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lundi 28 février 2022

Un mur en face de moi s'est mis à reculer

"Considéré du point de vue de la littérature, mon destin est très simple. Ce talent que j'ai pour décrire ma vie, vie qui s'apparente au rêve, a fait tomber tout le reste dans l'accessoire, et tout le reste s'est affreusement rabougri, ne cesse de se rabougrir."

Kafka, Journal, 6 août 1914

Le 30 août 1992, en recopiant cette note dans mon cahier, j'écris avoir tout de suite pressenti qu'elle ne m'était pas inconnue. Au moment du coucher des enfants, je tirai de la bibliothèque de la chambre un vieux cahier de 1978, le seul que je n'avais pas encore rangé avec les autres dans le grenier. Au bas d'une page, je retrouvai la citation en question. Force de la mémoire, disais-je, après quatorze ans. Mais faiblesse aussi, car j'avais bien noté à l'époque la source : Kafka, Journal : "Or, quand j'ai découvert celui-ci en librairie, ce fut une surprise, comme si je n'avais jamais su qu'il existât."

La page suivante du cahier, rédigée le même jour, mentionne : "Lecture difficile. Semaine stérile pour l'écriture." Et bien sûr, rien ne me reste de ces affres du moment. Je passe sans transition à Plupart du temps de Pierre Reverdy. Recueil de poésie composé entre 1915 et 1922. La même époque que le Journal de Kafka. Je lis alors la préface de Hubert Juin, qui contient des détails que je juge saisissants : "Il est rare que Reverdy dise, dans ces poèmes, "Je", mais "on" ou "quelqu'un", un peu comme ce "K" désignant - de biais - le héros de l'exilé de Prague." Et puis : "Solesmes, ce n'est pas le Sinaï. La marche a commencé, mais c'est une marche dans le désert. Le poète qui gémissait d'être séparé du dehors par un mur, voilà qu'il se lamente parce qu'un mur le sépare du dedans. Certains textes témoignent pour "on" ou "quelqu'un" rôdant dans un jardin, au long d'un mur qui interdit l'accès de la maison. D'autres montrent "on" ou "quelqu'un", souffrant d'être captif des quatre murs d'une chambre. Tantôt ici, tantôt là, obstiné, refusant de s'ouvrir, de s'évanouir : le mur."


Je note ensuite qu'un texte de La lucarne ovale (1916), l'une des parties du recueil,  présente de troublantes similitudes avec un récit de Kafka inclus dans son Journal, Tentation au village, écrit le 11 juin 1914, apparaissant lui-même comme une esquisse du Château. Ce poème en prose a pour titre Encore marcher. Je le retranscris ici en entier :

S'il se soulève quand je passerai près de lui; s'il pleure quand viendra la nuit, s'il ne crie pas? J'aurai cru le voir et ce sera fini.

Plusieurs heures de chemin dans un sentier où l'herbe ne vit plus. J'ai marché bien longtemps et je me suis perdu. Je n'osais plus revenir sur mes pas ni appeler. Et je sentais derrière moi ses yeux qui me cherchaient.

Une faible lumière au loin s'allume entre les arbres. Une fenêtre où je ne pourrai pas frapper. Le feu où l'on refuse de me laisser réchauffer. Et je n'ai même pas le droit de m'arrêter. Un mur en face de moi s'est mis à reculer.

Les cloches sonnent au clocher d'un village lointain et je ne sais que faire de mes mains. Avancer malgré le vent et la nuit qui monte lentement. Je n'ai pas de manteau. Dans l'ombre j'entendais le pas de leurs chevaux.

Où vas-tu me mener? L'auberge où l'on descend est trop loin pour y aller. Les gens s'en vont je ne sais où ; je les suivrai. Quand une main d'enfant m'a fait signe de rester. Et seul je suis perdu là devant vous, devant vous tous et je ne peux plus m'en aller.

Ce mur sur lequel insistait Hubert Juin s'inscrit au centre du texte : Un mur en face de moi s'est mis à reculer. Mur aussi chez Kafka : "Au moment même où je passais devant un grand mur tout couvert de verdure, une petite porte s'ouvrit dans le mur, trois visages se montrèrent, disparurent, et la porte se referma." Et un peu plus loin : "Un instant, je ne sus pas du tout d'où venait la voix, puis j'aperçus au-dessus de moi un jeune homme qui, assis les jambes ballantes sur le mur de la ferme, cognait ses genoux l'un contre l'autre et me disait d'un air négligent : Je viens d'entendre dire que vous voulez passer la nuit au village. Mais vous ne trouverez nulle part de logement possible, sauf ici, dans cette ferme."

Cette inhospitalité du village se retrouve chez Reverdy, dans le troisième paragraphe : "Une faible lumière au loin s'allume entre les arbres. Une fenêtre où je ne pourrai pas frapper. Le feu où l'on refuse de me laisser réchauffer. Et je n'ai même pas le droit de m'arrêter." Dans le cinquième paragraphe, il est dit que "L'auberge où l'on descend est trop loin pour y aller." Ce à quoi semble répondre le texte de Kafka : 

"- Est- ce le bon chemin pour aller à l'auberge ?

L'homme s'arrêta et dit :

- Nous n'avons pas d'auberge, ou plutôt nous en avons une, mais elle est inhabitable."

Le salut pourrait-il venir d'un enfant ? Reverdy : "Quand une main d'enfant m'a fait signe de rester." Kafka : " (...) un gamin qui se trouvait près de moi me tira par la veste, comme s'il pensait que je dusse les accompagner . et puisque j'avais effectivement  envie d'aller me coucher aussi, je me levai et quittait la chambre sans mot dire, en grande personne, au milieu des enfants qui disaient bonsoir d'une voix forte et unie. Le petit garçon affable me tenait par la main, ce qui me permettait de m'orienter aisément dans le noir." (C'est moi qui souligne)

Je notai que la suite immédiate du récit kafkaïen comportait une référence directe à la lucarne, mot-phare du titre de cette partie du recueil de Reverdy (alors que, bien sûr, Kafka ne pouvait avoir aucune connaissance de l'oeuvre du poète français, qui plus est, ce recueil ne fut publié par Gallimard qu'en 1945) :

"Bientôt, nous arrivâmes du reste à une échelle que nous escaladâmes, et nous fûmes au grenier. On apercevait juste un mince croissant de lune par une petite lucarne ouverte dans le toit, c'était une vraie joie de marcher dessous - ma tête la dépassait presque - et de respirer l'air tout à fois tiède et frais."

Le grenier est présent dès l'entame du recueil avec les deux premiers poèmes justifiés :

En  ce  temps-là  le  charbon
était  devenu  aussi précieux
et  rare que des pépites d’or
et j’écrivais dans un grenier
où la neige, en  tombant par
les  fentes  du toit,  devenait
              bleue.

Dans  quelques  coins  du
grenier j'ai trouvé des om-
bres vivantes qui remuent
Je ne suis jamais revenu sur cette étrange rencontre intertextuelle entre Reverdy et Kafka. Ecrivains que l'on songe peu à rapprocher (pour prendre un exemple, dans cette thèse de 2012, Les Lieux de Reverdy par Patrick Vayrette, le nom de Kafka n'apparaît qu'une seule et unique fois, dans le titre d'un article cité). Gil Pressnitzer constate que lui, "l’ermite de Solesmes, est un poète passé de mode, lui qui fut longtemps considéré comme le plus grand. On préfère maintenant des liqueurs plus fortes comme les éclats de silex de René Char, ou les jongleries verbales de Gherasim Luca ou Jacques Roubaud. Mais il est tant de poèmes de Reverdy pour lesquels je donnerais les œuvres complètes de ceux-là." Il faut lire sa belle défense de la poétique de Reverdy, l'exigence qu'elle réclame : "Ses poèmes refusent de fournir la moindre aspérité où s’accrocher, pas de prise, le vertige plus bas, il faut escalader à mains nues en créant ses propres voies. Et nul ne vous assure, vous tomberez tout au fond, sans rappel aucun." Et encore : "La poésie de Reverdy ne dit pas, elle chuchote. L’angoisse est aux aguets. Le temps s’immobilise. L’invisible marche de long en large. Ses pas craquent jusqu’à nous.
Reverdy est le chaman du mystère immédiat, du réel devenu lyrique.
"

Et c'est lui, Pressnitzer, qui évoque Kafka à juste titre :

"Ses doutes et son cheminement spirituel le conduisent à rompre avec le brillant littéraire et s’installer à Solesmes en 1926, aux portes de l’abbaye. Il n’a même pas 37 ans.

Il ne trouvera jamais la clé de la porte, et comme dans un conte de Kafka, restera dans l’antichambre où le gardien lui dira que cette porte n’était que pour lui. Veilleur isolé, il n’aura pas vu l’ennemi venir car « la prière est inconnue aux habitants de l’ombre ».
Le 17 juin 1960 il meurt à 71 ans, à Solesmes, dans « cet affreux petit village où il fait toujours froid ». Dans la solitude et l’exigence. Il voulait vivre et mourir dans la même tempête, ce fut une tempête de silence et de questions. Il écrira peu en ce lieu, toujours tendu vers Paris."
Ce conte de Kafka, c'est Devant la loi, cette parabole au coeur du Procès, "sans doute son récit le plus achevé", dit Álvaro de la Rica, l'essayiste espagnol dont je viens juste d'achever la lecture des Sept méditations sur Kafka (Arcades, Gallimard, 2014), encore qu'il me faille relativiser cet achèvement, car la densité de certains commentaires m'a laissé moi aussi sur le seuil de la compréhension. L'oxygène me manquait parfois dans ces altitudes de l'esprit, et il me faudra tenter d'y revenir.

Pierre Reverdy, par Modigliani (1915)



dimanche 17 octobre 2021

Des ronces pour Algernon

A Pauline et Violette,

Cinq octobre, 18 heures. A la sortie du lycée pour récupérer Violette et filer à Poitiers. Pas de temps à perdre, le spectacle de sa soeur Pauline commence à 20 h 30, et il faut compter deux bonnes heures de route, en espérant ne pas se planter pour rejoindre le parking souterrain du TAP. Quand je dis "spectacle de sa soeur", je vais un peu vite, elle y participe seulement : il s'agit de Ronces, une création de 35 minutes (tout ce chemin pour 35 minutes, faut-il les aimer ces gamines...), sous la direction de Thomas Ferrand, un metteur en scène reconverti dans le domaine des plantes sauvages comestibles, mais qui a en quelque sorte repris du service pour monter une pièce avec l'Atelier de Recherche Chorégraphique de l'université de Poitiers. "J'ai souhaité transmettre, écrit-il dans sa présentation, un peu du savoir que j'ai acquis ces dernières années (...). J'ai pensé que porter de l'attention à la benoîte urbaine, à la datura ou au lamier pourpre, c'était une des choses les plus importantes qui soient aujourd'hui."

Ronces (sous le costume du singe vert, en fait il y a Pauline...)

Bon, pour le moment, nous sommes encore sur la route, et Violette qui, contrairement à moi, parvient parfaitement à lire en voiture, se plonge dans Le Paradoxe sur le comédien de Diderot, qu'elle doit travailler en cours de français. J'écoute alors Affaires culturelles, l'émission d'Arnaud Laporte sur France-Culture, qui reçoit l'acteur allemand Lars Eidinger¹. Et il se trouve que Laporte se met à citer précisément Diderot et son paradoxe. Une coïncidence qui nous amuse bien sûr, et surtout qui conduit Violette à évoquer une autre coïncidence qui l'a récemment bluffée. Elle venait d'avoir un cours de grec sur la sculpture cycladique (qu'elle ne connaissait pas du tout) lorsque, le soir, elle a soudain envie de dessiner, elle cherche alors un modèle et ouvre un livre d'art qu'elle avait depuis quelque temps mais qu'elle n'avait pas encore exploré. Elle tombe sur Modigliani dont elle choisit un tableau à reproduire. Ce n'est que le lendemain, à nouveau en cours de grec, qu'elle s'avise qu'il y a décidément beaucoup de ressemblances entre le style de Modigliani et ce mystérieux art des Cyclades, et c'est précisément à l'instant où elle se fait cette réflexion que la prof demande à toute la classe s'il n'y a pas dans l'art moderne des artistes que l'on pourrait rapprocher des artistes anonymes égéens. Violette a beau jeu de répondre Modigliani, qui était bien sûr une des réponses possibles (on aurait pu citer aussi Brancusi, Giacometti, Hans Arp ou Henry Moore). 


La circulation est fluide sur la route de Poitiers et nous pénétrons dans la ville à 20 h et des poussières, avec un peu d'avance bien heureusement car je prends une mauvaise direction, m'enfournant en centre-ville, dans un labyrinthe de rues étroites, dont je m'extrais avec difficulté. Avec l'aide du GPS sur le smartphone, et moyennant le problème que Violette a quelque peine à reconnaître sa droite de sa gauche (on ne peut pas être doué dans tous les domaines), on parvient à se garer en temps voulu au quatrième sous-sol du parking. Romain, le compagnon de Pauline, nous attendait sur le parvis. Tout baigne (sauf que Violette a oublié son pass dans la voiture et doit redescendre en catastrophe au quatrième sous-sol).

Le spectacle est bien ce "poème scénique volontairement inachevé et branlant, comme l'est la vie même", que décrit Thomas Ferrand. La vingtaine de danseurs/comédiens emporte l'enthousiasme du public (une majorité de jeunes, ça change des têtes grises d'Equinoxe - dont je fais partie hélas), c'est joyeux et coloré, même si parfois un peu trop didactique à mon goût (je reconnais l'empreinte de nombre de lectures récentes, par exemple Baptiste Morizot ou Anna Tsing - et justement - autre coïncidence - Pauline parle dans le spectacle des champignons (les mycètes, en langue savante) qui seraient plus proches des animaux que des plantes, or ce passage je l'avais relu l'après-midi même en apportant le livre, Le champignon de la fin du monde, à Gaëlle, qui me l'avait demandé le jour précédent, sans savoir qu'il y avait un rapport avec cette création que j'allais voir - j'en profite également pour dire qu'à la fin du livre de Tsing, Ursula K, Le Guin est longuement citée, dans un extrait de Dancing at the Edge of the World, cf. Nevermore)


Après le spectacle, nous allons avec Romain et Pauline boire un verre sur la place au-dessus du TAP. On évoque René Daumal et l'escalade dont ils sont fervents pratiquants, et c'est au tour de Pauline de raconter une coïncidence (sans qu'elle sache qu'un peu plus tôt sa petite soeur a fait la même chose) : en ouvrant un livre, elle était tombée sur la date du jeudi 17 mai (elle-même est née un 17 mai, et en effet un jeudi). Rien d'étourdissant, pensera-t-on, mais je m'aperçois, encore une fois en rédigeant cet article, que dans le billet du 14 août, Une écriture inconnue sur une enveloppe, où je mentionnais sa carte postale de Pelvoux, se trouve l'image de l'infâme carré sémiotique d'A.J. Greimas, formule empruntée à Donna Haraway, autre auteure proche de Tsing et Morizot, décrivant la création du plasticien Antoine Proux mettant côte à côte un dessin de Daumal et le champignon matsutaké au coeur de l'étude de Tsing.


Enfin, il se trouve que j'ai acheté à l'issue de la soirée deux exemplaires de la bande dessinée d'Otto T, Sauvages ! Une journée avec Thomas Ferrand (édition FLBLB). "Équipé de son carnet et de son crayon, Otto T. l’a suivi sur les rives du Clain, le long des trot­toirs, dans les friches qui bordent la cité, dans les salles de théâtre, et autour de repas bien arro­sés". Cette BD, en plus d'être très drôle, m'a donné la dernière coïncidence de cet article. Il y est question du livre Des fleurs pour Algernon, qui fut un livre de référence pour l'artiste botaniste :



Or, Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, publié en 1966, occupe une place centrale dans Sidérations, le dernier roman de Richard Powers, évoqué la veille de Ronces, dans l'article consacré à Roman Opalka.

Par exemple, pages 66-67, avec un écho explicite au titre du roman :

"En franchissant les collines déclinantes du Kentucky, en longeant le musée de la Création et de lArche de Noé, en traversant des comtés qui manifestement n'avaient que faire de la science, on écouta Des fleurs pour Algernon. Je l'avais lu à onze ans. Ce roman avait quasiment inauguré ma bibliothèque de science-fiction, grosse de deux mille volumes. Je l'avais acheté dans une librairie d'occasion : un livre de poche bas de gamme arborant en couverture un visage flippant, à mi-chemin entre la souris et l'homme. (...)

A la mort d'Algernon, il me fit arrêter l'audio livre. Sérieusement ? Il n'arrivait pas à assimiler la nouvelle. La souris est morte ? Son visage était effleuré par la tentation de ne pas écouter la suite. Mais Algernon avait déjà anéanti presque tout ce qui lui restait d'innocence. L'oeil mental connaît deux sidérations : l'arrachement à la lumière, l'entrée dans la lumière."

Mais aussi, vers la fin du livre, pages 348-349 :

"Je m'installai dans mon bureau et fis mine de travailler. Il fallut une éternité pour atteindre une heure décente de coucher. Je m'éveillai d'un cauchemar en sentant une petite main cramponnée à mon poignet. Robin se tenait près de mon lit. Dans le noir, impossible de le déchiffrer. Papa. Je pars à l'envers. Je le sens.
Je restai figé, hébété de sommeil. Il lui fallut mettre les points sur les i.
Comme la souris, papa. Comme Algernon."



Dans la nuit du retour (nous repartîmes après le pot au bar), nous avons traversé comme à l'aller la petite ville de Chauvigny. C'est ici, en bord de Vienne, dans le cimetière mérovingien de Saint-Pierre-les- Eglises, au bord de la Vienne, que repose Roman Opalka.
 

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¹ Sur la page de FC consacrée à l'émission, je découvre, en rédigeant cet article qui s'articule donc autour des deux soeurs, la vidéo de présentation de Petite Soeur, le film de Véronique Reymond et Stéphanie Chuat, qui sortait le lendemain 6 octobre, film où Eidinger joue Sven, un acteur vedette du théâtre Schaubühne de Berlin et jumeau d’une dramaturge allemande (Nina Hoss). Malade, il voit sa sœur remuer ciel et terre pour sauver sa carrière. "Un rôle à sa démesure donc, tout en jeux de miroir, qui nous donne l’occasion d’explorer en sa présence sa carrière et ses imaginaires."