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samedi 20 juin 2020

Le retour des méduses

Le 27 mai dernier, en écrivant sur Le Masque de la Mort Rouge, d'Edgar Allan Poe, j'avais été amené à évoquer la tragique histoire de Martin, le fils de l'écrivain Bernard Chambaz, mort à seize ans dans un accident de voiture sur une route galloise. Dix-neuf ans plus tard, à l'été 2011, celui pour qui le deuil ne passe pas décide de traverser les Etats-Unis, de la côte Est à la côte Ouest. Sur son vélo Cyfac peint en blanc laqué. Traversée qu'il avait déjà effectuée avec sa femme et ses enfants, dans une Oldsmobile aux sièges de cuir carmin. Martin en avait gardé un souvenir éclatant : "Ce sont même les derniers mots de Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus."

Cinq ans plus tard, le 20 juillet 2016, Chambaz et Anne, sa femme,  se retrouvent au bord de l'océan Pacifique. Le jour choisi ne doit rien au hasard : il y a vingt-quatre ans, c'était celui de l'enterrement de Martin. Ils repartent pour une nouvelle traversée, d'Ouest en Est cette fois. Avec un nouveau compagnon de route, Jack London : "Jack est né en janvier 76, exactement comme Martin, à un siècle de distance, lui le 12, Martin le 15. Le nom même de Martin Eden retentit comme un coup de cymbales et une sommation. Depuis vingt-quatre ans, ils sont inséparables. Il était temps de les mettre de plain-pied." Et ce périple donnera donc lieu à cet autre roman, publié en août 2019, Un autre Eden.



Et pour moi, c'est aussi un coup de cymbales : après La Mort Rouge, c'est La Peste écarlate de Jack London, qui en est directement inspirée, que je dois chroniquer. Tout est savamment intriqué, comme de juste. Mais comme souvent, dans ces rencontres fomentées par l'Attracteur étrange, d'autres détails viennent pimenter le plat : ce premier chapitre inaugural, intitulé Vancouver, fantasme un compagnonnage entre les deux Martin :

"En retour, Martin voudrait lui confier un souvenir de lecture mais Jack le prévient qu'il serait temps de mettre le cap sur l'Aquarium pour voir les méduses. Avant qu'ils ne s'évanouissent dans les vestiges de la forêt primaire, il lui glisse à l'oreille une phrase énigmatique où il est question de tendresse timide et de coeur forcené.
Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-là s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer." Or, Giono est cité aussi dans mon article de La Mort rouge, à travers une phrase du Hussard sur le toit, où il compare le choléra à un lion marchant à travers villes et bois.

Mais c'est un autre animal qui s'est glissé dans l'extrait ci-dessus, un animal qui a déjà hanté mes nuits et mes carnets, la méduse, qui s'était faite discrète ces derniers temps et qui, à la faveur de ces correspondances nouvelles, resurgit de l'abysse. Pas seulement dans le roman de Chambaz, mais dans celui de Nicolas Clément, Sauf les fleurs, que j'ai lu le même jour que La peste écarlate. Et dont une phrase me revint, comme le retour du battant sur le bronze d'une cloche :

"Je la rejoins sur son lit de méduses." (p.48)

Marthe, la narratrice, est au chevet de sa mère, plongée dans le coma à la suite des coups donnés par le mari. "Nos belles heures ont coulé. Le sel a fait remonter les noyés et les jambes de Maman me poussent. Je me dresse alors, je commande aux vagues, je vis, je nage, je suis l'amputée surprise par la greffe. J'ai l'âge de me planter, maintenant." L'amour n'y pourra rien, la mère ne remontera pas la pente fatale.

Fâcheux temps pour les mères : celle de Nell et Eva dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, malgré tout l'amour cette fois du père, succombera d'un cancer peu avant la catastrophe. 

De ce livre, je passai alors à Lisière, de Kapka Kassabova, parce que là aussi il était question d'une forêt, parce que là aussi il y allait d'une catastrophe, ou plus précisément d'un enchaînement de catastrophes, et parce que là aussi une femme en rendait compte. Je ne connaissais pas Kapka Kassabova, et pas plus le pays sur lequel elle écrivait, c'est cette obscure intuition qui me saisit parfois qui m'avait fait choisir ce livre entre cent. Marc Semo commence ainsi sa chronique dans Le Monde du 14 mars dernier :
"Ultime contrefort de la chaîne des Balkans au bord de la mer Noire, la Strandja est une terre mystérieuse. Une « forêt ancestrale qui foisonne d’ombres et vit hors du temps », écrit Kapka Kassabova dans Lisière, fascinée par ces montagnes où « débute ce qu’on pourrait appeler l’Europe et s’achève ce qui n’est pas tout à fait l’Asie ». Un entre-deux-mondes où passent les frontières bulgare, grecque et turque, que l’auteure raconte d’une prose puissante dans un récit dédié « à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer de l’autre côté, jadis et maintenant »."

De ce livre émouvant, parfois terrible, que je n'ai pas encore achevé à l'heure où j'écris, je relevai très tôt, page 31, alors que l'auteur évoque l'été 1984, et les plages de la Bulgarie méridionale, le saisissant paragraphe suivant :
" Je levai les yeux des pages constellées de sable de mon livre, un roman de l'américain Jack London - si américain que c'en était grisant -, dont le protagoniste, Martin Eden, se noie délibérément, car devenir écrivain à succès n'a plus aucun sens sur le plan moral dans un monde capitaliste. Mon ouvrage préféré de London est L'Appel de la forêt, une aventure qui tourne mal... Mais quelle aventure ! J'avais une folle envie d'aventures, de toutes sortes, ou presque. Si, depuis ce rivage, vous nagiez vers le sud, comme mon père qui disparaissait au large des heures durant, par-delà les bancs de méduses géantes, le terrain de camping et la plage connue pour attirer les nudistes et les hippies, pas les familles rangées comme la nôtre, vous finissiez par vous retrouver en Turquie."
London, Martin Eden et les méduses d'un même élan. Avec cette noyade finale qui résonne avec les mots de Nicolas Clément décrivant l'agonie de la mère de Marthe.
Je notai cela le 15 juin. Deux jours plus tard, j'achetai et lisai d'une traite le récit de la plasticienne Clémentine Mélois, Dehors, la tempête. Titre qui s'éclaire à la découverte de la page 43, intitulée La mer, la mer :
"Tout me ramène à l'océan, alors même que je nage si peu, que j'ai le mal de mer et le vertige des étendues sans fin. Je n'aimerais pas être marin mais je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de lire des histoires d'aventures maritimes, à l'abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu'au-dehors la tempête - c'est-à-dire l'infini - fait rage inutilement.
Melville, Conrad, Monfreid, Moitessier, Faulkner et Loti, Stevenson, Mac Orlan, Jules Verne, Defoe, London, Hemingway ! Sans se mouiller, sans être obligé de tenir la barre et de maintenir le cap, du crachin plein la figure. Sans prendre de ris, sans carguer la grand-voile, sans crainte d'attraper le rhume, sans être barbouillé."
L'humour de Clémentine Mélois, qu'on entrevoit avec cet extrait, je l'avais éprouvé la première fois en découvrant dans une galerie parisienne (était-ce avant ou après avoir visité le petit musée Delacroix, rue de Fürstenberg ? je ne sais plus) les travaux de ses cinq dernières années. J'avoue avoir adoré ses bols bretons  :


ainsi que son détournement de L'Angélus de Millet* :

Les Geeks
Elle s'illustre aussi par ses détournements de titres de livres, par exemple celui-ci :


On retrouve Melville et Giono, et bien sûr ce Moby Dick qui est le livre favori de l'auteure, cité un peu plus loin page 45 :
"Le capitaine Achab arpente le pont, j'entends au-dessus de ma tête les grincements du bois au passage de sa jambe d'ivoire. Achab poursuit la baleine blanche qui est un cachalot, pendant que Yann, de Pêcheurs d'Islande, ce pauvre Yann, serre les poings en sombrant  au fond de l'eau noire, comme coule Martin Eden en maudissant les hommes."
C'était donc la troisième apparition de Martin Eden en quelques jours, et la seconde évocation de sa noyade.
Oui, mais les méduses ?

Les méduses ne sont pas en reste : dans le chapitre précédent, il est encore question de Moby Dick. "Plus qu'un souvenir, écrit-elle, je conserve de cette lecture le sentiment d'une sorte de longue traversée, avec des moments de contemplation et des scènes d'action subites et intenses. De la langueur certainement, quelques longueurs sans doute, mais je ne me souviens pas de m'être ennuyée pendant le voyage." De là à conseiller la lecture du livre à un ami, il y a un pas qu'il ne convient pas forcément de franchir : "Une enquête auprès des proches à qui j'avais (vivement) recommandé de lire Moby Dick m'a ainsi permis une statistique, selon laquelle mon roman adoré serait en réalité constitué à 90% d'ennui, comme notre corps à 65% d'eau. Je refuse d'y croire. Tout dépend certainement  de ce qu'on fait de cette eau, ou de cet ennui. Une méduse, par exemple, est composée d'eau à 98 %. C'est effarant quand on y pense! Comment une grosse chose gélatineuse et aussi dense peut-elle être composée à 98 % d'eau ?" Elle songe alors que son corps contient la même proportion d'eau que celui d'un sportif de haut niveau comme Zlatan Ibrahimovic, ce qui n'empêche pas leur aspect général de différer. Elle en conclut donc, nul ne pouvant nier cette évidence, qu'il en va de même avec le pourcentage d'ennui dans un livre : "Suivant cette théorie, l'ennui harmonieusement réparti dans Moby Dick en fait donc un footballeur professionnel ou une méduse."**

Ainsi allons-nous, de lecture en lecture, du drame au sourire, de l'ennui à la passion, en essayant le plus possible de placer nos pas nous aussi dans le battement furieux des ailes de l'ange.


______________________
* Pour en voir plus, voir sa page Facebook

** Pour en savoir plus sur Moby Dick, voir les (nombreux) articles que je lui ai consacré.

vendredi 22 décembre 2017

# 305/313 - Un soleil entre des planètes mortes

17/12 - Ce samedi matin, à la médiathèque Equinoxe, inauguration de l'exposition consacrée à Étienne Cornevin, disparu en mai 2016. Le directeur d'un centre culturel slovaque à Paris, j'ignore son nom, prend la parole pour rappeler le passage d’Étienne à Bratislava, jeune professeur introduisant alors Cavanna, Reiser et Lautréamont auprès de ces lycéens dont il faisait partie, au coeur de ce pays encore largement bâillonné par le système communiste : une bulle de liberté qui restera inoubliable. Revenu en France, Etienne ne cessera d'être l'ambassadeur des artistes slovaques. Le lendemain de sa mort, il devait participer à Bordeaux à l'inauguration de l'exposition des collages d'Albert Marenčin, poète surréaliste à qui il avait consacré deux articles dont Albert Marenčin, L’invention du pata-surréalisme, in Ateliers de curiosité (en ex-Tchécoslovaquie), Revue Ligeia, dossiers sur l’art, no 125-128, juillet–décembre 2013, p. 17-56.

L'après-midi, je repasse à la médiathèque (lors de l'inauguration, j'ai surtout discuté et n'ai pratiquement rien vu de l'expo, mieux vaut y aller en solitaire). Je ne peux m'empêcher ensuite de jeter un coup d’œil sur les rayonnages, y repère le dernier opus d'un écrivain que j'apprécie, Stéphane Audeguy, Une mère, "élégie", écrit-il. Le livre est court, je prends.
Sur une étagère réservé aux ouvrages non récents mais recommandés par les bibliothécaires, je trouve ma Méduse du jour :

Je ne suis pas certain de la lire, mais je prends quand même.
Et puis, pour faire bonne figure, je ne peux faire moins qu'arpenter le rayon BD. Un roman graphique me fait signe, belle couverture, titre poétique et intrigant. Et c'est traduit du suédois en plus (Linné n'est pas loin). Je prends donc Un soleil entre des planètes mortes, d'Anneli Furmark (Ça et Là, 2017).

Bon, ça ira, je ne me charge pas plus. A la maison, je commence par la BD, que l'éditeur présente ainsi : "Barbro, une suédoise d’une cinquantaine d’années mal dans sa peau, entame un voyage dans le nord de la Norvège pour rejoindre la ville de Tromsø, décor principal d’un classique de la littérature scandinave, Alberte et Jacob de Cora Sandel, qui l’obsède depuis de nombreuses années. Elle se rend à Tromsø comme en pèlerinage, pour se rapprocher du personnage principal du roman, Alberte, une jeune femme éprise de liberté prisonnière du carcan des mentalités provinciales rigides."

Cora Sandel est un pseudonyme. Son véritable nom est Sara Fabricius. Tiens, un nom qui ne peut nous laisser indifférent. A une lettre près, le c au lieu du t, c'est celui du peintre du Chardonneret de Donna Tartt : Carel Fabritius (d'ailleurs on peut s'amuser à anagrammatiser Cora Sandel en Carel Sando, et il n'est pas sans doute fortuit de lire Sand au principe de ce pseudonyme : Sara a passé quinze ans en France et elle traduira La vagabonde de Colette - mais mal accueillie par la critique, cette traduction sera sans lendemain).  Cora Sandel meurt à l'âge de 93 ans, le 3 avril 1974, à Uppsala (c'est aussi à Uppsala que Linné passa de vie à trépas).
L'album est imprimé sur les presses de Polygraf Print en Slovaquie.

Anneli Furmark a placé en guise de citation liminaire le début de la chanson des Smiths, Ask (1988).

Shyness is nice, and
Shyness can stop you
From doing all the things in life
You'd like to… 
 
La timidité c'est mignon, et
La timidité peut t'empêcher
De faire toutes les choses
Que tu aimerais dans la vie
 
Citation qui fait écho à la timidité de Barbro, la quinquagénaire de l'album, qui n'ose pas entrer en contact avec les autres, qui a toujours peur de gêner. 
 
Je n'ai acheté jadis qu'un seul album des Smiths, ce qui est amusant c'est que je l'ai ressorti très récemment d'un cagibi. Il avait souffert comme bien d'autres d'une infiltration d'eau dans un garage de La Châtre où j'avais entreposé un temps presque tous mes vinyls. Les disques étaient généralement intacts mais les pochettes avaient souvent morflé. Collées les unes aux autres, elles se déchiraient quand on voulait les séparer.
 
Je l'avais écouté plusieurs fois, ce qui ne m'était pas arrivé depuis des années. La voix de Morrissey, la guitare de Johnny Marr. Quelque chose fonctionnait, me touchait encore.

Et puis j'ai visionné Ask sur You Tube. Le morceau dure 3:13.

samedi 16 décembre 2017

# 300/313 - Les corridors du Passé

"La veille, en passant devant un libraire, j'avais remarqué la reproduction d'un Terborch qui montre, de dos, une jeune femme jouant du violoncelle. Elle portait une robe argentée dont le peintre avait fixée le chatoiement avec une exactitude presque effrayante. La scène - mais la scène vivante et non pas son image - surgit du halo. Il n'y eut pas de lacune dans ma conscience ; je me trouvai dans la pièce, derrière la musicienne, comme si je ne l'avais jamais quittée sinon en rêvant. (...) La jeune femme me prit par la main et, sans un mot, me conduisit dans la rue d'une petite ville hollandaise d'autrefois. (...) Je l'ai revue, en effet, plusieurs fois, dans des rêves ultérieurs, toujours prête à resurgir quand je l'évoquais. Tantôt elle portait la robe peinte par Terborch, tantôt elle était vêtue comme à notre époque, mais je ne m'y trompais pas. Cette nuit-là, je me bornais à vivre dans un enchantement continu."

André Hardellet, Le Seuil du jardin, 1966.

Celui qui parle ici est le professeur Swaine, l'inventeur de la machine à rêver, qui vous propulse dans des songes aussi tangibles que la réalité. Il s'adresse à un autre pensionnaire de la pension Temporel, le peintre Steve Masson, sorte de double de l'écrivain Hardellet. Le tableau du peintre hollandais Gérard Terborch (ou ter Borch) dont il s'agit est très certainement Le Concert (1675).

Cette rencontre est prodigieuse pour Masson, qui cherche obstinément dans sa peinture à retrouver les sensations que lui ont laissées un rêve insolite où il se trouvait au seuil d'un jardin désert, avec des kiosques en ruine écrasés par la chaleur de l'été. Plus tard, la machine de Swaine sera détruite et le peintre quittera Paris pour New York, où il fera fortune (sa toile, Le Seuil du jardin, sera acquise par une soi-disant collection Beuckler).

Ces associations entre la peinture hollandaise et New York, cette rêverie persistante sur la mémoire et le temps sont autant de points communs inattendus entre Donna Tartt et André Hardellet.*
Achevons maintenant la lecture de cette page 23, où Theo Decker écoute sa mère parler de distorsion spatiale et temporelle :
"Non, non, mon poussin, je parlais juste du quartier." Elle m'ébouriffa les cheveux et m'adressa un sourire en coin un peu gêné : mon poussin était mon surnom enfantin, je ne l'aimais plus, pas plus que de me faire ébouriffer les cheveux, mais aussi penaud que je me sente j'étais content de la voir de meilleure humeur. "C'est toujours comme ça quand je viens par ici. Chaque fois, c'est comme si j'avais de nouveau dix-huit ans et que je débarquais du Kansas."
Poussin : encore un nom d'oiseau, après le chardonneret et l'ibis.

La mère de Théo dit plus loin qu'à l'endroit de New York où ils sont rien n'a changé depuis sa première visite. C'est un tunnel temporel. 
Dans Lourdes, lentes..., publié en 1969, autre roman d'André Hardellet où le personnage principal se nomme Steve Masson (et pour lequel il passera devant les tribunaux pour "outrage aux bonnes mœurs"), il écrit : "C'est à Londres qu'aboutissent  et d'où partent ce que je nomme les corridors du Passé, ces voies parallèles qui vous permettent de sauter en marche sur une autre trajectoire du Temps. J'ai souvent rêvé d'un Guide qui enseignerait, avec plan à l'appui, où et comment pénétrer dans ces couloirs comme dans les merveilleuses gares clandestines dont parlait Alphi, vous savez : celui qui laissait sa porte ouverte, la nuit, dans l'espoir qu'une dame nue de toute beauté se tromperait enfin de chambre et entrerait chez lui."

Cependant, après avoir opéré ces rapprochements, j'étais un peu sceptique, insatisfait, quelque chose semblait manquer pour les légitimer pleinement. Je dus alors quitter la table pour me rendre à Equinoxe, au spectacle Méduses, qui associait danse et vidéo (et qui bien sûr était un élément supplémentaire à ajouter aux Carnets de la Méduse).

Au retour, je reprends la lecture du Chardonneret, tout en prenant en route le biopic de James Marsh sur Stephen Hawking. Oui, deux choses en même temps... Qui a osé dire que l'homme n'était pas multi-tâche ? Bon, de fait, je n'ai pas lu longtemps, d'une part parce que le film était bouleversant, avec la formidable performance d'acteur d'Eddy Redmayne, d'autre part parce que très vite je suis tombé sur une page essentielle dans le livre de Donna Tartt, et que je n'avais pas le désir d'aller plus loin avant d'en rendre compte ici.

Au moment donc où je replonge dans l'histoire de Theo Decker, il vient de traverser le continent américain avec les bus Greyhound. Fuyant Las Vegas après la mort de son père, il arrive un soir à New York, à la gare routière de Port Authority, brûlant de fièvre. Il entreprend néanmoins de marcher jusqu'à Central Park South, un lieu autrefois familier.
"Les odeurs, les ombres, même les troncs tachetés et pâles des platanes me rendaient heureux, pourtant c'était comme si je voyais un autre parc en dessous de celui qui était visible, une cartographie du passé, un parc fantôme assombri de souvenirs, de sorties scolaires et de visites au zoo reléguées si loin dans ma mémoire. J'ai marché le long du trottoir du côté qui donnait sur la 5ème Avenue, jetant un coup d'oeil, les sentiers étaient ombragés par des arbres avec le halo des réverbères, arbres mystérieux et accueillants comme les bois dans Le Monde de Narnia. Si je bifurquais et marchais le long de l'un de ces chemins éclairés, est-ce que je ressortirais  dans une année différente, peut-être même dans un avenir différent où ma mère, tout juste sortie du travail, m'attendrait légèrement décoiffée par le vent sur le banc (notre banc) à côté de l'étang : elle rangerait son téléphone portable et se lèverait pour m'embrasser : Bonjour, mon poussin, c'était comment tes cours, qu'est-ce que tu veux manger ce soir ?" [C'est moi qui souligne]
La coïncidence avec le texte d'Hardellet sur les corridors du Passé était vraiment pétrifiante, comme dirait Breton. Theo aussi rêvait de bifurquer sur une autre trajectoire du Temps.
Mais quel est le titre du film de James Marsh ? Ni plus ni moins que La merveilleuse histoire du temps, qui fait référence à Une brève histoire du temps - Du big bang aux trous noirs, ouvrage publié en 1988 par Stephen Hawking.


Ce n'est pas fini. Une troisième coïncidence s'impose au moment de l'annonce du journal de France 3 qui fait suite au film. J'apprends qu'une tentative d'attentat terroriste a eu lieu ce matin près d'une gare routière de New York.

Vous avez bien lu : l'attentat a eu lieu près de Port Authority, la gare même où Theo Decker arrive à New York. Heureusement la charge a explosé prématurément.
Comment prendre l'exacte mesure de cette triple synchronie***, qui tisse l'actualité la plus criante au Passé le plus lointain (le Big Bang qui était aussi la figure d'une métaphore employé par le père de Théo**) ? C'est un abysse de méditation qui s'ouvre devant nous.

PS : [Ajout du 15 /12 ] Le dernier billet de l'année de Rémi Schulz, oui, l'effet Papillon tue, étudie, entre autres, les interférences entre Quaternité et Alluvions. Il revient par exemple sur La serpe de Philippe Jaenada, Les quatre fleuves de Fred Vargas et Baudoin, et finit sur la pochette de Physical Graffiti, de Led Zeppelin, en proposant d'autres coïncidences numériques remarquables. La lecture de ce billet a par ailleurs aussitôt été le point de départ d'une autre série de résonances éplapourdissantes, ainsi que Rémi aime à dire, que je développerai dans une prochaine note.

_____________]______
* Mais on me permettra de préférer les 126 pages denses du Seuil du jardin aux 800 pages trop souvent délayées du Chardonneret.

** "Ce qui m'accrochait, dans ces brefs comptes rendus des livres de la bibliothèque, c'était l'élément de hasard : les désastres aléatoires, le sien et le mien, convergeaient vers le même point invisible, le big bang comme l'appelait mon père sans sarcasme ni mépris, plutôt une reconnaissance respectueuse des pouvoirs du hasard qui gouvernaient sa propre vie." (Le chardonneret, p. 312, passage cité à l'article précédent)

*** Elle salue en quelque sorte le trois centième article.

samedi 9 décembre 2017

# 294/313 - Panicum plicatum

Dimanche matin, 3 décembre. Un commentaire ce matin de Rémi Schulz sur #288/313.
"J'ai écrit en 2003 un papier où étaient mis en parallèle la mort du fils de Léon Daudet bd Magenta et l'hôtel de Nadja bd Magenta itou, mais j'ignorais alors que Nadja était en fait Léona.
Je viens de remettre en ligne ces Numineux Léons..."
Je clique sur le lien, débouche sur un autre site de Rémi, perecqation, où il a reposté une étude déjà partiellement parue dans PAN 27 (2003), Revue de L’Association Française de Pansémiotique. L'article est d'une bonne longueur, je décide de le lire au retour car je suis invité à déjeuner et je veux faire un tour à la brocante des Marins (toujours placée le premier dimanche du mois).

La brocante des Marins, c'est à l'autre bout de la ville, le pendant de Noz, le lieu magique des objets insolites, des livres inespérés. Bon, ce matin-là, il n'y a pas la grande foule, une autre brocante a lieu en même temps à Belle-Ile et il caille sévère. Je fais néanmoins deux belles trouvailles.Tout d'abord un livre des éditions Jean de Bonnot sur le naufrage de la frégate La Méduse :



Juste avant j'avais acheté une plaque émaillée, caractères blancs sur fond vert, qui avait dû servir dans quelque jardin botanique. Elle faisait partie d'un lot dont je ne voulais pas m'encombrer. Le vendeur me demanda pourquoi celle-ci en particulier et je lui répondis que c'était à cause du numéro. 444 (mais je ne lui parlais pas de la quaternité de Rémi Schulz à laquelle je voulais faire un clin d'oeil).


Or, revenu à la maison, je lus l'article sur les numineux Léons, qui finit ainsi :
"Le 11 mai, alors que je pensais cette étude achevée, j’avais dans mon courrier électronique un message transféré d’un groupe yahoo qui a aussi une adresse physique :
>"API" L'Effet Freudien
>88, Boulevard de Magenta
Je ne connais pas la personne qui m’a transmis le message, j’ignore où elle a trouvé mon adresse, il est très rare que je reçoive de tels courriers. Je remarque Magenta, bien sûr, et cet Effet Freudien complexe puisque j’ai déjà des éléments oedipiens sur ce boulevard, Jocaste et le Sphinx. Pas de Blanche ni d’Alba dans ce message, sinon par antithèse car l’Effet Freudien relaie lui-même Amnesty International organisant une pétition pour sauver une nouvelle noire menacée d’être lapidée au Nigeria, Nigeria qui vient du noir latin niger comme Alba vient du blanc latin albus…
Avec ce 88, mes quatre numéros pairs (pères ?) du bd Magenta donnent un total de :
106 + 136 + 114 + 88 = 444, triple 4 à rapprocher des 4 côtés du triangle ayant ouvert l’affaire, où du triple 6 qui y est apparu avec le 666 de (Napo)Léon Tolstoï." [C'est moi qui souligne]
Par curiosité, je me suis enquis du nom vulgaire de ce Panicum plicatum : il s'agit du panicaut plissé.

Les hasards de cette recherche m'ont conduit vers un autoportrait de Dürer où il se peint tenant à la main un panicaut à fleurs bleues.

1493 à Venise, Dürer a 22 ans.
Le rédacteur de ce site (lecoindelenigme) écrit :
"Son manteau, ouvert sur une élégante chemise aux rubans roses, marque l´axe du dessin par le bout de manche rouge, ligne qui passe sur son cœur découvert.
Entre ses doigts Dürer tient un érynge ou panicaut à fleurs bleues, semblable au chardon, appelé en allemand Mannstreue «fidélité du mari » du fait qu´on l´utilisait pour obtenir un filtre d´amour.
Ce fait laisse penser qu´il s´agit d´un autoportrait destiné en cadeau à sa fiancée mais aussi comme preuve de son évolution artistique, durant l´apprentissage de quatre années, pour ses parents.
Tandis que Dürer était loin, son père avait pris des dispositions matrimoniales auprès d´Agnès Frey et ils se sont finalement mariés le 7 juillet 1494, deux mois après son retour à Nuremberg.
La dédicace, souvent traduite par « Mes affaires suivent le cours qui leur est assigné là-haut », démontre sa religiosité et sa confiance en son destin. Son art est un DON qui illumine son Chemin ! C´est aussi un avertissement pour sa future épouse.
Remarquons sa calligraphie du 4 inversé et retourné.
( 4 de porte,
semblable à un X, qui n´est qu´un N templier, voir plus loin son blason )" [C'est moi qui souligne]
On a noté bien sûr l'importance du nombre 4, qui se confirme dans les pages suivantes du site que j'ai rapidement parcourues. Un exemple fort en est le carré magique (4 x 4) de la célèbre gravure de Dürer, La Mélancolie. Hum... Je sens bien qu'une nouvelle piste prometteuse se dessine ici, mais je me garderai bien de la suivre pour le moment.


vendredi 8 décembre 2017

# 293/313 - Tresse dénouée de mémoire

"l'acacia tournoie 
comme une chevelure

tresse dénouée de mémoire
illisible écheveau fatigué

méduse (...)"

Antoine Emaz, Vent, voix, in De peu (Tarabuste)


Parfois l'Attracteur étrange s'absente, se tait, semble s'être retiré. Le monde ne donne plus signe, il n'est plus qu'un bloc opaque de réalité sourd à tous les appels. Si cela ne s'est guère ressenti au long de cette année 2017, c'est que parfois, pour rendre compte d'un bouquet de coïncidences, il faut plusieurs jours, voire plusieurs semaines. L'Attracteur n'est pas linéaire, il se replie puis soudain s'emballe, accélère, et délivre en une poignée de minutes une gerbe de correspondances stupéfiantes, que l'esprit a grand peine souvent à envisager dans toute son ampleur et sa diversité. C'est un moment dangereux car le délire n'est pas loin. Une position sociale fragile peut par exemple vous faire basculer : c'est, à mon sens, ce qui arrive à Nadja, que la pauvreté, la solitude finissent par conduire à l'asile d'où elle ne pourra plus s'extraire. André Breton a des mots très durs pour la psychiatrie de son temps : selon lui, "tous les internements sont arbitraires" et il n'hésite pas à dire que s'il était fou et interné, il profiterait d'une rémission que lui laisserait son délire "pour assassiner avec froideur, un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J'y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. On me ficherait peut-être la paix." Cependant il ne fit rien pour venir en aide à Nadja : "Le mépris qu'en général je porte à la psychiatrie, à ses pompes et à ses oeuvres, est tel que je n'ai pas encore osé m'enquérir de ce qu'il était advenu de Nadja." Cette défense est un peu hypocrite, pour ne pas dire plus ; c'est comme si son hostilité à la psychiatrie le dédouanait de prendre soin de celle qui subit seule son oppression. Il écrit ses lignes pendant l'été 27 au manoir d'Ango à Varengeville, il ne cherchera pas à la revoir, ni même à prendre simplement de ses nouvelles.

Juste après avoir rédigé le billet précédent sur Lena Nyman, je consulte donc mes mails et vois que j'ai reçu un message du groupe Facebook consacré au poète Antoine Emaz (plusieurs fois présent dans les Carnets de la Méduse).

 16 : 44, c'était une belle heure pour un écho au 4/4, et j'appréciai que le titre du recueil comporte deux a comme dans la coïncidence des quatre sur le bandeau latéral. Mais le meilleur était à venir :


111 exemplaires, c'était une belle idée (bien digne d'éditions qui se disent Unes). Et Passants est une courte plaquette de 16 pages (4 x 4).

Quant au fameux bandeau latéral, il s'amusait encore à jouer avec les 4, le site Diacritik entrait dans la danse :


mercredi 6 décembre 2017

# 291/313 - Les Carnets de la Méduse

1er décembre - Je viens de rédiger les deux billets précédents. Il est vingt-et-une heures passées, il est bien temps de grignoter quelque chose. J'allume la télé, elle affiche une série de France 2 que je n'ai pas l'intention de regarder mais le temps de préparer le repas, vu aussi que rien ne m'attire sur les autres chaînes, je laisse couler. Soudain, je vois le Radeau de la Méduse, de Géricault. Le tableau est au cœur de l'intrigue de cet épisode de L'art du crime.



Pour comprendre pourquoi je suis interloqué par cette apparition du tableau, il faut que je dévoile une autre divagation parallèle à celle qui se mène ici avec Alluvions. Depuis la fin de l'année 2015, je tiens en effet ce que j'ai appelé Les carnets de la Méduse, sur un carnet Whitelines à couverture noire, déniché dans ce grand magasin sélect et design de papeterie fine qu'on appelle Noz.

Tout est parti d'un rêve aux marges du cauchemar, que je traduisis alors en poème :


Ce rêve interféra avec une lecture du Walter Benjamin, 1892-1940 de Hannah Arendt (Allia, 2007) où la métaphore du pêcheur de perles me semblait en résonance avec l'affrontement avec la substance sortie de l'abysse.


Je m'avise aussi que nous sommes encore ici page 111 (et c'est la dernière de ce petit livre), et que le moment était donc peut-être venu d'amener à la lumière du jour ces "éclats de pensée" qui prennent forme autour de la Méduse, ce mythe grec qui se décline aussi en navire naufragé et en animal gélatineux de l'ordre des cnidaires. En tout cas, à partir de cette première rencontre, je ne cessai plus de croiser la Méduse sous les différentes incarnations que j'ai dites. Une pluie de méduses, et puis un beau jour plus rien. Silence radio. Dès lors, il y eut une sorte d'alternance de périodes fastes  et de périodes vides. Je ne cherchais rien, je laissais les méduses venir à moi ou bien me délaisser du jour au lendemain. Quand elles daignaient se re-manifester, j'ouvrais un nouveau chapitre. Le troisième s'était pour ainsi dire clos le 15 janvier 2017 . Dix mois sans méduse (je ne dis pas qu'ici ou là je n'en croisais pas une bien sûr, mais c'était des événements isolés, sans suite) et puis le 25 octobre dernier, avec Tigre en papier d'Olivier Rolin, ainsi que Port-Soudan, je renouais avec le phénomène (douze collisions médusées à cette date, avec celle de ce jour).

L'art du crime sur France 2, série assez moyenne au demeurant, me livrait une autre coïncidence : les deux épisodes s'intitulaient en effet L'oeuvre au noir, la transformation alchimique que je venais juste d'évoquer dans Nigredo.