En mai dernier, dans La langue verte et la cuite (de Jorn à Jung), j'évoquais le week-end de travail théâtral à la MJCS de La Châtre autour des Dialogues avec Leuco, adaptation de l’œuvre de Cesare Pavese, dans une mise en scène de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc. Travail mené en collaboration avec le jeune musicien Armand Placet, accordéoniste et percussionniste. Presque un an plus tard, le projet n'est pas encore abouti (divers problèmes de santé et de disponibilité des comédiens ont retardé l'affaire), et une nouvelle résidence va avoir lieu le week-end prochain. Des 27 dialogues qui composent ce livre, Jean-Claude en a choisi cinq, et je joue dans l'un d'entre eux, Les Aveugles, le rôle de Tirésias face à Œdipe.
Tirésias est ce vieux devin aveugle à qui Œdipe pose tout d'abord cette question : "Vieux Tirésias, dois-je croire ce qui se dit ici à Thèbes, que les dieux t'ont aveuglé parce qu'ils t'enviaient ?" La réponse de Tirésias est ambiguë - "S'il est vrai que tout nous vient d'eux, tu dois le croire."- et ne satisfait pas Œdipe, qui rebondit : "Toi, que dis-tu ?"
Et plus loin, il lui pose une autre question, cruciale : "As-tu toujours été ce que tu es, vieux Tirésias ? " Et le devin de dire alors : "Ah, je te saisis. L'histoire des serpents. Quand j'ai été femme, sept ans durant." Pascal Quignard, dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, intitulant son chapitre 6, Dossier Tirésias, raconte aussi cette histoire de serpents :
Il était jeune. Il gravissait le mont Cyllène. Il n'avait pas besoin alors du secours d'une canne. Deux serpents s'accouplaient. Le jeune garçon les détacha d'un coup de pied. Il devint femme.
Sept ans passèrent jusqu'au jour où, arrivant de nouveau devant le mont Cyllène, la jeune femme remarqua deux serpents qui s'accouplaient sur le versant parmi les ronces et les silex. La jeune femme souleva le bas de sa robe et lança son pied dans l'écheveau. C'est ainsi que celui qui avait été un garçon qui était devenu une fille redevint un homme subitement. (p.78)
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| Tirésias tuant deux serpents, Hendrick Goltzius, 1590, Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève |
La légende de la gravure de Hendrick Goltzius dit que Tirésias tue les deux serpents, mais c'est inexact, il ne les tue pas, il les sépare, il les découple. Quignard écrit qu'en "shootant dans le tas informe Tirésias "sexue" ; il sectionne le nœud de la reproduction." Il rappelle qu'en latin, secare c'est couper en deux : "Sex est ce coup de pied qui disjoint." Et il évoque les baquets d'eau lancés sur les animaux intriqués dans leur coït, quand il était enfant au village de Chooz enserré dans les forêts des Ardennes.
Pavese fait dire à Tirésias que quand il vit les deux serpents jouir ensemble et se mordre sur la mousse, il ne put retenir son irritation et qu'il les toucha du bâton : "Peu après, j'étais femme - et pendant des années, mon orgueil fut contraint de subir. Les choses du monde sont un roc, Œdipe."
Cette image du roc est primordiale, et revient peu après, suite à la question d’Oedipe : "Mais le sexe de la femme est-il vraiment aussi vil ?" A laquelle répond Tirésias : "Nullement. Il n'y a pas de choses viles, sinon pour les dieux. Il y a des gênes, des dégoûts et des illusions qui, en touchant le roc, se dissipent. Ici le roc fut la force du sexe, son ubiquité, son omniprésence sous toutes les formes et les changements."(Je souligne)
Or, cette image du roc surgit aussi dans la réflexion de Pascal Quignard dans un chapitre antérieur du même livre, le chapitre 4, La Lorelei. Où il écrit : "La sexuation ex-communie la possibilité d'une expérience commune à l'espèce. C'est cela le roc. La Lorelei. L'homme naufrage devant la femme ruisselante, féconde, concevante, grosse - devant la reproduction uniquement féminine de l'espèce.
La Lorelei de Heinrich Heine : la barque brisée finalement échoue au bord du monde." (p. 59, je souligne)
La Lorelei est une nixe, une nymphe de la mythologie germanique. Assise sur le rocher du même nom dominant le fleuve, elle chante si magnifiquement que les marins, envoûtés, en oublient les courants et chavirent. Pascal Quignard reproduit les vers de Heinrich Heine :
Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn (...)
Et en donne une traduction personnelle qui finit ainsi :
Écoutant ce chant de la Lorelei d'or qui peigne ses cheveux d'or en chantant avec son peigne d'or, et le pêcheur et la barque, et même le soleil naufragent. Ce qu'elle dit dans son chant c'est ce qu'elle fait en chantant, la Lorelei. Ils s'agrippent en vain aux écueils, aux reflets que la saillie plus sombre réverbère, au roc qui les déchire.
Et le roc encore une fois affleure dans la section 5 de ce chapitre, intitulée Qu'est-ce que la question ?, rappelant que la question (quaestio) désigne l'instrument de torture pour obtenir une réponse sur un crime ou de parricide ou d'infanticide : "Homo - qui devient en français On - met l'autre à la question - au-delà du sexe.
Met l'opposition au-delà de toute différence.
Mais le sexe est le roc. "(p. 64, je souligne)
La noyade provoquée par la Lorelei, on la retrouve aussi dans le dialogue pavésien, lorsque Tirésias évoque un jeune garçon qui se baigne dans l'Asope, un matin d'été : "Le garçon sort de l'eau, y retourne heureux, plonge et replonge. Il a un malaise et se noie. Quel rapport avec les dieux ? Devra-t-il attribuer aux dieux sa fin, ou ce plaisir vécu ? Ni l'un ni l'autre."
Pavese, en revanche, ne raconte pas dans son dialogue la raison de l'aveuglement de Tirésias. Nous verrons cela au prochain épisode.


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