samedi 25 juillet 2026

Ignis Noctis Rex Incarnatus

Trois jours plus tard, le 1er juillet, le thème de la nuit, qui était apparu avec la lecture de Rebecca Solnit, s'impose à nouveau à moi. Le 11 juin, j'avais acheté à Bourges, à la belle librairie Bifurcations, Douze constellations pour une année d'éveil, du frère François Cassingena-Trévedy. Je suis toujours avec attention les écrits de ce moine bénédictin érudit, poète et traducteur des Pères de l’Église syriaque, qui a choisi depuis plusieurs années de vivre sur le plateau du Cézallier, en accompagnant les paysans dans leur labeur quotidien.* Bien que je ne partage pas vraiment sa foi catholique, sa méditation et son esprit pénétrant ouvrent souvent des perspectives lumineuses. Dans ce dernier opus, il nous propose une sorte d'invitation à la vie spirituelle sous la forme d'un calendrier où chaque mois de l'année est associé à un thème bien précis. Une écriture fragmentaire, faite de ces étincelles** qui donnaient le titre de ce journal où j'ai découvert pour la première fois, en août 2010, ce religieux somme toute atypique.

 

Je traversais ces douze constellations avec lenteur : la densité et la profondeur de ces fragments me les faisaient déguster comme un alcool fort, une par jour suffisait à mon contentement. Ce n'est que le 1er juillet que j'abordai enfin le mois de septembre, précédé du titre De notre propre nuit, qui comportait le passage suivant :

La Nuit ne produit complètement son effet en nous et ne parvient à son but que lorsqu'elle éteint, non seulement les braises du monde*** qui nous entoure, mais celles qui rougeoient encore en nous. Car la Nuit est faite, non pas pour nous rendre superbes à l'endroit du monde, mais pour établir l'humilité tout au fond de nous-mêmes. (p. 131)

François Cassingena-Trévedy, loin d'associer la nuit à la débauche et à la noirceur diabolique, observe  qu'elle fond partout, "victime du même attentat, alors que tant de siècles obscurs ont suffi à prouver combien elle était indispensable à l'équilibre écologique le plus fondamental, au bien-être naturel et spirituel de l'homme."

 

C'est alors que me revint soudainement en mémoire le souvenir d'une lecture ancienne où la Nuit était primordiale. J'allai chercher le volume dans la bibliothèque. Il avait été acheté en avril 1986 (à quarante ans de là, bigre), à Paris, dans une librairie ésotérique nommée Ergonia (qui n'existe plus, apparemment). Le titre en était Le Livre de Conscience, du poète mauricien Malcolm de Chazal, qui avait été connu en France à partir de la publication en 1948, chez Gallimard, de Sens-plastique, préfacé par Jean Paulhan, un "recueil de plus de deux mille pensées, métaphores ou correspondances dans la filiation de Swedenborg"****. Dans Le temps dans l'horloge, André Breton avait salué "la parfaite originalité et l'incomparable réussite". Engouement de courte durée, comme souvent chez Breton, qui reprochera bientôt à Chazal de céder à "une ivresse divinatoire sans lendemain". Et l’œuvre de Chazal ne connut pas d'autre prolongement gallimardesque, continuant sa marche discrète à travers des éditions à petits tirages. Ainsi Le Livre de Conscience que je possède est un fac-similé des éditions Alma Artis, reprenant le numéro 23 de l'édition originale publiée à 100 exemplaires.

 

Dans l'avant-propos, on peut lire ceci :

L'homme ne peut tenir la vision longtemps sans vouloir la mettre dans des cadres. C'est sans doute le mal de ce livre comme de tous les livres : d'étouffer l'Oiseau divin. Mais pourvu qu'il jette le Cri - ô, une seule fois - et une Nouvelle Vérité est dans le monde ! Le Livre de Conscience a-t-il porté le Cri, venu de la Nuit ?...

Un peu plus loin, il est écrit que le livre fait suite à Aggenèse ou la Révélation de la Nuit, ouvrage édité à l’Ile Maurice à 100 exemplaires et épuisé. Tout ceci est assez énigmatique, d'ailleurs je dois avouer que je n'ai jamais lu Le Livre de Conscience dans son intégralité, rebuté par l'ésotérisme et l'aridité de nombre de passages. Cependant, malgré tout, il n'en avait pas moins produit sur moi une vive impression, assez vive en tout cas pour que, quarante ans plus tard, la méditation sur la nuit de FCT ne ravive celle de Malcolm de Chazal. Singulier personnage, diplômé de l'université de Bâton Rouge aux États-Unis, ingénieur agronome en technologie sucrière, puis fonctionnaire au Electricity and Telephone Department  à l'Ile Maurice, auteur de plusieurs livres d'économie politique, il est avant tout l'initiateur d'une expérience poétique radicale. Ceci dit, je n'ai pas relu méthodiquement Le Livre de Conscience, mais je l'ai feuilleté, sondé ici et là, tombant par exemple sur le chapitre XXV de la première partie, Einstein et la Nuit :

Il n'est pas possible qu'Einstein n'ait pas frôlé, en de courtes étincelles, cette manne de vérité, ce magnétisme, et n'ait connu de la nuit que le seul inerte apparent, le chaos, le rien, conception courante au XXe siècle. Alors, devant cet Abîme, devant l'abîme des chiffres, il a dû hésiter. Il n'était pas poète, il n'a sans dote pas osé se plonger dans cet infini, hélas ; il n'avait pas le Nombre, et le Nombre appartient aux initiés et aux poètes,  à l'esprit intuitif et non aux rationalistes.

L'esprit d'Einstein était inapte à cette plongée qu'avaient tentée Novalis, Baudelaire, Edgar Poë, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Nerval.

Einstein était Einstein : un sorcier de l'abstrait. La surréalité n'était pas son fort. Voici un expérimentateur froid, un calculateur, un logicien, un rationaliste génial, et la nuit s'est cadenassée.

La nuit est un invisible, mais une évidence : la réalité de l'ombre en est la meilleure preuve. Le chiffre n'est pas concret, sauf par les objets. Or, l'objet d'Einstein, bien qu'imprégné d'espace et de temps, donc mouvant, n'atteignait pas encore la quatrième dimension, que seule la nuit de l'objet donne : cette ombre qui contient la valeur secrète de l'objet, visible en plein jour tout autant que l'objet, mais que l’œil non visionnaire ne peut déchiffrer. (p. 100)

Malcolm de Chazal (1902 - 1981)

 

Le soir-même, je me plongeai dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard, un recueil de textes que je parcours à petites foulées, sans aucune presse, et je tombe cette nuit-là  sur le chapitre 13, Le plongeur nocturne, qui commence par la narration du mythe de Léandre et Herô, et juste avant, par ce paragraphe :

En Grèce ancienne, face aux dormeurs qui s'abandonnent au sommeil, on appelait "plongeurs nocturnes" les rêveurs. Allant au-delà du sommeil, ils plongent au plus profond de l'abîme de la nuit. Ils s'engloutissent dans le noir le plus pur. Ils pénètrent dans le silence sauvage du gouffre originaire. Pour peu qu'ils ne meurent pas, ils remontent à la surface de l'eau, au moment de l'aurore, munis d'images singulières.

Pascal Quignard conte ensuite, magnifiquement, l'histoire de Leandros amoureux de Herô, la prêtresse de la déesse Aphrodite Ourania, interdite aux hommes, recluse, quand elle n'est pas au temple, au haut d'une tour, sur la plage de Sestos. Pour la rejoindre, Leandros s'élancera la nuit des rochers d'Abydos, traversant à la nage ce détroit entre l'Europe et l'Asie, dont les courants puissants effraient les marins, seulement guidé par la lampe brandie par Herô dans la ténèbre :

Il attendit la nuit.

Toute la nuit il attendait la nuit. [...]

Leandros tenait ses yeux ouverts. Il voyait que le dieu Oneiros aux longues ailes désirait sans cesse voir. Il regardait Nyx, la Nuit, sa mère, la profondeur de sa mère, l'immense même, et il fixait la tour. Il était à attendre de voir une attente de voir. Tel est le désir. Tel est le rêve, fils du désir. [...]

Nageant à contre-courant, les yeux fixés sur la flamme tremblante au loin, il rejoignait Herô chaque nuit et ils s'aimaient. Jusqu'à ce qu'une nuit d'hiver une tempête se lève, et qu'une bourrasque éteigne la mèche de la lampe, et que soudain il n'y vît plus rien. : "Rien. Rien. La nuit noire. Le fond du ciel noir. Le chaos des nuages couleur d'encre et sa tristesse. Ses pieds tressautaient en vain dans la substance obscure. Ses bras se dressaient en vain dans l'air sans forme et sans frontière des ténèbres. Ses lèvres sans cesse immergées avalaient l'eau amère.. La mer roule, la mer enroula, renversa, engloutit son corps."

Quand Herô, folle d'angoisse, découvre à l'aube le corps de Leandros, au bas de la tour, déchiqueté par les écueils, elle déchire en deux sa robe sur sa poitrine et se jette, la tête la première, sur le corps de son amant gisant sur la grève.

 

Herô et Léandre, Louis Marie Baader, 1866, Musée de Grenoble.

 

 

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* On peut lire en particulier Paysan de Dieu, que j'évoque dans cet article

**  François Cassingena-Trévedy, Étincelles III, Ad Solem, 2010.

*** Écrivant ces mots au matin du 25 juillet, je ne peux pas ne pas penser avec la plus grande tristesse au drame qui se déroule en ce moment dans le Sud-Ouest, avec ces incendies qui ravagent la Gironde et les Landes, un pays où j'ai passé plusieurs étés lumineux sur la splendide côte aquitaine.


 **** Michel Carassou, L'Originel, n°10, été 1979, p. 38.

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