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samedi 24 mai 2025

Poussière qui pleut du temps consumé

"Pas de poussière dans un monde où les objets ne servent que transmis - pliés, polis, lavés, brossés, tendus sur un plateau. Propres et neufs ou comme tels : époussetés. Ne rien toucher soi-même ou l'éviter le plus possible. Garder des gants au lit pour recevoir certains visiteurs. acheter un appareil à désinfecter le courrier. Surveiller la façon dont Céleste manie les objets. On a ses manies, sa sensibilité, l'asthme n'arrange rien. Approchez-moi mon bougeoir. Donnez-moi un mouchoir, un autre porte-plume, une bouillotte très chaude, la dernière s'est refroidie. Et ma bouteille d’Évian cachetée ? Celle-ci est ouverte, remportez-la. "

Marianne Alphant, L'Atelier des poussières, P.O.L, 2025, p. 31. 

Grande brocante de Trouy, près de Bourges, dimanche matin. Enfin, brocante est un mot légèrement usurpé, il vaudrait mieux parler de vide-grenier. La plupart des exposants semblent être des habitants qui déballent devant leur pavillon, et que nous proposent-ils ? essentiellement - m'a-t-on fait justement remarquer -, des vêtements d'enfant, des jeux d'enfants, des livres d'enfants, oui, ils ont grandi les lascars, et il faut vider les armoires, épurer les coffres à jouets, l'ado chasse le mouflet, il faut faire de la place. Autant dire que Trouy ce n'est pas le paradis des antiquaires, l’Éden des chineurs. Rien à voir avec la magique brocante des Marins chère à mon cœur. Néanmoins, je serai malvenu de me plaindre : où aurais-je trouvé pour deux misérables euros l'homme de Chaval, ce dessinateur que j'adore ?

 

Et pour deux euros encore Vu de dos, ce recueil de dessins de Cardon, tout aussi admiré ? Et les Fables de la Fontaine illustrés par le grand Gustave Doré (un euro de plus tout de même) ? 

Et puis, pour un vil euro, La mort de Brune, de Pierre Bergounioux, dans la collection blanche ?

 

Le volume que j'ai touché n'est pas aussi nickel que sur la photo ci-dessus, il avait dû traîner près d'un clapier à lapins ou voisiner avec un bidon d'huile. J'étais content quand même, trouver un Bergou dans un vide-grenier ça tient quasi du miracle. Ce n'est pas de la littérature de jeunesse, ça n'émarge pas à l’École des loisirs. Et pourtant, ça ne parle que de ça, ou presque, de l'enfance. Celle de l'auteur, au cœur de Brive, dans les années cinquante et soixante (il est né en 1949). Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle était loin d'être joyeuse, cette enfance. De ce temps passé, il écrit dans la quatrième de couverture, que "sa lumière morte, son air éteint, ses drames anachroniques, sa misère, ses tenaces noirceurs encombraient la vie de chaque jour." Voilà qui a le mérite de la clarté. Les gamins de Trouy ne connaissent pas leur chance.

Je me suis donc rapidement plongé dans ce récit âpre, heureusement sublimé par l'écriture ciselée du farouche corrézien. Et j'ai été très vite surpris d'y retrouver avec une fréquence trop élevée pour être négligée notre vieille amie la poussière, à laquelle j'ai consacré, je crois, quatre articles. Bergounioux n'égale pas le record de Christian Bobin (huit occurrences de la poussière dans Pierre,), mais il s'en faut de peu. On va voir que les sept apparitions bergouniennes de la poussière sont loin d'être anodines.

Ça commence page 14 : "Outre l'unique passage, un guichet percé dans le grand panneau de chêne qui aveuglait la porte cochère désaffectée, sur la petite rue, il y avait l'odeur, le composé séculaire, sans doute, auquel contribuait la pierre et la poussière, l’étude, la prière, l'automne, l'ennui, le froid, la créosote et l'anxiété." L'énumération laisse rêveur. Pour information, la créosote est le nom charmant donné à plusieurs sortes d'huiles extraites de goudrons (de bois ou de charbon ou d'une plante) qui sont des composés complexes (plus d’une centaine de composés chimiques pour la créosote de houille).

 

Journal de l'Ain - 26 janvier 1835

Sept pages plus loin, peu après avoir évoqué le sinistre concierge de l'hôtel Labenche où il allait endurer chaque semaine quatre heures de solfège et de piano, il écrit : "Une menace latente, et parfois déclarée, se trouvait mêlée aux occupations les plus mesquines. On décelait, même à six ans, sous la poussière, la peinture grise et le coton bleu, une férocité restée des vieux âges, des temps féroces dont on sortait à peine." On remarquera incidemment que Bergounioux est loin d'être un laudateur du "bon vieux temps"... Il suffit alors de tourner la page pour apprendre qu'il n'y a pas grand chose de bon à se tourner vers les origines : "Les combles avaient été reconquis à une date récente sur l'oubli. La hauteur du toit à quatre pans était telle qu'il comportait lui-même deux étages. Le premier avait été réannexé pour loger l'école de musique, l'autre, faute d'élévation, laissé en l'état. Quelques marches y menaient mais une barrière de bois empêchait de s'aventurer sur le plancher. Il datait des origines. Une poussière historique le couvrait d'un épais linceul et c'est lui que j'aurais désigné aussitôt si l'on m'avait demandé quel était l'endroit le plus inhabitable sur terre." (Je souligne)

On rigolait bien à Brive. Bon, page 29, c'est le Bergounioux adulte qui surgit soudain, le passionné d'insectes qui vient chercher "quelques éclaircissements sur un certain insecte" et qui pousse pour la première fois de sa vie la porte de la bibliothèque de la Société archéologique, parce qu'il espère y trouver les œuvres complètes de Pierre-André Latreille, le "Prince de l'entomologie", l'enfant du pays né à Brive le 29 novembre 1762. "L'air, écrit-il, derrière le vitrage à plombs, avait le goût de poussière, la nuance trouble qu'on trouve au passé lorsqu'il affleure dans les intermittences du présent. L'histoire naturelle et iconographique des Insectes coléoptères d'Europe, dans un coin, sur le dernier rayon, à quatre mètres du sol, disparaissait sous la poussière et les toiles d'araignées accumulées depuis 1822, que - peut-être - Latreille l'avait déposée là pour notre édification avant de regagner Paris, où il prendrait la succession de Lamarck, au Jardin des plantes."


 La notice Wikipedia mentionne justement un autre extrait des frères  Bergounioux ( L’héritage. Pierre et Gabriel Bergounioux, rencontres, les Flohic, p. 33) : "Latreille, le prince de l’entomologie, à qui sa passion sauva la vie. Prêtre réfractaire, il allait être jeté, avec d’autres, dans la cale d’un navire qui devait sombrer au large de la Gironde. Il occupait ses derniers instants à inventorier la faune du cachot. Un des geôliers, qui partageait cette curiosité, le met à part des condamnés. Un insecte — la nécrobie, « la vie dans la mort » — témoigne de cet événement."

 

Necrobia ruficollis
Essai monographique sur les clérites, insectes coléoptères. Tome 2 / par le Mquis Maximilien Spinola,..., 1844 (fig 6)

Gallica nous offre par ailleurs sur son blog un bel article de Gilles Kremer sur Latreille.

Bon, avançons dans le récit. Page 48, Bergounioux raconte les promenades vespérales avec son père. Un tour "en trome" (jusqu'à l'âge de dix ans, "trome" désigna pour lui leur trajet invariable) : "On a pris à gauche. On voit mal parce que l'éclairage urbain est, à l'image de ce temps, vieillot, jaunâtre, tapageur et chiche. L'avenue est plantée régulièrement de bulbes montés sur un cube aux faces ornées de triangles, luisant à cinq mètres du sol de l'éclat poussiéreux, emprunté, des astres morts. Les ruelles sont plongées dans une ténèbre médiévale." On est toujours, on le constate, dans cette thématique sémillante des "temps féroces dont on sortait à peine".

Progressons : la ténèbre, contrairement à ce qu'on pourrait croire au vu de telles descriptions, n'est pas irréductible. Ceci est affirmé page 58 : "Une chose est certaine, une lueur brille au fond des pires traverses, c'est que, plus tard, on sera fixé. Les clartés, qui nous sont aujourd'hui refusées, veillent au loin. Celui qu'on sera - on le sait, on le veut - saura. C'est pour lui qu'on prend la peine de bourrer l'annexe, de l'étendre, de tenir registre, à charge, pour ce qui le concerne, de libérer cet être de nous-même qui ne souhaitait rien que de passer avec les jours, les années, partir et qui attend avec les ombres et la poussière, dans la réserve."

Les deux dernières mentions de la poussière sont à la fin du livre, la première venue avec l'évocation des tristes bonnes femmes de l'épicerie aux pâles légumes et aux morues séchées : "Quand ce qu'il y a vous dissuade de vous nourrir, de subsister, de respirer et que deux bonnes femmes préfigurent l'assentiment qu'on y donnera un jour, les reniements futurs, on est vraiment tenté de se rencogner dans la fumée des songes ou la poussière de jadis et les ténèbres et de n'en plus bouger." (p. 107)

Enfin, page 117 : "J'ai espéré longtemps que le livre qui expliquerait tout existait. Un jour, je tirerais des rayonnages de la bibliothèque municipale un volume couvert de carton ou de chagrin terni par la poussière qui pleut du temps consumé. Je l'ouvrirai et et ce qu'il y avait dehors, dedans, partout, en serait éclairé. Je verrais. Je saurais.

Cette traversée de La mort de Brune sous l'égide de la poussière est bien sûr très réductrice, et laisse de côté bien des aspects et des beautés du récit, mais elle me semble néanmoins refléter sa tonalité générale et sa lucidité térébrante.

Histoire naturelle, générale et particulière, des crustacés et des insectes, ouvrage faisant suite aux œuvres de Leclerc de Buffon, et partie du Cours complet d'histoire naturelle rédigé par C.-S. Sonnini,... Par P.-A. Latreille,.... Tome 12, 1818

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* Wikipédia : "La créosote de goudrons de houille, découverte par le chimiste allemand Karl von Reichenbach, a été largement la plus utilisée dans le monde. Elle a longtemps été autorisée comme pesticide (conservateur du bois antifongique, antimousse et insecticide). Sa haute teneur en hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP, responsables de son odeur) la rend présumée reprotoxique et cancérogène, polluant organique persistant, écotoxique (notamment pour les organismes aquatiques) et bioaccumulable[7]."

mercredi 19 mai 2021

Ephémères et lucioles

J'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés. On se doute que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. Mais le 30 avril et le 1er mai dernier a eu lieu une nouvelle épiphanie de lucioles. Ce matin-là, je reçus tout d'abord un mail annonçant un article de The Charnel-House, un site sous-titré From Bauhaus to Beinhaus, tenu par un certain Ross Wolfe, et dont les grands centres d'intérêt sont le marxisme et l'architecture. L'article traitait de Lazar Khidekel, un élève de Kazimir Malevitch dans les années 20, qui avait jeté les plans d'une cité aérienne, a "flying city". J'étais surpris de recevoir ce mail, car j'avais quelques années plus tôt souvent fréquenté ce site, dont l'iconographie est remarquable, mais je m'en étais peu à peu détaché - et je n'en recevais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Soudain, il se rappelait à mon bon souvenir.

Dessin de Lazar Khidekel (1925-1932)

Le même jour, je consulte le site Barbotages, où Jacques Barbaut exprime son "grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (...)" Je clique sur le lien qui termine le billet et débarque sur le site Les âmes d'Atala. Je déroule la page et découvre une vignette ouvrant sur un vinyle du groupe Fifth Era, dont le titre est Charnel House Anthems.


Un peu plus tard, je retrouve l'ami Nunki Bartt à la médiathèque, où j'emprunte le récit de Bernard Chambaz, Éphémère, qui relate sa nuit passée dans le musée de Franco Maria Ricci, tout près de Parme, à côté de son labyrinthe de bambous, comme il est dit sur la quatrième de couverture. 

Ce soir-là, nous regardons le premier volet d'une série sur les Décolonisations, L'apprentissage, qui part de la révolte des cipayes de 1857 à la République du Rif, mise sur pied de 1921 à 1926 par Abdelkrim el-Khattabi avant d'être écrasée par la France : "ce premier épisode montre que la résistance, autrement dit la décolonisation, a débuté avec la conquête. Il rappelle comment, en 1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique à Berlin, comment les Allemands commettent le premier génocide du XXe siècle en Namibie, rivalisant avec les horreurs accomplies sous la houlette du roi belge Léopold II au Congo". Ceci me remet en mémoire le livre saisissant de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à Plumes, 2002), qui retrace la genèse de la bombe et ses premières expérimentations par voie aérienne en 1911 jusqu'à la fin du XXème siècle (et évidemment, ça continue de plus belle). Le lendemain, je replonge dans le livre et retrouve le passage suivant :

"La première bombe larguée d'un avion explose le 1er novembre 1911 dans une oasis aux environs de Tripoli.

"Les Italiens lancent des bombes de leurs aéroplanes", annonce le Dagens Nyheter [grand quotidien de Stockholm] le lendemain. "Un des aviateurs a réussi, avec un résultat satisfaisant, à larguer quelques bombes sur le camp ennemi."

C'est le lieutenant Giulio Cavotti, à bord d'un monoplan aussi svelte qu'un éphémère, qui s'est penché hors de l'habitacle pour lâcher lui-même la bombe - une grenade à main danoise de marque Haasen - sur l'oasis lybienne de Tagiura, près de Tripoli. Quelques instants plus tard, il a attaqué l'oasis d'Aïn Zara. Au total, quatre bombes de deux kilos chacune ont été larguées lors de cette première attaque aérienne." (pp. 16-17, c'est moi qui souligne)*


La comparaison dont use Lindqvist résonnait donc avec l’Éphémère du titre qui renvoie aux initiales d'un autre italien, Franco Maria Ricci, FMR, qui apparaissent à Chambaz comme "une sorte de paradoxe vivant dans la mesure où il aura consacré son existence à conjuguer l'éphémère et l'éternité."


Un autre thème associe le livre de Lindqvist et Chambaz/FMR, celui du labyrinthe. Lindqvist a construit son essai sur ce principe. Ainsi écrit-il, dans sa courte préface : 

"Ce livre est un labyrinthe, avec vingt-deux entrées et pas de sortie. Chaque entrée mène à un récit ou à une argumentation qui vous suivez en passant d'un texte à l'autre, selon le numéro de la section où se trouve la suite du texte. [...] Où que vous vous trouviez, vous êtes entouré de pensées et d'événements contemporains, reliés à d'autres récits que celui que vous êtes en train de suivre. C'est intentionnel. Ainsi la texte est tout à fait ce qu'il a l'air d'être : l'un des sentiers possibles à travers le chaos de l'Histoire.

Bienvenue dans le labyrinthe ! Suivez les flèches, faites ce puzzle terrifiant et, quand vous aurez vu mon siècle, construisez le vôtre avec d'autres pièces."

Le labyrinthe de bambous que Ricci a fait édifier à Fontanellato, près de Parme, vient d'une promesse faite à son vieil ami Jorge Luis Borges. Le labyrinthe, écrit Chambaz, était déjà au cœur de leur première rencontre, à Buenos Aires, à la Bibliothèque nationale dont Borges était alors directeur :

"A la question de savoir ce qui l'avait motivé, Ricci répondit qu'il aimait le concept de labyrinthe. Borges sourit et assura que c'était une bonne raison pour traverser l'océan. Il le conduisit alors à travers une suite de couloirs et d'escaliers jusqu'à un balcon, d'où on surplombe la salle de lecture. "Vous voyez, là, c'est le centre du labyrinthe." Puis il ajouta qu'il était comme le Minotaure et qu'il attendait d'être tué, laissant planer un doute sur le sérieux de cette assertion." (p. 24)

Ce 1er mai, comme j'avais terminé Éphémère, je m'étais lancé dans la lecture, si longtemps différée, de Raboliot de Maurice Genevoix. A côté de moi, Gaëlle lisait le Voyage avec Charley de John Steinbeck (elle adore Steinbeck et aura bientôt tout lu de lui, du moins tout ce qui a été traduit en français - et je ne peux oublier que s'il n'a pas encore beaucoup de place sur Alluvions, il est tout de même le sujet du second billet que j'ai écrit, en décembre 2006). A un moment donné, elle me pose une question sur le sens du mot trimardeur. Et presque aussitôt voici que le même mot trimardeur affleure dans Genevoix**: "Une petite visite chez Trochut, de Sarcelotte et de Berlaisier, avait comme par miracle éclairci la vue du gros aubergiste. Il se rétractait ; il en revenait à ce qu'il avait dit d'abord et qui était, il le jurait, la vérité : "Un traînier lui avait apporté ces lapins, un trimardeur qu'il ne connaissait pas. (...)."

A 17 h 29, très précisément, je reçois une photo de ce même ami qui m'avait offert l'album de dessins de Cardon pour mes 60 ans. Faut-il préciser que, comme moi, il est né en 1960 ?


Or, c'est en 1960, deux ans avant de recevoir le prix Nobel de littérature, que John Steinbeck entreprend, au volant de son mobil home, un voyage de onze semaines à travers l’Amérique, avec pour seul compagnon son chien Charley.

Onze semaines... Je ne sais plus exactement pourquoi j'emprunte alors le Voyage avec Charley et l'ouvre à la page 111, où je lis : "Il m'indiqua pour cela une route qui, si je m'en étais souvenu, sans même parler de la suivre, aurait fait ressembler le labyrinthe de Cnossos à une autoroute."

 


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* Wikipedia a une autre version sur la nature des bombes, et parle de quatre grenades à fragmentation créées spécialement pour l'aviation par un certain Giuseppe Cipelli. L'une est reproduite dans Historic Wings, où l'on peut lire aussi : "When Lt. Gavotti returned to the field at Tripoli, he was cheered by fellow aviators and saluted by his commanding officer, General Caneva. He wrote, “Everybody is satisfied”. (...) Lt. Gavotti’s mission was nothing less than a revolution. The Italian press ran stories of the great exploits of Lt. Gavotti, calling him “the flying artilleryman”. As the term bomber and bombing had yet to be coined, he was trumpeted as having innovated “the art of winged death.”  It may not have been the first bombing mission, though many claim it was and certainly, it was the first by a European pilot." Le bombardier est déjà un héros...


 ** Dans la définition du CNRTL, il est proposé le dérivé trimardier, et c'est Genevoix qui est cité :

Trimardier, -ière, adj.,hapax. Il est venu rôder (...) en quête de vagues rogatons, ainsi qu'il fait chaque soir, trimardier, chapardeur, autour des maisons de Solaire (Genevoix, Rroû, 1931, p. 106).

mardi 5 janvier 2021

Quand vous mouriez sous les bombes


Quand vous jouiez à la guerre
Moi je gardais la maison
J'ai usé de mes prières
Les barreaux de vos prisons
Quand vous mouriez sous les bombes
Je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe
Et tout le malheur dedans
 
Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres, 1986

Dans cette chanson magnifique*, Anne Sylvestre évoque pour la première fois, mais sans les désigner explicitement, son père, Albert Beugras, emprisonné à Fresnes pour sa collaboration avec le régime nazi, et son frère Jean, mort à l'âge de dix-huit ans, à Ulm, en Allemagne, lors d'un bombardement des Alliés. Sa sœur, Marie Chaix, écrit : « Pour fuir Paris et l’épuration prévisible, mon père nous avait dit adieu au milieu d’une nuit de l’été 1944, en embarquant, au dernier moment et contre la volonté de notre mère en pleurs, son fils aîné à bord d’un camion chargé d’une partie des archives du PPF. Mon frère adorait son père, il l’aurait suivi n’importe où, racontait-on, même en enfer. Ce qu’il fit. (…) Au cimetière d’Ulm, par un beau jour d’été 1963, j’ai accompagné ma mère, clopin-clopant, qui traînait vaillamment son corps d’hémiplégique de cinquante-huit ans dans les allées de ce beau cimetière. Pour qu’enfin elle admette, dix-huit ans après sa mort, qu’il ne reviendrait jamais (…) Jusque-là, en secret, elle l’attendait : les miracles, cela existe, on a vu des amnésiques resurgir parfois. Je savais à quoi elle pensait quand elle sursautait au moindre coup de sonnette. Le jeune fantôme allait-il enfin nous laisser en paix ? »

Cette mort sous les bombes me rappela celle du père du dessinateur Cardon, prisonnier en Allemagne, ainsi que celle du père de Pink, rock-star personnage central de The Wall, de Pink Floyd, tué en défendant le pont d’Anzio pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que Pink n’est encore qu’un enfant. Ces informations sont données par la chanson In the flesh ? à travers l'effet sonore d'un bombardier en piqué. 

La notice wikipédienne précise que "dans l'adaptation cinématographique de l'album, The Wall, on montre une scène de guerre à Anzio avec When the Tigers Broke Free, une chanson qui avait été enlevée de l'album à l'origine. (...) La scène se termine sur un plan au cours duquel un bombardier allemand Junkers Ju 87 pilonne un bunker, sonnant l'arrêt de mort du père de Pink." Cette mort fictive renvoyait à une mort, elle, bien réelle : When the Tigers Broke Free, chanson  écrite par Roger Waters, décrit la mort de son père Eric Fletcher Waters, membre de la Compagnie C du Royal Fusiliers,  précisément à Anzio, en 1944.


Écho sinistre de la guerre : Eric Fletcher était le fils de George Henry Waters, lui-même mort en France le à Marœuil lors de la Première Guerre mondiale. Disparu le 18 février lors du débarquement d'Anzio, son corps ne fut jamais retrouvé.
Le ,  Roger Waters se rendit à Anzio pour recevoir la citoyenneté honoraire et découvrir la stèle dédiée à son père, au Cassino Memorial.

Ces résonances m'apparurent il y a un mois jour pour jour. Le soir, je vis sur Netflix le film de David Fincher, Mank, que Libération, sous la plume de Camille Nevers, décrivait ainsi : "Le cinéaste adapte un scénario de son père disparu et rend hommage à une figure éclipsée de la légende hollywoodienne, le scénariste de «Citizen Kane», Herman J. Mankiewicz. Un biopic somptueux sur l’obsession et la paranoïa, diffusé sur Netflix à partir de ce vendredi." Encore une fois, il était donc question d'un père disparu. Le titre de la chronique jouait d'ailleurs à la manière de Libé sur cette thématique : David Fincher, un père et "Mank". "C’est un film de revenants en noir et blanc, de spectres, écrit Camille Nevers. Et d’abord, celui dont Fincher fait le portrait en ­discret clair-obscur et touchant recto tono: le scénariste et son double, son père. Mank c'est Herman J. Mankiewicz, frère ainé de Joseph L., qui écrivit en service commandé ce film à l'habit de cinéma trop grand pour lui qu'est Citizen Kane, et c'est aussi Jack Fincher, scénariste posthume d'un film réalisé par son fils, qu'il ne verra jamais. Décédé en 2003, Fincher père avait écrit Mank pendant les années 90 mais, malgré son rejeton en plein essor de wonder boy hollywoodien, le projet fut jugé trop casse-gueule pour être produit."

Dans le film même, le mari de la secrétaire de Herman, Rita Alexander (Lily Collins), est pilote dans la RAF. A l'issue d'une de ses missions, il est considéré comme disparu. Ce n'est qu'à la fin que l'on apprendra qu'il a survécu.

Le même jour encore, était diffusé sur France 5, le documentaire de Philippe Kohly, Romain Gary, le roman du double (2010). Or, Gary fut navigateur dans la RAF dans l’escadrille «Lorraine», basée à Hartford, où les Français avaient été regroupés. Le 25 novembre 1943, son bombardier «Boston» fonce au-dessus des côtes du Pas-de-Calais, mais il est atteint par la DCA allemande. Langer, le pilote,   crie dans ses écouteurs : «Touché aux yeux, je suis aveugle !». Gary est lui-même blessé au ventre. Laurent Joffrin raconte l'histoire, dans Libé encore une fois : "Renoncer ? Langer et Gary refusent de faire demi-tour. Langer ne voit rien ? Gary le navigateur lui prêtera ses yeux. Allongé dans le cocon en Plexiglas qui forme l’avant de l’appareil, il dirigera de la voix le Boston que Langer pilotera à l’oreille. A Esquerdes, l’appareil plonge en rase-mottes et réussit à lâcher ses bombes sur la cible : demi-tour vers l’Angleterre. La Manche franchie, on s’apprête à sauter en parachute. Mais au-dessus de Langer, le toit de l’avion est coincé. Impossible de l’ouvrir. Pour le mitrailleur et le navigateur, sauter, c’est condamner le pilote à la mort. Ils restent à bord. De la voix, les deux hommes dirigent Langer vers le terrain de Manston, au nord-est du Kent, où la piste est plus large. Dans le micro, Gary donne le cap, l’altitude, l’inclinaison de l’avion. Deux fois, ils manquent l’atterrissage. Mais la troisième est la bonne. L’avion se pose en rebondissant, dans un fracas d’acier malmené et de pneus qui crissent. Ils sont sauvés. Langer recouvrera la vue : ses paupières ont seulement été collées par des éclats de Plexiglas. Gary, évanoui, est transporté à l’hôpital où il est soigné pour une «plaie perforante à l’abdomen». L’Evening Standard publie un long reportage sur l’exploit et Romain Gary parle à la BBC. A Noël, il revient à la base : les aviateurs de la France libre ont droit à un dîner au vin rouge et à un spectacle de Pierre Dac."

Deux jours plus tôt, le 3 décembre, j'étais allé à Orléans pour un jury d'examen, et pour ce faire, j'avais rejoint à Vierzon, de bon matin, un collègue qui venait du sud du département du Cher. L'affaire conclue, nous revînmes à Vierzon par l'A20, ce qui nous donna largement le temps de discuter, et c'est ainsi qu'il me raconta qu'il avait donné à un certain moment des cours d'aéronautique, et comme je lui demandais ce qui l'avait conduit à cela, il m'expliqua qu'il  devait cette passion à son père, qui avait servi  - il était très jeune encore - dans la RAF.

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* On peut l'entendre ici :

[Ajout à 19 : 48 : au moment où je publie cet article, je découvre dans ma liste de blogs Autre sentes, la publication toute récente, à trois heures de là, d'un article de John Warsen sur son blog Je suis une tombe (petit mouroir culturel, dont j'aime beaucoup l'humour corrosif), qui résonne donc étonnamment avec le titre de mon propre billet, et les paroles d'Anne Sylvestre. Il est par ailleurs consacré à un album d'un musicien qui m'est inconnu, Jak Belghit. En cliquant sur le lien vers le site de l'album, on découvrira que le premier titre en écoute est Ames soeurs.]

mardi 22 décembre 2020

Des voyages de Gulliver au Voyage d'hiver

Le confinement m'a conduit, comme beaucoup d'autres, à travailler à distance  : je suis donc devenu un utilisateur régulier du logiciel Teams, choisi par l'université pour les cours dits en distanciel. Cours qu'il a fallu refondre en grande partie car on ne travaille pas en ligne de la même façon qu'en présentiel. Distanciel, présentiel, ces mots nouvellement arrivés en fanfare sur la scène linguistique contemporaine attisent l'ironie des puristes - mais l'excellent rédacteur du blog Parler français signale que, donné parfois à tort comme un anglicisme, "présentiel, probablement issu du latin tardif præsentialis (« qui implique une présence réelle, qui existe »), est attesté comme adjectif depuis... la fin du XVIe siècle !", et que  "Distanciel, de son côté, apparaît dans notre lexique à la fin du XIXe siècle, semble-t-il, et avec le sens premier de « relatif à la distance » : « [Un graphique] avec divisions distancielles » (Bulletin de la Société d'histoire naturelle de Toulouse, 1879), « Ci et tendent à confisquer toute la force d'indication distancielle qui avait appartenu d'abord à cist et à cil » (Georges Le Bidois, 1933)".*

Bref, quoi qu'il en soit de la pertinence de ces nouveaux vocables, après avoir passé des heures vissé à l'écran, je n'avais souvent pas grande envie d'y revenir pour écrire une nouvelle chronique alluvionnaire. Une période de vacances bienvenue me redonne donc un peu de mordant, et je m'en vais terminer mon propos sur les résonances à la porte de bronze. Car je peux bien l'affirmer, ladite porte de bronze n'a pas résonné qu'une seule fois. Et de l'essayiste Muriel Pic au dessinateur Cardon, il y eut un autre écho remarquable.

Tout part d'une réflexion de Muriel Pic sur le tourisme de masse : 

"Depuis que le voyage est un bonheur librement choisi, les portes des maisons se sont fermées. Pour le voyageur d'antan, en exil et en errance, il existait un réconfort avec lequel nous ne pouvons plus guère compter : l'hospitalité. Désormais, pour les touristes, il n'y a plus d'autres logements que les tours inaccessibles des hôtels climatisés aux fenêtres qui n'ouvrent pas. Quant aux malheureux pris dans les affres des migrations, c'est le camp de boue et de barbelés. Il faut dire que c'est un risque de laisser entrer chez soi un inconnu. On se hasarde à perdre ses propriétés, déjà si petites, si délimitées, si étriquées. L'humanité a rapetissé, elle n'a plus rien à envier aux Lilliputiens." (p. 91)
On peut objecter que Muriel Pic noircit un peu le tableau : on peut encore se rendre à l'étranger en évitant les tours et les hôtels (il me revient par exemple en mémoire ce séjour à Varsovie, 12 rue Miodowa), mais là n'est pas la question. Juste avant, ou juste après ce passage, j'avoue ne plus savoir au juste, je tombai sur cet extrait du texte de Cardon (auparavant, sa tante Antoinette les a rejoints début août en Normandie et il écrit "La porte de bronze réintégrait, inchangée, notre quotidien") :

" En cette fin d'août, la TSF diffusait chaque jour, en fin d'après-midi, Les Voyages de Gulliver. Il y était question des Lilliputiens, ces gens minuscules pouvant tenir dans une poche Je ne manquai pas un seul épisode, et ne cessai d'en parler à toute la famille.

En existait-il vraiment, pour en avoir un comme ami ? Et où ? Ma tante et ma mère m'affirmèrent que oui, en Bretagne, justement, ils habitaient les talus...

Sans doute y crus-je un peu, car je mis de côté de petites assiettes, cuillères et fourchettes d'une "ménagère" de ma soeur.

Nous partîmes, comme Gulliver quittait Lilliput. La TSF annonçait qu'à l'épisode suivant, il allait rencontrer l'île volante de Laputa. J'allais louper ça ! Pas sûr qu'en Bretagne, on allait avoir la TSF..."

Jean-Georges Vibert, Gulliver et les Lilliputiens, vers 1870

Je n'aurais peut-être relevé la coïncidence lilliputienne si Lilliput n'était pas revenue dans le texte de Pic, tout d'abord sous la forme de ce dictionnaire de poche français-anglais, environ cinq centimètres sur trois, offert par l'oncle Jim lors de l'une de ses visites annuelles en France, dictionnaire nommé Lilliput, dont la photo est reproduite dans l'ouvrage, et dont elle précise qu'il lui fut fort utile durant ses voyages. Ensuite, une dizaine de pages plus loin, lors de l'évocation de la théorie des humeurs linguistiques, de ce même oncle : 

"L'anglais était une langue de terre, au tempérament humide et froid, une langue d'automne, saturnienne, la langue de la mélancolie, la maladie anglaise par excellence. C'est avec cet anglais que Swift a imaginé le parler des Lilliputiens et ses pays. Brodingnag, Laputa, Balbibarbi, Pukapuka, Aitutaki. A n'en point douter, il s'agit là des mots d'une idéologie que seule la linguistique peut expliquer. Je me garderai bien d'en tenter l'entreprise, la supposer me semble déjà bien hardi. Car quelles peuvent bien être les idées d'un homme qui, en 1721, imagine pour ses lecteurs des gouvernements microscopiques, tyranniques et sans pitié ? Il est évident que Jim nourrissait de l'aversion pour l'impérialisme anglais tout comme il se désespérait de me voir perdre contact avec la langue anglaise, en raison d'un refoulement familial consécutif à la ruine, mais aussi de l'école française qui semble fermée à l'apprentissage des langues." (p. 210-211)
Au demeurant, nous voyons là resurgir le thème de la mélancolie, qui est au cœur du recueil d'essais reçu en cadeau d'anniversaire, recueil que Muriel Pic a dirigé, à propos de l'oeuvre de W.G. Sebald, dont l'un des ouvrages majeurs ne se nomme pas par hasard Les Anneaux de Saturne. La mélancolie est en effet au coeur de son projet littéraire :

"Mais la mélancolie, autrement dit la réflexion que l'on porte sur le malheur qui s'accomplit, n'a rien en commun avec l'aspiration à la mort. Elle est une forme de résistance. Et, au niveau de l'art, éminemment, sa fonction n'a rien d'une simple réaction épidermique, ni rien de réactionnaire. Quand, le regard fixe, elle passe encore une fois en revue les raisons pour lesquelles on a pu en arriver là, il s'avère que les forces qui animent le désespoir et celles qui animent la cognition sont des énergies identiques. La description du malheur inclut la possibilité de son dépassement." (Sebald, La Description du malheur, trad, Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2014, p. 17, cité par Muriel Pic, Politique de la mélancolie, p.12)


Un autre livre offert par Gaëlle accompagnait Politique de la mélancolie, c'était Le rêveur de la forêt, un catalogue du musée Zadkine. Le texte introductif, rédigé par Noëlle Chabert, fut également le vecteur d'une résonance, précisément avec le livre Résonance, du sociologue et philosophe Hartmut Rosa, dont j'ai déjà dit la dernière fois que j'en avais repris la lecture, après une longue interruption :

"J'étais encore tout petit quand je me trouvai un jour [...] à cette heure-là, en train de jouer dans la forêt [...] Je sentis que j'étais seul, tant le silence brusquement s'était creusé. Et quand je levai les yeux autour de moi, j'eus l'impression que les arbres m'encerclaient et m'observaient sans mot dire [...] je me sentais [...] livré aux créatures inanimées. Qu'est-ce donc que ce sentiment ? Souvent je l'éprouve encore. Ce silence soudain qui est comme un langage que nous ne pouvons percevoir.**

Passant de l'angoisse que la forêt peut susciter chez l'enfant qui s'y sent abandonné, thème familier des contes, à la terreur de celui qui a perdu toute connaissance sauvage, et de là pénétrer dans la forêt tourmentée de la psyché humaine, cinq lignes suffisent à l'écrivain autrichien, futur auteur de L'Homme sans qualités, Robert Musil pour, dès 1906, dans son premier livre, un roman d'éducation, tendre à la société occidentale de la Belle Époque, aveuglée par les lumières de la raison et du progrès, l'image du désenchantement qui l'attend." (p. 11)
Or, voici ce qu'écrit Rosa, pages 262-263 de Résonance :

"Du point de vue de la théorie de la résonance, il est essentiel de comprendre les relations résonantes aux objets, non pas seulement comme des formes poétiques singulières d'expérience vécue en marge du monde réel - cela reviendrait à en faire de simples enclaves au sein d'un monde essentiellement muet ou hostile -, mais comme des relations quotidiennes, c'est-à-dire des formes de relation au monde médiées par les choses dans la vie de tous les jours. C'est précisément ce que semblent pointer certaines œuvres majeures de la littérature moderne. Comme le montre Kimmich, ce n'est pas un hasard si l'"autre condition" envisagée par Robert Musil dans L'Homme sans qualités se caractérise par un rapport nouveau et participatif aux choses dont les linéaments étaient déjà posés dans Les Désarrois de l'élève Törless."
Ce qui me semble remarquable ici, c'est non seulement la coïncidence entre les deux mentions de Robert Musil, mais, bien plus profondément encore, celle entre les contenus, qui traitent identiquement des relations avec les choses, ces créatures inanimées qui semblent nous observer - en l'occurrence, les arbres dans le passage cité. Ce qui est clairement exprimé dans une citation de Kimmich mise en note par Rosa à la page 263 : 
"Törless se sent regardé par les choses, en même temps que les hommes deviennent pour lui des objets sans vie."(Kimmich, op. cit. p .83) ; voir Robert Musil, Les Désarrois de l'élève Törless, Seuil Paris, 1960.
Encore plus étonnant : il y a une chose que je n'avais pas remarquée en notant cette rencontre résonante entre Rosa et le catalogue Zadkine, c'était, en haut de la page 262, une citation de William Carlos Williams, dont j'ai déjà signalé la présence dans l'incipit d'Affranchissements de Muriel Pic. Et là aussi, il est question de ces "choses qui nous parlent" :
"So much depends upon a red wheel barrow glazed with rain water besides the white chickens " [Tant de choses dépendent d'une brouette rouge vernie d'eau de pluie à côté des poulets blancs] : cette citation de William Carlos Williams, par laquelle Dorothée Kimmich commence son analyse des relations littéraires aux choses, illustre à ses yeux l'expérience selon laquelle les "choses qui nous parlent" jouent dans notre rapport aux lieux - et dans notre ancrage dans le monde - un rôle essentiel qui échappe à notre approche rationnelle et cognitive du monde. 
Ryan Inzana
 
Notons aussi que ce poème - The Red Wheelbarrow (La Brouette rouge) -  est publié dans le recueil Le Printemps et le reste (Spring and all) en 1923, d'abord sans titre puis désigné par le chiffre XXII, puisqu'il s'agissait du vingt-deuxième texte du recueil alternant vers et proses. Il est temps de citer en entier cet incipit picquien dont je parlais :
"En ouvrant Spring and All de William Carlos Williams, j'ai tout de suite aimé son désordre, sa manière inhabituelle de mettre les choses ensemble Il me suffit de parcourir une strophe, quelques phrases, la table des matières, pour me sentir profondément liée à ce livre datant pourtant de 1923."
Et il m'a suffi de retourner deux pages en arrière dans Résonance pour retrouver dans une autre note de bas de page une citation semblable à celle de Musil rapportée par Noëlle Chabert, sur le thème de la forêt qui regarde le promeneur : 
"Merleau-Ponty cite en particulier l'exemple du rapport au monde qui s'instaure dans l'acte de peindre : "Entre lui et [le peintre, HR] et le visible, les rôles inévitablement s'inversent. C'est pourquoi tant de peintres ont dit que les choses les regardent, et André Marchand après Klee : "Dans une forêt, j'ai senti à plusieurs reprises que ce n'était pas moi qui regardais la forêt. J'ai senti, certains jours, que c'étaient les arbres qui me regardaient, qui me parlaient... Moi, j'étais là, écoutant... Je crois que le peintre doit être transpercé par l'univers et non vouloir le transpercer... J'attends d'être intérieurement submergé, enseveli. Je peins peut-être pour surgir."
La constellation née de ce soixantième anniversaire s'enrichit donc notablement, avec cette connexion directe entre Pic et Rosa*** à travers William Carlos Williams. Je dois ajouter à l'ensemble une autre résonance pointée celle-ci le 2 décembre, à la lecture d'un chapitre - Les axes verticaux de résonance - où Rosa en vient à examiner la musique  comme sphère particulièrement intense de résonance :
"Quand Christian Gerhaher, baryton de renommée internationale, chante par exemple Le Voyage d'hiver, il produit de puissants effets de résonance, non par la synchronisation de ses propres émotions avec celles du public, mais par sa capacité à exprimer  de la façon la plus parfaite possible les formes de relation au monde - et les expériences dont elles s'accompagnent - réalisées dans la musique." (p . 333)
Au moment où je lis ces lignes, je ne connais pas Christian Gerhaher, ou, plus exactement, je viens juste de découvrir son existence :  quelques heures auparavant, j'ai vu sur Arte ou le site Arte.tv, je ne sais plus, une annonce pour l'opéra de Verdi, Simon Boccanegra, et j'ai enregistré ce nom, et là non plus je ne sais pas pourquoi parce que je n'avais aucune intention de le regarder, ce nom de Christian Gerhaher.



Hartmut Rosa cite ensuite des extraits d'un entretien que Gerhaher a accordé au journaliste Tobias Haberl où il explique que ce qui compte n'est pas ce que lui ressent, ceci est sans importance, ce qui compte, dit-il, c'est l'idée qui affleure dans une musique, et non le rapport qu'on entretient personnellement avec elle. Or, commente Rosa, ce sont bien des formes de relation au monde que Gerhaher a en tête lorsqu'il parle d'idée, "comme le montre sa réponse à la question "la musique console-t-elle ?" :
"Si j'écoute de la musique [...], ce n'est ni pour être consolé, ni pour être diverti. La musique de Bach, de Beethoven, de Shubert, ce n'est pas divertissement [...]. Il y est question de mort, de perte, de solitude, d'absence d'idéal et de perfection, de difficultés et de faiblesses psychiques, et si tout cela m'intéresse, ce n'est pas forcément parce que cela fait écho à ma propre vie. Souvent, c'est la musique elle-même qui crée l'émotion qui nous conduit à rechercher une consolation - consolation qu'elle dispense en même temps de façon miraculeuse."
Gerhaher, poursuit Rosa, "explique qu'il s'agit pour lui d'identifier, d'observer et de comprendre des rapports au monde tels que la mélancolie et la tristesse : le bonheur esthétique, dit-il, vient de là."

La mélancolie, encore une fois, pointe son nez. Mais, redisons-le à l'instar de Sebald, ce peut être aussi une forme de résistance. Devant ce Noël qui s'annonce, confiné, privé de neige, on fuira le ressentiment, qui n'est peut-être que l'envers toxique de la mélancolie, et on se réchauffera de l'amitié et de l'amour de celles et ceux qui traversent comme nous, avec nous, ces temps de grisaille.

_________________________

* Selon le même rédacteur, il conviendrait donc de dire : "Les cours en présence du professeur ou les cours présentiels ou les cours en présence (selon la commission générale de terminologie et de néologie).

Je me sers de ce que je propose dans mes cours à distance."

Je serai donc fautif d'avoir écrit "en présentiel".  Bon, d'accord, mais selon moi, il subsiste une ambiguïté dans cette formulation de "cours en présence du professeur", car il faudrait préciser "cours en présence physique du professeur", car, à distance, le professeur n'en est pas moins présent. Dire "en présentiel" permet d'évacuer cette ambiguïté, et c'est pourquoi je pense que cette façon de dire, déjà prédominante, va s'imposer, au grand dam des puristes.

** Robert Musil, Les Désarrois de l'élève Törless, trad. Philippe Jaccottet, Seuil, 1960. [L'année de cette publication ne peut évidemment m'être indifférente]

*** A peine eus-je écrit ce couple de noms propres "Pic et Rosa" que je sentis que quelque chose devait y être enfoui, une sorte de secrète connivence, qui était peut-être contenue dans cette rime à la mater dolorosa, la Mère de douleur de la tradition chrétienne. Et encore une fois, il me suffit de revenir d'une page en arrière dans Résonance pour cueillir le mot qui faisait charnière : c'était à la suite d'une citation de la Théorie esthétique de Theodor W. Adorno, dont je ne donne ici qu'une partie :

"Le sujet ému par l'art fait des expériences réelles ; mais, en vertu de la pénétration dans l'oeuvre d'art en tant que telle, ces expériences sont de celles dans lesquelles il se libère de sa subjectivité endurcie et prend conscience de l'étroitesse propre à son affirmation de soi. Si le sujet puise un bonheur authentique dans l'émotion que lui procurent les oeuvres d'art, c'est un bonheur dirigé contre lui ; c'est pourquoi les larmes sont l'organe de cette émotion, larmes qui expriment  en même temps la tristesse du sujet qui se sait éphémère. C'est ce que Kant a perçu dans l'esthétique du sublime, qu'il situe en dehors de l'art."

Citation suivie donc des lignes suivantes : "L'offre de résonance narrative, horizontale, vient ici naturellement renforcer l'effet de résonance : l'amateur de The Wall ou du Voyage d'hiver tend à s'identifier par empathie à Pink ou au Je lyrique ; surmontant son propre isolement (existentiel), sa propre aliénation vis-à-vis du monde, il rencontre dans la musique un Autre avec lequel il entre en résonance. Entre l'artiste/interprète et l'auditeur se forme un axe de résonance fragile, toujours précaire et temporaire, qui repose sur la non-résonance du monde." (p. 331)

Pink, rock-star personnage central de The Wall, est donc le lien entre Pic et Rosa, dans un jeu où s'entrelacent signifié et signifiant. Et, lisant la notice de Wikipedia qui est consacrée à l'oeuvre, je ne peux que frissonner devant ces mots : "Il est révélé que son père a été tué en défendant le pont d’Anzio pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que Pink n’est encore qu’un enfant (In the Flesh?)86. La mère de Pink l’élève seule (The Thin Ice) et Pink commence à construire un mur métaphorique autour de lui, dont la première brique représente la mort de son père (Another Brick in the Wall, Part 1)" Ceci rappelant à l'évidence la mort du père de Cardon pendant cette même Seconde Guerre mondiale. Cardon dont l'oeuvre cathédrale ne met-elle pas en scène de façon obsessionnelle des murs et des murs ?




jeudi 10 décembre 2020

Résonances à la porte de bronze

Le 28 novembre dernier, j'ai eu 60 ans. Comme me l'écrivait un grand ami - par ailleurs président de l'honorable confrérie des Tasons - "nous voilà rendus à l'âge de notre millésime, ça a de la gueule." A cette formule sur carte postale bleue, sa douce et lui-même avaient joint un cadeau magnifique : Cathédrale Cardon, de ce dessinateur que j'avais connu par Le Canard enchaîné, et dont la poésie dépassait de loin la stricte charge politique.


Les grands dessins pleine page, qu'il n'est pas usurpé de qualifier de vertigineux, sont précédés d'un texte de l'artiste, signé de son nom complet, Jacques-Armand Cardon, évoquant son enfance pendant la seconde guerre mondiale : père prisonnier en Allemagne qui succombe à un bombardement, exode en Bretagne, toute la famille dans une seule chambre, résistants pendus aux poteaux et aux balcons, instituteur aux yeux crevés, et puis in fine, au retour à Paris, cet éblouissement : Notre-Dame, un choc visuel qui ne le quittera plus : "La guerre nous avait tellement éparpillés, explique-t-il sur France Culture, qu'il fallait regrouper quelque chose dans un récipient. Et la Cathédrale de Notre-Dame de Paris s'est imposée à moi directement. C'est dans ce monument-là où j'ai pensé que la cuisine, ce que j’avais l'intention de dire, ce que la vie me forçait encore à dire pour m'en débarrasser, allait trouver son espace dans ce que représentait cet énorme bâtiment."    

Il dit encore, dans cette même émission, ce qui constitua la première résonance à ce nombre symbolique de 60 que j'avais donc atteint ces jours-ci : "Ce livre s'écrit depuis 60 ans, on est comme un scaphandrier qui descend soi-même pour faire remonter à la surface des épaves ou des visions profondes. Il y a du ressenti physique, des malaises, de l'intranquillité permanente, sans le père qui est là pour vous rassurer, il faut avoir une résilience, essayer de compenser l’absence par un surcroît d'imaginaire. Il a fallu que je me débarrasse noir sur blanc, c'était lourd à porter."   

Quand j'eus enlevé le papier cadeau bleu de chez Mollat, je posai le volume sur la table basse du salon, sur un autre livre, cadeau personnel celui-ci, le Chardin d'Alexis Merle du Bourg, de chez Citadelles et Mazenod, que je venais de recevoir peu de temps avant.

Je m'avisai alors seulement de la cohérence de l'association : il en va un peu comme de ce jeu où il faut passer d'un mot à un autre en changeant une seule lettre à chaque fois : Cardon - Chardon - Chardin. On notera aussi que le RD central chez Cardon et Chardin se retrouve en miroir dans cathéDRale, ce qui, outre la syllabe initiale commune, montre que le titre de ce livre n'est nullement anodin.

A ce premier présent amical cardonien, s'ajoutèrent les livres offerts par ma compagne : le premier était Politique de la mélancolie, un recueil d'essais autour de W.G. Sebald, édité par Muriel Pic, elle-même contributrice. C'était fort bien vu, d'autant plus remarquable qu'elle ignorait que j'avais commandé peu avant le dernier texte de Muriel Pic, Affranchissements, publié au Seuil dans la collection Fiction § Cie. Lequel arriva trois jours plus tard, et je le lus pour ainsi dire sur-le-champ, comme s'il devait me donner une réponse aux questions que je me posais sourdement. C'est bien sûr toujours une illusion, mais j'eus au moins le plaisir d'y observer toute une chaîne de résonances (je venais de reprendre la lecture du grand livre d'Hartmut Rosa - Résonance, une sociologie de la relation au monde - et j'étais donc plus que jamais attentif à tout ce qui pouvait s'inscrire dans cette perspective). Ou, dit autrement, un bouquet de ces lucioles, petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences crevant à la surface des jours.


Ce fut tout d'abord, dès l'incipit du récit, cette mention de William Carlos Williams, le grand poète américain lié à sa ville de Paterson, que j'ai souventes fois évoqué en ces pages. Un peu plus loin, c'est le tour du grand-oncle de la narratrice, Jim, né en 1923, mort en 2001. Comment ne pas penser à Jim Jarmusch, le réalisateur du film Paterson ? Curieusement, il n'en sera jamais fait mention (mais il est vrai que le cinéma n'apparaît guère dans le récit de Muriel Pic).

Traçant le portrait de cet oncle Jim, célibataire et bossu à cause du mal de Pott, une sorte de tuberculose osseuse, elle en vient à parler de cette lame du Tarot parfois dénommée l'Hermite, avec un h (représentée dans le livre - qui use de la photo et du dessin à l'instar de son modèle sebaldien). Encore une fois, c'est une figure connue à laquelle j'ai consacré peu ou prou quelques articles en 2016. Dans l'un de ceux-ci - L'hôte le plus étrange que Riva ait connu - je cite ce passage d'un livre de Sebald,  Vertiges, où le Dr K. assiste au départ de la jeune Génoise, ondine, sirène, nymphe, ainsi  qu'il la désigne, génie des eaux en tout cas, qui lui évoque, au moment précis où elle franchit, "d'un pas incertain, écrit-il, l'étroite passerelle pour monter à bord du vapeur", une scène datant de quelques jours, où, autour d'une table avec une poignée de personnes, une jeune Russe, très riche et très élégante, "par ennui et par désespoir", précise-t-il encore, leur avait tiré les cartes à tous.

"Comme il en va la plupart du temps en ces circonstances, il n'en était rien ressorti de bien sérieux et l'épisode avait plutôt tourné au futile et au ridicule. Seulement, quand la dame russe en était arrivée à la jeune fille de Gênes, les cartes avaient présenté une combinaison sans équivoque, et elle lui avait annoncé que jamais elle ne contracterait ce qu'on a coutume d'appeler les liens du mariage. Le Dr K. avait alors ressenti une étrange inquiétude à l'idée que cette jeune femme vers qui le portait toute son inclination et que pour lui-même, depuis qu'il l'avait aperçue, il appelait, à cause de ses yeux vert d'eau, la sirène, que cette jeune femme et personne d'autre s'entendait prédire par les cartes une existence de célibataire, en dépit du fait que rien en elle ne laissait présager la vieille fille ; si ce n'est peut-être la coiffure, dut-il s'avouer en la voyant pour la dernière fois, en train d'esquisser de la main gauche, la droite reposant sur le garde-corps, un peu maladroitement, le signe voulant dire : tout est fini."

Je me demandais alors quelle pouvait être cette combinaison sans équivoque décrite dans le texte. Une combinaison impliquant plusieurs cartes, j'écrivais que "celle qui s'impose à l'évidence pour un célibat, c'est précisément l'Ermite que j'ai évoqué récemment".


Muriel Pic écrit de son côté que "le tarot est un art d'imaginer juste à partir d'un nombre d'images données". Elle poursuit ainsi : "Je dispose devant moi celles que j'ai collectées à propos de Jim, photographies, timbres, cartes postales, dessins, cartes à jouer, livres, et bouts de textes. Les fragments se combinent pour raconter un épisode possible de sa vie, mais je dois continuellement rejouer la partie, car une seule configuration n'est pas suffisante pour saisir son personnage vernal et ses histoires d'affranchissements. Je les compte, cela fait soixante documents, nombre que la symbolique associe à la neuvième lame du tarot, qui représente le karma général de l'univers et désigne le globe terrestre." (p. 40-41)   

Je suis mitigé sur cette dernière phrase car je me demande où Muriel Pic a pris cette information sur le lien de 60 avec la lame de l'Ermite. Rien dans le Dictionnaire des Symboles de Chevalier et Gheerbrant ou dans L'univers inconnu du Tarot, la somme de Robert Grand, ne signale ce fait. Le karma, concept oriental, hindou ou bouddhiste, n'a pas grand chose à voir avec le tarot. Quant à la désignation du globe terrestre par 60, c'est là aussi un mystère. Ceci, par ailleurs, importe peu, Muriel Pic n'écrit pas un traité de symbolique et seul compte pour moi en définitive cette irruption du soixante dans sa narration.

Continuons donc de la suivre dans son cheminement sinueux. Page 63, dans un chapitre intitulé pas par hasard 0 (ils portent tous un millésime), elle confesse qu'au printemps 2017, elle s'est trouvée dans un profond désordre intérieur : "J'approchais du milieu de ma vie, je voulais tout envoyer promener, et je menais avec moi-même de longs entretiens sur le vertige." Tiens donc, le vertige... Elle ajoute aussitôt : "A présent, je me dis qu'il fallait sans doute en passer par là pour retrouver Jim." Elle retrouve alors dans ce grenier des enveloppes envoyées par Jim jusqu'à la fin de sa vie et qu'elle n'avait pas ouvertes depuis septembre 1998 : "Avec ces pensées troubles, j'ai commencé à ouvrir les enveloppes les unes après les autres, en suivant scrupuleusement leur ordre chronologique, sans doute pour vaincre le vertige qui m'envahissait de m'aventurer dans un imprévisible passé." (p. 65) Imprévisible passé, l'oxymore est beau (le futur ne serait donc pas seul à être imprévisible ?) : il y a bien de quoi craindre le vertige.

J'en étais là de ma lecture, en cette page 65, lorsqu'un autre ami m'appela au téléphone. Le Baroudeur, qui ne baroude guère en ces temps de pandémie, et qui me pose une question sur le sens de l'expression "au tournant du troisième millénaire avant J-C." Le IIIe millénaire av. J.-C s'étendant de 3000 à 2001 av. J.-C, le tournant se place donc à l'an 3000. (Bon, on a parlé d'autres choses aussi, il ne faut pas croire...).

Or, la phrase suivante du récit de Muriel Pic, après celle de l'imprévisible passé, était celle-ci :  "Et, de fait, j'ai revécu, enveloppe après enveloppe, puis timbre après timbre, , les dernières années de la vie de Jim et, avec elles, ce à quoi je ne m'attendais pas, notre passage au troisième millénaire." Une belle synchronicité.

Le lendemain, j'atteins le chapitre 1949 bis, où Pic raconte que lors d'un séjour à la montagne, un jour de mauvais temps, elle furète dans la bibliothèque de ses hôtes et débusque une anthologie bilingue de poèmes de William Carlos Williams, traduits par Hans Magnus Enzensberger. Et elle lit pour la première fois le poème qui donne son titre au recueil, The Words, the Words, the Words. J'en donne ici le début et la fin :

Le parfum de l'iris, citron doux,
l'argent le transfigure, transfigure aussi
l'odeur de la femme, l'odeur du sarrasin. [...]

Dame derrière la haie, derrière le
mur :
membres de soie, front clair,
l'argent tombe à travers la diagonale
des feuilles sur toi
Debout, secoue tes robes
pour les renoncules, jaune frotté comme
l'or 

Elle pense que Williams a certainement écrit son poème avec des manuels de botanique sous les yeux. "Il aura pu lire, écrit-elle, le nom latin de l'iris jaune, Iris pseudacorus, et son nom vernaculaire, lingot d'or ou gold bar en anglais.* Dans le premier vers en tout cas, il est bien question de cet iris qui a la couleur du citron doux, l'iris jaune lingot d'or l'entrée du poème, tout comme la renoncule (ou bouton d'or) au dernier vers, les deux fleurs du premier printemps."

Bouton d'or (Ranunculus Repens)

 "Il est cependant évident, poursuit-elle, qu'outre un manuel de botanique, Williams écrit aussi avec un livre de beaux-arts sous les yeux ou avec le souvenir d'un tableau en tête. Il pense à l'iconographie de l'épisode mythologique de la pluie d'or, événement qui féconde Danaé, jeune fille au nom de fleur. [...] Danaé est une vierge aux longues tresses à la mode grecque qui habillent son cou d'oiseau, séparent en deux l'arrière de sa tête et dégagent sa nuque couverte de duvet. Elle a été enfermée dans une tour aux portes de bronze par son père."

Danaé et la pluie d'or, par Orazio Gentileschi (1563–1639) Cleveland Museum of Art

Portes de bronze... A ce stade, je frémis. Je frémis parce que ce sont les premiers mots du texte de Cardon : "Porte de bronze !... Porte de bronze !... opposait ma tante Antoinette, soeur aînée de ma mère, aux questions inopportunes. Outre le doigt sur les lèvres, sa sévérité affichée d'initiée imposait silence sans appel. Que pouvait donc bien celer cette porte imposante dont les lourds vantaux devaient résonner longtemps à chaque ouverture ?"

On retrouvera ce thème au terme du texte, quand s'impose la vision de la cathédrale au jeune Cardon :"Tout cela n'était que plaisir et regard gourmand. Ce que j'avais devant moi dépassait tout ce que j'avais pu imaginer pour la porte de bronze.

J'en finis là pour aujourd'hui, de cette pluie de lucioles. Mais ce n'est pas terminé, il sera encore question de Cardon et de Pic, de Pic et de Cardon, et de bien d'autres choses.

_____________________________

* Une fois encore, je suis obligé de mettre en doute les assertions de Muriel Pic. En cherchant une illustration de cet Iris, je ne trouve aucune mention de ce nom vernaculaire de lingot d'or. Ce n'est pas faute d'avoir cherché : sur Tela Botanica, l'encyclopédie botanique collaborative, à la section ethnobotanique, je découvre 32 noms communs de la fleur. Aucun ne correspond à lingot d'or. (ou gold bar).

[Ajout du 11/12 : Déniché ce matin, grâce à ma compagne, un Iris Lingot d'or qui pourrait bien être la matrice du récit picquien : l'Iris "Lingot d'or" de Gamm Vert, "n°1 de la jardinerie (13, 90 euros, produit actuellement indisponible). Le texte de présentation a peut-être même directement inspiré la traduction du poème. Qu'on en juge : "Un iris en harmonie de jaune. 'Lingot d'or' a des pétales blanc veinés de jaune citron doux, sépales jaune d'œuf ultra vif à barbes jaune orangé bordées de petites stries brunes." On retrouve en effet le "citron doux" du poème, qui traduit le sweet citron de Williams. Il reste que cette appellation "Lingot d'or" désigne ici un produit de la marque Gamm Vert, ce n'est pas à proprement parler un nom vernaculaire.]