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mardi 18 juin 2024

La nostalgie de l'infini

"Maintenant que l'ombre a dissous le dôme bleu des cieux, je peux retrouver Andromède ; debout, pressée contre la vitre, je m'absorbe, extasiée et craintive dans l'éclat aveuglant et glacé de la galaxie. "Nostalgie de l'infini", Chirico : des ombres projetées ruissellent dans la cour éclairée, creusant des canons."

Annie Dillard, Pèlerinage à Tinker Creek, Christian Bourgois, 2022, p. 106-107.

De Giorgio de Chirico, j'ai parlé récemment, le 11 juin, dans A Turin tout est apparition. Et voici que soudain, dans ce livre si éloigné de l'univers minéral, tout urbain de Turin, dans ce livre immergé dans le paysage de la vallée de Tinker Creek en Virginie, resurgit de manière totalement inattendue le vieux peintre italien. A travers donc de ce tableau, "Nostalgie de l'infini", conservé au Museum of Modern Art de New York (MoMA). Il est daté de 1912-1913, bien que soit inscrit sur le tableau la date de 1911.  Selon l'historien de l'art Robert Hughes, la peinture s'inspirerait de la Mole Antonelliana de Turin, un célèbre monument de la ville qui doit son nom à l'architecte qui l'a conçue, Alessandro Antonelli.



La notice de Wikipedia m'a renvoyé sur une étude de George Sebbag parue dans un dossier dédié à la Mole Antonelliana, dans la revue « l’architecture d’aujourd’hui », no 330, septembre-octobre 2000 : La Mole Antonelliana ou comment on devient ce que l’on est, p. 78-83. George Sebbag ne m'était pas inconnu, il est en effet l'auteur d'une passionnante biographie d'André Breton, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, qui m'inspira quelques articles en 2021.

Mole Antonelliana

J'ai retrouvé le texte sur le site de Sebbag lui-même, Philosophie et Surréalisme. Les premières lignes contiennent déjà l'essentiel : "Lors de son séjour à Turin, Frédéric Nietzsche s’identifiera à la Mole Antonelliana. Il en ira de même pour Giorgio De Chirico, dont la « peinture métaphysique » n’est autre que la transfiguration de la ville de Turin contemporaine des dernières illuminations de Nietzsche puis de son effondrement.Il relate ensuite l'histoire de la construction de l'édifice, qui commence en 1863,  quand la communauté juive de Turin confie à Alessandro Antonelli le soin d’édifier une synagogue monumentale qui devait être le symbole de leur émancipation et le témoignage de leur gratitude (les juifs turinois avaient obtenu droits civiques et liberté de culte). "Le terrain étant situé en contrebas du Pô, précise Sebbag, il fallait que le bâtiment fût surélevé. Dans un projet ultérieur, l’idée fut avancée d’installer sur la pointe de la coupole un chandelier à sept branches visible des environs. On s’acheminait vers la construction d’un temple imposant qui allait dépasser les 47 mètres initiaux. Toutefois, après un bon démarrage, les travaux furent suspendus en 1869. La coupole restait inachevée, faute de crédits." La municipalité rachète l'édifice en 1877 pour pouvoir relancer le projet. "Quand Antonelli meurt, le 18 octobre 1888, la Mole culmine à 153 mètres. Son fils, l’ingénieur Costanzo Antonelli, prend le relais. Le 10 avril 1889, conformément à l’ultime projet de l’architecte, la Mole est couronnée d’un génie ailé coiffé d’une étoile. L’édifice atteint alors une hauteur 163, 35 mètres, dont exactement la moitié fuse de la coupole quadrangulaire."

1888, c'est l'année, on l'a vu, où Nietzsche écrit Ecce Homo. Sebbag note le fait "surprenant" que la mort d’Alessandro Antonelli, « vieux comme Mathusalem », "intervient dans la philosophie et l’imaginaire de Nietzsche". Deux lettres importantes, selon lui, en témoignent. En premier lieu, l'ultime lettre adressée à Jacob Burckhardt, l'historien d'art de la Renaissance italienne, le 6 janvier 1889, où il affirme : " Cet automne, j’ai sans aucun étonnement assisté à deux reprises à mon enterrement, la première fois sous le nom du Comte Robilant (non, c’est mon fils, dans la mesure où, infidèle à ma nature, je suis Charles-Albert), la seconde j’étais moi-même Antonelli. "

Alessandro Antonelli

Nietzsche ajoute : "Cher Monsieur, vous devriez voir ce monument d’architecture (...)" Il s'agit évidemment de la Mole Antonelliana, identification que l'on retrouve dans un brouillon de lettre à Peter Gast, daté du 30 décembre 1888. Reproduit, avec un dessin de la Mole, dans L'immense solitude de Frédéric Pajak :


Georges Sebbag mentionne ensuite un post-scriptum à la lettre à Peter Gast : « J’ai également assisté, en ce mois de novembre, aux funérailles du vieil Antonelli. Il vécut, jusqu’à ce que Ecce Homo, le livre, soit terminé. Le livre, et en plus, l’homme. » Sebbag souligne qu'en "cette année 1888, Nietzsche est attentif aux coïncidences, * Né le 15 octobre 1844, jour de naissance de Frédéric-Guillaume IV, jour doublement fêté durant l’enfance, Frédéric-Guillaume Nietzsche entame la rédaction de Ecce Homo, le jour anniversaire de ses quarante-quatre ans. Le 13 novembre 1888, toujours à son ami Peter Gast, il confie : « Mon Ecce Homo, Comment on devient ce que l’on est a jailli entre le 15 octobre, jour de mon anniversaire et fête de mon très saint patron, et le 4 novembre, avec une autorité impérieuse et une bonne humeur proprement antique, au point qu’il me semble trop bienvenu pour qu’on se permette d’en plaisanter. »

La deuxième partie de l'article fait la part belle à Chirico. Sebbag cite des extraits d'écrits du peintre que j'ai déjà reproduits ici à travers l'ouvrage de Pajak. Je vais néanmoins redonner ce passage crucial :

"C’est Turin qui m’a inspiré toute la série de tableaux que j’ai peints de 1912 à 1915. À la vérité j’avouerai qu’ils doivent beaucoup également à Frédéric Nietzsche dont j’étais alors un lecteur passionné. Son Ecce Homo […] m’a beaucoup aidé à comprendre la beauté particulière de cette ville. […] L’après-midi, les ombres sont longues, partout règne une douce immobilité. […] Le charme automnal de Turin est rendu plus pénétrant encore par la construction rectiligne et géométrique des rues et des places et par les portiques […] À Turin tout est apparition. On débouche sur une place et on se trouve en face d’un homme de pierre qui nous regarde comme seules savent regarder les statues. […] toute la nostalgie de l’infini se révèle à nous derrière la précision géométrique de la place."

On y retrouve l'importance de l'ombre, dont le souvenir a perduré dans la méditation d'Annie Dillard, et cette expression, "la nostalgie de 'infini," qui a donc aussi nommé le tableau de 1912.

Georges Sebbag en donne la description suivante :

"Le tableau métaphysique qui dépeint sans conteste la Mole Antonelliana se nomme La Nostalgie de l’infini. Ce tableau réalisé à l’automne de 1912, Chirico prend soin de le dater de 1911, année de son premier séjour à Turin. Comme s’il retrouvait l’image nietzschéenne d’une Mole à l’air libre, souveraine et isolée, le peintre métaphysique campe sur un monticule, pour qu’elle se détache dans le ciel, la silhouette massive d’une tour agrémentée de trois péristyles. Par son indétermination même (est-ce un donjon, un fort, un phare, une stèle, un mausolée ?), ce monument provoque un sentiment mêlé de jamais vu et de déjà vu. Le but n’est pas de reconnaître la Mole Antonelliana mais de recréer les conditions d’une apparition. Il y a une vie impérissable des espaces métaphysiques. On pourrait se moquer et parler de maquette posée sur un tapis. En fait, Chirico qui comme Nietzsche veut fixer le calme alcyonien d’un instant fatal, use d’étonnants artifices : le monochrome assure la sérénité, la longueur des ombres équivaut à un cadran solaire, le plein n’est que l’envers du vide, les oriflammes signalent un frisson sur les hauteurs."
Un peu plus loin, il écrit que l’histoire n’est pas finie : " la peinture métaphysique de Chirico ayant foudroyé les surréalistes, ce sera au tour d’André Breton de s’identifier en 1940 à Nietzsche dans son poème de fatalité Fata Morgana : « Je suis Nietzsche commençant à comprendre qu’il est à la fois Victor-Emmanuel et deux assassins des journaux Astu momie d’ibis »."

Il me faut préciser aussi que lorsque j'ai découvert la citation dans le texte d'Annie Dillard, ne connaissant pas le tableau (non reproduit, lui, par Pajak), j'ai cherché aussitôt sur google avec cette requête "Chirico + nostalgie infini". Le deuxième résultat (le premier étant sans surprise la notice Wikipedia) était une page de Liminaire, le site de Pierre Ménard. Publiée le 16 mars 2014, le texte y évoquait une visite de la villa de Port-Royal dans le 14ème.

Villa de Port-Royal, Paris 14ème

Le texte commençait ainsi : 
"C’est un privilège, une chance inouïe, une occasion à ne pas rater, entrer dans ce repli du monde, cette cache soigneusement protégée, cachée, dissimulée, qu’on ne peut atteindre en ville qu’accompagné, guidé, par une personne avec ses entrées, le code à la clé. Je suis resté un long moment derrière les grilles, souhaitant entrer mais ne le pouvant pas, accès interdit, fermé, pas le droit, l’accès, la clé, de cette propriété privée, inaccessible.

Puis elle m’a fait entrer. Du mal à y croire."
Ce qui me sidéra fut de retrouver le tableau de Chirico, La Gare Montparnasse (1914), que j'avais déjà rencontré dans l'article de Dominique Rabourdin (voir ici), Le premier Breton.  Ainsi que l'extrait comportant "la nostalgie de l'infini".

"L’espace des tableaux du peintre De Chirico, écrit Pierre Ménard, paraît tendu par un mystérieux destin, et par un phénomène menaçant pouvant à chaque instant exploser en un événement effrayant. En arpentant les ruelles de cette villa, je m’attends à voir apparaître un des personnages de ses tableaux, un de ces mannequins froids, peints avec la même apparente absence d’émotion que les objets qui les entourent."

Ce qui me saisit enfin, c'est la récurrence de Port-Royal. En effet, l'un des quatre articles où apparaît le nom de Georges Sebbag est D'un judas de Port-Royal. La villa de Liminaire n'est pas en ligne de mire, c'est la station de Port-Royal sur la ligne de Sceaux, à travers le film de Jules Dassin, Du rififi chez les hommes. Mais il est aussi question d'un poème-objet d'André Breton, Portrait de l’acteur A. B. dans son rôle mémorable de l’an de grâce 1713.



Ce poème-objet, Breton le réalise en décembre 1941 à New York, où il est alors en exil.

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* Et que dire de moi-même, qui depuis si longtemps en est le traqueur inlassable. Si cette propension est signe annonciateur d'aliénation mentale, il y a belle lurette que je devrais être interné...


mardi 28 février 2017

# 50/313 - Paterson

Adam Driver (Paterson, bus driver) dans Paterson (le film)
Jeudi 29 décembre 2016, Apollo, à deux jours du terme de l'année, je vais voir l'un des plus beaux films  de celle-ci. Paterson, de Jim Jarmusch. Attention, si vous avez écouté le Masque et la Plume, vous aurez entendu d'autres sons de cloche, bien discordantes : "(...)  monument d’ennui et d’autosuffisance, tonne Xavier Leherpeur. C’est quoi ce monument de vacuité absolu ? Ce n’est pas un peu ennuyant, c’est horriblement ennuyeux." Et puis encore : Il écrit ses petits poèmes dépressifs à la haïku avec quatre lignes.
Je ne sais pas à quoi sert ce film qui se voudrait modeste mais qui ne l’est absolument pas, qui est d’une prétention sans nom, parce qu’on voit bien qu’à travers ce rien, il veut raconter la vie mais le film ne raconte rien et ne raconte surtout pas la vie parce que tu ne sais pas le faire Jim, je suis désolé !

Le précédent [Only Lovers Left Alive ] était sublime mais ce truc, Paterson, c’est pas vrai, c’est pas possible, ça ne sert à rien !"

Moi, la prétention sans nom, je la vois surtout dans une telle critique. Monsieur Leherpeur s'est ennuyé donc le film est ennuyeux, horriblement ennuyeux. CQFD. Désolé, en ce qui me concerne, et je ne suis heureusement pas le seul, je ne me suis pas ennuyé. Et ce n'est pas une posture. Si je m'ennuie, dans un film que j'espérais palpitant, je le reconnais, je le constate. Je me suis ennuyé sur certains passages des films de Godard vus ces derniers temps, je n'ai pas peur de l'avouer (il y avait tellement de choses par ailleurs qui rachetaient cet ennui que ce n'était pas rédhibitoire). Mais pour Paterson, rien de cela, que l'éblouissement de voir un film que peut-être seul Jarmusch est capable de produire de nos jours, un film qui refuse la dramatisation, qui ose le quotidien, la répétition des jours (le film s'étend sur les sept jours de la semaine, du lundi au début du lundi suivant), celle à laquelle on accole si facilement, si machinalement, l'adjectif morne. Non, il montre que cette répétition peut être tout sauf morne, et non pas parce qu'il y aurait de l'aventure à chaque coin de rue, mais bien parce que c'est dans les subtiles variations du quotidien qu'adviennent la beauté, l'amitié et la tendresse.
Petits poèmes dépressifs à la haïku avec quatre lignes ? Rien que ça montre bien la mauvaise foi et la lecture sans la plus élémentaire objectivité, car les poèmes de Paterson (le film et le personnage portent le même nom) sont tout sauf dépressifs et avec quatre lignes. Et il est aisé de le vérifier avec le premier poème du film, celui des allumettes Ohio Blue Tip :

Love Poem

We have plenty of matches in our house
We keep them on hand always
Currently our favourite brand
Is Ohio Blue Tip
Though we used to prefer Diamond Brand
That was before we discovered
Ohio Blue Tip matches
They are excellently packaged
Sturdy little boxes
With dark and light blue and white labels
With words lettered
In the shape of a megaphone
As if to say even louder to the world
Here is the most beautiful match in the world
It’s one-and-a-half-inch soft pine stem
Capped by a grainy dark purple head
So sober and furious and stubbornly ready
To burst into flame
Lighting, perhaps the cigarette of the woman you love
For the first time
And it was never really the same after that
All this will we give you
That is what you gave me
I become the cigarette and you the match
Or I the match and you the cigarette
Blazing with kisses that smoulder towards heaven

J'ai la flemme de traduire (et ce serait si médiocre que je ne vous inflige pas ça), mais vous devez être suffisamment bon en anglais pour voir qu'il n'y a rien là-dedans de dépressif, bien au contraire.

 Ce poème, comme la plupart des poèmes du film, sont de la plume de Ron Padgett, un poète né en 1942, de l'école dite de New York, ami de Jarmusch.

La flemme encore : Pierre Ménard, sur son site Liminaire, décrit très bien le film (et je vous invite donc à le parcourir si ça vous intéresse). Il écrit très justement que "Jim Jarmusch parvient en effet à rendre cet humble quotidien attirant, loin des existences trépidantes et mouvementées auxquelles le cinéma et l’actualité nous confrontent chaque jour. Film cocasse, modeste qui parvient à transmettre l’essence de ce qu’est l’écriture."

Il cite alors un extrait du poème intitulé Paterson, que nous devons  au grand poète américain William Carlos Williams, qui exerçait la profession de médecin dans cette même ville :

« Le feu brûle ; c’est la première loi.

Quand le vent l’attise, les flammes


s’étendent alentour. La parole

attise les flammes. Tout a été combiné


pour qu’écrire vous

consume, et non seulement de l’intérieur.


En soi, écrire n’est rien ; se mettre

En condition d’écrire (c’est là


qu’on est possédé) c’est résoudre 90%

du problème : par la séduction


ou à la force des bras. L’écriture

devrait nous délivrer, nous


délivrer de ce qui, alors

que nous progressons, devient – un feu,


un feu destructeur. Car l’écriture

vous assaille aussi, et on doit


trouver le moyen de la neutraliser – si possible

à la racine. C’est pourquoi,


pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)

vivre. Les gens y


veillent, non pas en réfléchissant mais

par une sous-réflexion (ils veulent


être aveugles pour mieux pouvoir

dire : Nous sommes fiers de vous !


Quel don extraordinaire ! Comment trouvez-

vous le temps nécessaire, vous


qui êtes si occupé ? Ça doit être

merveilleux d’avoir un tel passe-temps.


Paterson, William Carlos Williams

De cette ville de Paterson dans le New Jersey, située à une trentaine de kilomètres de New York, sont aussi originaires Allen Ginsberg et Lou Costello. Ce dernier formait avec Bud Abbott un duo comique célèbre aux USA. Je l'ignorais voici encore deux mois, ce qui n'a guère d'importance ceci dit, sauf que cela formera la matière de la prochaine livraison.
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NB : On peut lire aussi avec grand profit l'article de Christian Risset dans Diacritik.