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dimanche 19 mai 2024

Mortaigues : la promenade interdite

A la quadruple occurrence de la catachrèse, je voudrais ici ajouter une sorte de post-scriptum. 

Pour rappel, j'avais commencé avec Tanguy Viel et son Vivarium et terminé avec Nunki Bartt et son Rôdeur. Or, j'avais prévu dès le 2 avril d'écrire un petit texte reliant ces deux-là. L'idée m'en était venue après une balade que nous fîmes ce jour-là, Nunki et moi, dans la forêt de Châteauroux. Nous avions décidé de refaire la promenade dite de Mortaigues, une boucle que nous avions prise cette fois-ci en l'abordant par la route de Velles. Or, le panneau qui l'annonçait était sinistrement barré de noir, à cause d'un chantier forestier en cours. La promenade était interdite, ce qui contredisait nos plans, mais nous décidâmes d'un commun accord de ne pas en tenir compte (c'est que nous avons l'âme rebelle, nous les baxtériens). La longue sente qui menait vers le carrefour Pèlerin n'offrit tout d'abord aucune difficulté, de là nous gagnâmes le carrefour du Pin puis prîmes à droite le chemin blanc avant de repiquer dans la forêt sur un sentier étroit et tortueux. C'est un peu plus loin que nous tombâmes enfin sur le chantier. Personne n'y travaillait cet après-midi là, mais les arbres abattus, les tas de branchages en tous sens rendaient la marche difficile, obligeaient à des détours dans des sous-bois parfois marécageux. La promenade splendide que nous avions arpentée naguère encore était méconnaissable, la signalétique jaune avait à peu près disparue et nous avancions au jugé. Une colère noire grondait chez Bartt comme l'orage soudain qui nous avait surpris la dernière fois. La catachrèse avait cédé le pas à la catastrophe.


L'autre surprise avait été ce chevreuil aperçu sur la grande allée, et qui s'était figé longuement comme s'il nous observait aussi bien que nous le contemplions, dans la même immobilité scrutatrice. Flambée rousse, instant suspendu où nous n'osions même plus parler. Puis il avait sauté dans un fourré, et rien n'avait gardé trace de cette apparition quand nous parvînmes à sa hauteur. 

Le soir-même, reprenant la lecture de Vivarium, j'était tombé sur ce fragment que je vous redonne ici intégralement :

"Quelque animal que j'aie comme tout le monde admiré dans un zoo, je n'ai jamais connu cet éclair qui saisit quand, sur n'importe quel chemin de France, on rencontre un chevreuil, un sanglier ou même un lièvre : quelque chose dans le souffle retenu, du genre d'un contact, disons, "architerrestre". J'en conclus que ce n'est pas l'animal seul qui sait me toucher au coeur mais quelque chose de plus grand que lui, quelque chose dont il serait l'ambassadeur ou même la métaphore vivante, quelque chose : le silence boudeur de la nature qui soudain condescendrait à envoyer l'un des siens, acceptant ponctuellement de rouvrir le dialogue avec nous - nous qui l'aurions assez rompu pour nous émouvoir d'une biche dans un sous-bois, nous qui aurions si peu le sentiment de lui appartenir que ses manifestations nous seraient comme les signes d'une grâce quelques instants accordée ou pire encore : une absolution." (p. 33-34)

La grâce de cette rencontre, que décrit si bien Tanguy Viel, ne nous avait pas été accordée une seconde fois (mais bien plutôt la disgrâce de ce cheminement pénible à travers les emmêlements boueux du chantier forestier), mais je saluai comme une coïncidence bienvenue la reviviscence par l'écrivain de cette épiphanie. 

Il y a autre chose : entre Tanguy Bartt et Nunki Viel une connexion existe en la personne d'un troisième larron, un autre écrivain, Laurent Mauvignier. Qui publie son premier livre à l'âge de 32 ans : "C'était une époque où je traînais dans Tours avec Tanguy Viel  qui venait de sortir son premier livre aux Éditions de Minuit. C'est une amie bretonne qui nous a présentés l'un à l'autre." Né à Tours en 1967, il y a fait l'école des Beaux-Arts dont il sortit diplômé en 1991. Or, Nunki Bartt est né lui aussi à Tours, en 1968, et a suivi lui aussi l'école des Beaux-Arts (entre 1986 et 1989).

Apparition de Nunki Bartt en mai 2021

 


mercredi 15 mai 2024

Nos émotions si souvent naissent langées dans leurs catachrèses

Le 30 mars dernier, je commence la lecture de Vivarium, de Tanguy Viel. De lui, j'avais lu un ou deux romans, mais il ne s'agit ici aucunement de roman, ni même de récit. Il se pose lui-même la question en quatrième de couverture : Qu'est-ce que le vivarium ici ? "Cette série de fragments qui se voudraient abris vitrés pour la mouvante pensée ? Ou bien la vie elle-même qui nous enveloppe et nous prête, comme le biotope de l'animal, un milieu où tenir ?" J'y trouve en tout cas un bonheur de lecture semblable à celui que j'éprouve toujours en parcourant et reparcourant les carnets de notes d'Antoine Emaz. Sensations et pensées s'entrelacent avec fluidité ; la note échappe à la densité de granite de l'aphorisme sans se répandre parfois outrageusement comme le ferait le chapitre d'un essai. A la page 11, commentant l'idée du philosophe allemand Hermann Schmitz selon lequel nos sentiments ne se trouveraient pas seulement en nous, mais d'abord et surtout dans l'atmosphère qui nous entoure, il évoque cette exigence littéraire qui seule pourrait "dire ce fondu des choses, ouvrant le pluriel d'un vécu à l'inflorescence de ses qualités, les nouant alors musicalement, dans le respect du tremblé qui les a fait naître."Voilà bien une phrase sur laquelle on ne peut passer rapidement, et qui explique peut-être pourquoi plusieurs semaines me furent nécessaires pour aller au terminus de l'ouvrage, non pas en raison d'une quelconque aridité, mais bien plutôt parce que chaque fragment donnait passage à rêverie, indissolublement théorique et pratique, et souvent je refermai le volume après quelques pages seulement parce que j'avais assez de nourriture en moi à ruminer

Mais poursuivons la lecture du fragment en question, où Tanguy Viel se fait à lui-même objection : "Mais un tel voeu ne s'exauce pas d'être seulement prononcé et l'écriture, dont on est si prompt à croire qu'elle ouvre et déplie la matière, nous savons aussi ce qu'elle en voile, gardienne posée devant la grande porte de la perception, souriant en mille formules crispées, prêtes à l'emploi, et répétées machinalement au visiteur aventureux. Si souvent par exemple les cieux sont d'azur et les pavés luisants. Si la neige tombe, saura-t-elle étendre sous nos yeux autre chose que son grand manteau blanc ? Nous sommes les otages du monde parlé, quand nos émotions si souvent naissent langées dans leurs catachrèses." (C'est moi qui souligne)


Arrêt sur image. Catachrèse, mot bien savant. Viel ne s'attarde pas à la définition. Donnons-la pour ceux qui, comme moi, n'en sont pas familiers. Ma référence, comme toujours, est le CNRTL :

RHÉT. Procédé qui étend l'emploi d'un terme au-delà de ce que permet son sens strict. ,,À cheval sur un mur`` (Mar. Lex. 1951) :

... la catachrèse est une métaphore dont l'usage est si courant qu'elle n'est plus sentie comme telle; ex. : les pieds d'une table, les ailes d'un moulin. Ling.1972.
− En partic. Extension du sens d'un mot à une idée dépourvue de signe propre dans la langue : catachrèse p. méton.(cour « ensemble des courtisans »), catachrèse par synecdoque (bronze, « vase de bronze »), catachrèse p. métaph.(les ailes d'un bâtiment) [d'apr. P. FontanierManuel des Tropes, Paris, Flammarion, 1968 (1830), p. 213].

Un mot savant comme celui-ci, c'est comme un passant distingué qu'on ne rencontre pas tous les jours. Or, il se trouvait que la nuit précédente il m'avait déjà fait signe : dans Metavertigo, j'avais cité cet extrait de la Réponse à la lettre rouge d'Henri Pichette par Max-Pol Fouchet
"Voyez donc le langage de la poésie : c'est, au regard du langage familier, séculier, un tissage d'impropriétés. Les plus valables métaphores, les plus saisissantes images, les plus exactes catachrèses, celles qui appellent à voix inouïe ce qu'il paraissait impossible d'appeler, qui proposent des rapports avec ce qui semblait de toute éternité sans rapport , elles ne sont jamais que l'impropriété à son comble, l'impropriété montée comme une tour dans le vide." (C'est moi qui souligne)

J'avais noté alors cette résonance mais je ne pus y accorder aucun prolongement. Mais presque trois semaines plus tard, le 17 avril ( au matin, j'avais rêvé de Sarkozy qui aurait sculpté un Pinocchio, un Sarko qui aurait l'âme d'un Geppetto, bref, passons ce détail...), après avoir enfin bouclé la lecture de Vivarium, j'entame la lecture d'un livre acheté la veille, Au bout de la langue, de Martin Rueff (Nous, 2024).


Pour aller vite sur le propos de ce livre, voici ce qu'en dit Laurent Jenny dans son article sur En attendant Nadeau, du 11 mars 2024 : 

"Rueff part d’une remarque simple, si simple qu’elle est presque inaudible aux oreilles d’un francophone : le double sens du mot « langue ». En français, mais aussi en grec, en latin et dans les langues romanes, « langue » renvoie à la fois à l’organe de la parole et à la capacité de parler (ce à quoi d’ailleurs on peut ajouter l’idiome spécifique réalisé grâce à cette capacité, avec son lexique et sa syntaxe). Il suffit de se rapporter à quelques autres langues proches ou lointaines (comme l’anglais qui distingue tongue et language ou le japonais qui oppose shita et gengo) pour saisir tout ce que cette situation a de singulier. Superficiellement, on peut être tenté d’y voir une simple homonymie, comme il y en a tant en français qui nourrissent les répertoires de rimes : verre, vair et vers, par exemple. Mais cette ambivalence du mot « langue » repose sur beaucoup plus qu’un hasard phonétique, elle tient à ce que techniquement, en rhétorique, on appelle une « métalepse » : on glisse de la cause (l’organe) à l’effet (le parler) et on en vient à désigner l’un par l’autre. Cette coalescence des deux « langue » pourrait paraître anodine. Cependant, avec une érudition étourdissante et toujours limpide, Rueff en montre les effets extraordinairement riches pour une pensée de la parole, dans un passionnant voyage à travers mythologie, philosophie du langage et poésie."

Et c'est ainsi que réapparut, page 36, la fameuse catachrèse, déjà vue chez Fouchet et Viel :

"Pour décrire le rapport entre les deux acceptions du mot [langue], on peut penser qu'il s'agit d'une catachrèse, cette figure de rhétorique dont on trouve la théorie chez Aristote et Quintilien et qui consiste à détourner un mot pour étendre sa signification. Un exemple classique en français est le mot "pied" quand on parle du "pied" de la table ou de la chaise, ou du mot "bras" quand on parle du "bras" d'un fleuve. Il arrive que les poètes réactivent les catachrèses pour jouer sur le sens propre et figuré. Le poème garde la mémoire des catachrèses."

                                   

Et, pour compléter le tableau, il me faut mentionner cette quatrième catachrèse croisée le matin même dans un récit de mon ami Nunki Bartt, Le Rôdeur 1991

"Bartt se dit que c’en était fini de ce voyage idiot, que l'inexpression : « on n’est pas rendu à Loches », en se refondant en une pauvre catachrèse, avait finalement eu raison de lui. Comment repartir avec le même fardeau, avec la même distance à parcourir, quand on a l'impression de s'être fait écrasé par un couillard ? À moins, se dit- il, de considérer que le défi ne concernait que le voyage jusqu’à Loches uniquement, et qu’il était libre, désormais, de choisir son moyen de locomotion : le trébuchet, la catapulte ou bien l’autostop, discipline dont il raffolait et dont il était passé maître." (C'est moi qui souligne)