dimanche 18 janvier 2026

Journal des années noires

Je n'en ai pas terminé avec ma chasse aux livres du week-end dernier. Après la brocante de Saint-Martin d'Auxigny le samedi, il y eut celle de Plaimpied-Givaudins le dimanche, une brocante qui n'ouvre qu'une seule fois par mois. C'était la première fois que nous nous y rendions, je n'avais aucune attente, mes trouvailles de la veille m'avaient déjà comblé, mais comment ne pas succomber à nouveau à la vue de volumes d'intérêt supérieur en parfait état, vendus un euro pièce ? Je ne fais pas la liste complète, ce serait fastidieux, sachez seulement qu'il y avait entre autres quatre romans de Philip Roth, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, les Œuvres complètes de Bruce Chatwin et Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann. Et puis il y avait dans une vieille édition du Livre de Poche le Journal des années noires de Jean Guéhenno. Je n'ai jamais lu Jean Guéhenno, mais je sus immédiatement que ce livre-là allait être l'un des premiers de la pile que je lirai. Peut-être à cause de ce thème de la guerre qui ne cesse de s'imposer à moi, la preuve la plus éclatante en étant le Guerre & guerre de Lazlo Kraznahorkai dont j'ai parlé au billet précédent.

 

J'ai eu ensuite l'idée de procéder en même temps à la relecture des journaux d'Ernst Jünger portant sur la même période. Le Journal de Guéhenno débute le 17 juin 1940, je recommençai donc ma plongée dans Jünger à la même date. C'était dans Jardins et routes (Journal 1939-1940), que j'avais acheté à La Châtre le 21 septembre 1993, traduit de l'allemand par Maurice Betz et revu par Henri Plard.

Le 17 juin 1940, Jean Guéhenno, qui est depuis octobre professeur *au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, pour les élèves venus des khâgnes parisiennes et lyonnaises « repliés » dans cette ville, écrit : "Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a plus même la voix d’un homme nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.
Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré ? Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude."

Sans le dire explicitement, il fait référence au discours de Pétain, ce jour-là, à la radio.

Jünger, mobilisé le dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine, participe à la campagne de France. Le 17 juin, il écrit d'Essômes-sur-Marne :

Ce matin j’ai fait sacrifier par M. Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant M.Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fis du moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

 

La différence de ton est notable. Jünger ne parle pas de Pétain, seul le requiert le détail de son quotidien guerrier, l'armée française est alors balayée, et l'avance allemande est irrésistible. Rien ne vient plus empêcher la victoire, aussi le capitaine Jünger se montre magnanime, il fait travailler des prisonniers dans un château occupé mais n'oublie pas de les sustenter convenablement. Le jour suivant, il stationne au château de Montmirail et voit passer une longue colonne de dix mille prisonniers français, et repère un groupe "d'officiers grisonnants, porteurs de décorations de la Grande Guerre. Eux aussi avançaient avec peine, traînant les pieds, la tête basse." Cette vue le saisit, lui, l'ancien de 14-18, et il les fait entrer dans la cour, les invite à dîner et à dormir chez lui (oui, il dit chez moi en parlant de ce château de Montmirail...). Il les interroge sur les causes de cet effondrement si subit de l'armée française. La faute des bombardiers en piqué, fut leur réponse... "A leur tour ils me demandèrent si je pouvais définir les causes de notre succès ; je répondis que je le regardais comme une victoire de l'ouvrier, mais il me sembla qu'ils ne comprenaient pas le vrai sens de ma réponse. C'est qu'ils ignoraient les années que nous avons vécu depuis 1918 et les leçons que nous avons façonnées comme en des creusets brûlants."

Les creusets brûlants... Cette métaphore laisse songeur.

Le 19 juin, Jean Guéhenno évoque l'appel du 18 juin du général de Gaulle sur les ondes de la BBC. "Quelle joie d'entendre enfin, écrit-il, dans cet ignoble désastre, une voix un peu fière. "Moi, général de Gaulle, j'invite... La flamme de la résistance française ne peut s'éteindre..." Nouvelle aventure de notre liberté."

De fait, Jean Guéhenno fait partie des rares Français qui ont entendu cet appel radiophonique. "En effet, nous dit Wikipedia, les troupes étaient prises dans la tourmente de la débâcle, quand elles ne poursuivaient pas le combat, tout comme la population civile. Les Français réfugiés en Angleterre n’étaient pas au courant de la présence du général, et beaucoup ignoraient son existence.

A la tombée de la nuit, l'écrivain monte sur le plateau qui domine la ville, où les Allemands allaient entrer le lendemain matin. C'était un soir comme tous les soirs, dit-il, la débâcle avait fini de s'écouler vers le sud : "A de grands intervalles, un coup de canon comme un avertissement. On devinait encore dans la plaine les façades blanches que dominait la silhouette diabolique de la cathédrale. La lune se levait derrière les tours, et, tout au fond, le feu des dépôts d'essence incendiés rougeoyait. La fumée barrait tout le ciel jusqu'à la montagne comme un immense drapeau noir."

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* Sur Jean Guéhenno, enseignant. Extraits de Jean Guéhenno professeur sous l’Occupation, de Patrick Bachelier.


 

 "Henri Coulet y découvre un enseignant passionné : « Son enseignement correspondait plus à une communication qu’à un cours comme on peut en donner aujourd’hui dans les facultés. Ses « communications » se faisaient avec enthousiasme et émotion, cette méthode était quasiment unique et inimitable. Lorsque je consulte mes notes de cours, je constate qu’elles sont insignifiantes.4 » D’autres élèves considèrent que ses cours sont des « fusées, des envolées plus que des exposés », une espèce de « magie-Guéhenno », une manière « particulière de mettre l’éloquence au service d’un lyrisme torrentiel5 ». Jean-Marie Domenach s’extasie devant ce « bombardement » : « Ce fut une explosion comme on en connaît à dix-huit ans. Le plus grand et le plus beau de la littérature française nous tombait dessus en avalanche dans les cours qui commençaient en psychodrame et qui s’achevaient souvent en drame ou en fête. C’était la grande fanfare hugolienne qu’il déchaînait de sa voix haletante.6 »

Pierre Moussa, ayant fui Lyon, découvre son nouveau professeur auréolé de son prestige d’écrivain ; il ne peut écrire Guéhenno qu’avec un point d’exclamation : « Sa voix était prenante, chaude, facilement lyrique, ponctuée d’exclamations. […] C’était un puissant rhéteur qui s’exaltait progressivement au son de sa propre voix ; cela débouchait quelquefois sur des colères d’orateur public.7 » Ces élèves qui avaient eu à Lyon des professeurs issus de différentes mouvances politiques, chrétiens pour quelques-uns, découvrent avec Guéhenno « l’humanisme laïque », l’Homme, clef de voûte de sa pensée8.

Certains khâgneux sont mobilisés. Henri Coulet s’en souvient : « […] Quand nous fûmes appelés au service, cinq ou six condisciples et moi-même nous ne voulûmes pas partir sans lui avoir encore une fois parlé. Il nous reçut chez lui, rue des Lilas. Il nous parut malgré sa cordialité coutumière, plein d’une pitié et d’une tristesse dont je n’ai compris que beaucoup plus tard le véritable sens.9 »

 

 

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