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dimanche 28 avril 2024

Les fantômes ont quelque chose à nous dire

J'ai terminé l'article précédent, Barques, macle et arnaque sur la note de Daniel Sangsue daté du 11 décembre 2019. Laquelle rendait compte d'un hasard objectif, autrement dit d'une coïncidence, entre la lecture d'un essai de Denis Grozdanovitch et un courriel soi-disant émanant du même Denis Grozdanovitch et qui n'était bien sûr qu'une arnaque.

Aussitôt après avoir consigné ces faits, j'ai réalisé que le 11 décembre 1019 n'était pas pour moi une date comme une autre. Oh non, loin de là. Ce fut pour toute notre famille une date funeste : ma petite soeur Marie avait rendu l'âme à l'hôpital de Limoges, au terme d'une cruelle maladie, un cancer contre lequel elle luttait avec un courage immense depuis 2018.

Rien dans la note de Daniel Sangsue n'évoquait ce drame, mais je restais interloqué. Le rappel inattendu de ce jour noir avait-il un sens ? Je me suis demandé ensuite à quel moment - je n'en savais vraiment plus rien -, le blog avait porté trace de cette disparition. Eh bien c'était le mardi 7 janvier 2020, date une nouvelle fois symbolique, puisque date anniversaire de Marie. Je terminai la note par ces mots : "Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020." L'article portait en effet sur ce film sorti sur les écrans le jour même de sa mort, Les Envoûtés, de Pascal Bonitzer. Un film où il est énormément question de ces êtres qu'affectionne Daniel Sangsue : les fantômes. Je l'écrivais dès le premier paragraphe : 

C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"


Fantômes qui intervenaient aussi dans Souvenirs dormants, le livre de Patrick Modiano que je lus le même soir au retour du cinéma : 

"Or, dans ce court volume (...) on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)"

La thématique des fantômes ne cessait alors de m'accaparer : deux jours plus tard, je publiai un nouvel article : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre,  où j'inscrivais une nouvelle référence au film de Bonitzer à travers cette réplique située à la fin d'un entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), où il posait cette question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre. Ils ont quelque chose à nous dire." Il faisait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre". 


Or, c'est au bas de cet article du 9 janvier 2020 que  Am Lepiq (monsieuye) a laissé ce commentaire : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous." Commentaire qui me surprit tout d'abord (il venait s'afficher sur un article publié depuis plus de quatre ans) et qui fut la tête de pont d'un afflux de fantômes (Am Lepiq, alias Jacques Barbaut, a depuis doublé la mise avec sa mention, toujours au bas du même article, de la belle note de lecture qu'il a consacré au livre de Sangsue sur Sitaudis). Note parue le 26 avril, le même jour que l'article précédent.

Etrange chassé-croisé : un commentaire sur un film de fantômes sorti le jour de la mort de Marie m'entraîne à la découverte d'un livre sur les fantômes, lequel me conduit sur un hasard objectif enregistré le même 11 décembre 2019. Boucle bouclée.

A ceci s'ajouta le retour d'une revenante (à suivre, comme on dit dans les meilleurs feuilletons).

vendredi 26 avril 2024

Barque, macle et arnaque

Dans l'espace de trois jours, du 9 au 11 avril, plusieurs motifs s'étaient donc imposés à moi par des triples récurrences. Le motif de la barque, puis ceux du fantôme et du miroir, formaient comme une constellation remarquable qui pouvait être géométrisée, me semblait-il, par la figure du triangle proposée par Atiq Rahimi dans L'invité du miroir :

Au milieu du lac,
arrivent trois barques de pêcheurs,
des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)

A un endroit,
défini sans doute par les Divins,
les barques, dans un silence aquatique et végétal,
s'immobilisent
formant un triangle. (p. 22-23)

Cependant, dans cet extrait, j'avais omis le court paragraphe suivant qui prenait place dans l'intervalle :

Impossible de savoir
s'ils viennent pêcher des poissons
ou
de la lumière.

Les poissons. Je ne pouvais oublier le motif de la bonite qui avait même affleuré avant les trois autres. Barque et bonite, fantôme et miroir, c'étaient en somme les quatre pôles d'une nouvelle figure, et je pensais aussitôt à ce losange qui m'avait si fort occupé en juin 2018, et dont la traduction héraldique est la macle, dont Philippe Audoin, (le père de Fred Vargas, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), a traité dans l'étude qu'il a consacré à la ville de Bourges : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972. 



Philippe Audoin, y examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à la macle, meuble héraldique que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesse bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."

J'écrivais alors que cette macle n'était assurément pas un détail anodin puisqu'elle faisait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achevait, avec un texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapprochait de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).

Par ailleurs les macles désignaient aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.

Outre le cristal, il évoquait aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.


Trapa natans, le nom latin de la macle d'eau, signifie "chausse-trape flottante". Plante envahissante, elle peut devenir un danger pour la biodiversité, comme en témoigne cette vidéo québécoise.


Regarder ces gens en canoë en train d'arracher les plants de châtaigne d'eau m'a bien sûr rappelé ma petite expédition sur les marais de Bourges où, qu'on se rassure, la macle n'est pas présente à ce que je sache, mais une autre plante invasive pose bien des soucis à ceux qui entretiennent les marais, à savoir la jussie : "La jussie, écrit Chloé Frelat dans Le Berry Républicain, empêche la flore de s’étendre et risque même de l’étouffer. La faune n’est pas non plus épargnée : les poissons ne peuvent pas passer entre les racines qui atteignent parfois les trois mètres. « Il y a des endroits où on pourrait presque marcher dessus tellement la couche est épaisse », déclare Pierre Coppin, membre de l’association Patrimoine Marais qui s’attelle à arracher la jussie depuis dix-sept ans. L’impact sur la biodiversité environnante n’est pas le seul problème dû à cette plante invasive. Dans certains coins, elle empêche les maraîchers de naviguer sur les coulants, les couloirs d’eau entre les terres qui leur permettent de rejoindre leurs parcelles en barque."

Bon, finalement, si je passe du trois au quatre, si donc j'abandonne le triangle des trois barques d'Atiq Rahimi, je songe à ce merveilleux dessin de Sempé, représentant un quatuor de barques disposé à la manière de la croix maclée toulousaine, et que Denis Grozdanovitch a choisi pour la couverture de son livre La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013).


Livre dont j'ai rendu brièvement compte le 8 mai 2013. De fait, il avait tout pour me plaire. Il n'y a qu'à lire la quatrième de couverture, que je recopie ici une fois de plus, bien paresseusement :
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond. 
Avec humour, il nous initie à ces curieux concepts que sont la sérendipité, art des trouvailles inopinées, l'happenstance, don d'être au bon endroit au bon moment, ou encore le lâcher-prise, secret de certains champions, grands scientifiques et autres joueurs d'échecs. Alliant l'impertinence du franc-tireur et les merveilles d'une libre érudition, il nous invite à d'autres raisons de vivre que celles que nous offre un monde stérilisé par la technique." (C'est moi qui souligne)
Il se trouve que je viens de terminer le livre de Daniel Sangsue, que m'avait judicieusement recommandé monsieuye Am Lepiq, Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres (La Baconnière, 2024). Ce journal d'un homme aussi passionné que moi par les hasards objectifs et les coïncidences troublantes ne pouvait que me ravir. Or, justement, de hasard objectif, il est question à la date du 11 décembre 2019, et il concerne au premier chef Denis Grozdanovitch :
"Nouveau hasard objectif. Il y a deux jours, je me suis mis à lire Dandys et excentriques, le dernier essai de Denis Grozdanovitch (Grasset, 2019) qui patientait dans mes piles depuis le début de l'année. J'avais été en relation avec Grozdanovitch en 2012, car je voulais publier un livre de lui dans ma collection, et nous avons parlé au téléphone et échangé quelques courriels, mais cela n'avait rien donné car il avait des commandes à honorer et pas de temps pour un livre supplémentaire. Depuis 2012, je n'avais plus correspondu avec lui. Or voici qu'aujourd'hui je reçois un courriel ainsi libellé : Bonjour, J'aimerais t'expliquer un problème au plus vite par mail, je reste devant l'ordinateur car mon téléphone est hors service. Denis. Le tutoiement et le caractère cavalier de ce courriel (même pas accompagné de salutations) signalent l'arnaque : il s'agit d'un de ces hameçonnages ou phishing, par lequel des cyberescrocs cherchent à vous extorquer de l'argent. Il n'empêche : le fait que je reçoive un courriel de Grozdanovitch, après sept années de silence et précisément deux jours après avoir commencé un livre de lui, me laisse songeur. Certes, c'est un faux, mais alors que le hameçonnage aurait pu provenir de centaines d'autres correspondants, il vient justement de Grozdanovitch - auteur de La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013), lequel contient des pages remarquables sur les coïncidences extraordinaires, la sérendipité, la happenstance, etc." (p. 111-112)
Pour finir, il se trouve encore que Denis Grozdanovitch sera présent le week-end prochain à l'Envolée des livres, le salon du livre de Châteauroux qui se tient au cloître des Cordeliers. Il n'est pas impossible que j'aille lui faire signe.




lundi 17 janvier 2022

Isba ensevelie sous l'herbe des steppes

Avec Nicolas Berdiaev, la Russie était revenue dans mon viseur (n'oublions pas qu'Andreï Tarkovski est sur le podium de ma nébuleuse). Le moment me sembla venu de lire enfin ce roman arraché au désherbage de la médiathèque, Le testament français d'un autre Andreï, Andreï Makine. Un livre couronné de prix, qui cumula en 1995 le Goncourt, le Médicis et le Goncourt des lycéens. Un triomphe qui valut à son auteur la nationalité française (qui lui avait été refusée en 1991). Depuis son étoile a, semble-t-il, légèrement pâli, malgré une entrée en 2016 à l'Académie française (dont il est à ce jour le plus jeune membre).

Au centre du roman se trouve Charlotte Lemonnier, grand-mère maternelle du narrateur, née à Neuilly-sur-Seine, mariée à Fiodor, qui disparaîtra pendant la seconde guerre mondiale, sera annoncé mort par deux fois, avant de la rejoindre dans cette petite ville de Saranza, aux confins des steppes infinies.

"Il était revenu quand les feux de la Victoire s’étaient depuis longtemps éteints. La vie reprenait son cours quotidien. Il revenait trop tard. « Je dois lui paraître très vieille », pensa soudain Charlotte, mais même cette idée ne sut pas rompre l’étrange manque d’émotion dans son cœur, cette indifférence qui la laissait perplexe.

Elle pleura seulement quand elle vit son corps. Un corps criblé de cicatrices, de balafres… Des mots étonnés se formèrent en elle : « Moi, Charlotte Lemonnier, je suis là, dans cette isba ensevelie sous l’herbe des steppes, avec cet homme, ce soldat au corps lacéré de blessures, le père de mes enfants, l’homme que j’aime tant… »

Il vécut moins d’un an… Un peu avant sa mort, en hiver, ils déménagèrent dans l’appartement où, enfants, nous viendrions rejoindre Charlotte, chaque été."

Charlotte qui, chaque été donc, raconte la France à Aliocha et à sa soeur, dans cette langue imprégnée de Nerval et de Baudelaire. La France qui apparaît à l'horizon comme une Atlantide brumeuse sortant des flots, Seine en crue de 1910 qui oblige les parlementaires à se rendre en barque à l'Assemblée nationale. L'inspiration est largement autobiographique, c'est un fait très clairement établi dès la publication du livre, mais celui-ci est roman et non récit et, de même que l'on apprendra qu'Aliocha est le fils d'une femme morte dans un camp de travail et qu'aucun sang français ne coule dans ses veines, de même ai-je lu que Charlotte Lemonnier était la nounou française de l'écrivain. Pas de double identité russo-française pour Andreï Makine, autre que celle qu'il choisit délibérément en s'installant dans ce pays, sans papiers tout d'abord.


La force et la dignité d'une femme le plus souvent seule dans un pays étranger, immense, traversé par des malheurs de toutes sortes, voilà le livre puissant qu'est Le testament français. Et puissant, il l'est aussi par son écriture, par cette langue française qui est en soi-même l'un de ses motifs récurrents et qui est si magnifiquement maîtrisée (dans un prochain article, je développerai une parenté  - qui, à ma connaissance, ne me semble pas avoir été perçue jusqu'ici -, avec l'oeuvre de Maurice Genevoix).

Makine, c'est aussi une tentative de réponse à cette énigme du comment vivre en des temps de malheur. Charlotte, dans sa ville sibérienne, en ce temps de Goulag, où rôde le fantôme de ce monstre de Béria (dont nous avons vu l'importance dans le destin de Sakharov), Charlotte malgré tout vit, parle avec chacun, même avec celui dont tout le monde a peur, l'ivrogne Gavrilych, et se nourrit de la poésie de ces "espaces sans jalons" sur lesquels ouvrent les rues ventées de Saranza. 

Un jour, Charlotte raconte comment elle a défié la peur qu'inspiraient les cimetières à une petite bande de jeunes qu'elle avait rencontrée. Elle alla accrocher à la nuit tombée une sienne sacoche dans l'endroit le plus reculé, le plus solitaire et ombreux de la nécropole : "C'est en imaginant cette sacoche féminine au milieu des croix, sous le ciel de Sibérie, que je commençai à pressentir l'incroyable destinée des choses. Elles voyageaient, accumulaient sous leur surface banale les époques de notre vie, reliant des instants si éloignés." (p. 93)

Et, lisant ces lignes, je ne pus m'empêcher de me remémorer un passage étonnamment semblable de Colonne, d'Adrien Bosc, tout frais en ma mémoire : "Des instants séparés et pourtant réunis, des histoires se tissent, s'emmêlent et forment une seule étoffe, dont on dirait qu'elle est indémaillable. Des destins se croisent sans s'apercevoir, des tragédies s'écrivent sans dialogues, mais on peut tendre l'oreille pour écouter les récits enchevêtrés."(p. 108)

Une même thématique de l'instant émerge de ces deux passages. A l'Humanité, Makine déclarait en 1995 qu'il écrivait pour suspendre l'instant : il échappe au temps destructeur et c'est l'éternité tout entière qui s'y inscrit. De cette conjonction qui semble paradoxale relève bien le titre de ce roman postérieur : Le livre des brèves amours éternelles. J'en ai rendu compte en mai 2013 en un article où je racontais avoir acheté le livre en même temps que celui de Denis Grozdanovitch, La puissance discrète du hasard, qui annonçait la couleur dès la quatrième de couverture : "Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond."

On comprend bien que j'étais là en domaine familier. Un autre passage de Makine dans Le testament français lui fait écho : "Par un hasard farfelu (je savais déjà que le réel est fait de répétitions invraisemblables que pourchassent, comme un grave défaut, les auteurs de romans), nous nous rencontrâmes de nouveau, le lendemain." (p. 209)

Le 8 mai 2013, je notai une de ces coïncidences troublantes : "Cherchant sur le net une image du livre pour illustrer ce billet, je découvre sur la page de Google images la couverture d'un autre livre de Denis Grozdanovitch (que je ne connaissais pas), intitulé Brefs aperçus sur l'éternel féminin. Or, j'ai déjà signalé la coïncidence d'achat, le 27 mars de cette année, entre le livre dont je parle aujourd'hui et le roman de Makine, Le livre des brèves amours éternelles.


Outre que les deux adjectifs antonymes, bref et éternel, sont présents dans les deux titres, il y a dans les couvertures de ces ouvrages, tous les deux publiés au Seuil, une remarquable parenté des visages, paupières baissées de ces deux belles figures féminines. On a l'impression d'une carte à jouer où la reine de cœur se décline de chaque côté de la diagonale. On me dira que le même graphiste a peut-être composé ces deux pages. Peut-être. 




Mais voici que la page où j'ai puisé cette image de Judith prolonge ce billet de manière inattendue. Riverland, se nomme-t-elle. Et le premier texte qui s'y donne à lire est celui-ci :

Chaque été, je retrouve la rivière de mon enfance. Je pèche, je nage. J’étudie les mœurs des nautonectes. L’eau est froide. Comme on dit, elle saisit les chairs. On se souvient qu’on a un corps.

Et le second paragraphe évoque Gracq évoquant Nerval :

Julien Gracq, dans les Eaux étroites, ouvrage qu’il consacre à l’Èvre de son enfance, cite l'un des plus beaux poèmes de Nerval, superbe précipité de l’imaginaire romantique : [Il s'agit de Fantaisie]"

Or, ce poème de Nerval - je ne pouvais le savoir à l'époque, n'ayant pas encore lu Le testament français -, est précisément au coeur de ce roman :

"La voix de Charlotte était chantante comme la voulaient ces vers :

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets...

La magie de ce poème de Narval fit surgir de l'ombre du soir un château du temps de Louis XIII et la châtelaine "blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens "..." (p. 100)

Et les autres strophes du poème sont données soixante-douze pages et un été plus tard.  Il est essentiel d'en restituer le contexte car c'est toute la poétique de l'auteur qui se trouve là rassemblée. Aliocha a rejoint seul Charlotte à Saranza, il écrit que c'était une journée particulière, à la fin du mois d'août, fraîche et ensoleillée, quand le vent froid franchissant l'Oural apportait dans la steppe le premier souffle de l'automne. Le jeune garçon a l'impression d'avoir épuisé le savoir de son aïeule, qu'il n'y a plus rien à apprendre de sa France. C'est alors que se retourne la coupure de presse extraite de la valise sibérienne qui contient les souvenirs français de Charlotte : apparaissent trois femmes posant devant l'objectif, "trois élégantes avec leurs grands yeux ombrés de noir, leurs volumineux chapeaux aux rubans en velours sombre". Il tente d'en faire ses maîtresses imaginaires mais n'y parvient pas et referme la valise : 

"A quoi, en fin de compte, leur beauté a-t-elle servi ? pensai-je avec une clarté subite, tranchante comme cette lumière du couchant. Oui, à quoi ont servi leurs beaux seins, leurs hanches, leurs robes qui moulaient si joliment leur jeune corps ? Etre si belles et se retrouver enfouies dans une vieille valise, dans une ville ensoleillée et poussiéreuse, perdue au milieu d'une plaine infinie ! Dans cette Saranza dont, de leur vivant, elles avaient pas la moindre idée... Tout ce qui reste d'elles, c'est donc ce cliché, rescapé d'une suite inimaginable de grands et de petits hasards, conservé uniquement comme le revers de la page évoquant le raid automobile Pékin-Paris. Et même Charlotte ne garde plus souvenir de ces trois silhouettes féminines. Moi, seul sur cette terre, je préserve le dernier fil qui les unit au monde des vivants ! Ma mémoire est leur ultime refuge, leur dernier séjour avant l'oubli définitif, total."

Le soleil s'éteint au fond de la steppe mais Aliocha s'extirpe soudain de ces tristes réflexions avec une seule pensée "simple", et c'est une nouvelle fois, le motif de l'instant unique qui va tout sauver : "Mais c'est qu'il y avait dans leur vie cette matinée d'automne, fraîche et limite, cette allée au sol jonchée de feuilles mortes, où elles s'étaient arrêtées, un instant, s'immobilisant devant l'objectif. Immobilisant cet instant... Oui, il y avait dans leur vie une matinée d'automne claire..." Et il poursuit en disant que cette brève parole provoqua le miracle.
"Car soudain, par tous mes sens, je me transportai dans l'instant que le sourire des trois élégantes avait suspendu. Je me retrouvai dans le climat de ses odeurs automnales, mes narines palpitèrent tant l'arôme amer des feuilles était pénétrant. Je clignais des yeux sous le soleil qui perçait à travers les branches. J'entendis le bruit lointain d'un phaéton roulant sur les pavés. Et le ruissellement encore confus de quelques répliques amusées que les trois femmes échangeaient avant de se figer devant le photographe... Oui, intensément, pleinement, je vivais leur temps !"

Il est presque effrayé de cette immersion soudaine dans un temps d'autrefois. Retournant à la photo, elle semble s'ouvrir devant lui, se creuser en une troisième dimension, puis il ferme les yeux, "l'instant était en moi".  La magie du passé transfiguré à la fois l'exalte et le brise. Le sésame d'autres phrases le transporte sur d'autres visions. C'est la littérature qui se donne à lui en cet instant, la vocation offerte par l'alchimie du verbe, "une étrange folie". 

C'est alors que Charlotte rentre du cimetière où elle entretient la tombe de Fiodor. Il dit attendre d'elle un de ces contes d'enfant de ses jeunes années, un souvenir familier et lisse qui l'aiderait à oublier sa folie passagère, mais elle propose plutôt de lui lire un poème :

"Et j'avais vivre un début de nuit, le plus extraordinaire de ma vie. Car Charlotte ne put longtemps mettre la main sur le livre qu'elle cherchait. Et avec cette merveilleuse liberté avec laquelle nous la voyions parfois bouleverser l'ordre des choses, elle, femme par ailleurs ordonnée et pointilleuse, transforma la nuit en une longue veillée."

Et ce n'est qu'à deux heures du matin qu'elle s'exclame que le poème qu'elle cherchait, elle avait commencé à le lire l'été dernier et qu'elle s'était arrêtée à la première strophe. On devine qu'il s'agit de Fantaisie, qu'elle retrouve aussitôt dans une petite armoire. Assis sur le tapis, Aliocha entend cette voix qui a "la tonalité des paroles dont on écoute l'écho, des années après leur naissance :
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

Nous ne nous dîmes plus rien durant cette nuit insolite. Avant de m'endormir, je pensai à cet homme qui, dans le pays de ma grand-mère, il y a un siècle et demi, avait eu le courage de raconter sa "folie" - cet instant rêvé, plus vrai que n'importe quelle réalité de bon sens." 


mercredi 28 juillet 2021

Nous allons perdre deux minutes de lumière

Retour du Cantal. Une semaine dans cette belle petite région au sud d'Aurillac, la Châtaigneraie, assez méconnue et donc peu touristique, d'où nous ralliâmes Conques et Figeac. Une semaine de calme et de beauté pendant laquelle je n'ai pas écrit une ligne. J'avais avant de partir plus ou moins programmé quatre chroniques, mais c'est comme si ce petit séjour avait rebattu les cartes : avant de reprendre le fil prévu, je m'autorise un détour poétique. Il m'a fallu en effet, à peine revenu, gagner la médiathèque où un courrier de rappel m'enjoignait de rendre des films empruntés (et en particulier La Clepsydre de Wojciech Has, dont j'ai parlé au dernier article). Je ne pus faire autrement que de charger ma besace de quatre ouvrages nouvellement arrivés, dont ce petit livre de poésie de Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L., 2021). Ce titre déjà m'intriguait, comme il a d'ailleurs intrigué l'auteur, qui confie en quatrième de couverture : "Nous allons perdre deux minutes de lumière" a dit la présentatrice de la météo en parlant de la journée du lendemain. Et j'ai su que je tenais le titre d'un livre."


Particularités  de cette phrase : elle contient sept mots et douze syllabes. Frédéric Forte va donc autour d'elle composer un poème en sept chants, chacun d'eux constitué de sept strophes de douze dodécasyllabes (pas des alexandrins, précisera-t-il dans un entretien visible sur Youtube, car il ne respecte pas les coupures en deux hémistiches). Le premier chant est écrit le 6 mars 2017 et le septième le 6 octobre de la même année. Le temps d'écriture aura donc été de sept mois, en cette année 2017. De cela je ne m'étais pas avisé sur place, à la médiathèque, mais comment ne pas en être amusé alors que j'ai déployé cette année-là le projet Heptalmanach, qui s'appuyait sans vergogne sur ce nombre sept ?

Frédéric Forte pousse encore plus loin le lien au sept comme le montre bien la table à la fin du livre :

Par ailleurs, on voit que chaque chant correspond à l'un des mots de la phrase-matrice, comme l'explique bien Christian Rosset dans Diacritik : 

"Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.” Et enfin, dans “les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.”

On ne sera pas surpris d'apprendre que Forte est membre de l'Oulipo, mais il fait tout de suite préciser que nous n'avons pas affaire ici à une simple histoire de contraintes, un pur exercice formel où l'auteur ferait montre de sa seule virtuosité littéraire. Ce qui, à mon sens, est sans intérêt. Non, comme chez Perec et Roubaud, la contrainte est ici génératrice de liberté, et surtout elle ouvre sur le quotidien de l'existence, dans sa trivialité et parfois sa douleur. Pour revenir un instant sur le braille, Emilien Chesnot, dans Sitaudis, écrit que l’on peut y "voir un écho à une anecdote familiale aussi bien qu’un jeu de correspondance détectable dès la couverture, dans les sept points (trois gris, quatre bleus) qui surmontent le nom de l’éditeur, POL. Mais c’est l’occasion de nous rappeler que le sens que nous sollicitons le plus – la vue – peut-être considéré « comme / handicap. pourquoi pas. »  Nos vies tiendraient alors du braille : chaque événement serait un point qu’il nous appartient de connecter aux autres pour former une configuration lisible – qui se déforme, cependant, à mesure qu’elle se vit. Nous serions donc en définitive aveugles à ce qui se trame sous nos yeux : « moi je ne vois rien », dit le narrateur."

Attardons-nous un moment sur la strophe 1 du Chant 4 :


Comment, là encore, ne pas me sentir concerné, car que fais-je moi-même sinon passer mon temps à relever des coïncidences ? B. ici désigne Bernard Hœpffner*, co-traducteur de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton. Et pour rebondir sur ce motif de la coïncidence, ne voilà-t-il pas que je lis dans La vie rêvée du joueur d'échecs, de Denis Grozdanovitch, emprunté aussi ce lundi, le passage suivant :

"En l'occurrence, ma manie précoce de noter tout ce qui me paraissait digne d'être mémorisé est d'abord né des photos d'écrivain tenant en main un carnet et un stylo. Cette attitude me paraissait le comble de l'élégance, et très tôt, j'eus envie de l'adopter moi aussi, en jouant au jeu de l'écrivain.
Si toutefois, à ce propos, quelqu'un devait me taxer d'irrémédiable futilité, je le gratifierais d'une citation d'un livre datant du XVIIe siècle, L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton :

... et il n'y a aucune différence entre nous et les enfants, si ce n'est que ces derniers jouent avec des poupées de chiffon et autres jouets semblables, tandis que nous nous amusons avec des poupées de plus grande taille." (pp.12-13)

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Et voici que dans ce même chant, où Frédéric Forte évoque son voyage au pays de Galles, d'autres résonances se font entendre tout à coup. J'y reviendrai très vite.

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* Bernard Hœpffner est aussi le traducteur du Jardin de Cyrus de Thomas Browne, évoqué par Sebald dans ses Anneaux de Saturne (voir Losange ou Réseau des Anciens).



mercredi 21 mars 2018

Lâcher les chiens

"Personnellement, je n'ai jamais aimé faire les choses de manière systématique. Pas même ma recherche pour le doctorat qui n'a jamais été conduite dans le respect des critères de rigueur attendus ; je me suis toujours laissé guider par le hasard. Et plus j'avançais, plus j'avais le sentiment qu'en réalité c'est la seule façon de trouver quoi que ce soit ; je dirais que c'est un peu comme un chien qui court dans un champ. Regardez un chien qui obéit à son flair, la façon dont il traverse un bout de terrain est absolument imprévisible. Mais invariablement, il trouve ce qu'il cherche. Je crois que, comme j'ai toujours eu des chiens, ce sont eux qui m'ont appris à fonctionner de cette façon."

W.G. Sebald (entretien avec Joseph Cuomo, in L'Archéologue de la mémoire, Actes Sud 2009, p. 94 et 95, cité par Denis Grozdanovitch, La puissance discrète du hasard, Denoël 2013, p. 16)

Les animaux affluaient, écrit Yannick Haenel. J'avais donc achevé le billet précédent sur cette phrase. L'ayant posté sur Facebook, chambre d'échos régulière (mais non systématique) aux articles du blog, je fus amusé de voir que le statut coïncidait spatialement avec une promotion de la revue Papiers de France-Culture qui faisait sa une sur le rapport avec les animaux.

C'est l'une des voies d'intervention de l'Attracteur étrange que cet apparentement spatial (un autre exemple récent était la présence de Fourmies à côté de la librairie Rodin) : j'use de ce mot apparentement car il me rappelle la chronique du Canard enchaîné dite des apparentements terribles*, où l'on se réjouissait (par humour noir le plus souvent) de mises en contiguïté spatiale malheureuses résultant d'une mise en place peu réfléchie. Cela me donne d'ailleurs à méditer car j'y vois la confirmation d'un soupçon que je nourris depuis longtemps :  l'Attracteur étrange a de l'humour. D'ailleurs la recherche Google, "canard enchainé + apparentement" m'avait donné en deuxième position un lien vers un blog qui commençait par cette phrase : "C’est parti ! Tout le monde est en place, on lâche les chiens, on les encourage de la voix,  des coups de corne retentissent, puis des coups de feu: Pan, Pan !" Eh oui, encore les chiens...

Bref, il va être, vous l'avez compris, beaucoup question de clebs dans ce billet.

Parce qu'avec nos charmants compagnins canons, nous allons poursuivre le parallèle Haenel/Garouste. Le narrateur de Tiens ferme ta couronne est en effet souvent amené à s'occuper du chien de son voisin, Tot, un ancien mercenaire joueur de poker, qui part souvent à l'improviste disputer un tournoi à l'autre bout du monde. Le chien, un dalmatien de belle taille, porte le nom évidemment loin d'être anodin de Sabbat. Les tribulations du narrateur encombré de ce chien forment la partie la plus burlesque du livre, surtout dans le long passage au fort sélect restaurant Bofinger où un serveur sosie d'Emmanuel Macron refuse tout d'abord de le faire entrer, avant de lui donner une cravate pour tenir la bête en laisse.

Chez Garouste, c'est simple, le chien est omniprésent. La première œuvre reproduite dans la monographie d'Anne Dagbert (Fall, 1996), une huile sur papier de 1972, Le Classique et l'Indien, représente deux hommes  accompagnés déjà d'un chien. Ce titre sera aussi celui d'un spectacle donné au Palace en 1977, et l'on retrouvera cette opposition entre les deux figures dans une autre huile de 1981, Orion le Classique, Orion l'Indien.


Orion le Classique, Orion l'Indien, 1981, Huile sur toile, 250 x 295,5 cm
Le Centre Pompidou donne l'extrait d'un catalogue dissertant sur cette oeuvre :
"Cette peinture est ainsi liée à un spectacle mis en scène par Garouste en 1977, Le Classique et l’Indien , où il était notamment question d’un personnage et de son double, le Classique représentant la raison et l’ordre, et l’Indien le sauvage, la folie, l’incontrôlable. [...] Le tableau de Garouste renvoie ici à Orion, le chasseur de la mythologie rendu aveugle par Œnopion parce qu’il avait abusé de sa fille Mérope. Selon la légende, Œnopion avait promis de donner sa fille à Orion si ce dernier parvenait à débarrasser l’île de Chios des bêtes sauvages qui y résidaient, promesse que le roi de Chios ne tint jamais et qui poussa Orion, désespéré et sous l’emprise de la boisson, à violenter Mérope. On pense également au célèbre tableau de Poussin, et aux textes de René Char et de Claude Simon consacrés à ce personnage, repris ici telle une métaphore du peintre volontairement aveugle aux modes et aux styles, et qui, pour cette raison, est capable plus que quiconque d’une vision aiguë. Si Orion est celui qui se présente comme une figure de la connaissance (le Classique), il est également celui qui s’enivre, délire, cherche à se venger et précipite sa perte (l’Indien). Nous retrouvons ainsi le principe obsédant de la peinture de Garouste : une quête raisonnée sur la peinture mais au bord de son propre anéantissement."
Anne Dagbert** signale quant à elle que, dans le texte qui accompagnait l'exposition (intitulée "Canis Major, l'Indien héroïque ou idiot),  Garouste mettait "en exergue les complicités et les variantes qui existent d'un mythe à l'autre (et ici elle désignait les mythes d'Orion et d'Actéon) en faisant une confusion volontaire entre les trois chiens qu'il s'est appropriés dans son panthéon pictural" :
"Orion, c'est un personnage de la mythologie grecque à qui il arrive bien des aventures avec son chien de chasse, que l'on nomme parfois Sirius. Sirius c'est aussi l'étoile de la constellation Canis Major, mais Canis Major (le grand chien) c'est Maera, la chienne d'Erigoné, que Dionysos gratifia pour sa fidélité en la plaçant dans le ciel ; à moins que ce ne fut Orthros, le monstrueux chien à deux têtes..."
J'ai lu dans la foulée l'émouvante autobiographie de Garouste, L'Intranquille (L'Iconoclaste, 2009, écrite avec Judith Perrignon). Il y parle d'une oeuvre qu'il nomme son premier et son plus grand succès, une toile de trois mètres de long, Adhara, installée en 1982 dans la galerie new-yorkaise Holly Solomon.

"Elle annonce tout : l'ordre et le chaos, le Classique et l'Indien, des empâtements, des glacis à l'ancienne. Elle est truffée de références, de mystères, de fausses pistes. Le Classique tient dans la main un polyèdre, figure géométrique à trois dimensions, joyau de la connaissance. L'Indien est accroupi, il jette des tableaux en l'air qui semblent partir n'importe où mais dessinent le fragment d'une constellation. Adhara, c'est le nom d'un astre de la constellation du Chien. Je suis allé au centre d'astronomie et j'ai demandé un détail du ciel que j'ai ensuite scrupuleusement reproduit. Je suis le seul à le voir sur la toile, ce n'est pas grave, je voulais que mon tableau, comme un texte, déborde d'intentions.
Ce n'est pas un hasard si cette toile m'a ouvert les portes. Elle dit mon rêve, mon choix, l'imbroglio de mes pensées, mon langage des signes, cette idée, à laquelle je tiens, qu'on représente une chose et qu'on en raconte une autre. Celui qui la regarde ne verra pas forcément tout ce que j'y ai mis, c'est l'intensité qui doit passer." (pp. 146-147, c'est moi qui souligne)

Wikipédia confirme : Epsilon Canis Majoris (ε Canis Majoris / ε CMa) est bien la seconde étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien, et l'une des plus brillantes du ciel nocturne. Son nom traditionnel est Adara, ou Adhara. Il provient de l'arabe عذارى aðāra, « les vierges ».


Je ne suis pas parvenu à identifier le détail du ciel que Garouste affirme avoir reproduit fidèlement.
Le sujet du chien dans sa peinture est loin d'être épuisé. Ce que je voulais avant tout montrer c'est le caractère séminal de ce thème.
Pour en finir aujourd'hui, je me permets une petite digression sur une oeuvre signalée par Michel Lebrun-Franzaroli (merci à lui), un Diane et Actéon peint par Le Titien.


Ce tableau de la National Gallery, daté de 1556-1559, est visible sur Google Arts and Culture, ce qui permet de le zoomer très fortement et d'en examiner soigneusement tous les détails. Restant dans le cadre du motif qui nous occupe, je trouve intéressant le contraste des deux chiens visibles sur le tableau. Le chien de gauche, une sorte d'épagneul accompagnant Actéon qui vient d'échapper son arc, s'oppose au petit roquet de droite, au pied de Diane, qui montre les crocs et fixe les intrus d'un air menaçant.








Le futur tragique d'Actéon est comme inscrit dans l'image avec ce crâne (ce massacre) de cerf au sommet de la colonne.



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* Ce titre fétiche avait été donné en hommage à Jean Cocteau, et à sa pièce célèbre Les parents terribles.
** Ce nom de Dagbert me fait irrésistiblement penser à Dagobert, autrement dit le chien du Club des Cinq... D'ailleurs le nombre de chiens portant ce nom est hallucinant.


mercredi 8 mai 2013

La puissance discrète du hasard

Le délicieux dessin de Sempé qui orne la couverture en reflète l'incipit : le livre de Denis Grozdanovitch commence au bord d'une rivière. L'auteur lit la biographie du poète Robert Browning par Chesterton lorsqu'il entend de menus remuements dans son dos, qu'il attribue aussitôt à son chat Ricardo avant de s'apercevoir qu'il s'agit d'un écureuil. Après l'avoir observé quelques minutes sans bouger, il se retourne à la seconde même où un couple de martins-pêcheurs rase la surface de la rivière, "à une vitesse intersidérale". Puis il reprend sa lecture, et la page qu'il découvre s'harmonise merveilleusement avec l'enchaînement des micro-événements qu'il vient de vivre.

C'est le début d'une remarquable série d'anecdotes brillamment racontées, illustrant ces "mystérieuses conjonctions du hasard", dont je me plais à relever ici les occurrences dans ma propre existence. Pas étonnant dès la page 15 de retrouver cité W.G. Sebald, maintes fois évoqué ici, "autre saint patron, écrit Denis Grozdanovitch, de mon imaginaire littéraire." La sérendipité, la synchronicité, concepts essentiels, déjà rencontrés, sont exposés simplement, dans leurs origines et leurs applications, et c'est un bonheur de les voir en lumière grâce à un vrai écrivain, et non à un tâcheron du prétendu développement personnel qui va essayer de vous vendre ça comme une nouvelle Jouvence de l'Abbé Soury.

Il faudrait bien des pages pour développer toutes les facettes du hasard présentées dans ce livre. J'y reviendrai certainement. Je dois maintenant avouer que je ne l'ai pas complètement aimé de bout en bout, que j'ai des réserves. Au fur et à mesure de ma lecture, le sentiment d'éblouissement du début s'est érodé. Les anecdotes se faisaient plus rares, remplacées par des digressions philosophiques, non pas sans intérêt, mais animées par une vision que je pense contestable de la science et de la technique. Denis Grozdanovitch exagère aussi, me semble-t-il, la force de la rationalité dans nos comportements.
Son plaidoyer pour le lâcher-prise et l'intuition, que je puis aisément comprendre, et que je soutiens d'une certaine manière, me paraît fondé sur une méconnaissance partielle de nos fonctionnements cognitifs. La découverte récente des travaux de Daniel Kahneman m'a conforté dans cette perspective.

Pour l'heure, je finirai sur une autre coïncidence. Cherchant sur le net une image du livre pour illustrer ce billet, je découvre sur la page de Google images la couverture d'un autre livre de Denis Grozdanovitch (que je ne connaissais pas), intitulé Brefs aperçus sur l'éternel féminin. Or, j'ai déjà signalé la coïncidence d'achat, le 27 mars de cette année, entre le livre dont je parle aujourd'hui et le roman de Makine, Le livre des brèves amours éternelles.



Outre que les deux adjectifs antonymes, bref et éternel, sont présents dans les deux titres, il y a dans les couvertures de ces ouvrages, tous les deux publiés au Seuil, une remarquable parenté des visages, paupières baissées de ces deux belles figures féminines. On a l'impression d'une carte à jouer où la reine de cœur se décline de chaque côté de la diagonale. On me dira que le même graphiste a peut-être composé ces deux pages. Peut-être.


Mais voici que la page où j'ai puisé cette image de Judith prolonge ce billet de manière inattendue. Riverland, se nomme-t-elle. Et le premier texte qui s'y donne à lire est celui-ci :
Chaque été, je retrouve la rivière de mon enfance. Je pèche, je nage. J’étudie les mœurs des nautonectes. L’eau est froide. Comme on dit, elle saisit les chairs. On se souvient qu’on a un corps.
Et le second paragraphe évoque Gracq évoquant Nerval :
Julien Gracq, dans les Eaux étroites, ouvrage qu’il consacre à l’Evre de son enfance, cite l'un des plus beaux poèmes de Nerval, superbe précipité de l’imaginaire romantique : [Il s'agit de Fantaisie]
Or, quel est l'écrivain cité par Grozda (surnom affectueux donné à Denis Grozdanovitch), en exergue de ce premier chapitre se déroulant au bord d'une rivière : oui, Gracq lui-même.
Mais continuons à suivre la blogueuse dans sa promenade :
Je me redis maintenant à mi-voix, les vers de Nerval, ajoute Julien Gracq. Leur charme sur moi est puissant ; leur son grêle et frileux est celui des instruments à clavier très anciens : l’épinette, le virginal élisabéthain surtout [...] et voici qu’un poème de Rimbaud, sans effort, enchaîne ici dans ma mémoire et vient prendre le relais de cette magie blanche, champêtre et toute naïve :

... la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes...
Rimbaud, Soir historique, in Illuminations, Oeuvres, BnF
C'est ainsi que la dérive l'entraîne jusqu'à la Dame de Cœur, Judith, la reine-mère d'Alice au pays de Merveilles  et puis Rousseau qui "écrivait ses Rêveries du promeneur solitaire au dos de vieilles cartes à jouer, qu’il conservait dans ses poches. Neuf de ces cartes sont exposées au musée de Neuchâtel."


Il me revient que j'ai vu de ces cœurs dans un autre livre, un message récent. Autres coïncidences. Pour un autre jour. A suivre, comme on dit.

jeudi 2 mai 2013

Enigme dont on ne désespère pas de trouver le mot

Une longue éclipse, comme ce site en connaît régulièrement depuis qu'il est ouvert. Rien ici depuis le 13 février.
Il faut dire que j'ai déménagé. La maison occupée depuis dix ans vendue. Et pour l'instant, retour en appartement.
Déménager. Ceux qui l'ont vécu - et rares sans doute ceux qui n'ont pas vécu un tel événement - savent ce que cela implique. D'effort, de fatigue, de démarches, bon, je n'insiste pas. Bien installé maintenant, merci. La vie de l'esprit, qui n'a cessé de cheminer souterrainement tous ces jours passés, reprend ses aises. A vrai dire, depuis deux ou trois semaines, j'aurai pu écrire ici, mais je différais, et les notes s'accumulaient d'autant, et je ne savais plus par où commencer. Je ne sais toujours pas plus, mais j'y vais, je me lance, il faudra peut-être que je m'y reprenne à deux fois. On verra.
Je dois revenir en arrière, revenir à cette journée du mercredi 27 mars où nous avons signé la vente, avenue des Marins. Rien pu manger de la journée. Je suis passé une dernière fois à la maison, salué les voisins, mon boulanger, ma boulangère. Dans l'après-midi, en allant à l'Inspection académique pour une réunion, je suis passé rue Grande devant la librairie Arcanes et je n'ai pu résister au désir d'entrer. Et j'ai acheté deux livres : Le livre des brèves amours éternelles d'Andreï Makine et La puissance discrète du hasard de Denis Grozdanovitch.
Le premier m'avait été chaudement recommandé par Murielle Lucie-Clément, que j'ai rencontrée à la fin de l'Assemblée générale du Manteau d'Arlequin à Cluis. Docteur es lettres, écrivain, metteure en scène, elle vit maintenant dans la campagne cluisienne, et organise depuis quelques années des colloques internationaux autour de l’œuvre de Makine, dont elle est une exégète confirmée. Or, après quatre éditions à Amsterdam, voici qu'elle projette d'organiser un colloque à Cluis même, dont le thème est "Andreï Makine versus Gabriel Osmonde et les autres écrivains" (Gabriel Osmonde étant un double de Makine).
Je ne cache pas qu'il y avait quelque chose d'étonnant dans cette rencontre, la Russie, Amsterdam, l'Europe entière croisant à Cluis, cela me rendait rêveur et presque incrédule. De Makine, je n'avais même pas lu son prix Goncourt, seulement un tout petit livre en poche, mais qui avait finalement quelque chose de prémonitoire, Cette France qu'on oublie d'aimer. Je dis prémonitoire en ce sens que la France qu'il exalte dans ce court texte, c'est, comme l'écrivit Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur, "une France des saveurs, des odeurs, des terroirs et de la sagesse."


Je n'avais pas plus lu le second auteur choisi ce mercredi-là : Denis Grozdanovitch, même si j'avais parcouru quelques textes ici et là, et que je  connaissais quelques détails de sa biographie, champion de tennis reconverti dans l'écriture. Mais le volume qui s'offrait à mes regards à travers la belle illustration de Sempé avait un titre qui m'allait droit au cœur : La puissance discrète du hasard. Et la quatrième de couverture, que je recopie ici paresseusement, acheva de me convaincre :
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond.
Avec humour, il nous initie à ces curieux concepts que sont la sérendipité, art des trouvailles inopinées, l'happenstance, don d'être au bon endroit au bon moment, ou encore le lâcher-prise, secret de certains champions, grands scientifiques et autres joueurs d'échecs. Alliant l'impertinence du franc-tireur et les merveilles d'une libre érudition, il nous invite à d'autres raisons de vivre que celles que nous offre un monde stérilisé par la technique."
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard." Que fais-je ici, sinon traquer sans relâche les advenues de ce hasard ? Cette rencontre de livres, au cours de cette journée si importante de ma vie, allait être elle-même marquée par une coïncidence troublante, une coïncidence au carré dirais-je même, puisque c'est sur le fait même de la coïncidence que les textes coïncidèrent.


Incipit du livre de Makine, ouvert le soir-même : "Depuis ma jeunesse, le souvenir de cette coïncidence revient, à la fois insistant et évasif, telle une énigme dont on ne désespère pas de trouver le mot."

Nouvelle vue (du bureau)