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mercredi 5 mai 2021

La porte au fond du jardin

 "Pourquoi ne pas imaginer que Patricia ait un jour ouvert, par hasard, un recueil qui traînait dans les locaux et qu'elle ait été séduite par deux vers au passage ? Pas séduite, Vivonne n'était pas un séducteur, mais happée par une émotion inconnue, celle qui ne saisit qu'une demi-douzaine de fois dans leur vie les lecteurs : elle avait vu une contrée nouvelle s'ouvrir devant elle, elle avait franchi la porte au fond du jardin, une image récurrente chez Vivonne, une porte qui donne sur une autre dimension, une éternelle après-midi d'été où le temps est dompté. "

Jérôme Leroy, Vivonne, pp. 177-178.

Derrière cette porte au fond du jardin, se cache un écrivain, certes pas des plus connus, et surtout du grand public, mais essentiel pour quelques-uns d'entre nous. Et je ne me targue pas d'une grande découverte en donnant son nom : André Hardellet. Eric Naulleau, dans Transfuge, écrit que "l’auteur sème chemin faisant quantité de cailloux littéraires — Pirotte, Norge, Follain, Guillevic, Réda, Laforgue, Nabokov, Proust, Rimbaud, Apollinaire… Auxquels il faut ajouter André Hardellet, sans doute l’influence la plus évidente (...)." Et Leroy lui-même, dans une carte blanche accordée par le site libraires.fr, inclut dans une liste de quatorze ouvrages en lien avec son roman, Le Seuil du jardin, un court roman d'André Hardellet, adoubé à sa sortie en 1966 par André Breton, qui devait mourir la même année : "'(...) Rien d'aussi nécessaire, d'aussi convaincant, d'aussi exaltant ni d'aussi parfait ne m'était parvenu depuis fort longtemps... Vous abordez là, en conquérant, les seules terres vraiment lointaines qui m'intéressent, et la reconnaissance que vous y poussez offre un nouveau ressort à tout ce que me connais comme raisons de vivre." J'ai par d'ailleurs consacré un article à ce roman, et de nombreux autres portent la trace d'Hardellet.


 Le Seuil du jardin est un tableau peint par Steve Masson, le personnage principal du roman :

"Son sujet lui avait été fourni par un rêve dont l'insistance à se reproduire lui semblait un avertissement. D'une nuit à l'autre, le décor variait légèrement, mais la même impression de joie incommunicable s'en dégageait. Masson approchait d'un jardin à l'abandon, désert, touché par la lumière d'été. Sa porte vermoulue était ouverte, mais il n'éprouvait pas l'envie d'y pénétrer ; il lui suffisait de savoir que ce jardin existait et de le contempler jusqu'à ses limites perdues dans les broussailles, entre des bassins et des kiosques en ruine. [...] Puis, à un moment donné, il se trouvait à l'intérieur du jardin, bien qu'il n'ait jamais eu conscience du passage. Une paix surnaturelle l'entourait, un bonheur sans équivalent dans la veille. Ce sommet dans la joie annonçait la fin du rêve ; de toutes ses forces Masson s'accrochait à l'image du jardin désert, mais celui-ci se défaisait inexorablement, par lambeaux, devant lui en dérobant son énigme ensoleillée."

C'est pour tenter de fixer ce rêve, faute d'en résoudre le sens, que Masson s'emploie à le transposer sur la toile. Par deux fois, il échoue et détruit ses tentatives avant de parvenir à quelque chose qui le satisfasse :

"Masson était parvenu à rendre sensible l'insolite répit qui stagnait sur ces ruines et ces bosquets confits dans la chaleur. Au fond, une porte, semblable à la première, s'ouvrait sur un second jardin, suggérant l'idée d'un labyrinthe prolongé jusqu'à l'horizon"

Voici donc la fameuse porte au fond du jardin de Vivonne, ce nom dont nous avons identifié l'origine proustienne, Proust dont une phrase est en exergue du Seuil du jardin : "Cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant." Élément de phrase plutôt car la phrase complète, issue de Sodome et Gomorrhe, est celle-ci : "Pour la première fois je compris que ce regard fixe et sans pleurs (ce qui faisait que Françoise la plaignait peu) qu’elle avait depuis la mort de ma grand’mère était arrêté sur cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant."Cette "porte qui donne sur une autre dimension, une éternelle après-midi d'été où le temps est dompté" trouve un écho dans la notice de présentation du Seuil du jardin dans l'édition du Livre de poche avec laquelle je l'ai découvert : "C'est peut-être qu'à travers ce récit l'auteur touche à l'un des rêves les plus fous de l'homme, arrêter le temps sans doute pour mieux le retenir. Et ces terres lointaines où il nous mène ne sont-elles pas celles du "temps suspendu" si proches de celles du "temps retrouvé" ?"

Ce qui me semble tout aussi essentiel que cette idée du temps suspendu est ce motif de la joie qui s'attache au rêve du jardin, cette joie incommunicable, cette paix surnaturelle qui l'accompagnent. U ne joie qui est aussi le trait caractéristique d'Adrien Vivonne. Le poète est un être de joie. Son biographe, Alexandre Garnier, parle de cette "étonnante joie de vivre qui fut la sienne, malgré de nombreuses vicissitudes dans une époque sombre, et qui le devint de plus en plus."(p. 70) "Beaucoup, ajoute-t-il, se sont heurtés à ce mur invisible de la joie d'Adrien Vivonne (...). Ainsi la joie d'Adrien Vivonne semblait pouvoir être la nôtre par sa clarté, sa transparence, son évidence, jusqu'au moment où elle nous renvoyait à nous-mêmes, brutalement, au point parfois de susciter des haines irréductibles, mais j'anticipe." Garnier veut voir un lien de cause à effet entre la joie de Vivonne et sa naissance aquatique, dans une clinique expérimentale de Rouen, mais il émet aussi une autre hypothèse en soulignant que pendant ses "neuf mois d'apesanteur amniotique, les sons qui lui parvinrent furent les voix des Marvelettes, des Shirelles, des Monotones, de Dion et des Belmonts, de Marvin Gaye, d'Otis Redding, ce fut le son Motown, Stax et toutes ces choses qui, à titre personnel, m'agacent prodigieusement. Mais ces airs coulèrent dans le sang d'Adrien Vivonne et furent son paysage sonore originel." (p. 94)

Et il considère cette seconde hypothèse confirmée par "Retrouvailles", un poème en prose écrit après la l'écoute pour la première fois de manière consciente de la chanson Wonderful World de Sam Cooke, dans la lit d'Agnès Villehardouin, rue Saint-Nicolas, "alors qu'ils viennent de faire l'amour et que le désordre des draps dans le silence d'un dimanche de 1982 les enchante." Pour Garnier, c'est évident : "pour qu'une chanson provoque en lui une telle extase, c'est qu'elle avait été écoutée par ses parents, le soir où ils le conçurent dans l'appartement de la rue Lézurier-de-La-Martel, lors d'un réveillon en tête-à-tête de Noël 63."


Cette joie n'est pas du goût de tout le monde, on l'a bien senti à travers les réserves de son ami et éditeur Alexandre Garnier, à commencer par celui-ci qui, au cœur du désastre climatique et social qu'il subit de plein fouet, doit bien finir par s'avouer à soi-même sa détestation de Vivonne. Une jalousie féroce, asphyxiante, "une jalousie existentielle, Vivonne réussissait là où Garnier avait échoué : la poésie. Parce que pour le reste, Vivonne n'avait rien, ne vivait de rien mais ce sale con était si heureux, si libre. Ce n'était pas supportable, ce putain de bonheur avec mille euros par mois, dans une chambre de bonne près de la gare du Nord, rue de Maubeuge." (p. 172) Et Garnier fit en sorte que Vivonne ne trouve pas son public, publiant ses recueils mais s'arrangeant pour qu'ils demeurent confidentiels, faisant capoter une demande de traduction aux États-Unis en réclamant des droits démesurés. Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir éprouvé l'effet de l'écriture "bleutée, douce, heureuse" d'Adrien :

"Lorsque, des années plus tard, Garnier avait reçu le manuscrit de D'autres îles qui évoquait la première fugue importante de la vie d'adulte de Vivonne, avec Agnès Villhardouin, il avait vu lui aussi la porte au fond du jardin. Il s'était refusé à la franchir par pure bêtise, cet autre visage de la jalousie." (p. 177)

Cette révélation à soi-même fait l'effet d'une bombe chez Garnier. Il se persuade alors de ressusciter Vivonne, de lui rendre justice d'une façon ou d'une autre, et il va alors partir à sa recherche, et tenter d'écrire sa biographie.

Dans Andreï Roublev (tourné en 1966, donc l'année de publication du Seuil du jardin), un personnage tient lui aussi le flambeau de la jalousie : c'est Kirill, autre moine peintre d'icônes. C'est Kirill qui rend visite au vieux peintre Théophane dit le Grec, et qui, après avoir brièvement fait l'éloge de son ami  Roublev, tente de convaincre Théophane de l'accepter  dans son atelier pour réaliser des fresques dans l'église cathédrale de la Sainte-Annonciation à Moscou. Mais quand les moines du monastère Andronikov reçoivent un émissaire de Théophane, c'est  Andreï et non Kirill qui est prié de le rejoindre.  Kirill, jaloux, quitte alors la vie monacale pour le monde séculier, tandis qu'Andreï, accompagné du jeune apprenti Foma, part pour Moscou. 

Dans le tableau précédent, c'est le même Kirill qui avait dénoncé un bouffon aux soldats. Les trois moines peintres d'icônes, Andréï, Kirill et Daniil, avaient demandé l'hospitalité, le temps d'un orage, dans une pièce où tous les habitants étaient réunis et où  un skomorokh *faisait le spectacle en se moquant des boyards. Appréhendé, assommé contre un arbre, il est emmené par les cavaliers. On le retrouvera beaucoup plus tard, à Vladimir, sur le chantier de la cloche, où il accusera injustement Andreï de l'avoir vendu aux soldats (et au moment où il est menacé par la hache tenue par le bouffon, il est sauvé in extremis par Kyrill, l'auteur de la trahison).

Les trois moines (Kirill est à droite, Andreï au centre)

 
Kirill chez Théophane le Grec

Dans le septième tableau, Le Silence (hiver 1412), où Roublev est revenu au monastère Andronikov (il a renoncé à peindre et a fait vœu de silence), Kirill se représente et supplie le père supérieur de le réintégrer. Sa demande est acceptée, mais en pénitence il doit recopier quinze fois les Écritures. Il retrouve Roublev et manifeste ses remords : "la jalousie me rongeait." C'est dans cette séquence que Kyrill, comme s'il était la voie de la conscience de Roublev, dit : "c'est un péché de ne plus peindre."Mais il faudra attendre l'épisode final de la cloche pour que Roublev renoue avec sa vocation.

Le film de Tarkovski joue aussi beaucoup sur le symbolisme puissant de la porte, comme le montre Cinémancie, un site que j'ai découvert en rédigeant cette chronique. Mais il y a là tant à lire et à explorer encore que je remets l'affaire à une prochaine fois.

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* Les skomorokhs étaient des amuseurs publics, à la fois musiciens, acteurs, chanteurs, danseurs qui furent persécutés à partir du XVe siècle lorsque l'Église a vigoureusement propagé sa conception de vie ascétique. (Wikipedia)


lundi 29 mars 2021

D'une oie blanche qui connaissait son propre sort

Venons-en au finale de la représentation du cirque Bastiani. Petit cirque familial avec le père, le magicien au coq de Bantam, "sa très belle femme et leurs trois enfants bruns et bouclés, non moins beaux". Ils jouent ensemble une musique qui remue Austerlitz jusqu'au fond de l'âme, "une musique de nuit absolument étrangère, comme arrachée du néant par des instruments un peu désaccordés". Ce qui se passa en lui alors, il ne le comprend toujours pas, de même qu'il n'aurait su dire "si sa poitrine était oppressée sous l'effet de la douleur ou se dilatait de bonheur pour la première fois de ma vie."

Dans les études sur Sebald et particulièrement sur Austerlitz, je n'ai rien lu sur ce passage du cirque Bastiani (mais je ne peux assurer bien sûr qu'il n'existe pas quelque part une exégèse bien sentie qui réduira à peu de chose cette propre chronique, disons simplement que toutes mes recherches sur le net ont été vaines). Et pourtant ce moment me semble crucial : tout d'abord parce qu'il est rare dans cette œuvre de trouver un moment qui s'apparente à de la joie. Or, la joie est ici présente, dans cette dilatation de bonheur qui me rappelle l'étude du philosophe Jean-Louis Chrétien sur la Joie spacieuse, sous-titrée justement Essai sur la dilatation (Éditions de Minuit, 2007). Je dois à la vérité de dire que je n'ai pas lu ce livre (j'ai lu avec le plus grand intérêt d'autres essais de ce grand philosophe, mais pas celui-ci), mais ce que j'en sais par la lecture de critiques me suffit présentement pour opérer ce parallèle, et retrouver par là cette parenté troublante de la joie avec l'angoisse, telle qu'elle se dessine dans Austerlitz

"La joie nous rend plus vifs dans un plus vaste monde. Comment penser cet élargissement du dehors et du dedans, et le chant neuf de ses possibles ? Et de quelle manière décrire ce que la Bible nommait dilatation du cœur, laquelle parfois se produit jusque dans l'épreuve et l'angoisse, comme si leur pression faisait naître une force à nous-mêmes imprévue ?" (Extrait de la présentation sur le site de Minuit)

Il convient maintenant de faire place aux deux dernières phrases qui décrivent cette "inoubliable représentation de cirque", avant que Sebald ne reprenne sa marche en avant et revienne sur le motif de la Bibliothèque nationale :

"Pourquoi certaines mélodies vous touchent à ce point, certaines syncopes, certaines tonalités, jamais un être aussi peu musical que moi ne pourra jamais le comprendre, mais aujourd'hui, rétrospectivement, il me semble que le mystère qui m'a effleuré à l'époque a été levé par l'image de cette oie blanche [le dernier enfant de la troupe est accompagné d'une oie blanche] qui, impassible, se tenait immobile au milieu des artistes pendant qu'ils jouaient. Paupières closes, le cou légèrement tendu vers cet espace ouvert par le faux ciel du chapiteau, elle écouta jusqu'à ce que les dernières notes se dissipent, comme si elle connaissait son propre sort et aussi le sort des gens de cirque en compagnie desquels elle se trouvait."
"Forains mi-gitans, avec leurs oies savantes", Saintes-Maries de la Mer, 1948, Photo Base PhoCem

Sebald ne développe pas : quel est donc ce sort réservé à l'oie blanche, et, dans la foulée, aux gens du cirque qu'elle accompagne ? pourquoi  le mystère effleuré à l'époque est-il levé par cette image de l'oie blanche ? Encore une fois, pas de réponse sur le net. Faut-il faire le rapport avec l'oie blanche qui est, selon l'expression consacrée, "une jeune fille très innocente, très niaise, pure" ? Cette locution n'est pas immémoriale, elle daterait de la fin du XIXe siècle, et aurait été mise en vogue par le romancier Marcel Prévost. 

L'oie blanche est souvent la victime du pervers, qui profite de sa naïveté pour lui extorquer des faveurs. On aurait quelque raison alors de craindre pour son avenir. Il y a en tout cas comme une menace implicite dans cette expression "comme si elle connaissait son propre sort". Cette oie blanche pourrait bien passer à la casserole, dans tous les sens du terme. Et n'est-ce pas ce qui menace aussi les circassiens qu'elle accompagne ? En un sinistre rappel du génocide des Tsiganes perpétré par les Nazis : rappelons que les Sintis et les Roms n’ont été déclarés victimes de la politique raciale du IIIe Reich qu’en 1982 par l’Allemagne et que la France n’a reconnu sa responsabilité dans l’internement des gens du voyage qu’en 2016. Il reste encore difficile de chiffrer le nombre de morts durant cette période en Europe, mais on l'estime entre 300 000 à 500 000, au minimum.

Après l’arrestation de la famille, Ceija et sa mère sont successivement déportées à Auschwitz, Ravensbruck et Bergen-Belsen. 
(Tableau de Ceija Stojka, artiste Rom, qui, en 1988,  fut la première rescapée dans le pays à rompre publiquement le silence sur la déportation des Tziganes sous le régime nazi, par des livres d’abord, puis des peintures. Voir l'article de Florence Aubenas)

Le coq de Bantam et l'oie blanche, ces deux volatiles, seraient, selon cette perspective, comme les emblèmes de l'extermination.

Pour finir, je voudrais dire qu'il y a un film auquel ce passage du cirque Bastiani m'a irrésistiblement fait penser, et qui n'est autre que Les Ailes du désir de Wim Wenders. L'action se passe à Berlin et non à Paris, mais on y trouve aussi un petit cirque, le cirque Alekan (qui porte le nom du grand Henri Alekan* qui a éclairé le film), installé là aussi sur un terrain vague. C'est pour l'amour de Marion, la trapéziste, interprétée par Solveig Dommartin, que l'ange Damiel (Bruno Ganz) renonce à sa condition d'immortel et devient humain.

Marion, porteuse des ailes d'ange pour son numéro, ne serait-elle pas cette oie blanche  tendant le cou vers le faux ciel du chapiteau ? En une résonance avec la Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda


Comment exclure la possibilité que Sebald, grand admirateur de Peter Handke (qui écrivit une partie des dialogues du film de Wenders), ait écrit ce passage d'Austerlitz en songeant précisément à ce film si proche de lui de par sa tonalité mélancolique ?

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 * Dans sa quinzième livraison de son feuilleton Unicorn, mon ami Nunki Bartt insère une photographie du Cirque Alekan, alors même que je ne lui avais pas touché le moindre mot sur cette relation que j'entrevoyais entre Sebald et Wenders.


Extrait : "Tout autour d’eux n’était qu’un enchantement, un opérateur aussi doué qu’Henri Alekan n’aurait pas mieux fait, pensait Lars, lui qui semblait tout droit sorti d’une comédie musicale à la Stanley Donen. La lumière était parfaite, rassurante. Le blanc et le noir se distribuaient harmonieusement sur la moindre parcelle d’un feuillage, sur la plus infime aspérité d’une roche, sur le simple pli d’un vêtement. Jasmine, attentive au moindre mouvement d’Unicorn, lui flattait toujours l’encolure, et la bête comblée d’aise, s’était mise à ronfler ; faiblement d’abord, puis de plus en plus fort, déclenchant chez Lars et Med un fou rire contagieux qu’ils essayaient d’étouffer en enfouissant leur visage dans les feuilles mortes qu’ils avaient rassemblées en petits tas."

 

mercredi 14 août 2019

Un homme de joie et encore une autre George

"Qu'il y ait beaucoup de souffrance dans le monde, personne ne le conteste. Mais selon mon jugement, la joie prédomine, bien que cela serait très difficile à prouver..."

Charles Darwin, cité par Jean-Claude Ameisen (Dans la lumière et les ombres, Points/Seuil, p. 257)

J'ai souvent - et encore tout récemment - parlé de la mélancolie. Mais c'est bien de la joie dont je veux parler aujourd'hui. La joie qui seule, peut-être, parvient, à sa manière éphémère et fulgurante, à dépasser, à refouler, à faire oublier la mélancolie. Ce n'est pas la première fois (une recherche sur le mot joie dans le blog fait apparaître de nombreux articles dont certains lui sont directement consacrés) mais si j'y reviens c'est que le thème m'est apparu plusieurs fois ces derniers temps, et tout particulièrement en relation avec ce haut-lieu de Angles-sur-l'Anglin (où débutera demain le 28ème festival du livre, trois jours dans les ruelles et sur les places du village). Nous avons vu qu'Yves Robert avait là une maison, héritée d'une longue histoire.
Yves Robert, qu'un livre d'entretiens avec Jérôme Tonnerre publié chez Flammarion en 1996, désigne comme Un homme de joie.


Un titre qui devait si bien lui correspondre qu'il est repris sur sa tombe même, au cimetière du Montparnasse :


On m'objectera avec raison qu'Yves Robert ne devait pas son aptitude à la joie à la connaissance d'Angles, qu'il ne découvrit que tardivement. Et je ne veux certes pas dire que le village est tout uniment le foyer de la félicité : on y trouvera autant de témoignages de malheur et de souffrances. Le malheur est partout, la mort omniprésente : les cimetières, qu'on a eu beau jeu de repousser aux périphéries des bourgs, en attestent obstinément. Il est rare, en revanche, que la joie se soit inscrite dans la pierre, elle n'a vécu que dans l'immatériel souvenir des survivants. Les rires se sont éteints avec leurs mémoires.
A moins qu'ils n'aient écrit.
Jean-Michel Tardif, dans sa chronique historique sur Angles, évoque (juste avant les conférences houleuses de Jacques Sadoul) l'écrivain et académicien André Theuriet (1833 – 1907), dont le journal Cosmopolis fit paraître en 1896 une nouvelle  intitulée Dorine, "qui prenait largement pour cadre notre ville d’Angles. L’histoire était convenue, écrite simplement, mais elle avait l’intérêt de recéler une description intéressante de l’incomparable paysage qui s’offre au regard du voyageur lorsqu’il arrive chez nous par les Droux. André Theuriet entra pour la première fois à Angles vers 1860, découverte qui l’emplit de la sensation rapide d’une plénitude de joie." 
André Theuriet avait visité Angles alors qu’il était fonctionnaire en Touraine (de 1859 à 1863).


(Souvenirs des vertes saisons : années de printemps - jours d'été / André Theuriet. 1904, Gallica, p175).
A ce stade, je voulais poursuivre sur la joie associée à Pâques/la Pâque/Sébastien Lapaque, mais j'y renonce provisoirement car, étant allé chercher sur Gallica la trace numérisée du passage de Theuriet mentionné par Tardif, et poussant par curiosité un peu plus loin la lecture, je rencontre un surprenant  écho à mon article précédent sur l'autre George.
Immédiatement après l'extrait cité, Theuriet écrit donc ceci :


Theuriet raconte avoir été invité à une noce de campagne à Pressigny par son ami Tristan. En chemin, il convie Berruyer, un autre ami, musicien, à l'accompagner, et ils débarquent tous les deux à la nuit tombée, éméchés par une bouteille de Vouvray vidée au dessert. Tristan les conduit jusqu'à la maison du notaire qui mariait sa fille. De fait, ils ne sont pas invités et chacun se demande ce que fichent là ces deux intrus. Tristan, pour excuser son indiscrétion, se faufile entre les groupes, vantant "l'immense talent de Berruyer, un artiste de première force pour le violon". Sur ce, Theuriet, qui "lorgnait" les danseuses, arrête son regard sur une jeune fille assise non loin de l'orchestre :


Le jeune homme se prend alors à rêver de mariage, se disant, tout en valsant : "Qui sait ? Peut-être le bonheur passe peut-être en ce moment près de moi ; on ne le rencontre guère plus d'une fois à portée et si ce soir je le laisse fuir, je risque fort de ne plus me croiser avec lui." Et au petit matin, le petit jour les surprend accoudés à une fenêtre ouverte sur le jardin. La jeune fille lui décrit la maison paternelle, une modeste gentilhommière enfouie parmi les châtaigniers, à cent pas au-dessus de la Creuse. Et il lui promet de l'y aller voir.


Et à la fin de ce souvenir (peut-être largement réinventé, comment savoir ?), il y a comme des accents du Grand Meaulnes. Theuriet, mort en 1907*, ne connaîtra pas la Grande Guerre, et son oeuvre prolixe est aujourd'hui tombée dans l'oubli, tandis qu'Alain-Fournier, l'auteur presque d'un seul livre, s'est hissé à l'empyrée des classiques. Ce que Theuriet a laissé fuir en Touraine, ce n'est peut-être pas seulement un amour de jeunesse, mais l'occasion de la véritable littérature.
"O jours dorés de la jeunesse où tout semble facile, où à chaque détour s'ouvrent des routes verdoyantes nous invitant à cheminer d'un pas allègre vers le pays de Fantaisie !... Berruyer et moi, nous quittâmes Pressigny le lendemain et, depuis je n'ai plus revu la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau. Je ne suis jamais allé visiter la châtaigneraie qui se mire dans la Creuse, ni la maison aux tourelles vêtues de glycine. Peu de temps après, je quittai la Touraine, et mon joli roman d'amour finit là. Le souvenir seul est resté, le souvenir, cet embellisseur de toutes choses, qui a l'impalpable délicatesse des arbres reflétés dans le courant d'une rivière. L'eau s'enfuit et se renouvelle constamment ; seul, le reflet demeure, toujours insaisissable et délicieusement tendre."
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* C'est en 1907 qu' Alain-Fournier apprend le mariage d'Yvonne de Quièvrecourt, qu'il avait rencontré le 1er juin 1905, le jour de l'Ascension, sortant d'une exposition au Grand-Palais. Frappé par la beauté de la jeune fille, "dont la grâce, nous dit la notice de l'E.U., répond à son idée romantique de l'amour, forgée à la lecture de la poésie de Jules Laforgue (1860-1887) et du roman de Francis Jammes, Clara d'Ellebeuse (1899)", il en fera le modèle d'Yvonne de Galais dans Le grand Meaulnes.

lundi 28 août 2017

# 205/313 - Joie

Ce matin, 24 août, (oui, j'ai toujours quelques jours d'avance dans l'écriture de ces posts), je reçois sur mon portable un message de l'ami Francis, en villégiature parisienne. A-t-il lu mes articles récents sur François Cheng ? Je n'en sais rien, mais ce qui est certain c'est qu'il ne pouvait pas savoir que je venais la veille de chroniquer un livre qui s'appelait Joie, celui de Clara Magnani.


Je ne connaissais pas du tout l'existence de ce livre de Cheng. Sur le site des éditions du Cerf, on apprend qu'il a été publié en février 2011. Composé seulement de 16 pages, il se présente comme "en écho à une œuvre de Kim En Joong". La citation en regard  est éclairante en ce qu'elle fait lien avec le "mourir à soi" :
« Le temps de Noël approche, les croyants célébreront la Sainte Naissance. Une fête qu'accompagne son cortège de cadeaux, de festins et de réjouissances. Nous aimerions, pour notre part, donner de la joie une définition plus radicale elle surgit dans ces moments privilégiés où nous avons la nette sensation de renaître à la vie, ou d'accéder à un nouvel état de vie, soudain délivré des anciennes chaînes. Cela suppose que nous soyons auparavant passés par l'épreuve, la privation, la dépossession, par une sorte de mourir à soi. » [François Cheng]
Le texte intégral est d'ailleurs disponible sur le site Théâme, de Martine Hiebel.
Pour en finir, momentanément du moins, avec la joie, je n'ai jamais oublié ce que déclara un jour Jeanne Moreau, récemment disparue, sur le divan d'Henri Chapier : "J'en ai rien à foutre du bonheur (...), ce qui est important c'est la joie." J'ai retrouvé sur le site de l'Ina le court extrait en question :



PS : Je ne réalise qu'après-coup que le livre est publié aux éditions du Cerf. Or, mon ami Francis s'appelle... Dusserre.