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jeudi 19 octobre 2017

# 250/313 - La constellation et les lucioles

Lucioles donc, avais-je choisi de nommer ces coïncidences semblant déconnectées du réseau proliférant, arachnéen, rhizomatique qui s'était développé autour de la sorcellerie et de la ville de Ravenne. Pour rester dans le champ sémantique de la lumière, nous pourrions aussi l'appeler constellation. Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts.

Constellation qui me fait souvenir de l'avion qui emmena Marcel Cerdan, Ginette Neveu et quarante-six autres personnes dans la nuit des Açores du 27 octobre 1949 dont ils ne devaient jamais revenir, trajectoires fatales dont Adrien Bosc, dans son roman du même nom, retrace la pelote serrée.

Lucioles qui m'évoquent le film d'Isao Takahata, Le Tombeau des lucioles (1988), film d'animation déchirant qui raconte le calvaire de deux enfants après le bombardement à la bombe incendiaire de la ville de Kobe. Film adapté de La Tombe des lucioles (蛍の墓, Hotaru no Haka), une nouvelle semi-autobiographique de l'écrivain japonais Akiyuki Nosaka parue en 1967. "Le Tombeau des lucioles, écrit Olivier Père, est sans doute le film d’animation le plus bouleversant du monde qui rivalise avec les plus grands témoignages sur la guerre et l’enfance, à ranger aux côtés des œuvres de Rossellini (Allemagne, année zéro) et de Ozu, et aussi de Jeux interdits de René Clément." Je ne puis qu'être d'accord avec lui : quand j'ai eu la possibilité de revoir ce film, je ne l'ai pas saisie, car je n'étais pas sûr de pouvoir en supporter à nouveau l'immense tristesse. Pourtant - et c'est aussi une des forces du film -, à côté de son réalisme impitoyable, il aborde à la poésie la plus haute quand il montre Seita et Setsuko ravis de l'apparition merveilleuse des lucioles dans la campagne où ils errent à la recherche désespérée de nourriture.

« ...cinq ou six traînées lumineuses ondulèrent dans l'espace, d'autres lumières haletaient dans le filet »
Et puis je me suis souvenu aussi que ce même phénomène que je traduis par cette image des lucioles s'était déjà produit en mai 2016. J'avais alors délaissé la voie numérique et transcrivais mes observations au crayon à papier dans un carnet Pantone vert (Sulphur Spring 13-0650 pour être précis). Et voici ce que j'écrivais donc à la date du dimanche 22 mai :
"Il me faut consigner un phénomène nouveau. Qui s'est imposé très progressivement, par touches successives, par le simple fait de l'accumulation. Jusque-là, l'attracteur étrange se traduisait par des chaînes associatives proliférantes, se ramifiant en rhizomes, avec des mouvements ascendants et des reflux parfois brutaux, jusqu'au silence. Or, ce qui m'est apparu ces derniers temps c'est plutôt une émergence de cellules isolées, une éclosion de bulles synchroniques crevant la surface de la vie quotidienne. J'en ai relevé pas moins de huit ces trois dernières semaines."
Les huit bulles (grand cahier Soul nb 1 01)
Or, je remarque que la septième de ces bulles synchroniques tournait déjà autour du thème des lucioles, ce que j'avais oublié (mais certainement pas mon inconscient) :
" 7. Le vendredi 13 mai, j'emprunte à la médiathèque deux brefs volumes : Football, de Jean-Philippe Toussaint et Incertaines demeures, Enquête sur l'habitat précaire, de Gaspard Lion.
C'est dans la dernière partie de son livre, Brésil 2014, que Jean-Philippe Toussaint, traversant une période difficile de sa vie, écrit que c'est à l'été 2014, pendant ou juste après la Coupe du monde de football, que, deux fois, les lucioles ont croisé son chemin :
"La première fois, une vraie luciole, un ver luisant aperçu à l'improviste dans la nuit. C'était un soir, tard, près des poubelles, j'ai aperçu une luciole dans l'obscurité d'une chaude soirée de juin en Corse, petit serpentin d'un vert luminescent, cristallin et liquide, qui envoyait son fragile signal immobile au versant d'un talus, entre l'herbe et la rocaille plongée dans la pénombre. La deuxième fois, il s'agissait des lucioles immatérielles du livre de Georges Didi-Huberman. J'ai découvert Survivance des lucioles par hasard en juin à la librairie du Palais de Tokyo, et sa lecture m'a procuré le genre de bonheur inattendu que peut provoquer l'apparition soudaine d'une luciole dans la nuit, une rencontre fortuite qui irradie l'esprit et illumine la pénombre de sa frêle stimulation luminescente."
Gaspard Lion, menant son enquête pendant plusieurs années dans les bois, les rues et les campings de la région parisienne, auprès de ceux qui y ont élu domicile, dans l'incertitude et la précarité, la fait précéder d'un extrait de Survivance des lucioles :
"Mais aux marges, c'est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d'innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du "règne", font l'impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d'autres."
Faut-il encore préciser que, choisissant ces deux livres, je n'avais aucunement repéré cette référence commune ?
Ce sont lucioles aussi, si l'on veut, ces rencontres de textes, ces fanaux dans la pénombre."
A dix-huit mois de distance, ce sont donc deux couples de lucioles qui se font écho,  Toussaint-Lion en 2016 suivi de Lafon-Jannelle en 2017. Avec cette passerelle entre les deux qui est l'ouvrage de Georges Didi-Huberman, dont Bérangère Jannelle se réclamait quand, le soir de la projection à l'Apollo, elle répondait à une question du public sur le choix du titre de son documentaire. Encore une fois, c'était des enfants, les enfants en l'occurrence de l'école Arago, qu'elle voyait comme lucioles de ce temps obscur, allant porter le message insurrectionnel de la poésie jusque dans les grands temples du marché moderne.

jeudi 21 mars 2024

Magellan, Holodomor et lucioles

Le samedi 9 mars dernier, j'ai rendu compte dans Marvin et les Marins d'une luciole, autrement dit d'une bulle synchronique, autour de la figure de Virginia Woolf. Mais la luciole, comme son modèle biologique naturel, a cette particularité d'être rarement solitaire : ce jour-là deux autres lucioles, à la teneur assez tragique, avaient croisé mon chemin. Etant allé commander à Arcanes le petit essai que Stéphane Lambert a consacré à Léon Spilliaert, je n'avais pu résister à l'envie d'acheter Qui a fait le tour de quoi ? L'affaire Magellan (Verdier, 2020 ; Verdier /Poche, 2024), de l'historien Romain Bertrand, un récit roboratif qui met les pendules à l'heure sur les véritables intentions du navigateur : à l'inverse de ce que l'on nous a appris dès l'école primaire, ce n'était aucunement pour prouver que la Terre était ronde qu'il a organisé son expédition. Tout d'abord parce que seuls quelques crétins (dont la descendance est hélas bien réelle) croyaient toujours que la Terre était plate. Ensuite, parce que Magellan visait le très lucratif commerce des épices dans les îles Moluques, qu'il pensait atteindre non par l'itinéraire de l'océan Indien - apanage de ses compatriotes portugais - mais bien par celui, qui restait donc à baliser, de l'océan Atlantique puis du contournement de l'Amérique.


Magellan que je retrouvai soudain cité dans un autre livre emprunté cette fois à la médiathèque, Mes labyrinthes, Vivre avec la différence, de Florian Forestier. Une réflexion sur l'autisme, où je relevai à la page 10 ce passage : "Cette fois, il faudra prendre le temps d'entrer dans l'épaisseur d'une vie. D'affirmer votre carte des traits autistiques, qui pour l'instant ressemble aux cartes du monde de Magellan." Façon de dire que la compréhension de l'autisme est encore bien lacunaire, et souffre d'une grande ignorance. Image curieuse, si l'on y réfléchit bien, car c'est justement Magellan qui contribua fortement par sa circumnavigation à renouveler la cartographie du globe. 

C'est Magellan qui donnera son nom à l'océan dit Pacifique. Un océan qui avait été aperçu pour la première fois depuis l'isthme de Panama  par le conquistador Vasco Nuñez de Balboa. Le 25 septembre 1513, sa troupe progresse vers la cordillère du río Chucunaque. Balboa marche en tête et atteint à la mi-journée le sommet. Plus tard, face à la plage, Balboa brandit une épée et un drapeau à l’effigie de la Vierge Marie, puis, s’avançant vers la mer, il en prend possession sous le nom de "Mer du Sud". "Cette mer séparant l'Asie des Amériques, précise Romain Bertrand,  plusieurs cosmographes, s'inspirant de Ptolémée, l'ont déjà faite figurer sur leurs cartes. Et parfois avant même que Balboa ne la contemple, comme Martin Waldseemüller, le cartographe de Saint-Dié -des-Vosges, sur son planisphère de 1507. Planisphère où s'étale pour la toute première fois, en lettres cursives, le mot "America" - dérivé du nom d'Amerigo Vespucci."

Universalis Cosmographia (1507). Le planisphère de Waldseemüller de 1507 est la première carte mentionnant le nom "America" et la première à décrire les Amériques séparées de l'Asie. Il ne reste plus qu'une seule copie du planisphère encore existante à ce jour, acquise par la bibliothèque du Congrès en 2001 pour la somme de 10 millions de dollars.

*

La troisième luciole du jour, je la dois à Grégoire Bouillier, dont le nom est apparu ici dans le dernier article, La dame au gant bleu (et quelque chose me dit que nous allons en reparler souvent de ce Grégoire Bouillier). Page 220, alors qu'il discute avec Penny, son assistante de recherche, soudain surgit l'Ukraine :

- On ne peut pas penser à tout. En tout cas, merci Penny pour les images que vous m'avez mises dans la tête. [...] Je peux vous inviter à dîner maintenant ? Vous voulez qu'on regarde Top Chef ? Mais je sens que vous voulez ajouter quelque chose...
- Non... Oui... Celle-ci  a aussi retrouvé des témoignages de la famine qui fit quatre millions de morts en Ukraine en 1933.
- Merci Staline, j'allais dire Poutine !
- Comme vous dites. A l'époque, les soldats russes venaient dans les maisons, dans les magasins, dans les fermes, et ils raflaient tout, ne laissant rien à manger à la population, strictement rien à manger. Quatre millions d'Ukrainiens sont morts de faim en quelques mois. Quatre millions d'hommes et de femmes et d'enfants ! Un putain de crime de masse baptisé "holodomor", qui signifie en ukrainien "génocide par la faim.""

Or, ce génocide longtemps ignoré faisait justement l'objet d'un documentaire ce jour-là sur France.tv, Moissons sanglantes, le film de Guillaume Ribot, sorti en 2022.


*

J'ai baptisé lucioles ces coïncidences isolées surgissant par grappes pour la bonne raison aussi que les véritables lucioles y avaient part chaque fois. Et ce fut encore le cas en ce mois de mars 2024. Un des détenus que je rencontre dans le cadre de l'association Lire pour en sortir choisit dans le catalogue le roman de Delia Owens, Là où chantent les écrevisses. Un best-seller dont j'ignorais même l'existence, adapté au cinéma en 2022. L'histoire de Kya, la "fille des marais", abandonnée par ses parents, survivant seule sur la côte de Caroline du Nord et suspectée d'un meurtre. Le livre tire en partie sa force de la description du riche écosystème de cette région. Il faut dire que Delia Owens est diplômée en zoologie et biologie :

"La lagune sentait à la fois la vie et la mort, un mélange organique de promesses et de décomposition. Les grenouilles coassaient. Avec mélancolie, elle regarda les lucioles griffer le ciel de la nuit. Elle n'en capturait jamais, on en apprend plus sur les insectes quand ils ne sont pas enfermés dans un bocal. Jodie lui avait expliqué que la luciole femelle produit un clignotement sous sa queue pour faire signe au mâle qu'elle est prête à s'accoupler. Chaque espèce de lucioles possède son propre langage de lumières. Tandis que Kya les observait, quelques femelles émettaient leur rayon intermittent tout en dansant en zigzag, tandis que d'autres décrivaient des figures différentes. Les mâles, bien sûr, connaissaient les signaux et ne se dirigeaient que vers les femelles de son espèce. [...]

Soudain, Kya se redressa et concentra toute son attention : une des femelles venait de changer de code. Elle commença par la séquence ordinaire, points et traits lumineux, attirant un mâle de son espèce, et ils s'accouplèrent. Puis elle se mit à émettre des signaux différents, et un mâle vola vers elle. A lire son message, il s'était persuadé qu'il avait trouvé une femelle de son espèce désireuse de le rencontrer et il s'approcha pour s'accoupler. Mais brusquement, la femelle se releva, le prit entre ses mandibules et l'engloutit, dévorant ses six pattes et ses deux ailes." (p. 183-184)

J'avais été interloqué par ce passage et j'y avais inséré un post-it. Or, le 57ème et dernier chapitre était intitulé La luciole. Et je compris que le fin mot de l'histoire (que je ne révélerais pas pour ne pas divulgâcher) avait été annoncé dès ce passage sur les lucioles au milieu du livre que j'avais repéré. Tate, le jeune homme amoureux de Kya, retrouve après la mort de celle-ci, longtemps après le meurtre et le procès qui l'a suivi, un poème caché sous une trappe. Et ce poème a pour titre LA LUCIOLE.

Lucioles qu'on retrouve dans l'ultime paragraphe :

"Alors que la nuit tombait, Tate retourna vers la cabane. Mais quand il atteignit la lagune, il fit une pause sous les épais feuillages et observa les centaines de lucioles dont les lumières clignotaient jusqu'au plus profond du marais. Loin là-bas, où l'on entend le chant des écrevisses."*

 ____________________

* Lucioles que l'on retrouve jusque dans les remerciements : "A mon agent, Russell Galen, je veux dire ma gratitude d'avoir aimé et compris Kya et les lucioles, et pour sa détermination à ce que cette histoire voie le jour."

 

lundi 4 décembre 2017

# 289/313 - Nigredo

"Les escarmouches avec les théologiens avaient eu leur charme, mais il savait fort bien qu'il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant"

Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au Noir, Gallimard, 1968.

Le 1er novembre, sur l'article # 248, Les lucioles, Rémi Schulz me laissait le commentaire suivant : "Peut-être connais-tu déjà L'allée aux lucioles de RAYMOND ROUSSEL, qui s'achève sur
Or, en 1769, l'été fut brûlant, et Frédéric le Grand, fuyant chaque soir l'air étouffant de ses salons, fréquenta l'allée aux Lucioles avec une assiduité particulière.(...)
". Je connaissais Raymond Roussel, j'avais vu cent fois citer son nom mais, curieusement, je n'avais encore jamais rien lu de lui. A fortiori, je ne connaissais pas L'allée aux lucioles, qui est un livre inachevé. Mais qu'à cela ne tienne, Rémi m'avait maintes fois ces derniers temps aiguillé vers des livres qui s'étaient avérés remarquables, je lui fis une nouvelle fois confiance et commandai illico l'ouvrage en question, aux presses du réel.


Je ne le lus pas tout de suite, je devais achever plusieurs livres en cours. Dont celui d'Hester Albach sur Léona Delcourt/Nadja.
Or Raymond Roussel apparaît dans ce livre à la page 111 (nombre qui, soit dit en passant, voici peu fut l'objet d'une coïncidence lors de l'évocation d'Angèle Laval, le corbeau de Tulle), dans une section intitulée La langue des oiseaux. La libraire d'Hester Albach lui apprend que cela désignait un langage codé dans les Cours d'Amour du Moyen Age : "On appelait ça "langue de la cour" ou "cabale phonétique" ou encore "langue des oiseaux". C'est une langue secrète, pour initiés. Lisez donc Raymond Roussel ou Rabelais. C'est, depuis la nuit des temps, un instrument secret pour de nombreux poètes."
La romancière néerlandaise se plonge alors dans un essai consacré à la langue des oiseaux, et Raymond Roussel est à nouveau cité page 117 : "Tout ce que Breton avait écrit avait été commenté dans le cadre de telle ou telle analyse littéraire. Breton, qui avait toujours affirmé vivre dans une "maison de verre", n'avait officiellement rien à voir avec Raymond Roussel, l'écrivain qui maîtrisait la langue des oiseaux, qui écrivait des livres dont il fallait chercher la signification au-delà de ce qu'une première lecture pouvait révéler."
Elle se lance ensuite dans l'étude de l'alchimie et tente une analyse de Nadja à la lumière de celle-ci : "J'appris à déchiffrer les symboles de l'alchimie. Corbeaux et colombes, chênes et fougères, saints et héros, vases et cornues, portes et fenêtres, échelles et chariots, épées et balances. Ces éléments symboliques et mythiques éclairaient la relation entre Nadja et Breton sous un nouvel angle. Lorsque Breton, à la fin de leur relation, évoque l'image d'un archange prenant la place d'un portrait qui vient de glisser de son cadre, il crée l'illusion d'un saint Michel exterminant, d'un seul coup d'épée, tous les êtres venus de ces mondes obscurs."
Je suis frappé, en recopiant ce passage, de voir le corbeau en tête des symboles cités de l'alchimie. Juste avant la référence à l'archange. Et, d'un seul coup, la mention d'Angèle Laval prend une autre dimension.

Mylius - Philosophia reformata - 1622 - "La tête du Corbeau - La putréfaction" 
Hester Albach note dans Nadja le nombre élevé de personnages soit portant épée (saint Michel, saint Georges), soit ayant fini leurs jours décapités (Solange, saint Denis, Marie-Antoinette). Décapitation qui se pratique aussi en alchimie, et elle cite à ce propos un passage du Dictionnaire Mytho-hermétique de Dom Antoine-Joseph Pernety :
"Lorsque la matière est comme de la poix noire fondue, ils l'appellent "le Noir plus noir que le noir même", leur Plomb, leur Saturne, leur Corbeau, etc. Et ils disent qu'il faut alors "couper la tête du Corbeau" avec le glaive ou l'épée, c'est-à-dire avec le feu, en continuant jusqu'à ce que le corbeau se blanchisse."
Le corbeau est donc associé à la phase alchimique de la putréfaction, Nigredo, en français l'Oeuvre au Noir. Je pense aussitôt au roman du même nom, que nous devons à Marguerite Yourcenar, qui m'est d'autant plus chère que j'habite la rue qui porte son nom. Retirant le livre dans son édition Folio de la bibliothèque, je lus sur la quatrième de couverture qu'il avait reçu en 1968, à l'unanimité, le prix Fémina. Encore un.

samedi 29 mai 2021

Gift Songs of Underland

Et vous, mes mains, saurez-vous
Toucher encor mes paupières,
Mon visage, mes genoux ?
Sortant du fond de la Terre
Suis-je différent des pierres ?

Jules Supervielle, Géologies, in Gravitations

Quels sont les dix livres que vous emporteriez sur une île déserte ?  La question n'est pas très originale, mais les réponses peuvent l'être, ainsi de Maylis de Kerangal sacrifiant à l'exercice avec Sylvain Bourmeau, pour la revue en ligne AOC. Je fus littéralement conquis par son évocation du premier livre de sa liste, à tel point que je le commandai sur-le-champ. Extraits (j'ai coupé un peu, à regret, pour ne pas imposer une trop longue citation) :

"On commence ?
On commence par le plus contemporain, un livre que je n’aurais pas eu entre les mains il y a un an : Underland de Robert Macfarlane, un auteur britannique qui n’écrit pas de fiction mais plutôt des récits littéraires et documentaires. [...] Dans son édition française, Underland est sous-titré Voyage au centre de la terre, et moi, adolescente, j’ai été une grande lectrice de Jules Verne… C’est une traduction de Patrick Hersant. En ouvrant ce livre, on passe donc sous la terre. L’ouvrage est composé de neuf ou dix récits, chacun autour d’un lieu, et il est organisé en trois parties : ce que l’on voit, ce que l’on cache et ce qui nous hante. Ce sont des lieux où il s’est rendu, et desquels il a rapporté un texte d’abord d’une grande beauté littéraire mais aussi dans lequel il mobilise beaucoup d’autres choses, qui viennent de la philosophie, par exemple, avec Walter Benjamin ou de l’anthropologie avec Anna Tsing ou encore de la poésie et de William Carlos Williams. Ce sont quelques noms qu’on peut attraper dans Underland, un livre dans lequel s’hybrident ces disciplines différentes, et dans lequel la géologie est aussi, bien sûr, très importante. Macfarlane part de la métaphore de la descente, et il essaie en quelque sorte, et sans mauvais jeu de mot, de relever l’idée de descente, de l’exhausser. Tous ce qui est sous la terre, ces mondes souterrains, ces catacombes, ces nécropoles, ces grottes sont souvent appréhendées avec peur, avec dégoût. Mais lui, il tente plutôt d’adopter une posture de chercheur d’or. Cela fait penser évidemment à la phrase de Victor Hugo sur les mineurs, « l’imagination cette grande plongeuse », cette idée que pour imaginer il faut être comme un mineur… Ce qu’est du coup Robert Macfarlane pour ce livre extraordinaire qui nous amène aussi bien dans une ancienne mine en compagnie d’un jeune scientifique qui essaie de capter les fragments de particules de lumière issue des trous noirs que dans les profondeurs d’une sépulture des montagnes slovènes… Il y a beaucoup d’autres histoires de monuments funéraires, de tertres à travers les îles Lofoten, le Groenland, la Finlande, la Norvège, et surtout la Grande-Bretagne…

C’est un livre-ressource pour moi, du fait de toutes les références qu’il contient mais aussi, et surtout, sur le plan de l’imaginaire, c’est-à-dire l’endroit pour un écrivain qui doit être le plus activé par un travail plastique et sensible, par la curiosité, par les rapprochements, tout ce travail de l’imagination."

Le 19 mai, j'ai commencé l'ouvrage et immédiatement, dès l'ouverture, que l'auteur nomme Première salle, j'ai retrouvé un des thèmes qui avaient surgi avec les lucioles, en l'occurrence le labyrinthe. "On accède au monde souterrain par le tronc fendu d'un vieux frêne", est-il écrit dans l'incipit. Et, page suivante : "Sous le frêne se déploie un labyrinthe." Phrase reprise en écho à la fin de ce préambule : "Ces scènes du monde souterrain se déroulent toutes sur les parois de cette salle impossible, au fond du labyrinthe qui se déploie sous le frêne fendu. D'une culture et d'une époque à l'autre, ce sont toujours les trois mêmes tâches : protéger ce qui est précieux, produire des choses de valeur, reléguer ce qui est nuisible."

Les lucioles, je les retrouverai d'ailleurs dans ce chapitre où Macfarlane explore les catacombes parisiennes, en compagnie de deux "cataphiles" qui ne craignent pas d'emprunter les passages interdits :

"Le ballast crisse à nouveau sous nos pas. Devant nous, plus loin, une nuée de lucioles émerge dans le noir, leurs lueurs orangées voletant dans la nuit. Elles semblent flotter sur place et projettent des lumières dansantes sur les murs de brique. A mesure que nous nous rapprochons, les points lumineux s'attachent à des corps humains : ce ne sont pas des lucioles, ce sont des diables. Équipés de lampes frontales à carbure qui produisent de petites flammes jumelles, des gens se pressent à l'extrémité du tunnel." (p. 144-145)
C'est juste après que Macfarlane interrompt son récit pour évoquer Le Livre des passages de Walter Benjamin, et son suicide en 1940 à Port-Bou, où l'artiste israëlien Dani Karavan a conçu un mémorial en son honneur, pour le cinquantième anniversaire de sa mort : " (...) un monument simple et puissant, qui prend lui-même la forme d'une série de passages. Le premier mène sous terre. De la petite place donnant sur le cimetière municipal, un long tunnel d'acier rouillé s'enfonce en pente douce dans le substrat rocheux de la côte." En avril 2018, j'en ai parlé dans l'article Escape room et mémoire des anonymes : "Escalier, tunnel étroit de soixante-dix marches entre ciel et mer, il s'achève avec une vitre où s'inscrit une citation de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes »" La vitre, écrit Macfarlane, "offre une vue sur une baie étincelante. Les courants y forment un tourbillon dont la spirale se renouvelle à chaque marée."



J'écrivais ensuite : "Et, contemplant ces photos prises sur le site de Didier Long ou sur le site de l'école d'Art d'Aix-en-Provence, j'ai repensé aux photos que j'avais prises la veille à Saint-Germain de Confolens, en visitant l'église Saint-Vincent près du vieux château ou en voyant deux personnes s'engouffrer dans le Passage des Lavandières, qui conduit vers les rives de la Vienne."


 

"L’œuvre laissée inachevée par Benjamin, poursuit Macfarlane, au moment de son suicide, se renouvelle constamment. Entrer dans Le Livre des passages par l'un de ses mille points d'accès, c'est pénétrer dans un labyrinthe de galeries où, semble-t-il, les parcours ne se répètent jamais."

Je m'avisai un peu plus tard qu'un autre ouvrage pouvait entrer en résonance avec Underland , qui est Le Domaine d'Ana de Jean Lahougue (Champ Vallon, 1998), explicitement inspiré du Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne. Étrange roman, par ailleurs, fruit d'un réseau inextricable de contraintes, auquel Rémi Schulz a consacré plusieurs articles (où il montre entre autres choses qu'il a aussi de nombreux points communs avec Le Mont Analogue de René Daumal, revendiqué ceci dit comme l'un de ses hypotextes générateurs par Lahougue lui-même dans Les clés du domaine ).


J'avais eu la velléité de me pencher de près sur cet ouvrage fort savamment composé, mais j'avais calé en définitive sur l'extraordinaire complexité du système conçu par Lahougue, et remis à plus tard une investigation sérieuse. L'occasion m'était donc donnée, par la bande, d'y revenir. Je ressortis le volume du rayonnage où il somnolait et commençai à lire : "Le 23 mai 1991, un samedi, mon oncle, le professeur Brideuil, qui d'ordinaire s'endormait insensiblement dès les premières pages de notre lecture vespérale, perdit pied moins vite que les autres soirs." (p. 9) 

Or, il était très précisément 0 h 14 (ou 0 h 16, je ne sais plus avec certitude) quand je lus cette phrase, le lundi 24 mai. A quelques minutes près, trente ans jour pour jour me séparaient de la première scène du roman. 

J'étais un peu déçu de cette correspondance un peu boiteuse, jusqu'à ce que, hier, j'ouvre par curiosité Le Voyage au centre de la Terre, et que je lise l'incipit, la toute première phrase du roman : " Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de Königstrasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg." 

Dessin d'Edouard Riou illustrant le chapitre I de l'édition originale Hetzel (1864)
 

Poursuivant la lecture d'Underland, je suis parvenu hier encore à ce récit qui se déroule sur les côtes de Norvège, où l'auteur passe plusieurs jours avec un pêcheur, Bjørnar Nicolaisen, en lutte contre les compagnies pétrolières qui veulent exploiter des fonds marins encore indemnes. C'est un autre roman qui me revint alors en mémoire, L'été des noyés, de l'écrivain et poète écossais John Burnside, une œuvre mystérieuse et magnétique, faux thriller des fjords intranquilles, que je pensais traiter largement sur Alluvions, mais qui, finalement, ne se trouva évoqué que dans un seul article du 14 janvier 2018, Thirteen years old again.


Le récit de Robert Macfarlane se situe à Andøya, l'île la plus septentrionale de l'archipel de Vesterålen, au nord des îles Lofoten, tandis que le roman de Burnside se déroule sur l'île de Kvaløya : cinq heures de route et de ferry séparent ces deux îles qui riment si bien entre elles.


Incipit de L'été des noyés : " Fin mai 2001, une dizaine de jours après que je l'avais vu pour la dernière fois, on remonta Mats Sigfridsson du fond du détroit de Malangen, plus bas sur la côte à quelques kilomètres d'ici."

La date n'est pas précise, mais fin mai, cela correspond bien aux 23/24 mai précédents. Et 2001, cela veut dire dix ans pile après l'incipit de Jean Lahougue. 

Tout ceci m'a rappelé aussi un autre livre de John Burnside, un recueil de poésies intitulé Gift Songs (Cape Poetry, 2007), que j'ai acheté le 4 février 2017, au Charity Shop de ce village de Saint-Germain de Confolens, dont j'ai montré plus haut le passage des Lavandières et l'église. A la vérité, je ne l'ai jamais lu, même si souvent j'ai eu la tentation de traduire ces poèmes pour m'améliorer moi-même dans cette langue que je possède si mal.


Mais Saint-Germain, ce petit village lové sur les rives de la Vienne, surplombé de son château médiéval ruiné, c'est surtout le souvenir de ma petite sœur Marie, qui habita là avec sa famille jusqu'à la terrible maladie qui l'emporta en 2019. Aujourd'hui la maison au bout du village est en vente, et je ne suis pas sûr de revenir jamais fouiner dans les rayons du Charity Shop.

 

mardi 17 octobre 2017

# 248/313 - Les lucioles

« J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque. »

                         Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet-Chastel, 2017, p. 16.

30/09 - Je lis Nos vies, que l'auteur m'a dédicacé la veille, avec son étrange signature aux multiples boucles, même le m du mot septembre est une suite de trois boucles, ce qui est cohérent avec ce qu'elle a ajouté autour du titre Nos vies tressées, tissées, nouées. Et que fais-je d'autre ici que décrire les tresses serrées de la littérature et de la vie ?

Revenons sur la grand-mère Lucie qui appelait la narratrice "sa poulette, ou michonne, ou la sucrée quand j'ai attrapé quinze ou seize ans et quelle a cru que je devenais jolie, que je plairais aux garçons, qu'ils me plairaient aussi, que je serais amoureuse. Elle croyait ce que croient, ce que veulent croire les grands-mères quand elles sont rieuses et aveugles, et que leur petite-fille, la seule l'unique, attrape quinze ans." Quinze ans, je songe à ce moment où j'écris ce billet, que c'est aussi l'âge du fils de Ta-Nehisi Coates à qui il adresse son livre, mais je vais un peu plus loin et je lis : "J'étudiais le latin, je pensais que la lumière était réfugiée dans son prénom, et dans une poignée de mots qui lui allaient bien, lucide, luciole. J'ai appris à regarder pour elle et à me souvenir pour faire moisson et brassées. Je n'ai jamais perdu la main, en plus de quarante ans."


Et certes la narratrice n'est pas Marie-Hélène Lafon, mais en cet instant difficile de penser qu'elle ne s'y projette pas tout entière, que cet apprentissage du regard n'est pas autobiographique. Et puis il y a ce mot luciole. Et j'ai songé immédiatement au documentaire de Bérangère Jannelle, vu à l'Apollo trois jours avant, Les lucioles précisément. Tourné dans la classe de Sophie Renaud à l'école Arago.
"À l’occasion du Printemps des Poètes, des enfants d’une école publique de Châteauroux se lancent avec leur enseignante dans le projet fou d’une insurrection poétique. Depuis leur école où ils préparent « l’opération » pendant tout un printemps, cette aventure les mène sur la route de Tours, dans le centre E. Leclerc. Là dans un assaut poétique, ils se livrent à une expérience de partage unique portée par leur audace et leur détermination. Une ode à l’imaginaire et à la puissance des mots pour cette école de tous les possibles qui entend joyeusement « briser les murs à coups de mots » et va résonner dans tout un quartier."
Au Franprix du roman de Marie-Hélène Lafon répondait le Leclerc du film de Bérangère Jannelle.
Et je songeai encore que ce mot de lucioles collait bien pour toutes ces petites connexions que je ne cessais de collectionner ces jours-là, qui m'étaient comme autant de petites étincelles dans le crépuscule. Celles que j'ai déjà consignées ici, et puis d'autres, comme celle-ci : Interstellar non cité mais dont l'allusion au film était claire dans ce passage de Coates : " Combien de poèmes affreux ai-je écrits en pensant à elle ? Je sais aujourd'hui ce qu'elle représentait pour moi - le premier aperçu d'un pont tendu dans l'espace, un trou de ver, un portail galactique, un échappatoire à cette planète bornée et aveugle. Elle avait vu d'autres mondes, et elle portait toutes les descendances de ces autres mondes, de la façon la plus spectaculaire qui soit, dans le vaisseau de son corps noir." (p. 85)


lundi 22 janvier 2018

Trou noir et espaces blancs

Vendredi 19 janvier, retour de spectacle à Équinoxe. Un petit tour sur le net m'apprend que Rémi Schulz vient de publier son 243ème article sur Quaternité, La marelle, arbre des sefirot ?, que je m'empresse de lire bien entendu. Il y est d'abord question de Jean Ricardou, écrivain et théoricien du Nouveau roman, que je n'ai jamais lu mais dont j'avais failli parler l'an dernier au moment où j'étudiais le Scarabée d'or d'Edgar Poe, car  Ricardou avait invoqué la nouvelle pour établir les principes dudit Nouveau roman (il en avait aussi parlé dans une émission sur France Culture du 1er janvier 1971 - que j'avoue ne pas avoir encore écoutée). Bref, Ricardou était le sujet principal de l'article, mais à la fin Rémi fait mention d'un article d'Alluvions concernant Bélâbre, anciennement Belarbre, qui se trouve être un des lieux-dits d'un ouvrage de Ricardou :
"Il s'agit donc de Belarbre, vu dans ce billet du blog Alluvions de Patrick Bléron, où il s'agit d'une ancienne orthographe de l'actuelle commune Bélâbre (36370). Patrick y revient dans ce billet, en mentionnant le nom de la rivière qui traverse Bélâbre, l'Allemette, ce qui est encore évocateur pour un lecteur des Lieux-dits.

  Le billet précédent me faisait découvrir, via Ricardou et Denis Roche, le livre de ce dernier, La disparition des lucioles, écho encore avec Patrick qui nomme volontiers "lucioles" certaines coïncidences, à partir d'un cas concernant Gaspard Lion (!) et Survivance des lucioles, de Georges Didi-Huberman, aux Editions de Minuit, premier éditeur de Ricardou.
  Le tserouf associé à la marelle par Ricardou m'a donc conduit au blog de Lionel André à la date du 14/11/2015, où le premier article concernait un autre livre de Georges Didi-Huberman, Sortir du noir."
Je me propulse donc sur le blog de Lionel André, inconnu pour moi, où, en effet, je trouvai une citation du livre  "Sortir du noir" : "… il crée de toutes pièces, à contre –courant du monde et de sa cruauté, une situation dans laquelle un enfant existe, fût-il déjà mort. Pour que nous-mêmes sortions du noir de cette atroce histoire, de ce “ trou noir ” de l’histoire. " (Lionel André précise que ce texte de Georges Didi-Huberman est une longue lettre à László Nemes, le réalisateur du film Le Fils de Saul).

Ce trou noir de l'histoire me renvoie alors brusquement à un passage de La Disparition de Georges Perec que j'ai copié dans mon cahier bleu trois jours avant :
"Oui, au plus fort du Logos, il y a un champ proscrit, tabou zonal dont aucun n'approchait, qu'aucun soupçon n'indiquait : un Trou, un Blanc, signal omis qui, jour sur jour, prohibait tout discours, laissait tout mot vain, brouillait la diction, abolissait la voix dans la maldiction d'un gargouillis strangulant. Blanc qui, à tout jamais, nous taira vis-à-vis du Sphinx. Blanc à l'instar du grand Cachalot blanc qu'Achab pourchassa trois ans durant, Blanc où nous disparaîtrons un par un..."
Passage qui, entre parenthèses, évoquait donc aussi Moby Dick, dont j'avais ce 19 janvier commencé très précisément la lecture (chapitre 1 seulement). Et sans doute l'un parle de trou noir quand l'autre évoque un Trou associé au Blanc, mais ce jeu du blanc et du noir est aussi un motif dynamique où s'échangent les polarités, comme peuvent en témoigner ces commentaires de Joachim Daniel Dupuis (Perec ou la pièce manquante) :
"La littérature de Perec est affirmative. Comme dans W ou Le souvenir d'enfance où le narrateur en proie à la disparition de ses parents dit que " l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie ". Rien n'est à combler : même s'il y a creux, ce creux est créateur. L'écriture tisse une toile (d'auteurs, d'événements, d'histoires, de contraintes) pour encercler - à partir de sa béance irréductible d'où elle jaillit par l'interrogation, le doute (car " l'écriture est doute " dit Espèces d'Espaces) - les champs du réel.
C'est comme un trou noir où le spationaute, une fois franchie l'embouchure de la zone d'anti-matière, passerait à travers un couloir lui promettant l'accès à un autre univers. C'est dans ce couloir où tout est figé, où tout semble au ralenti, que nous retrouvons ce qui se produit dans la mémoire éclatée du narrateur, qui cherche à recoller des fragments de souvenirs et dont il restera des trous, des " espaces blancs ".
Œuvre qui se construit donc autour d'une pièce manquante, point d'éclatement des forces de la matière dans l'effondrement de l'étoile, qui est marge, et point de passage (comme dans un trou noir) à un autre univers, celui de l'imaginaire. Les manuscrits de Perec sont plein d'étoiles qui s'effondrent ou qui naissent, comme une immense cosmogonie." (C'est moi qui souligne)
Notez bien que l'on ne parle pas jamais de trou blanc ou d'espace noir (non, le trou est toujours noir et l'espace toujours blanc, c'est troublant). Joachim Daniel Dupuis encore :
"Les derniers romans vont beaucoup plus loin (Le Cabinet d'amateur, Le Voyage en hiver), ils offrent un autre regard sur cette " pièce manquante ", sur cette image de puzzle, sur ce trou noir. Ils voient non plus de l'intérieur du " trou " mais de l'extérieur. Comme un observateur placé à plusieurs kilomètres de la bouche d'un trou noir dans les profondeurs intergalactiques : il voit, et constate avec indifférence la destruction progressive du monde.
Perec semble prendre l'autre bout, l'autre côté de ce regard d'écrivain des espaces blancs. Pour lui la pièce manquante*, c'est aussi ce côté noir du puzzle, de la littérature : sinon sa vanité (car il faut continuer à écrire) du moins son apparence. La littérature, loin d'être un jeu, est faux semblant. Pièce manquante, comme le dit l'expression à propos de la vie, c'est aussi bien la marque de son mystère : qui a le mode d'emploi de cette vie qui nous file entre les doigts, qui se joue de nous ?" (C'est toujours moi qui souligne).
Bien, mais quel est donc le spectacle que nous sommes allés voir, les enfants et moi, ce vendredi soir ? Eh bien, c'était Espæces, une pièce d'Aurélien Bory, qui se veut explicitement un hommage à  Espèces d'espaces de Georges Perec, comme en témoigne la note d'intention :
"Je choisis comme titre un mot qui n’existe pas. Qui n’a pas de signification. Qui doit sa forme à deux mots superposés, espèce et espace, contenus dans le titre du livre de Georges Perec, Espèces d’espaces, mon point de départ pour ce spectacle. Cette superposition est celle que j’explore dans mon approche du théâtre : mettre l’espèce dans l’espace, ou même faire en sorte que l’espèce et l’espace coïncident. En arpentant le livre de Perec, j’exécute en quelque sorte un programme. Je pars de la première phrase : « l’objet de ce livre n’est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour ou dedans ». Et je l’applique au vide de la scène. J’arpente le plateau, physiquement, littéralement. J’intègre ses dimensions, j’éprouve les lois physiques qui le traversent, j’observe la machinerie. Je regarde autour. L’autour est le seul chemin possible qui me mène au-dedans. Le vide du plateau contient toutes les formes, tous les spectacles. L’autour est le lieu des traces. C’est aussi le lieu de cette trace particulière qu’est l’écriture. Le théâtre porte le geste maintes fois répété de réécrire par-dessus les traces. Le processus d’Espæce ressemblerait à cela, une superposition, un palimpseste. Qui rejoindrait alors la dernière phrase du livre de Georges Perec : « Écrire : essayer
méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes au vide qui se creuse, laisser quelque part un sillon, une trace, une marque ou quelques signes
».

Et de quoi parlait donc le billet de Rémi juste après avoir évoqué Sortir du noir ? Eh bien de Perec bien sûr :
"J'ai appris récemment, toujours grâce à Patrick, que Michel Sérouf s'appariait admirablement avec le poète Michel Seuphor, lequel avait choisi son pseudonyme par serouph, justement, à partir de Orpheus.

  J'achevais le précédent billet sur Perec, et il convient de revenir à celui dont le nom originel de sa famille, Perets, PRÇ, "briser", est le renversement de ÇRP "purifier", à l'origine du tserouf."
Pour terminer, revenons à ce blog de Lionel André, Fleuves et montagnes sans fin (que j'ai depuis intégré dans les Autres Sentes). J'observe que l'auteur, poète éditeur, accompagnateur en montagne, choisit de laisser énormément de blanc entre ses textes (plusieurs articles par jour le plus souvent). Par curiosité, je suis allé sur la page d'accueil, et ce jour-là, 19 janvier, j'ai abouti sur cette incroyable photo titrée Sommeil vertical :


suivie d'une autre photo légendée ainsi par Lionel André :

Le photographe sous-marin 

Franco Banfi 

a pris cette photographie 

exceptionnelle 

d’un groupe de grands cachalots 

endormis


Est-il utile de  rappeler que c'est ce même jour-là que j'ai inauguré ma lecture de Moby Dick ?
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* Sans aucunement songer alors à Perec (et je n'avais pas encore pris connaissance du texte de J.D. Dupuis), j'ai suggéré ce même week-end à Violette, ma fille, qui n'avait plus rien à lire et qui aime bien les polars, de se plonger dans Éloge de la pièce manquante d'Antoine Bello (qui, pour autant que je m'en rappelle  - ne fait guère référence à Perec).


Sur le jeu du Blanc et du Noir, ce roman est en lui-même intéressant, je relève une question posée à l'auteur dans un entretien de 1998 :
"Eloge de la pièce manquante paraît dans la Noire; vous l'avez conçu comme un polar?
Je voulais une énigme et un serial killer atypique, mais je n'ai pas réfléchi en termes de genres. En fait, Gallimard ne savait pas trop quoi faire de ce roman dans la Blanche alors que Patrick Raynal était d'accord pour une parution dans la Noire; et l'idée m'a séduit: je lis pas mal de romans policiers, notamment de l'espionnage, et mon livre rompt avec tous les archétypes du genre: les personnages sont relégués au second plan, il y a des meurtres mais ils ne servent que de prétextes, l'ambiance est très feutrée, il y a du suspense mais tellement éclaté qu'il faut sans cesse rembrayer."

lundi 18 juillet 2022

Quatre lucioles

Rappel en forme d'auto-citation : "j'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés." On se doute, continuai-je, que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. 

A décembre 2020, et mai 2021, il faudra donc ajouter juillet 2022. 

Tout commence le 8 juillet*, où je vais voir à l'Apollo un film de Guillermo del Toro, L'échine du diable (El espinazo del diablo), sorti en 2001. Du réalisateur, je connaissais l'admirable Labyrinthe de Pan (2006), mais pas ce film, qui en anticipe certains thèmes, en se plaçant dans le même cadre de la guerre civile espagnole. Carlos, un garçon de douze ans dont le père est décédé, est placé à Santa Lucia, un orphelinat catholique perdu en pleine campagne. Il doit affronter les brimades des autres enfants et la brutalité de Jacinto, le gardien. Lors d'un défi qu'on lui impose, il découvre dans le sous-sol du bâtiment le fantôme d'un enfant mutilé...

Le film doit son titre à la singulière occupation du docteur Casares, homme féru de poésie et partisan de la cause républicaine : il vend aux villageois l'échine du diable, un alcool obtenu à partir d'eau-de-vie baignant dans des flacons contenant des foetus humains.



Deux jours plus tard, je passe au couvent des Cordeliers, où se déroule tout l'été l'exposition Chromies contemporaines, qui rassemble 80 oeuvres créées entre 1950 et 1990, appartenant à la collection du musée de Châteauroux. Dans le Dortoir des Moines, je retrouve deux dessins de Fred Deux, un grand artiste dont j'ai souvent parlé ici. Or, en regardant le triptyque posé contre le mur du fond, la figure centrale surtout me fait irrésistiblement penser à l'échine du diable de Guillermo del Toro :


La photo plus rapprochée que je prends ensuite, par le jeu des reflets provoqué par les éclairages, accentue encore l'aspect foetal monstrueux.


Je note alors ce jeu d'écho entre le film et le dessin, mais ne peux le rapprocher d'aucune des thématiques qui m'occupent en ce moment. 

Deux jours plus tard, voulant voir le tour de France (eh oui, j'aime voir le tour de France, surtout quand il arrive dans la montagne), je tombe sur Arte (qui ne diffuse pas le Tour, on s'en doute) mais c'était la dernière chaîne vue la veille. Et c'est pile au moment où débute Le Train, de Pierre Granier-Deferre. J'ai déjà vu plusieurs fois ce film sorti en 1973, tiré d'un roman de Georges Simenon, mais il suffit de quelques minutes pour que je me laisse embarquer à nouveau. Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider sont si émouvants qu'on passe sur certaines invraisemblances (comment peut-il être si ingénu quand elle lui parle de l'antisémitisme allemand ? comment, lui, réparateur de radios qui plus est, peut-il ignorer à ce point une réalité qui existait aussi pleinement en France ? il est vrai que cela renforce a contrario son côté lunaire et son humanité).


Le soir-même, je retourne à l'Apollo voir, avec l'ami Nunki Bartt, le Mystery Train de Jim Jarmusch. Soirée prévue la semaine précédente mais ce n'est que devant le grand écran que je fais la relation avec Le Train de l'après-midi. Ce film de 1989 est un triptyque se déroulant à Memphis, dans le Tennessee, la ville d'Elvis Presley, trois histoires croisées avec au centre, le miteux hôtel Arcade, où les personnages se retrouveront sans le savoir dans trois chambres différentes.


Et je commence sérieusement à envisager l'émergence des lucioles quand je découvre une troisième coïncidence. Celle-ci est purement textuelle. A la fin du livre Au bonheur des morts, Récits de ceux qui restent, de Vinciane Despret (La Découverte, 2015, 2017), magnifique essai offert par ma fille Pauline, je lis les lignes suivantes : "Christophe Pons notait, dans sa propre recherche en Islande, qu'on ne peut manquer, en écoutant les différents messages transmis par les défunts, d'être frappé par leur extrême banalité. C'est exactement le sentiment que tous ceux avec qui je suis allée ont ressenti. Les morts ne disent souvent pas grand chose." (p. 166) La philosophe rendait compte ici de son expérience avec des groupes spirites, faisant intervenir des médiums. 
Or, je lisais en parallèle, dans le Lieu tranquille,** un livre arraché au désherbage de la médiathèque, Révérence à la vie, des conversations de Théodore Monod avec Jean-Baptiste de Tonnac (Grasset, 1999). A la toute fin du livre, celui-ci dit au vieux savant que c'est un peu dommage qu'il ne puisse pas faire un petit livre une fois passé de l'autre côté : "cela nous rendrait bien service." Ce à quoi Monod répond : "Je pourrais emporter un téléphone portable. Il y a la solution du spiritisme mais, à la vérité, ces expériences sont toujours très décevantes. Les morts qui sont censés converser avec les vivants ne disent que des banalités ! Il y a des volumes entiers de révélations spirites qui ne sont que des platitude accablantes. Cela ne vaut pas la peine de s'aventurer dans cette voie-là."

Des banalités, le constat est partagé, mais Vinciane Despret est moins pessimiste : "Ils [les morts] donnent le plus souvent des encouragements ou des conseils :"Tu devrais un peu t'occuper de toi" ;  "des gens t'aiment et tu ne les crois pas" ; "tu dois avoir plus confiance en toi". Ils ne disent pas grand-chose mais ils font. Ou plutôt, ils activent, ils font faire."

Trois lucioles : l'échine du diable, le train, les banalités des morts. Mais sont-ce vraiment des lucioles ? Je m'aperçois qu'elles forment réseau à leur tour, car un thème les fédère toutes : la mort, les fantômes. Fantôme de l'enfant mutilé du film de Guillermo del Toro (sans compter que la voix off du début et de la fin est celle d'un fantôme, précisément celui du bon docteur Casares, qui préparait l'échine du diable). Fantôme du film de Jarmusch, dont la seconde partie se nomme Ghost, où  Luisa, une jeune italienne, vient chercher le cercueil de son mari, mais, contrainte de passer une nuit à Memphis, se fait escroquer dans un restaurant par un loustic qui lui affirme que le fantôme d'Elvis lui serait apparu un an auparavant. Il lui aurait demandé de transmettre son peigne à Luisa quand il la rencontrerait. L'homme exige vingt dollars pour la commission. Partageant ensuite sa chambre d'hôtel avec Dee Dee, bavarde invétérée, ex-petite amie de Johnny (personnage apparaissant dans la troisième histoire, joué par Joe Strummer), le fantôme d'Elvis lui apparaît.

Cinqué Lee & Screamin’ Jay Hawkins in Mystery Train

Michel Guarnieri écrit en janvier 2020 dans le magazine The Spool, que le film est "Jim Jarmusch 's Love Letter to the Ghosts of Memphis". Christophe Honoré affirme de son côté que "Jarmusch arrive à envisager le cinéma comme un acte de nécromancie, on a l’impression qu’il convoque toujours des fantômes."

J'en étais là de ma réflexion lorsque je me suis rendu dans les monts du Lyonnais pour aider au déménagement de mon fils Adrien et de sa petite famille. Trois jours à Chambost-Longessaigne, inconnu semble-t-il du réseau Orange (ce n'est par exemple que le lendemain que je connus le résultat de l'étape de l'Alpe d'Huez). Bon, ce dimanche matin, je décide tout de même de m'informer de la marche du monde et j'achète le Journal du Dimanche, le JDD que je n'avais pas acheté depuis des lustres. Le parcours rapidement, et suis surtout intéressé (je vais en découper la page et laisserai le reste dans le Rhône) par un article d'Alexis Campion sur les "Pépites d'Avignon". Il focalise sur deux spectacles qu'il dit cultes, dont l'un est La mastication des morts, de Patrick Kermann. Que je ne connaissais absolument pas avant ce jour.

La Mastication des morts, Groupe Merci, 2022 © Luc Jennepin

"Le titre claque, le dispositif est aussi original que saisissant avec ses 22  comédiens et sa quinzaine de figurants allongés dans des cercueils ouverts à la nuit tombante. Le public, équipé de petits tabourets pliants, déambule entre les tombeaux, de manière à s’approcher et à se poster où il veut. Bigre, les macchabées sont bavards ! L’un était un poilu en 1917. Un autre a fait Mai  68. Voici un accidenté de la route et, tiens ! il y a un fossoyeur… Tous enterrés dans le même village imaginaire, ils content leurs histoires. Acclimaté, le spectateur devient complice amusé. Les gisants claquent des dents, se lèvent. À travers leurs souvenirs de la vie, la mémoire du XXe siècle refait surface.

Créé ici même en 1999, cet « oratorio funéraire » a marqué le public au point d’entrer illico dans la légende. Légende avivée par le suicide, le 29 février 2000, de l’auteur, Patrick Kermann. « Nous nous sentions décapités et en même temps portés par le bel élan de ce spectacle joyeux, c’était très étrange », se souvient Joël Fesel, scénographe historique du groupe Merci, ce collectif théâtral dont Kerman fut le premier auteur."

Or, de retour à Châteauroux en fin d'après-midi, revenant sur ma page d'accueil après trois jours d'absence, je vois sur la colonne Autres sentes, un billet de François Bon intitulé #40jours #36 | Novarina, Kermann, aux morts. Publié ce jour-même. Cela m'interpelle évidemment, j'y vais de suite et lis : "Dans sa La mastication des morts, Patrick Kermann revient dans le cimetière de son village d’enfance, où chaque nom résonne, où chaque allusion est une histoire. Dans ce livre qu’on est quelques-uns à considérer comme culte, ce sont les morts eux-mêmes qui prononcent, mais quoi ? leur éloge ? il serait faux. Leur portrait ? Il est déformé, lacunaire. Parfois une protestation. Parfois un simple aphotegme. Parfois à la première personne, parfois leur biographie emballée de façon plus neutre." Sauf que François Bon a écrit La macération des morts, et personne apparemment n'a signalé l'erreur. Ce que je fais illico. Et il rectifie, fatigue de fin de marathon, écrit-il.

Cette quatrième luciole vient bien sûr à l'appui des trois autres. Les morts sont encore à l'honneur. F. Bon encore : "Et, une fois le cimetière reconnu, une fois la traversée commencée, peut-être n’y aurait-il qu’à écouter. Les écouter eux, les morts."

Je ne saurais mieux dire.

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* Dans son article du jour, il mit le mot âme dans La vie mode d'emploi, l'ami Rémi Schulz écrit :

"Je me souvenais avoir écrit des anagrammes relatives au Compendium, à partir de "naissance et mort". Le 8 juillet, j'ai cherché dans les archives de la liste Oulipo, et les ai retrouvées:

âmes contraintes
c'est son art animé
en tacites romans
âmes contraintes
naissance et mort

J'ai aussi cherché le mot "diable", ce qui m'a fait redécouvrir un message de Robert Rapilly, intitulé Diable !, et posté le 8 juillet 2013, exactement 9 ans plus tôt. 

[...]

Certaines choses sont fort difficiles à croire, mais je jure, et Robert peut en témoigner aussi, que ce 8 juillet 2022 il a posté un autre message intitulé Diable !, mais je n'en ai pris connaissance que deux jours plus tard, parce que je croyais que c'était le message que je m'étais envoyé quelques heures plus tôt. Aucun autre message avec pour seul objet "Diable" n'a été posté sur la liste de 1999 à 2022."

** L'article sur lequel débouche ce lien sur le Lieu tranquille, obtenu grâce à une recherche interne sur le site, évoque (et cela je ne m'en souvenais aucunement) l'afturganga, sorte de fantôme islandais évoqué par Fred Vargas dans Temps glaciaires, puis Sans Soleil de Chris Marker, tourné en Islande, et enfin la série Katla, vue sur Netflix (Katla est un volcan, situé au sud de l’Islande, recouvert par le glacier Mýrdalsjökull).

mercredi 19 mai 2021

Ephémères et lucioles

J'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés. On se doute que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. Mais le 30 avril et le 1er mai dernier a eu lieu une nouvelle épiphanie de lucioles. Ce matin-là, je reçus tout d'abord un mail annonçant un article de The Charnel-House, un site sous-titré From Bauhaus to Beinhaus, tenu par un certain Ross Wolfe, et dont les grands centres d'intérêt sont le marxisme et l'architecture. L'article traitait de Lazar Khidekel, un élève de Kazimir Malevitch dans les années 20, qui avait jeté les plans d'une cité aérienne, a "flying city". J'étais surpris de recevoir ce mail, car j'avais quelques années plus tôt souvent fréquenté ce site, dont l'iconographie est remarquable, mais je m'en étais peu à peu détaché - et je n'en recevais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Soudain, il se rappelait à mon bon souvenir.

Dessin de Lazar Khidekel (1925-1932)

Le même jour, je consulte le site Barbotages, où Jacques Barbaut exprime son "grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (...)" Je clique sur le lien qui termine le billet et débarque sur le site Les âmes d'Atala. Je déroule la page et découvre une vignette ouvrant sur un vinyle du groupe Fifth Era, dont le titre est Charnel House Anthems.


Un peu plus tard, je retrouve l'ami Nunki Bartt à la médiathèque, où j'emprunte le récit de Bernard Chambaz, Éphémère, qui relate sa nuit passée dans le musée de Franco Maria Ricci, tout près de Parme, à côté de son labyrinthe de bambous, comme il est dit sur la quatrième de couverture. 

Ce soir-là, nous regardons le premier volet d'une série sur les Décolonisations, L'apprentissage, qui part de la révolte des cipayes de 1857 à la République du Rif, mise sur pied de 1921 à 1926 par Abdelkrim el-Khattabi avant d'être écrasée par la France : "ce premier épisode montre que la résistance, autrement dit la décolonisation, a débuté avec la conquête. Il rappelle comment, en 1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique à Berlin, comment les Allemands commettent le premier génocide du XXe siècle en Namibie, rivalisant avec les horreurs accomplies sous la houlette du roi belge Léopold II au Congo". Ceci me remet en mémoire le livre saisissant de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à Plumes, 2002), qui retrace la genèse de la bombe et ses premières expérimentations par voie aérienne en 1911 jusqu'à la fin du XXème siècle (et évidemment, ça continue de plus belle). Le lendemain, je replonge dans le livre et retrouve le passage suivant :

"La première bombe larguée d'un avion explose le 1er novembre 1911 dans une oasis aux environs de Tripoli.

"Les Italiens lancent des bombes de leurs aéroplanes", annonce le Dagens Nyheter [grand quotidien de Stockholm] le lendemain. "Un des aviateurs a réussi, avec un résultat satisfaisant, à larguer quelques bombes sur le camp ennemi."

C'est le lieutenant Giulio Cavotti, à bord d'un monoplan aussi svelte qu'un éphémère, qui s'est penché hors de l'habitacle pour lâcher lui-même la bombe - une grenade à main danoise de marque Haasen - sur l'oasis lybienne de Tagiura, près de Tripoli. Quelques instants plus tard, il a attaqué l'oasis d'Aïn Zara. Au total, quatre bombes de deux kilos chacune ont été larguées lors de cette première attaque aérienne." (pp. 16-17, c'est moi qui souligne)*


La comparaison dont use Lindqvist résonnait donc avec l’Éphémère du titre qui renvoie aux initiales d'un autre italien, Franco Maria Ricci, FMR, qui apparaissent à Chambaz comme "une sorte de paradoxe vivant dans la mesure où il aura consacré son existence à conjuguer l'éphémère et l'éternité."


Un autre thème associe le livre de Lindqvist et Chambaz/FMR, celui du labyrinthe. Lindqvist a construit son essai sur ce principe. Ainsi écrit-il, dans sa courte préface : 

"Ce livre est un labyrinthe, avec vingt-deux entrées et pas de sortie. Chaque entrée mène à un récit ou à une argumentation qui vous suivez en passant d'un texte à l'autre, selon le numéro de la section où se trouve la suite du texte. [...] Où que vous vous trouviez, vous êtes entouré de pensées et d'événements contemporains, reliés à d'autres récits que celui que vous êtes en train de suivre. C'est intentionnel. Ainsi la texte est tout à fait ce qu'il a l'air d'être : l'un des sentiers possibles à travers le chaos de l'Histoire.

Bienvenue dans le labyrinthe ! Suivez les flèches, faites ce puzzle terrifiant et, quand vous aurez vu mon siècle, construisez le vôtre avec d'autres pièces."

Le labyrinthe de bambous que Ricci a fait édifier à Fontanellato, près de Parme, vient d'une promesse faite à son vieil ami Jorge Luis Borges. Le labyrinthe, écrit Chambaz, était déjà au cœur de leur première rencontre, à Buenos Aires, à la Bibliothèque nationale dont Borges était alors directeur :

"A la question de savoir ce qui l'avait motivé, Ricci répondit qu'il aimait le concept de labyrinthe. Borges sourit et assura que c'était une bonne raison pour traverser l'océan. Il le conduisit alors à travers une suite de couloirs et d'escaliers jusqu'à un balcon, d'où on surplombe la salle de lecture. "Vous voyez, là, c'est le centre du labyrinthe." Puis il ajouta qu'il était comme le Minotaure et qu'il attendait d'être tué, laissant planer un doute sur le sérieux de cette assertion." (p. 24)

Ce 1er mai, comme j'avais terminé Éphémère, je m'étais lancé dans la lecture, si longtemps différée, de Raboliot de Maurice Genevoix. A côté de moi, Gaëlle lisait le Voyage avec Charley de John Steinbeck (elle adore Steinbeck et aura bientôt tout lu de lui, du moins tout ce qui a été traduit en français - et je ne peux oublier que s'il n'a pas encore beaucoup de place sur Alluvions, il est tout de même le sujet du second billet que j'ai écrit, en décembre 2006). A un moment donné, elle me pose une question sur le sens du mot trimardeur. Et presque aussitôt voici que le même mot trimardeur affleure dans Genevoix**: "Une petite visite chez Trochut, de Sarcelotte et de Berlaisier, avait comme par miracle éclairci la vue du gros aubergiste. Il se rétractait ; il en revenait à ce qu'il avait dit d'abord et qui était, il le jurait, la vérité : "Un traînier lui avait apporté ces lapins, un trimardeur qu'il ne connaissait pas. (...)."

A 17 h 29, très précisément, je reçois une photo de ce même ami qui m'avait offert l'album de dessins de Cardon pour mes 60 ans. Faut-il préciser que, comme moi, il est né en 1960 ?


Or, c'est en 1960, deux ans avant de recevoir le prix Nobel de littérature, que John Steinbeck entreprend, au volant de son mobil home, un voyage de onze semaines à travers l’Amérique, avec pour seul compagnon son chien Charley.

Onze semaines... Je ne sais plus exactement pourquoi j'emprunte alors le Voyage avec Charley et l'ouvre à la page 111, où je lis : "Il m'indiqua pour cela une route qui, si je m'en étais souvenu, sans même parler de la suivre, aurait fait ressembler le labyrinthe de Cnossos à une autoroute."

 


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* Wikipedia a une autre version sur la nature des bombes, et parle de quatre grenades à fragmentation créées spécialement pour l'aviation par un certain Giuseppe Cipelli. L'une est reproduite dans Historic Wings, où l'on peut lire aussi : "When Lt. Gavotti returned to the field at Tripoli, he was cheered by fellow aviators and saluted by his commanding officer, General Caneva. He wrote, “Everybody is satisfied”. (...) Lt. Gavotti’s mission was nothing less than a revolution. The Italian press ran stories of the great exploits of Lt. Gavotti, calling him “the flying artilleryman”. As the term bomber and bombing had yet to be coined, he was trumpeted as having innovated “the art of winged death.”  It may not have been the first bombing mission, though many claim it was and certainly, it was the first by a European pilot." Le bombardier est déjà un héros...


 ** Dans la définition du CNRTL, il est proposé le dérivé trimardier, et c'est Genevoix qui est cité :

Trimardier, -ière, adj.,hapax. Il est venu rôder (...) en quête de vagues rogatons, ainsi qu'il fait chaque soir, trimardier, chapardeur, autour des maisons de Solaire (Genevoix, Rroû, 1931, p. 106).