, et en particulier à l'Autre, au Noir, à l'Indien, à celui qu'on désigne comme brute, sauvage, inférieur.
Et ce n'est pas un hasard si au coeur des ténèbres  veillent sous la cendre les braises vives de la littérature.

_______________________
* Sur Joseph Conrad, la conquête coloniale et la remontée à la source des génocides du XXème siècle, on lira avec grand profit le livre de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes ! (Les Arènes, 2014). Ce titre est une phrase de Kurtz, le personnage principal d'Au coeur des ténèbres, qui avait conclu par ces mots son rapport sur la mission civilisatrice de l'homme blanc en Afrique.
Bel exemple de cette intrication temporelle que je tentais de décrire au début de cet article : ma lecture cet après-midi même du chapitre V des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald. Au coeur de ce chapitre, il y a deux personnes : Joseph Conrad (que Sebald choisit plutôt de désigner sous son vrai nom de Konrad Korzeniowski) et la figure moins connue de Roger Casement, diplomate britannique qui dénonça dans un rapport au Foreign Office les atrocités commises par les agents du roi des Belges, Léopold II, sur les Noirs congolais, "contraints, rapporte Sebald, de travailler sans salaire pratiquement sans être nourris, souvent enchaînés les uns aux autres, à un rythme forcené, du lever au coucher du soleil et jusqu'au moment où ils tombaient à proprement parler de tout leur long et mouraient sur place d'épuisement." (p 167)
Roger Casement
C'est au cours de son voyage le long des côtes anglaises, dans une émission documentaire de la BBC, que Sebald découvrit ce personnage jusque-là inconnu de lui (et dont la destinée fut tragique car il finit par être pendu en 1916 pour haute trahison dans une prison londonienne - il avait épousé la cause nationaliste irlandaise). Vaincu par la fatigue, Sebald s'était endormi devant la télévision, mais écrivait qu'il se rappelait "simplement qu'il avait été question, au début de l'émission, du fait que l'écrivain Joseph Conrad avait rencontré Casement au Congo et qu'il le tenait, parmi les Européens, corrompus en partie par le climat tropical, en partie par leur propre inextinguible cupidité, pour le seul homme droit qu'il lui eût été donné de rencontrer dans cette région du monde."(p. 138)