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jeudi 8 janvier 2026

C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot.

Le 7 janvier est toujours pour moi un jour très particulier. Anniversaire de ma petite sœur Marie emportée en décembre 2019 par la maladie. L'an dernier, j'y consacrai ici un billet, Cette nuit je la dispute aux chiens de l'insomnie. Cette année, c'est sur Facebook que j'ai posté un petit texte d'hommage. Je n'y reviens pas. Juste après, je suis allé marcher avec l'ami Nunki Bartt dans ce que l'on appelle la vallée verte, mais que la neige avait transfiguré en vallée blanche. Dans la prairie près de l'Indre où un troupeau de moutons vit en liberté, nous goûtions le crissement de nos pas dans la poudreuse, une sensation devenue rare ici à Châteauroux. 




Au fil de notre conversation errante je lui appris la mort de Béla Tarr, le cinéaste hongrois, à l'âge de 70 ans (il était né le 21 juillet 1955 dans la ville de Pecs, au sud-ouest de la Hongrie). Une mort qui passera assurément inaperçue aux yeux du grand public, et ne déclenchera aucune passion ou polémique à la mesure de celles qui ont suivi le décès de Brigitte Bardot.

Mais pour nous deux au moins, Béla Tarr nous importe plus que BB. Même si je n'ai pas encore visionné son grand œuvre, Satantango (1994), film sur l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, adapté du roman (que j'ai lu, lui, en 2019) du lauréat du récent prix Nobel de littérature Laszlo Krasznahorkai, scénariste de plusieurs de ses films. Fresque longue de sept heures que Nunki lui-même avoue ne pas avoir regardé encore jusqu'au bout. Mais il y a aussi, entre autres, Damnation (1987), Le Cheval de Turin (2011, son film-testament), et Les Harmonies Werckmeister (2000). Il me parla de la scène inaugurale de ce dernier film, à ses yeux remarquable. Et ceci me rappela une ancienne lecture, celle de la philosophe Marie-José Mondzain dans Images (à suivre), De la poursuite au cinéma et ailleurs, que Stéphanie m'avait offert à la Noël 2012. J'avais découvert Marie-José Mondzain à travers la conférence qu'elle avait donnée à La Rochelle en octobre 2002, pour les Rencontres nationales des Enfants de cinéma à laquelle j'assistais en tant que coordinateur départemental École et cinéma. J'en conserve un souvenir éblouissant. Une des rares conférences (quelques années plus tard, il y eut celle d'Heinz Wismann, à Strasbourg), où j'ai essayé de tout noter, où j'avais vraiment l'impression d'entrer dans l'intelligence des choses. Dix ans plus tard, je lus donc cet essai (publié chez Bayard en 2011), et je me souvins donc de ce passage sur Béla Tarr. Je vérifiai ce soir-même qu'elle évoquait bien cette ouverture des Harmonies (d'ailleurs un marque-page demeuré dans le volume était précisément placé à cet endroit).


 Marie-José Mondzain écrit : "Janos, le poète obstiné, apparaît à l'orée du film comme metteur en scène du scénario le plus colossal de tout l'univers, puisqu'il fait jouer aux corps de ses compagnons de taverne la rotation de la Terre, de la Lune et des étoiles autour des feux du soleil. Et nous voyons dans la salle du bistrot où ils s'enivraient, des hommes pauvres, laids et balourds se mettre à tournoyer doucement sur eux-mêmes et autour du soleil. Chaque homme est une planète, leur danse est celle des constellations. Rien de plus beau que ces tourbillons de la chair devenue éthérée. C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot. [...] Quand la taverne doit fermer, le soleil, la lune et les étoiles sont invités à partir par le patron impatient. Valuschka lui dit alors doucement : "Mais monsieur Hagelmayer, ce n'est pas fini." Il y a dans l'univers une poursuite infinie, un mouvement perpétuel qui connaît tour à tour le flux de la lumière et les ténèbres de l'éclipse." (p. 98) 

Marie nous a quittés, Béla Tarr nous a quittés, mais nous ne nous résignerons pas à la perte. C'est à la lumière qu'ils nous ont laissée dans le cœur, à travers la danse cosmique des ivrognes, que nous inaugurons cette nouvelle année, celle des vingt ans d'Alluvions

 

 

mardi 14 janvier 2025

Amazonia

 A Violette, 20 ans ce jour même,

Dans le train qui nous emmenait de bon matin de Bourges vers Paris, via Vierzon, j'avais emporté un seul livre, Amazonia, de Patrick Deville (Seuil, 2019), septième opus de son projet Abracadabra, cycle de douze livres écrits sur le principe du roman sans fiction, chacun d'entre eux s'attardant sur un continent ou du moins une large partie de la planète. Il est ici question, comme le titre le laisse bien deviner, d'une remontée de l'Amazone et de l'évocation de l'histoire du sous-continent latino-américain depuis l'année 1860. Pourquoi 1860 ? Eh bien, selon l'auteur lui-même (entretien dans La Presse en 2017), parce que "c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale." 

J'avais trouvé le livre dans une bouquinerie de La Châtre, le 4 janvier dernier. J'étais alors avec Violette, contente de son côté d'avoir déniché un essai de Daniel Guérin qu'elle avait cherché sans succès jusque-là. Dans Amazonia, c'est un peu père & fille (3 chapitres), mais surtout père & fils (8 chapitres) qui constituent l'un des fils rouges du livre - ce voyage sur l'Amazone, Deville l'accomplissait avec son fils Pierre, vingt-neuf ans, dessinateur, photographe, musicien. "Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve, confie-t-il à Isabelle Rüf dans Le Temps, en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone ! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.» L'écrivain ne cache pas certains moments de tension, mais ce qui se détache c'est bien l'amour filial qui les relie (c'est tout en pudeur, ces mots ne sont jamais employés). On les retrouve au terme du voyage sur le rivage d'une île des Galápagos : "Côte à côte au bord de l'océan, nous demeurions immobiles devant le paysage immense de bout du monde, le jade très pâle des vagues écumeuses, les frégates ballottées dans le ciel par le vent fort, le sable blanc et les blocs de lave noire. (...) Un peu en retrait, j'observais son profil grave et ruisselant des eaux de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec."

Je n'eus pas le temps de terminer le livre avant Austerlitz. Ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Nous avions un autre programme, nous devions faire provision de beauté, à Orsay tout d'abord, avec l'exposition Gustave Caillebotte mais aussi certaines salles des collections permanentes (oh, merveilles entre autres que ces Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard...), et le lendemain avec Ribera au Petit Palais et la plasticienne japonaise Chiharu Shiota au Grand Palais. Je fixais des détails comme un autre fixait des vertiges. Ce qui suit est parfaitement arbitraire, des traces pour ma mémoire à venir.













Dans le train du retour, j'abordai le chapitre sirènes & amazones. Patrick Deville évoque le tournage de Fitzcarraldo, le film de Werner Herzog. Dans la scène des rapides, le long navire en fer s'écrase contre la falaise et Thomas Mauch, le directeur de la photographie, est blessé à la main, si bien qu'il faut l'opérer. Mais le médecin du tournage a épuisé ses réserves d'anesthésiants, et Mauch hurle de douleur. Herzog appelle Carmen, une prostituée, à la rescousse : "Elle m'a écarté, rapporte Herzog, a enseveli la tête de Mauch entre ses seins et l'a consolé d'une voix douce. Elle a dépassé sa condition pour devenir une pieta immanente, et Mauch est vite redevenu silencieux. Elle lui a susurré "Thomas, mi amor", encore et encore, durant les deux heures qu'a duré l'opération."

C'est l'occasion pour Deville de revenir sur Gaspar de Carvajal, le moine dominicain qui a donné son nom au fleuve. Il avait accompagné Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarro, envoyé en reconnaissance par celui-ci pour trouver des vivres. Neuf jours avaient été nécessaires pour cela, et comme le navire ne pouvait revenir en arrière à cause du courant, Orellana décida de descendre le fleuve jusqu'à l'Atlantique. Le nom Amazone provient d’une bataille qui eut lieu contre la tribu des Tapuyas où les guerrières combattaient selon leur coutume en avant des hommes. "Chez Gaspar de Carvajal, écrit Deville, les amazones ont deux seins, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l'amputation pour mieux bander l'arc." Un peu plus loin, il poursuit en rappelant qu'après Mai 1968, les femmes allaient à la plage les seins nus : "La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l'enfant que j'étais, qui n'en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l'extraire au forceps, avait "refusé le sein", et qu'il avait fallu le biberonner." La suite allait me stupéfier : "Le 22 mars 2018, cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de ces événements de 1968 à l'université de Nanterre, ma mère avait subi l'ablation de l'un de ces seins que j'avais refusés, ces seins que mon père, mort depuis près de vingt ans déjà, avait dû rêver de découvrir pendant les longs mois que duraient alors les fiançailles."

22 mars 2018. Cette coïncidence de dates relevée par Patrick Deville m'en rappelait une autre, autour de cette même date. Le 24 mars 2018, j'avais ouvert un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées), où je décidais de consigner toutes les apparitions, lors de mes lectures diverses, du mot vertige et de ses dérivés (vertigineux, vertigineusement, vertigo). Le cahier des charges était simple : le mot lui-même n’était jamais explicitement recherché, il devait advenir de lui-même. Repéré, je le recopiais dans le cahier, en ayant soin de le prendre dans son contexte, ou bien je photocopiais, je prenais en photo, j’imprimais. Ma besogne s’achèverait cahier rempli. Il me fallut moins d’un an.

La première prise fut le titre d’un dessin de François Matton : Vertige, écroulements, déroute et pitié, daté du jeudi 22 mars 2018, issu de son blog Sans l’ombre d’un doute. C'est l'ami Nunki Bartt qui m'apprit plus tard que le titre provenait du Poète de sept ans, d'Arthur Rimbaud.

Or, le 21 décembre 2019, dix jours après la mort de ma petite sœur Marie au CHU de Limoges, je m'avisai que ce 22 mars 2018 était aussi le jour où elle avait pris connaissance de sa maladie, ainsi qu'elle l'écrivait dans un cahier Paperblanks : "Je ne suis pas immortelle, depuis le 22 mars 2018, cette réalité m'a éclaté à la figure. Je peux à chaque instant laisser mes enfants et leur père, seuls, face à la vie, à ses tumultes, à ses joies." Elle écrivit quelques autres lignes, mais les autres pages du cahier demeurèrent vierges.

Cette quadruple coïncidence, apparue trois jours après la date anniversaire de sa naissance (7 janvier 1971), me sidéra. D'autres détails faisaient mouche : le dessin de François Matton ne mettait-il pas en valeur ces seins qui traversaient tout le chapitre sirènes & amazones ? Et puis il y a cette histoire du 21 février. "Comme chaque année, écrit Patrick Deville, à cette date du 21 février, je m'étais levé avant l'aube, dans cet entre-deux où nous accompagnent encore avec sérénité ceux qui furent puis disparurent, ces morts qui ne le sont pas encore s'ils demeurent dans les rêves de la nuit. Devant une fenêtre de cet appartement qui pourrait être une cabine immobile de navire, avec vue sur les toits de Paris et ses cheminées, plusieurs mois après notre retour, j’attendais le lever du soleil comme je l'avais attendu vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, devant une fenêtre de l'hôtel Morgut de Managua, la matin où j'avais commencé d'écrire la vie de William Walker, et depuis ce 21 février 1997, j'avais résolu*de consacrer cette éphéméride à l'avancement du projet Abracadabra, à son parcours autour de la planète."

Ce 21 février 2019, Patrick Deville en vécut les dernières minutes à la terrasse de l’Écailler, dans le onzième. Et quelques heures plus tard, une interne l'appela depuis l'hôpital pour lui annoncer la mort imminente de sa mère : "L'ablation du sein qu'elle avait subie moins d'un an plus tôt n'avait pas enrayé la progression du mal." Comme Marie, elle allait donc mourir en 2019 (mais je ne peux oublier que la mère de l'écrivain avait près de quatre-vingt dix ans, presque le double de l'âge de Marie). Ce qui était, selon son propre aveu "dans l'ordre des choses" (ce qui ne l'empêcha pas d'être davantage ébranlé qu'il ne l'avait prévu) ne l'était pas du tout pour Marie.

Je pense aussi, en refermant cet article, à Nathan, son fils, mon neveu, dont c'est l'anniversaire aussi ce 14 janvier 2025. Je sais aussi combien cette maman leur manque, à lui, à Tom son frère, à Lou sa sœur.

Jose de Ribera -La Pieta, 1633, Huile sur toile, 157 x 210 cm
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


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*J'avais résolu, dit-il, et je pense en lisant cela à cette émission de France Culture écoutée en revenant de Bourges lundi matin. Première d'une série "Les bonnes résolutions": "Résolution" est un mot polysémique. En effet, il est utilisé aussi bien dans le domaine juridique que dans la sphère scientifique... Comment comprendre cette diversité de sens ? " Les invités étant Serge Sur, professeur émérite de droit public  et Etienne Ghys mathématicien, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

mardi 7 janvier 2025

Cette nuit je la dispute aux chiens de l'insomnie


7 janvier 2025
tu aurais eu 54 ans
Marie ma sœur ma
petite sœur
si la vie ne t'avait pas lâchée
si tu avais survécu
à la grande guerre des cellules
Tu me manques
Tu nous manques
Je te revois dans la grande maison
des bords de Vienne
ton sourire là-bas
présent encore
dans la chambre dernière
malgré la souffrance
Cette nuit je la dispute
aux chiens de l'insomnie
J'écris pour
te parler
encore un peu
Une illusion une image
derrière la fenêtre
la rivière qui passe
son flot obscur
bientôt brisé
par le pont
Je n'oublie pas
ceux qui périrent
ce même jour
où l'on venge les blasphèmes
par des rafales de kalachs
Dans un vase du séjour
quelques menues branches
du saule tortueux
qui se mourait
au bout de ton jardin
 
 

mardi 11 juin 2024

A Turin tout est apparition

Geoff Dyer confie être retourné deux fois à Turin, en novembre 2017 puis en juillet 2019. Conséquence d'une série de contretemps, il ne parvient cette année-là à son hôtel qu'aux alentours de minuit. N'ayant alors rien vu de la ville, il dépose ses bagages et ressort dans les rues quasi désertes. Il se trouve qu'un promeneur solitaire converge comme lui près d'une fontaine publique : "Il n'y avait rien de menaçant dans cette presque rencontre ; la présence intermittente d'autres êtres humains ne faisait qu'ajouter à cette impression de solitude qu'on eût dite tout droit sortie d'un tableau de Chirico. Je n'ai jamais éprouvé aussi puissamment le sentiment distinct de me promener dans l'oeuvre d'un artiste que cette nuit-là, en déambulant sur la piazza Vittorio Veneto. Je n'avais encore jamais pris conscience du côté Chirico de Turin auparavant, toutes les fois où la foule dans les rues empêchait la réalité de la ville de verser dans une dimension onirique." (p. 96)



Les derniers jours de Roger Federer comporte sept photos noir et blanc, en comptant celle de la couverture où l'on voit Jack Kerouac s'écoutant parler à la radio. Parmi ces sept, la reproduction de Turin printanier, tableau de Giorgio de Chirico (1914). Tableau qui représente la piazza Carlo Alberto où Nietzsche se jeta au cou du vieux cheval humilié. Dyer rapporte qu'en 1910, à l'âge de vingt-et-un ans, Chirico écrivait à un ami : "Je suis le seul à avoir réellement compris Nietzsche - tout mon travail le démontre." "Ses écrits, poursuit-il, sont saturés d'expressions, d'intuitions et de symboles dérivés en droite ligne de Nietzsche. [...] Ses descriptions de lieux nous incitent constamment à éprouver de manière intuitive quelque chose de visuellement équivalent à l'Eternel Retour : "La galerie est ici pour toujours. Ombre de droite à gauche, vent frais qui entraîne l'oubli, écrit-il dans "Méditations d'un peintre". Tous les dieux sont morts."

Frédéric Pajak, dans L'immense solitude, consacre également un chapitre, qu'il intitule Zarathoustra & Pinocchio, à Chirico dans l'ombre de Nietzsche. Chapitre qui s'ouvre avec cette citation de Chirico, tiré de L'art métaphysique, 1911-1913 : "Il y bien plus d'énigmes dans l'ombre d'un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions passées, présentes et futures." La plupart des dessins sont alors réalisés d'après des oeuvres du peintre. Ainsi, page 276, le Turin printanier de 1914 :


Pajak cite ensuite de larges extraits des textes de Chirico : 

"C'est Turin qui m'a inspiré toute la série de tableaux que j'ai peints de 1912 à 1915. A la vérité j'avouerai qu'ils doivent également beaucoup à Frédéric Nietzsche dont j'étais alors un lecteur passionné. Son Ecce Home, écrit à Turin peu avant qu'il ne sombrât dans la folie, m'a beaucoup aidé à comprendre la beauté si particulière de cette ville. [...] A Turin tout est apparition. On débouche sur une place et on se trouve en face d'un homme de pierre qui nous regarde comme seules peuvent regarder les statues. Parfois l'horizon est limité par un mur derrière lequel s'élève le sifflement d'une locomotive, la rumeur d'un train qui s'ébranle : toute la nostalgie de l'infini se révèle à nous derrière la précision géométrique de la place. Ce sont des moments inoubliables que nous vivons quand de tels aspects du monde, dont nous ne soupçonnions même pas l'existence, apparaissent soudain, nous dévoilant les choses mystérieuses qui se trouvent là, à notre portée, à chaque instant, sans que notre vue trop courte puisse les distinguer, nos sens trop imparfaits les percevoir."


A Turin tout est apparition. Cette phrase de Chirico me renvoie au diariste des apparitions, Daniel Sangsue, dont nous avons vu qu'il était venu à Turin la même année 2013 que Geoff Dyer, titrant à la date du 3 janvier, Turin, ville de fantômes. J'ai depuis terminé la lecture de son Journal d'un amateur de fantômes, et relevé une mention de Chirico au 22 décembre 2016 :

" A propos de fantômes et de portes, Breton note dans un article sur De Chirico recueilli dans Les Pas perdus : Toutefois Chirico ne suppose pas qu'un revenant puisse s'introduire autrement que par la porte. C'est une allusion à une scène racontée dans La Révolution surréaliste (n°7, 15 juin 1926) : Aragon, De Chirico et Breton étaient attablés dans un café de la place Pigalle quand entra un enfant venu pour vendre des fleurs. Chirico, le dos tourné à la porte, ne l'avait pas vu entrer et c'est Aragon, frappé de l'allure bizarre de l'arrivant, demanda si ce n'était pas un fantôme. Sans se retourner Chirico sortit une petite glace de sa poche et après y avoir longuement contemplé le jeune garçon, répondit qu'en effet c'en était un. La reconnaissance des fantômes sous les traits humains, il y paraît bien exceptionnellement exercé [...]" (p. 274)

 

_________________________

PS : Cherchant sur Google avec la requête "Breton + Chirico + pas perdus", je tombe en premier résultat  sur l'article de Dominique Rabourdin sur En attendant Nadeau, Le premier Breton, où il rappelle qu' "En février 1924, les éditions Gallimard publient dans leur nouvelle collection « Les Documents bleus », sous le titre Les pas perdus, un recueil de vingt-quatre articles d’André Breton écrits entre 1917 (« Guillaume Apollinaire ») et 1923 (« La confession dédaigneuse »)." Cet incipit est aussitôt suivi d'un tableau de Chirico, La gare Montparnasse (1914).


Plus encore que cette retrouvaille avec Chirico, c'est la date de publication de l'article qui me retient : 7 janvier 2018. Encore une fois, la date anniversaire de la mort de Marie, ma petite soeur. Déjà rencontrée dans le dernier article, A la fin tout devient poésie.

Pour en terminer vraiment, le clip de mes amis de Voodoo Skank, que l'algorithme me proposa juste après la vidéo sur Enrico Rava. Une apparition en somme tout à fait bienvenue.



mardi 4 juin 2024

A la fin tout devient poésie

 Le Métier de vivre, le second article où j'ai évoqué L'immense solitude de Frédéric Pajak, le 15 décembre 2022, s'articulait autour d'un petit livre de Sophie Nauleau, S'il en est encore temps (Actes Sud). En le relisant, je m'avise qu'il est directement en rapport avec Les Désarçonnés, de Pascal Quignard, qui avait lui-même resurgi avec le Matthieu de Denis Guénoun : "Sophie Nauleau raconte dès l'ouverture de l'ouvrage comment elle fut désarçonnée par une petite jument baie, et blessée sérieusement à la cheville gauche. Un accident qui raviva le souvenir d'anciens traumas qu'elle croyait oubliés : "Ainsi ma cheville esquintée avait-elle quelques révélations à me faire, après m'avoir tant supportée. Rendue au seul métier de vivre, que Pavese immortalisa dans son journal avant de se donner la mort dans une chambre d'hôtel du Piémont italien, à l'été 1950, à quarante-et-un ans seulement, je restais sur mes gardes." Pavese bien sûr au coeur du livre de Pajak, au même titre que Nietzsche.

J'écrivais un peu plus loin : "Je m'avise maintenant que l'âge de la mort de Nietzsche, 44 ans*, est au principe de l'essai de Sophie Nauleau. Il s'ouvre en effet sur cette citation de Jules Renard, tiré de son Journal à la date du 22 février 1908 : "Quarante-quatre ans, c'est l'âge où l'on commence à ne plus pouvoir espérer vivre le double." Et elle enfonce le clou au tout début de son premier chapitre : "Demain j'aurai quarante-quatre ans. Ce n'est pas un âge. A quarante-cinq ans seulement, il faut réfléchir ; quarante-quatre, c'est une année sur le velours. Aimant les chiffres en miroir, depuis ma discrète contribution de 1977 au sursaut de la natalité française, je jubilais à la lecture de cette réflexion de Jules Renard, notée en février 1908, à la veille de son anniversaire." (p. 9)

Et j'enchaînais ainsi : "1908 est l'année de naissance de Pavese (né un 9 septembre). Celle aussi de Claude Lévi-Strauss, à Bruxelles (28 novembre), mais lui s'éteindra centenaire, en 2009. 44 ans, c'est encore un âge qui joue un rôle très important dans La neige, le livre que j'ai écrit autour de la mort de ma petite soeur Marie, qui avait eu 44 ans le 7 janvier 2015, le jour de l'attentat à Charlie-Hebdo."

Or, ressortant l'autre jour le livre de Pajak, je notai qu'il avait été acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. Marie avait alors exactement 29 ans. Le même jour je finissais la lecture du dernier opus de Christian Bobin, Le muguet rouge. L'un de ses derniers fragments évoque Novalis : "J'avançais dans l'air du parc comme une loutre** dans l'eau, les ailes du ciel, caressant mes tempes, me faisaient un casque gaulois comme celui jadis sur le paquet de Gauloises bleues. Et je pensais à lui, Novalis." Et un peu plus loin : "Novalis s'est occupé pendant sa vie brève des mathématiques, des cristaux, de la poésie. Il cherchait une pensée qui n'ait pas l'arrogance coutumière des pensées. La mort de sa jeune fiancée perça la source de cette pensée. [...] Il meurt à vingt-neuf ans, après avoir demandé qu'on lui joue un air de piano, on ne sait lequel." (p. 69)


J'avais bien évidemment noté cet écho, mais il en était comme de la catachrèse, une seule résonance n'eût pas suffi à déclencher l'écriture d'un billet. Il n'en fallait pas moins de deux autres. Et c'est ce qui se passa : hier, 3 juin 2024, sonnait le centenaire de la mort de Franz Kafka. Lisant la notice critique de Nathalie Crom sur Télérama, à propos de la parution du troisième tome de la biographie de Kafka par Reiner Stach, j'épinglai ces lignes :

"Bien qu’il en ait eu un temps le désir, Kafka (1883-1924) n’a pas écrit d’autobiographie. Quelques ébauches laconiques, des annotations éparses, son extraordinaire Journal et la Lettre au père (1919) en font office. À cette dernière, Reiner Stach puise notamment, pour reconstituer les années de jeunesse de l’écrivain, dans le troisième et ultime volume de cette époustouflante biographie – parue en Allemagne entre 2002 et 2014, dans un désordre chronologique tout sauf fortuit, le choix de commencer par les années 1910-1915 (Kafka, tome 1 : Le temps des décisions, qui vient de paraître en poche) se justifiant par le fait que ce sont les mieux documentées de sa vie, celles aussi où se produisit, écrit Stach, « l’éruption sans égale dans la littérature mondiale » que constitua l’écriture du Verdict. Ce fut au cours de la nuit du 22 au 23 septembre 1912 – cette nuit au seuil de l’automne où, à l’âge de 29 ans, Kafka devint Kafka." (C'est moi qui souligne)


 Enfin je lus ce matin ce post d'André Markowicz sur Facebook :

"Une pause avec Pouchkine,
pour son anniversaire

Aujourd’hui, – juste pour cette fois, – je ne voudrais pas ajouter de mots aux mots et rédiger une nouvelle chronique. Je fais une pause, ici (et ici seulement) de quarante-huit heures.
Pour mon Dictionnaire, je regarde souvent « Le Soleil d’Alexandre ». Relire les textes, comme ça, après bientôt quinze ans et plus, me rappelle le travail que ç’aura été, ce livre, – qui reprenait et les élargissant toutes les traductions des romantiques russes que j’avais faites dans ma vie. 

Et donc, voilà. Je reprends un poème très court, que Pouchkine a écrit pour son anniversaire de 1828 (29 ans). Cet anniversaire, c’est le 6 juin (oui, je suis en avance, mais, quoique ça ne se fasse pas du tout, de fêter un anniversaire en avance, ce n’est pas trop grave)..

Don aveugle, don stérile,
Vie, pourquoi m’es-tu donnée,
Toi qu’une puissance hostile
Au supplice a condamnée ? 
Quel dessein que je redoute
M’a fait naître du néant,
M’a rongé l’esprit de doute,
Brûlé de passion le sang ? 
J’erre ainsi sans but au monde,
Sans pensée et sans amour,
Dans l’ennui poignant où gronde
L’uniforme bruit des jours. " (C'est moi qui souligne)

Peut être une représentation artistique de La Sagrada Familia et gratte-ciel

Franz Kafka (3 juillet 1883 - 3 juin 1924) par François Schuiten (via Benoit Peeters)

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* Je m'avise aussi maintenant qu'il y a là une erreur grossière (qui ne m'avait jamais été signalée...). Nietzsche n'est bien entendu pas mort à 44 ans (ou alors il faut parler de mort psychique). Né en 1844, il décède en 1900, à 55 ans. 44 ans est l'âge où il perd la raison. De Nietzsche, il fut encore question cet après-midi,  où, continuant la lecture de Geoff Dyer, je tombai sur ce passage : "Le 15 octobre 1888, jour de son quarante-quatrième anniversaire, Nietzsche se lança avec fougue dans la rédaction de ce livre [Ecce Homo] retraçant "comment l'on devient ce que l'on est" et l'acheva en trois semaines ; il fut publié de manière posthume, par sa soeur, en 1908." (p. 324)

** Et lisant ces lignes le 27 mai, je ne pouvais pas ne pas penser au petit Matisse, tué tout près de chez moi. En hommage, les commerçants de la ville affichèrent des photos de loutre dans leurs vitrines, son père, Christophe Marchais, patron du restaurant Jeu 2 Goûts, ayant appelé sur Facebook à changer sa photo de profil pour y mettre une image de loutre ; un clin d'œil à son fils qu'il surnommait "ma grosse loutre".

Le 9 mai, j'avais écrit le post suivant sur Facebook :

"Saint-Denis, un nom, un quartier maintenant lié à un drame terrible, la mort d'un enfant. Un quartier qu'on n'a jamais qualifié à ma connaissance de zone sensible, et où l'horreur a surgi comme un orage dantesque au cœur d'un été.
Saint-Denis c'est aussi un cimetière, que je traverse régulièrement. Comme un exercice spirituel. Memento mori. A celui qui s'attarde un peu, des étrangetés apparaissent.
Il y a 99 ans très exactement mourait donc Michel Loesch, un jeune homme de 25 ans, dans le Pas-de-Calais. Le nom de la commune où il rencontre la mort résonne avec son propre nom : Loos-Liévin.
Au-dessus du texte en lettres dorées, qu'un presque siècle de pluie et de gel n'a pas ternies, un médaillon donnait figure au soldat.
A l'inverse du texte, il n'en reste presque rien. Piqueté, blanchi, l'émail ne laisse plus voir qu'un fantôme. Seul le cheveu, sagement divisé par une raie sommitale, a gardé le noir originel."

Peut être une image de texte qui dit ’ባዩርድሮያናት LNASAPER BECESET A LA MÉMOIRE DE NOTRE FRÈRE MICHEL LOESCH SERGENT AU ១០ D' D'INFE TUÉ A L' ENNEMI LE 9 MAI 1915 Loos OS-LIÉVIN P. DE AGÉ DE 25 ANS REGRETS A C.’

Aucune description de photo disponible.

dimanche 28 avril 2024

Les fantômes ont quelque chose à nous dire

J'ai terminé l'article précédent, Barques, macle et arnaque sur la note de Daniel Sangsue daté du 11 décembre 2019. Laquelle rendait compte d'un hasard objectif, autrement dit d'une coïncidence, entre la lecture d'un essai de Denis Grozdanovitch et un courriel soi-disant émanant du même Denis Grozdanovitch et qui n'était bien sûr qu'une arnaque.

Aussitôt après avoir consigné ces faits, j'ai réalisé que le 11 décembre 1019 n'était pas pour moi une date comme une autre. Oh non, loin de là. Ce fut pour toute notre famille une date funeste : ma petite soeur Marie avait rendu l'âme à l'hôpital de Limoges, au terme d'une cruelle maladie, un cancer contre lequel elle luttait avec un courage immense depuis 2018.

Rien dans la note de Daniel Sangsue n'évoquait ce drame, mais je restais interloqué. Le rappel inattendu de ce jour noir avait-il un sens ? Je me suis demandé ensuite à quel moment - je n'en savais vraiment plus rien -, le blog avait porté trace de cette disparition. Eh bien c'était le mardi 7 janvier 2020, date une nouvelle fois symbolique, puisque date anniversaire de Marie. Je terminai la note par ces mots : "Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020." L'article portait en effet sur ce film sorti sur les écrans le jour même de sa mort, Les Envoûtés, de Pascal Bonitzer. Un film où il est énormément question de ces êtres qu'affectionne Daniel Sangsue : les fantômes. Je l'écrivais dès le premier paragraphe : 

C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"


Fantômes qui intervenaient aussi dans Souvenirs dormants, le livre de Patrick Modiano que je lus le même soir au retour du cinéma : 

"Or, dans ce court volume (...) on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)"

La thématique des fantômes ne cessait alors de m'accaparer : deux jours plus tard, je publiai un nouvel article : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre,  où j'inscrivais une nouvelle référence au film de Bonitzer à travers cette réplique située à la fin d'un entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), où il posait cette question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre. Ils ont quelque chose à nous dire." Il faisait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". 


Or, c'est au bas de cet article du 9 janvier 2020 que  Am Lepiq (monsieuye) a laissé ce commentaire : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous.Commentaire qui me surprit tout d'abord (il venait s'afficher sur un article publié depuis plus de quatre ans) et qui fut la tête de pont d'un afflux de fantômes (Am Lepiq, alias Jacques Barbaut, a depuis doublé la mise avec sa mention, toujours au bas du même article, de la belle note de lecture qu'il a consacré au livre de Sangsue sur Sitaudis). Note parue le 26 avril, le même jour que l'article précédent.

Etrange chassé-croisé : un commentaire sur un film de fantômes sorti le jour de la mort de Marie m'entraîne à la découverte d'un livre sur les fantômes, lequel me conduit sur un hasard objectif enregistré le même 11 décembre 2019. Boucle bouclée.

A ceci s'ajouta le retour d'une revenante (à suivre, comme on dit dans les meilleurs feuilletons).

mardi 15 août 2023

Je passerai comme un nuage sur les vagues

Les livres, ces envahisseurs. Ils s'accumulent subrepticement en deux endroits, la table basse du salon et le chevet du lit. Régulièrement, devant la montée des piles et la menace d'effondrement qui s'ensuit, je dois procéder à des retours en rayonnage, des exils et des expulsions. C'est un coup de sang soudain qui peut me prendre à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Le dernier s'est produit la semaine dernière.  La chose s'accompagne parfois de redécouvertes, tiens, il était là celui-ci, entamé et jamais terminé, et puis cet autre, des années que je le déplace d'une pièce à l'autre, que je le picore, que je le butine. Ruche inépuisable. 

C'est ainsi que je retournai à un trio de livres, entassés l'un sur l'autre, trois livres écrits par des femmes, et à l'issue de cette soirée-là de remise en ordre, je lus un bout de chaque. Et ce fut comme s'ils s'étaient répondus, sonnant comme les trois coups introducteurs d'une pièce de théâtre.

Le premier était Vivre avec nos morts, le petit traité de consolation de Delphine Horvilleur. Je l'avais abandonné à mi-chemin, pour une raison que j'ignore, en tout cas ce n'était pas par ennui. Quelque chose de plus urgent m'avait requis sans doute. Le désir aussitôt revint d'en reprendre la lecture. Je lus alors le chapitre suivant mon arrêt : Le frère d'Isaac, "Tomber dans la question". Delphine Horvilleur, qui est rabbin, est conduite à parler avec un enfant dont le petit frère venait de mourir. Quelle réponse apporter à celui qui disait : "J'ai besoin de savoir où est allé Isaac. Parce que je ne sais pas où regarder pour le chercher." Demain on allait l'enterrer, mais ses parents lui disaient aussi qu'il est allé au ciel. Alors il ne comprenait pas bien, est-ce qu'il allait être dans la terre ou bien au ciel ? On mesure aisément la difficulté d'une réponse satisfaisante.

"Personne ne sait parler de la mort, écrit ensuite Delphine Horvilleur, et c'est peut-être la définition la plus exacte que l'on puisse en donner. Elle échappe aux mots, car elle signe précisément la fin de la parole. Celle de celui qui part, mais aussi celle de ceux qui lui survivent et qui, dans leur sidération, feront toujours de la langue un mauvais usage. Car les mots dans le deuil ont cessé de signifier. Ils ne servent souvent qu'à dire combien plus rien n'a de sens."

Je devais dire à Isaac, dit-elle en conclusion, que les rabbins n'ont pas plus de réponses que les autres. Parfois, juste un peu plus de questions.

*

Le second livre, je l'avais lu entièrement, je l'avais acheté à Chaminadour où l'auteur, Muriel Pic, était présente. C'était L'argument du rêve, publié chez Héros-Limite en 2022, un poème-essai, une suite de poèmes-essais plutôt, ponctué de photographies en noir et blanc. En le refeuilletant, je découvris que quelques unes étaient de Lorand Gaspar, sur lequel j'avais écrit un peu plus tôt. Eaux de Patmos. Un peu plus loin, Muriel Pic écrit :

[...] Dans ses Carnets de Patmos
avec la tempérance d'un médecin
Gaspar photographie les ombres.
Il voit une corde pendre :
le kosmokini des ermites.
A la tombée du jour
dans la grotte
quand la fatigue risque de désarmer sa vigilance
l'ermite se hisse de noeud en noeud
et suspend son corps contre le sommeil. [...]


*

Cet après-midi en forêt avec ma fille Pauline. Une entorse à l'atterrissage d'un vol en parapente dans les Alpes l'a privée du stage de danse qu'elle devait rejoindre dans le Finistère. Avec ses béquilles elle m'accompagne néanmoins sur le petit circuit qui fait le tour de l'étang de Berthommiers. Dans le programme d'Equinoxe, la scène nationale, que nous avons reçu hier, elle me dit avoir repéré un spectacle de Chloé Moglia, une danseuse et funambule dont les performances sont basés sur la suspension. Pauline avait même postulé par curiosité pour un stage avec elle, mais n'avait pas été prise car elle exigeait qu'un projet artistique y soit associé. 

Sommes-nous espionnés par le biais de nos téléphones portables ou bien s'agit-il d'une pure coïncidence (ou d'une facétie de l'Attracteur étrange) ? Toujours est-il qu'en fin d'après-midi, cette Chloé Moglia dont j'ignorai jusque là l'existence apparut sur mon fil Facebook, avec une vidéo de France Culture (ce n'est pas celle qui suit).


*

Dans un article de la revue Textimage, La vision haptique dans l'oeuvre photo-poétique de Lorand Gaspar, Gyöngyi Pal cite ce passage d'Approche de la parole : "Le poème n'est pas une réponse à une interrogation de l'homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement."

Photographie de Lorand Gaspar

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Le troisième livre était le Journal d'un écrivain, de Virginia Woolf, une anthologie chez 10/18 puisée dans les vingt-six volumes de son Journal par son mari, Leonard Woolf. Un livre là encore abandonné en cours de lecture. Je le repris à l'endroit du marque-page figé à la date du mercredi 7 janvier 1931. 

"Ma tête est lasse ; cette quinzaine ne m'a pas apporté la vue des collines qui ondulent, ni des champs, ni des haies, mais (la peste soit de la grippe) trop de maisons et de livres éclairés par le feu, et trop de plume et d'encre."

7 janvier 1931 : autrement dit quarante ans très exactement avant la naissance de ma petite soeur Marie, le 7 janvier 1971, à La Châtre. Ce n'est pas tout : née le 25 janvier 1882, elle était âgée alors de 48 ans, et allait bientôt fêter son quarante-neuvième anniversaire. Marie nous a quittés le 11 décembre 2019 : elle avait donc 48 ans et n'était donc plus qu'à quelques jours de son quarante-neuvième anniversaire.

Deux ans plus tôt, le 4 janvier 1929, Virginia Woolf écrivait ceci :

"La vie est-elle très solide ou très instable ? Je suis hantée par ces deux hypothèses contradictoires. Cela dure depuis toujours, durera toujours, et plonge au tréfonds du monde sur lequel je me tiens en ce moment. Mais elle est également transitoire, fugitive, diaphane. Je passerai comme un nuage sur les vagues. Peut-être, bien que nous changions, que nous volions les uns après les autres, si vite, si vite, sommes-nous aussi successifs et permanents, nous, êtres humains à travers lesquels passe la lumière. Mais quelle est cette lumière ? Je suis si troublée par le transitoire de la vie humaine, que souvent je murmure un adieu, après avoir dîné avec Roger, par exemple ; ou que je me demande combien de fois encore je reverrai Nessa."


 

 

jeudi 8 septembre 2022

Cristal noir #1 : Le Sale Village

Depuis quelques mois, je suis moins assidu sur le blog. C'est que j'ai pris du temps pour écrire un texte, que je sais mal définir, une sorte de récit, d'essai, dont le centre est la mort, en décembre 2019, de ma jeune soeur Marie. Son titre est un vers de Francis Jammes qui m'accompagne depuis longtemps : La neige ne guérit pas de sa blancheur. Ce livre, assez bref, est en cours de lecture par les proches et de moins proches qui ne connaissent rien a priori de cette douloureuse histoire familiale, et je ne sais pas encore si je le proposerai à l'édition. J'aurais pu m'en tenir là, mais très vite le besoin s'est fait sentir d'une suite. Certains prolongements s'imposaient, qui ne trouvaient pas leur place dans le premier récit. J'ai donc entamé un second ouvrage, dont le titre m'a été donné immédiatement : Cristal noir, deux mots extraits d'un poème de Philippe Jaccottet. A cette heure, j'ai terminé deux chapitres sur les cinq que le livre doit contenir. Il se trouve que les thèmes qui y sont traités entrent parfois en collision avec ce qui vient à moi dans l'ordinaire des jours : le passé y entre en résonance avec les événements du présent, formant un work in progress incessant.

C'est une de ses rencontres entre passé et présent que je veux transcrire ici, en donnant sur ce site des extraits du second chapitre qui, à mon sens, se suffisent à eux-mêmes. Cela me permettra incidemment de procéder aux corrections éventuelles car j'ai rédigé l'intégralité du premier jet au stylo sur un cahier noir. J'avais besoin, je ne sais bien pourquoi, de cette trace matérielle de l'encre bleue sur la feuille à petits carreaux. Cette ponction sur le livre sera livrée en plusieurs épisodes. 

*

En juin 2018, j'avais trouvé au magasin Noz, sur le boulevard non loin de chez moi, une étude de Reynald André Chalard portant sur le recueil de poèmes de Philippe Jaccottet, A la lumière d'hiver, étude que j'avais jusque-là délaissée, jusqu'à ce mois de décembre 2019 où Marie nous avait quittés*. Je m'y plongeais alors, d'autant plus que la première partie de l'étude était consacrée à Leçons, un ensemble de vingt-deux poèmes, écrit en 1969, autour de la mort de Louis Haesler, le père de son épouse Anne-Marie, imprimeur et rédacteur en chef de la "Feuille d'avis de la Béroche" de Saint-Aubin, dans le canton de Neuchâtel, pour laquelle Jaccottet avait écrit une soixantaine de billets. Chalard insiste sur l'exigence éthique qui commande au livre : "traduire exactement l'expérience", selon l'expression même de Jaccottet dans son manuscrit, l'expérience de cette agonie si douloureuse, où il se vit contraint de remettre en question ce qu'il croyait savoir de la mort.


Le quatrain liminaire présenté en italiques rendait hommage au défunt, en lui reconnaissant une haute valeur morale : c'est sa "droiture" et son sens de la "mesure" qui doivent guider la main du poète hésitant :

Qu'il se tienne dans l'angle de la chambre. Qu'il mesure,
comme il a fait jadis le plomb, les lignes que j'assemble
en questionnant, me rappelant sa fin. Que sa droiture
garde ma main d'errer ou dévier, si elle tremble.

Dans cette série de poèmes, ce qui m'avait le plus particulièrement frappé était le thème du cadavre, qui s'exprime avec force au poème 16 :

Déjà ce n'est plus lui.
Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre. Un météore nous est moins lointain.

Qu'on emporte cela.

Un homme - ce hasard aérien,
plus grêle sous la foudre qu'insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs -,
arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat ?

Ah, qu'on nettoie ce lieu.

Nous sommes au plus loin de toute mièvrerie. Lisant ces lignes terribles, je me revoyais dans la chambre exiguë du funérarium, bouleversé, troublé par le corps allongé devant moi, où je n'étais plus du tout certain que fut présent ce qui animait cette petite soeur d'amour. J'ai déjà dit dans La neige comment nous avions été désagréablement surpris, Emmanuel et moi, devant le maquillage éhonté des croque-morts. Nous ne reconnaissions plus celle que nous avions aimé, dans sa simplicité, son naturel, et ils avaient fait amende honorable, modifié l'emplâtrage momifiant qu'ils nous avaient servi. Oui, la différence était sensible, mais le mal était fait et, sans doute, rien n'y aurait changé. Le cadavre était sa réalité. Et je redis ici que je plaçai ma main devant cette bouche de marbre pour ne voir que le front et les yeux, derniers vestiges de la douceur de Marie.

[...]

Le scandale du cadavre, écrit Reynald André Chalard, provient de son aspect "immonde" :

"Dans son De immundo**, Jean Clair cite un passage du Parménide de Platon dans lequel on demande à Socrate "s'il conçoit une idée pour ces choses que sont "le poil, la boue, la crasse, ou tout autre chose, la plus dépréciée et la plus vile" (p. 13). L'idée qui soutient la réponse de Platon est "qu'il n'y a pas d'idées en ces choses, il n'y a pas de forme en elles [...]. Horreur de l'informe, horreur du déchet, horreur du poil et des odeurs qu'il peut cacher, horreur d'un élément organique [...] qui échappe à notre contrôle", l'immonde relève bien "de la décomposition, de la pourriture, du grouillement, de la vermine" (p. 14). C'est pourquoi le cadavre doit être emporté pour être enseveli (v. 4), mais c'est bien la saleté et la souillure qui triomphent à la fin du poème [...]" (p. 52)

Pascal Quignard, dans Sordidissimes, le volume V de son Dernier royaume, cite également ce passage du Parménide :

"Parménide demande à Socrate :
- Poil, boue, crasse, la plus sordide des choses a-t-elle une idée ?
- Cela me tourmente depuis longtemps, répond Socrate. Devant l'idée d'une chose vile, je suis perdu.
- Parce que tu es jeune - lui répond Parménide - et que tu crois encore qu'il faut juger les choses de ce monde. Un jour, tu verras, la chose de nulle valeur méritera à tes yeux une forme.
Mais Socrate estime qu'il ne faut pas fouiller plus longtemps la question de savoir si vulve, utérus, pénis, couilles, excréments, choses viles, sont au ciel comme le beau ou le bien qu'il aime y projeter." (p. 93)


Juste au-dessus de ce passage, il y a ces lignes que j'avais encadrées de noir lors de la première lecture de ce livre en mars-avril 2008 : "Le sacré et le malpropre ne peuvent se distinguer. Comme le sang. Ce qui est prohibé, ce qui est soustrait à la vue, ce qui est mis à l'écart ne se distinguent pas."

Je pense à ce hameau traversé jeudi dernier, peu avant de rejoindre l'Hélice terrestre, l'antre troglodytique de Jacques Warminski. Le Sale Village. Commune de Saint-Georges des Sept-Voies, entre Angers et Saumur, non loin de la Loire qui faisait peine à voir. Dans la voiture, il y avait Chamina et Nunki Bartt. Je dis à celui-ci, histoire de causer, que ce Sale Village me rappelait la devise de Poitiers, qui la désignait par les trois S : "Sainte, Sale et Savante". L'incongruité de l'adjectif central est si perturbante qu'en faisant des recherches un peu plus tard, je m'aperçus que de nombreux billets publiés sur le net substituaient volontiers au "sale"original un "saine" bien plus consensuel.

(A suivre)

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* Que la collection où s'inscrit cet essai (paru chez Ellipses en 2011) se nomme 40/4 (pour 40 questions, 40 réponses, 4 études) me renvoyait au nombre 44 omniprésent dans l'histoire de Marie, fut bien sûr une incitation supplémentaire à m'en emparer.

** Editions Galilée, 2004, p. 13 et suiv.

mardi 7 janvier 2020

Les rêves et les moyens de les diriger

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Envoûtés à l'Apollo. Un film de Pascal Bonitzer, avec Sara Giraudeau et Nicolas Duvauchelle. Nous étions trois dans la salle, pas sûr qu'il soit un grand succès. Et pourtant ce ne serait pas usurpé, car cette adaptation d'une nouvelle de Henry James, - « Comment tout arriva » (The Way It Came) ou « Les Amis des Amis » (The Friends Of The Friends), selon les deux titres sous lesquels elle a été publiée - tout à fait en dehors du cadre originel anglo-saxon, est impressionnante de maîtrise. C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"





Je n'ai pas lu la nouvelle de Henry James, mais si j'ai tenu à aller voir ce film c'est bien parce que l'auteur m'avait en son temps, d'une certaine façon, envoûté. D'ailleurs, j'ai plusieurs fois écrit sur lui, son nom apparaissant pour la première fois sur ce site le 14 mars 2018.

Au retour du cinéma, le même soir, je décide de lire Souvenirs dormants de Patrick Modiano, que ma soeur Mano m'a offert le jour de Noël. Modiano, autre écrivain du mystère, que j'ai beaucoup étudié en 2012 et 2013. Or, dans ce court volume, où le vertige s'impose dès le premier paragraphe, on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)
Rien de surprenant de retrouver les fantômes dans un livre de Modiano (par exemple, Daniel Parrochia intitulera Ontologie fantôme son essai sur l'oeuvre du prix Nobel, tandis que Philippe Zard dans un article titré "Fantômes de judaïsme" écrira qu' "Être écrivain c’est devenir soi-même fantôme – il n’est pas jusqu’à l’écriture de Modiano qui ne devienne à son tour spectrale…"),  je ne cherchais nullement des références au film de Bonitzer quand j'ai choisi de lire ce livre. Mais le fantôme n'est pas le seul point de contact entre les deux oeuvres. Le rêve est une autre entrée importante, comme en témoigne cet extrait (qui comporte soit dit en passant le second vertige du livre) :
"Ce cadavre sur le tapis, dans l'appartement que nous avions laissé sans éteindre la lumière... Les fenêtres resteraient allumées en plein jour, comme un signal d'alarme. J'essayais de comprendre pourquoi j'étais demeuré si longtemps immobile en présence du concierge. Et quelle drôle d'idée d'avoir écrit sur la fiche de l'hôtel Malakoff mon nom et mon prénom, et l'adresse de l'appartement, 2, avenue Rodin... On s'apercevrait qu'un "meurtre" avait été commis la même nuit à cette adresse. Quand je remplissais la fiche, quel vertige m'avait saisi ?  A moins que l'ouvrage d'Hervey de Saint-Denys, que je lisais au moment où elle m'avait téléphoné pour me supplier de la rejoindre, ne m'ait brouillé l'esprit : j'étais sûr de vivre un mauvais rêve. Je ne risquais rien, je pouvais "diriger" ce rêve comme je le voulais et, si je le voulais, me réveiller d'un instant à l'autre." (p. 87-88) [C'est moi qui souligne]

Frontispice du livre de Léon Hervey de Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les diriger ; observations pratiques, Paris, Amyot, 1867, in Jacqueline Carroy.
Hervey de Saint-Denys (1822- 1892), sinologue qui deviendra professeur au Collège de France, avait tenu depuis l'âge de treize ans un journal de ses rêves. Il publiera anonymement en 1867 le livre d'on parle Modiano, qui le désigne comme le précurseur de ce que l'on nomme aujourd'hui les « rêves lucides ». Il raconte, explique Jacqueline Carroy,* qu’il a acquis très vite "la faculté d’avoir conscience de rêver pendant son sommeil. Cela lui a permis d’avoir des visions nocturnes si nettes qu’il a pu fixer son attention sur tous leurs détails avec « l’œil de l’esprit » au cours même de son sommeil. Il a ensuite, raconte-t-il, développé la capacité de diriger et d’orienter, au moins partiellement, ses songes, toujours en dormant." C'est cette capacité qui semble avoir fasciné Modiano.

"Nous arrivions, écrit-il un peu plus haut, page 80, place du Trocadéro. Environ deux heures du matin. Les cafés étaient fermés. Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga. D'où venait une telle tranquillité ? Du silence et de l'air limpide de la place du Trocadéro ? [...] Je subissais certainement l'influence de l'ouvrage que je lisais depuis quelques jours, Les Rêves et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denys, et qui resterait, pendant toute cette période, l'un de mes livres de chevet. J'avais l'impression que je lui avais communiqué mon calme et qu'elle marchait maintenant du même pas que le mien. [...] j'avais gardé dans une poche de ma veste le revolver à l'étui de daim. J'ai cherché une bouche d'égout où je l'aurais laissé tomber. Comme je le tenais dans ma main, elle me jetait des regards inquiets. J'essayais de la rassurer. Nous étions seuls sur la place. Et si, par hasard, quelqu'un nous observait de la fenêtre obscure d'un immeuble, cela n'avait aucune importance. Il ne pourrait rien contre nous. Il suffisait de détourner ce rêve, selon les conseils d'Hervey de Saint-Denys, comme on donne un léger coup de volant. Et la voiture roulerait sans heurts, l'une des voitures américaines de ce temps-là, dont on aurait dit qu'elle glissait sur l'eau, en silence." [C'est moi qui souligne]

Passage étonnant, où le narrateur vit la réalité comme un rêve, inversant en réalité la méthode de Hervey de Saint-Denys qui consiste à manipuler le rêve, à s'y diriger, comme si l'on était dans la réalité. Autre chose étonnante : la présence du revolver (c'est avec cette arme que la jeune femme non citée a tué un certain Ludo F. (le cadavre sur le tapis de la page 87), qu'on retrouve dans Les Envoûtés, où il est donné par Sylvain, l'ami homosexuel de Coline, pour se protéger de Simon, et qu'elle utilisera contre ce même Simon pour menacer de se suicider.


 Quant au rêve, il a sa place dans le film, et Bonitzer l'évoque dans un entretien :
"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."
Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020.


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* Jacqueline Carroy, « La force et la couleur des rêves selon Hervey de Saint-Denys », Rives méditerranéennes [En ligne], 44 | 2013, mis en ligne le 15 février 2014, consulté le 05 janvier 2020.