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mercredi 10 mai 2017

# 111/313 - Jour de fête

"Le cinéma de Kiesloswki est un cinéma de la rencontre. Bonne ou mauvaise, elle est celle que nous espérons ou redoutons. Elle dessine des chemins que nous appelons « hasard » ou « nécessité ». À nous qui sommes rêveurs d’un autre monde, elle promet d’autres horizons, éventuellement illusoires. Nous sommes parfois comme ces esprits qui « croient côtoyer un arrière-pays qu’à un carrefour nouveau – le hasard aidant cette fois, ou grâce à un signe, soudain compris – ils pourront peut-être rejoindre ». C’est aussi pour Kiesloswki une invitation à vivre pleinement dans notre monde, à l’habiter, à en saisir la lumière et à en écouter le bruit. Car l’appel de l’arrière-pays, comme le nomme Bonnefoy, est constamment contrebalancé par la résistance matérielle des choses, la consistance des corps, la présence charnelle de l’autre. Kiesloswki a sans nul doute des préoccupations métaphysiques, mais elles s’élaborent au travers d’une matière qu’il filme magnifiquement et à laquelle il accorde toujours une attention scrupuleuse."

Anne-Isabelle Roussel, En terre d’incertitude, Magphilo, Eté 2011, Sceren-CNDP.

C'est peut-être grâce au naufrage du ferry sur la Manche que Valentine (Irène Jacob) rencontrera Auguste, le jeune juge, double de Joseph, le juge retraité qui espionnait ses voisins (Jean-Louis Trintignant) : c'est en tout cas ce que laisse suggérer Kieslowski dans les derniers plans du film. De la catastrophe naîtra peut-être l'amour. 
Nous avons vu l'écho, dans l'article #70, de ce naufrage avec celui de Lord Royston, le jeune traducteur de Lycophron, sur la Baltique.  Article qui s'achevait sur l'évocation de Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad), ville qui avait aussi toute son importance dans le récit de Jean-Paul Kauffmann.
Or, Königsberg est également partie prenante de l'histoire paranormale racontée par Otto dans Le Sacrifice.

La boucle est bouclée encore une fois.

Mais penchons-nous maintenant sur Otto, ce mystérieux facteur amateur d'étrange. Il intervient très tôt dans le film (à 6 :45), pendant le plan d'ouverture, rejoignant Alexandre (Jean-Louis Trintignant fut un temps pressenti pour le rôle) et son fils, appelé Petit Garçon, qui ne parle pas car il vient de subir une opération de la gorge. Premier indice : après avoir remis un télégramme à Alexandre, il lève la main et dit "Bonjour" à Petit Garçon. Bonjour en français. Alors qu'il est suédois, qu'il parle suédois, et que rien dans sa biographie de personnage ne le relie à la France.
Ce premier plan, qui montre Alexandre, son fils et Otto en train de parler et marcher, dure neuf minutes et vingt-six secondes. C'est, semble-t-il, le plan le plus long de la filmographie de Tarkovski.
La caméra suit en un travelling très lent Alexandre qui marche et Otto sur son vélo qui fait des boucles (toujours des boucles) autour de l'ancien comédien. La discussion prend rapidement un tour métaphysique. Otto affirmant par exemple que nous attendons tous quelque chose, que lui-même s'est toujours senti comme sur un quai de gare, avec le sentiment que ce qui se passait n'était pas la vraie vie.


La caméra reste à distance : les trois personnages sont dans le tiers médian de l'image, entre terre et ciel, dans ce paysage dénudé, avec cette seule maison au bord de la Baltique. Puis ils vont se rapprocher alors qu'Otto évoque le nain de Zarathoustra. Il finit par poser son vélo et poursuit sa conversation nietzschéenne en abordant la question de l’Éternel Retour (qu'il qualifie néanmoins d'idiotie). Encore une boucle, cette histoire d’Éternel Retour, soit dit en passant.
Tout ceci est très sérieux, mais observez maintenant ce qui se passe au même moment du côté de Petit Garçon, sans les sous-titres.


C'est un gag ! Un gag chez Tarkovski ! Mais il n'est pas de son fait, il est clairement emprunté. Et vous l'avez peut-être deviné, c'est chez Tati qu'il l'a trouvé. Le Tati du facteur François de Sainte-Sévère, le Tati de Jour de fête. Avez-vous entendu le "Au revoir" d'Otto à la fin de la séquence ? Si non, réécoutez. Toute la séquence est presque contenue entre le Bonjour et l'Au revoir adressés à Petit Garçon, acteur muet mais actif qui, avec son lasso, fait une blague au facteur, lequel, beau joueur, ne s'en offusque pas, et singe même François en colère.


Cet extrait est issu de L'école des facteurs,  un court métrage de 13 minutes, tourné en 1947, et qui préfigure le film Jour de fête. Ce gag du vélo attaché (ici c'est François qui a enchaîné son vélo mais qui, au sortir du bistrot, ne s'en rappelle plus) sera repris comme bien d'autres dans Jour de fête. Jour de fête, qui est littéralement présent dans Le Sacrifice, comme en témoigne ce photogramme :


Comprenez bien que Tarkovski ne plagie pas, il cite. Ce clin d’œil au cinéaste français (mais d'origine russe) montre bien cette dimension humoristique que l'on est si loin de percevoir chez Tarkovski que nulle part, dans tout ce que j'ai pu lire jusqu'à présent sur ce film, je n'ai vu mention de Tati.

vendredi 24 mars 2017

# 71/313 - Du désastre et des graphes

Que d'amour traqué ici ! L'écriture des lichens
       dans une langue inconnue sur ces tuiles
qui sont les pierres tombales du ghetto de l'archipel,
       pierres effondrées et dressées. -
La masure reluit
de tous ceux qu'une certaine vague, qu'une certaine 
      brise ont 
mené jusqu'ici, jusqu'à leur destinée.

Tomas Tranströmer, Baltiques VI, Poésie/Gallimard, 2004, p. 206

Lord Royston, traducteur de la Cassandre de Lycophron, englouti dans les eaux de la Baltique, près du champ de bataille d'Eylau, tragique et crépusculaire, que vient arpenter deux cents ans plus tard Jean-Paul Kauffmann, ancien otage au Liban, ravi aux siens pendant trois ans. Qu'est-ce que la coïncidence cherche à nous dire ? Quoi de commun entre l'obscur poète grec et l'écrivain d'aujourd'hui ?

Réponse : le désastre.

Cassandre annonce le désastre : A sa mère grosse de Pâris, elle prédit que le fruit de sa chair causera la perte de Troie.  A Pâris, elle prédit que son voyage à Sparte le conduira à l'enlèvement d'Hélène  et causera la perte de Troie. Lorsque Pâris ramène Hélène à Troie, elle prédit seule le malheur et la perte de Troie. Nul ne la croit. Et Troie sombrera.

Jean-Paul Kauffmann, en épigraphe de son livre, cite Sainte-Beuve : "Après les miracles d'Austerlitz et d'Iéna, ne le voit-on pas pousser à bout la Fortune et vouloir absolument lui faire rendre ce qu'elle ne peut donner [...]. C'est ce qui parut à Eylau ; et du haut de ce cimetière ensanglanté, sous ce climat d'airain, Napoléon, pour la première fois averti, put avoir comme une vision de l'avenir. Le futur désastre de Russie était là, sous ses yeux, en abrégé, dans une prophétique perspective." (Causerie du lundi, I)

Incipit d'Outre-Terre : "Le 7 février 2007, la famille Kauffmann a débarqué à Kaliningrad, lourdement équipée pour affronter l'hiver russe." Observez la récurrence du sept. Ce nombre sous l'égide duquel nous nous tenons depuis le 1er janvier. L'idée du voyage vient de loin, dix ans plus tôt, en 1997, Kauffmann lance : "Dans dix ans aura lieu l'anniversaire de la bataille d'Eylau. Ce serait amusant de nous y retrouver le 8 février 1807." Un blanc a suivi. Pas sûr que tout le monde ait trouvé cela amusant. Mais "l'idée joyeuse d'un voyage à quatre finit par l'emporter."
Pour l'auteur, c'est un second voyage. Un premier reportage avait eu lieu en juin 1991, peu de temps avant la chute de l'URSS, dans cette Kaliningrad, ancienne Königsberg, autrefois capitale de la Prusse-Orientale : "Conquise par l'Armée rouge en avril 1945, elle fut placée sous domination soviétique après la conférence de Postdam puis annexée par Staline. Allemande depuis sept siècles, cette enclave, considérée par le dirigeant communiste comme un tribut de guerre, dédommageait l'URSS des énormes pertes humaines et des destructions perpétrées par l'Allemagne nazie."

Königsberg, ce nom, dit-il, le faisait rêver : "Kant y était né, Hannah Arendt, l'auteur de De l'humanité dans de sombres temps, y avait passé une partie de sa jeunesse." Et puis il y avait l'énigme des sept ponts. Un casse-tête mathématique qui donna naissance à la théorie des graphes. En 1736, l'éminent mathématicien Leonhard Euler fit halte à Königsberg, alors divisée en quatre parties reliées par sept ponts enjambant la rivière Pregel.


Euler formulait la question ainsi : "À Koenigsberg, en Poméranie, il y a une île appelée Kneiphof; le fleuve qui l'entoure se divise en deux bras, sur lesquels sont jetés les sept ponts a, b, c, d, e, f, g. Cela posé, peut-on arranger son parcours de telle sorte que l'on passe sur chaque pont, et que l'on ne puisse y passer qu'une seule fois? Cela semble possible, disent les uns, impossible, disent les autres; cependant personne n'a la certitude de son sentiment."

Voici un schéma simplifié de la disposition des ponts dans la ville :

Extrait d'Edouard Lucas, Récréations mathématiques, BnF 
Un degré d'abstraction supplémentaire et nous arrivons au graphe :

Cette figure est extraite de l'excellent site du Mathouriste, où je vous invite à vous rendre si vous voulez  savoir le détail de la démonstration, car oui, il est impossible de parcourir la ville en n'empruntant qu'une seule fois chacun des ponts. Par ailleurs, l'auteur est allé sur place, vérifiant que la guerre a détruit une partie des ponts de Königsberg (Kaliningrad a actuellement six ponts).

Il note par exemple  - nous demeurons dans la thématique du désastre - que les ponts b et d ont été détruits pendant la guerre, mais que "le tas de ruines qu'était devenu l'île ne doit pas qu'aux combats acharnés lors de l'assaut Soviétique d'Avril 1945; les pires dégâts furent, assez étrangement, l'œuvre des bombardements de la Royal Air Force britannique en 1944, alors que le centre-ville ne semblait pas recéler d'objectif militaire essentiel. Les forts situés en périphérie, concentrant troupes, commandement et matériels furent plutôt moins touchés..."

Il signale aussi que le pont qui relie les îles, le Honig Brücke, lui, "n'a pas changé, conservant son aspect de pont ancien. Il n'est utilisé que par les piétons qui se rendent au parc ou à la Cathédrale, et quelques véhicules de service. Une coutume locale, sans doute récente, veut que les jeunes fiancés ou mariés viennent y sceller symboliquement leur union, d'un cadenas gravé à leurs noms qu'ils accrochent sur le parapet métallique, avant de jeter la clé dans la Pregel. La même pratique existe un peu plus au Nord, à Klaipeda (Lituanie), où le bonheur est promis à ceux qui franchiront les sept ponts de la ville! (Hasard? Symbolique usuelle du 7 ?)."

Or Klaipeda, je le rappelle, n'est autre que l'ancienne Memel allemande, près de laquelle Lord Royston trouva la mort.


jeudi 23 mars 2017

# 70/313 - Les eaux perfides de la Baltique

"Je traduisis Lycophron en 1969 et 1970, rue Poliveau, dans le Ve arrondissement de Paris. Quand j'eus terminé la traduction, mon sursis expira. Je fus convoqué au fort de Vincennes. Je refusai de suivre l'instruction d'élève officier. Je laissai pousser une barbe de penseur présocratique afin de devenir un soldat dont la souffrance et la vulnérabilité seraient invisibles au regard de ses congénères."

Pascal Quignard, Lycophron et Zétès, Poésie/Gallimard, 2010, p. 141-142

Né en 1948, Pascal Quignard a alors vingt-deux ans. Philip Yorke, lord Royston, a traduit la même œuvre en anglais pendant ses études à Cambridge : il avait vingt ans. "A un siècle et demi de distance, écrit Paul Auster dans L'invention de la solitude, l'un et l'autre ont enrichi leur propre langage, par le truchement de ce poème, d'une force particulière. L'idée l'a effleuré, un moment, que Q. était peut-être une réincarnation de Royston. Tous les cent ans environ, Royston renaîtrait afin de traduire le poème dans une autre langue et, de même que Cassandre était destinée à n'être pas crue, l’œuvre de Lycophron demeurerait ignorée de génération en génération. Un travail inutile par conséquent : écrire un livre qui restera fermé à jamais. Et encore cette vision : le naufrage. La conscience engloutie au fond de la mer, le bruit horrible des craquements du bois, les grands mâts qui s'effondrent dans les vagues. Imaginer les pensées de Royston au moment où son corps s'écrasait à la surface des flots. Imaginer le tumulte de cette mort."(p.156)

J'ai parcouru The Remains of the Late Lord Viscount Royston: With a Memoir of His Life, par le Révérend Henry Pepys, qu'on peut trouver sur Google Books. Et j'ai suivi le parcours du jeune Lord au Danemark, en Suède puis en Russie, à travers les lettres qu'il écrit très régulièrement à son père depuis son départ en 1806 jusqu'à sa mort en avril 1808. Et soudain je me suis aperçu qu'une nouvelle fois l'attracteur étrange avait croisé les fils du destin, autrement dit qu'une lecture à l'origine strictement indépendante de la présente enquête venait de collisionner avec elle.

Je m'explique : le 9 mars dernier, j'ai acheté - il venait juste de paraître en poche - Outre-Terre de Jean-Paul Kauffmann. Récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. J'aime beaucoup Jean-Paul Kauffmann, dont chaque livre retrace une recherche dans un esprit proche de celui qui m'anime, avec le plus souvent, au centre de l'investigation, un tableau, une peinture, vers laquelle il ne cesse de revenir. Ainsi dans La lutte avec l'Ange, le tableau de Delacroix, dans l'église Saint-Sulpice, à Paris, et dans Outre-Terre, le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.
 

Or, j'ai découvert que Lord Royston, au moment de la bataille d'Eylau, était à Moscou, chez l'ennemi direct de Napoléon. Le 10 février, il écrit de Moscou à son père sans faire aucune allusion à Eylau, mais ceci semble logique, les nouvelles ne vont aussi vite qu'aujourd'hui. La lettre suivante, datée du 27 février, n'en fait pas plus mention mais l'ultime paragraphe évoque tout de même l'avancée napoléonienne : "We are in good spirits with the accounts of Polish frontier. I hope Bonaparte may find that he had advanced a point too far ; it is, however, extraordinary that he should have advanced so suddenly from Warsaw to within so short a distance from Konigsburgh."
Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad, enclave russe en Occident depuis la fin de la deuxième guerre mondiale) est à environ vingt kilomètres d'Eylau.
Et c'est non loin de Königsberg, au large de Memel (nom allemand de l'actuel port de Klaipėda), que Lord Royston trouvera la mort dans la tempête qui engloutit l'Agatha de Lubeck.