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samedi 14 mars 2026

Face aux souvenirs, ils sourient eux aussi

LEUCOTHEA. - Tu as trop de souvenirs de lui. Tu ne l'as pas fait pourceau, ni loup, mais tu l'as fait souvenir.
 CIRCÉ. - L'homme mortel, Leuco, n'a que cela d'immortel. Le souvenir qu'il porte et le souvenir qu'il laisse. Les noms et les mots ne sont que cela. Face aux souvenirs, ils sourient eux aussi, résignés.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, in Quarto, Œuvres, p. 717. 

Mercredi soir soir, avant de rédiger l'article Septante de la vie, j'ai regardé sur Arte le film de Bruno Podalydès, Comme un avion. Je l'avais vu au cinéma, en janvier 2016, j'en avais un excellent souvenir mais je n'étais pas sûr pour autant de le suivre à nouveau jusqu'au bout. Cependant le charme opéra et je restai scotché à l'écran. Il me revint que j'avais commis un article à l'époque, Sommeil que tu traverses comme une rivière, et je pourrais tout à fait reprendre les mots d'hier : 

Je n'étais pas très convaincu au moment d'y aller. C'était plus hier soir une envie de cinéma, une envie de s'abîmer une fois encore devant le grand écran du cinéma, que l'envie spécifique de ce film, Comme un avion, de Bruno Podalydès, que j'avais raté lors de sa sortie et qui devait au festival Télérama de revenir à l'Apollo.
Et pourtant quel bain de jouvence que ce film qui, très vite, dès les premières images, m'a happé, emporté dans son rythme tranquille et son humour jamais acide ; moi qui avait été ces dernières semaines d'une trop grande porosité à l'actualité, à la tragique situation du monde, j'oubliais tout, le temps de la dérive dérisoire, placide et sensuelle de ce kayakiste, le réalisateur lui-même, qui voudrait atteindre la mer pendant sa semaine de congé mais prenant par exemple le mauvais bras de rivière échoue dans un fossé à la périphérie d'un super U. Lui, le passionné de l'Aéropostale, qui emmène le Vol de nuit de Saint Ex dans son périple préparé avec minutie, n'ira pas plus loin qu'une auberge furieusement bucolique où il s'enivrera d'amour et d'absinthe.

 

Je me plongeai ensuite dans le mythe de Tirésias, où il était question aussi de sexe, on l'a vu. Et je réalisai après coup que mon petit film aux allures de feel good movie n'était peut-être pas sans résonance avec la geste grecque. Vénus, la chanson de Gérard Manset reprise par Alain Bashung que l'on peut entendre à différents moments, ne nous plaçait-elle pas dans une tonalité mythologique ? 

 

Et puis je repensai à la fresque du Vatican, vantée par Pascal Quignard, représentant plusieurs épisodes de l'Odyssée. Or, Aurélien Ferenczi, dans sa critique du film sur Télérama, le décrit comme une mini-Odyssée qui prend le temps de vivre : et "puisqu’il s’agit d’une mini-Odyssée, notre Ulysse a sa Pénélope (Sandrine Kiberlain), épouse compréhensive qui accepte le caprice comme celui d’un grand malade ou d’un enfant. Et sur son chemin surgit Circé : elle a les traits plantureux d’une patronne de guinguette (Agnès Jaoui), et on ne peut lui échapper."


Deux panneaux de la fresque de la via Graziosa évoquent l'épisode de Circé. 

"Ulysse au royaume de Circé (à gauche) ; les compagnons d’Ulysse sont, semble-t-il, transformés de porcs en hommes (à droite)." (Texte du musée)
 

Cette Circé ne transforme pas les hommes en pourceaux, mais son royaume (une île sur la rivière languide), Michel, notre infographiste recyclé kayakiste, ne le quitte pas sans regrets. Il s'y attarde volontiers, repart sans grande conviction et, absinthe et hasard aidant, revient par deux fois dans ce havre troublant. C'est donc trois séjours successifs qu'il fait au royaume béni des dieux de la météo (un éternel été semble ici régner - la photographie est toujours lumineuse), une première nuit dans la tente Quechua rouge, une seconde dans le van de Mila (Vimala Pons, autre déesse juvénile qui pleure quand la pluie tombe), une troisième dans le lit où la veuve le conduit par un jeu de post-it comme cailloux blancs pour Petit Poucet quinquagénaire.

Il n'est pas anodin de souligner que toute l'aventure s'origine dans une demande du patron de Michel (Denis Podalydès, le frangin) parlant de palindrome. Ce mot que l'on peut lire dans les deux sens. C'est ainsi que Michel tombe sur le mot kayak, parfait palindrome, kayak, avion sans aile (et l'on peut entendre au moment où il s'élance sur les eaux vertes la chanson de Charlélie Couture qui donne son titre au film).

 

En recherchant des critiques du film, je suis tombé sur une belle page du site Œdipe.org, portail de la psychanalyse francophone (que je connaissais pas du tout). Dominique Chancé écrit ceci :

L’avion sans aile, objet absurde, se réalise dans le Kayak, moyen de s’envoler sans décoller du sol, en rêvant, en buvant, en contemplant, au hasard de belles rencontres, femmes ou libellules. La chanson, à l’instar de quelques autres, n’illustre pas seulement le film, mais suggère plusieurs motifs et peut-être la présence récurrente de ces chansons indique-t-elle la nature du film, entre ritournelle et fluidité. Finalement, la répétition, les rives qui se resserrent, l’horizontalité, les limites de temps et d’espace, imposent au projet du personnage et du film, un schéma décevant. On ne va pas loin, on s’enfonce dans des impasses, on se retrouve sur le parking d’un supermarché, on est surveillé, on n’a plus qu’à revenir et si, enfin, on part, c’est pour peu de temps : les silhouettes familières de l’épouse et du patron viennent barrer la route qui, peut-être s’ouvrait enfin. Tout n’est que répétition, retour, du pêcheur, du départ, des mêmes figures imposées.  

Un peu plus loin, elle écrit encore :

In girum imus nocte et consumimur igni, est également un palindrome. C’est un vers de Virgile qui signifie :

Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu.

C’est également le titre d’un film de Guy Debord. Bruno Podalydès serait-il situationniste ?

Il est certain que ce vers, qu’il ne cite pas, s’accorde cependant à son film et aux incendies que provoque son héros, brûlé par le feu d’un rêve, tournant en rond dans son palindrome. Mais Bruno Podalydès nous propose une version moins tragique de la condition humaine, une manière ludique et humoristique de prendre la structure fermée du palindrome, comme dans une ronde enfantine et irrégulière où l’on pourrait s’arrêter quand on veut, et répondre à la sommation : « embrassez qui vous voulez ».

 


 

lundi 25 janvier 2016

Sommeil que tu traverses comme une rivière

Je n'étais pas très convaincu au moment d'y aller. C'était plus hier soir une envie de cinéma, une envie de s'abîmer une fois encore devant le grand écran du cinéma, que l'envie spécifique de ce film, Comme un avion, de Bruno Podalydès, que j'avais raté lors de sa sortie et qui devait au festival Télérama de revenir à l'Apollo.
Et pourtant quel bain de jouvence que ce film qui, très vite, dès les premières images, m'a happé, emporté dans son rythme tranquille et son humour jamais acide ; moi qui avait été ces dernières semaines d'une trop grande porosité à l'actualité, à la tragique situation du monde, j'oubliais tout, le temps de la dérive dérisoire, placide et sensuelle de ce kayakiste, le réalisateur lui-même, qui voudrait atteindre la mer pendant sa semaine de congé mais prenant par exemple le mauvais bras de rivière échoue dans un fossé à la périphérie d'un super U. Lui, le passionné de l'Aéropostale, qui emmène le Vol de nuit de Saint Ex dans son périple préparé avec minutie, n'ira pas plus loin qu'une auberge furieusement bucolique où il s'enivrera d'amour et d'absinthe.


Kayak, avion sans ailes (et l'on peut entendre au moment où il s'élance sur les eaux vertes la chanson de Charlélie Couture qui donne son titre au film, et je pense que peut-être le nancéen n'a jamais réussi par la suite à écrire une chanson meilleure que celle-ci, en tout cas une chanson qui nous emporte autant, avec sa mélancolie légère et son énergie de nuit blanche sous l'orage - et je pense aussi à cette autre chanson, placée plutôt vers la fin, la Vénus écrite par Gérard Manset  et merveilleusement chantée par Alain Bashung,dont je ne revois pas sans émotion la vidéo ci-dessous tournée semble-t-il peu de temps avant sa mort en 2009.)


 Oui, ce film m'a fait du bien, m'a transporté dans cette intemporalité que donnent aussi l'amitié parfois et l'amour à ses heures hautes, dans ces parenthèses du temps dont on sait bien qu'elles devront se refermer, qu'elles ne dureront que le temps d'une saison, d'un été ou d'une nuit.

Et plus tard, dans la nuit, une fois refermé le beau volume de Retrouver l'aube, le troisième opus de Jean-Claude Ameisen hissé sur les épaules de Darwin, sur le chapitre des chauve-souris dessinant les contours du monde grâce à l'écho de leurs cris, j'allais en quête d'écholocalisation poétique parmi les livres lus ou à finir de lire, livre de Thierry Metz par exemple, emprunté à la médiathèque, ses Lettres à la bien-aimée (1995), écrites de son propre aveu pendant un stage de maçonnerie à Périgueux, alors que son fils Vincent, huit ans, avait été tué par une voiture le 20 mai 1988, drame dont le poète ne se remettra jamais (il se donne la mort le 16 avril 1997).

Et je parcours une nouvelle fois le court volume, ces textes sans titre, qu'il dit "passages plus que lettres", et page 70, je rencontre des vers qui sont autant d'échos aux images du film :

Tu dors.
Sommeil qui va toucher le fond, qui me ramène une algue.
Sommeil que tu traverses comme une rivière.

Plus rien que l'eau.
Et seule dans ta source, ma main.

Tu dors le dos rond et lisse, livrée à ta chevelure, au bouillonnement de ton rêve.

Nuit où tu me laisses ton repos, comme une barque.
Pour aller où je veux.

Chaque page évoque cet amour adossé au malheur, la poignante tendresse de ceux qui luttent ensemble contre le vertige de l'absence.

Page 86 : Je ne dis rien, je te cueille un épi de lavande, je prends ta main sous la pluie. On regarde ce bout de jardin, les acacias de la colline. C'est tout.
De ton regard je ramène une constellation.

De ton regard je ramène une constellation. Vers sublime que je garde en moi, qui tire sa force lyrique de la simplicité des lignes qui précèdent.

Et comme le sommeil n'a pas encore abattu mes dernières défenses, je m'attarde sur un des livres rapportés de Bruxelles, de la brocante de la place du Jeu de paume, La chasse aux trésors, d'Henri Thomas, paru dans la NRF en 1961 (l'année de la naissance de Bruno Podalydès, un an après la mienne), un recueil d'essais que son premier lecteur a lu avec attention, comme en témoigne les nombreux soulignements au crayon de papier, mais pas jusqu'au bout : à la page 130, soudain, les pages ne sont plus coupées (seul José Corti aujourd'hui maintient cet usage du livre aux pages à découper).
Bref, je vole sans me poser d'une page à l'autre, jusqu'à cette page 102 où je peux lire :

"Je préfère rouvrir Les Fleurs du Mal et m'intéresser une fois de plus aux variantes et corrections apportées par Baudelaire. Un mot, une syllabe modifiés changent toute la constellation du poème ; dans les limites du mètre le plus strict, de profondes opérations s'accomplissent par d'infimes déplacements de sonorités."

La constellation du poème. Les échos profonds de la nuit avaient parlé. Il était temps de mettre fin à cette chasse subtile.