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mercredi 18 février 2026

Alors je tuerai tout le monde et je m’en irai.

 

Père Ubu

Je viens donc te dire, t’ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances. (On apporte le voiturin.)

Stanislas

Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint Mathieu.

Père Ubu

C’est fort possible, mais j’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. 

Alfred Jarry, Ubu Roi, Acte III, scène 4 

 

René Auberjonois, ‘Ubu roi’ (détail), 1935. Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne.
 

Je ne cesse en ce moment de croiser le nom de Michel Foucault. Il est cité dans le dernier article, Ils ont écrit leurs visages, titre du dernier livre de l'historienne Arlette Farge, avec qui le philosophe avait écrit Le Désordre des familles,  Lettres de cachet des Archives de la Bastille au XVIIIᵉ siècle (Gallimard, 1982). Il est également  très souvent cité dans Guerres et Capital d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato. 

J'ai pris conscience par la même occasion que si je l'avais toujours connu, je l'avais en fait très peu lu. Et que c'était donc une formidable lacune. Mais l'attracteur étrange a, semble-t-il, pris les choses en main et m'a très opportunément dirigé vers une armoire contenant moult livres de philosophie et de sociologie, parmi lesquels s'imposa à moi Les anormaux, Cours au Collège de France (1974-1975), dans une édition conjointe Seuil/Gallimard de mars 1999. 


 
J'empruntai le livre et en commençai bientôt la lecture, fort docilement, par le premier cours, celui du 8 janvier 1975. Lequel commence avec la lecture par Foucault de deux rapports d'expertise psychiatrique en matière pénale. La note 11 précise que de fréquents rires dans la salle accompagnèrent cette lecture. "Textes grotesques, dit Foucault, - et quand je dis "grotesque", je voudrais l'employer en un sens absolument strict, du moins un petit peu serré ou sérieux. J'appellerai "grotesque" le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, ou, si vous voulez, l’ubuesque, ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, […] on devrait, en tout cas, définir une catégorie précise de l’analyse historico-politique, qui serait la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque. La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir." (p. 12) 
Plus loin, il affirme que cette mécanique du grotesque est fort ancienne dans les structures et le fonctionnement politique de nos sociétés, et qu'on en trouve des exemples éclatants dans l'histoire romaine, et surtout dans l'histoire de l'Empire romain, où "de Néron à Héliogabale, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, a été perpétuellement mis en œuvre."
 
 
Richard Kraft (2017), site

 
Impossible en lisant ces lignes de ne pas penser à Donald Trump. Comme je m'ouvrais à E. au téléphone de cette trouvaille, elle me dit à son tour que son amie Eve venait de lui envoyer un texte de Cynthia Fleury évoquant lui aussi le grotesque. Un peu plus tard, je ne tardai pas à retrouver l'écrit en question, assurément une tribune dans Libération datée du 22 mai 2025. Or, elle commence ainsi : "Donald Trump aux Etats-Unis, Vladimir Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine, Javier Milei en Argentine… Michel Foucault parlerait d’une démultiplication de la «souveraineté grotesque». Et elle cite précisément ce même passage des Anormaux que je viens de transcrire. Elle poursuit en soulignant que  "la «souveraineté grotesque» n’est pas une anomalie ponctuelle, mais une composante structurelle du pouvoir, révélant comment certains dirigeants, en assumant ouvertement un caractère outrancier ou absurde, parviennent paradoxalement à renforcer leur domination. [...] Ce grotesque, loin de déclencher une résistance collective ou une dénonciation unanime du ridicule, agit souvent comme un catalyseur de pulsions semblables chez une partie significative de la population. En effet, l’affichage explicite d’une souveraineté ubuesque produit paradoxalement une légitimation de comportements jusque-là réprimés ou marginalisés. Dès lors que la figure au sommet du pouvoir assume ouvertement le grotesque, elle offre implicitement une autorisation à chacun de laisser libre cours à ses propres dérives : paroles extrêmes, violences verbales, théories complotistes ou mépris assumé des faits deviennent monnaie courante. Plutôt que d’être rejetée, cette logique grotesque séduit parce qu’elle libère l’individu des contraintes habituelles du rationnel, du moral ou de l’institutionnel. Ainsi, loin d’affaiblir ceux qui incarnent cette souveraineté grotesque, ce phénomène favorise au contraire une contagion des comportements outranciers, accélérant le délitement des normes démocratiques et des garde-fous de l’État de droit."(C'est moi qui souligne)
 
 
Source : Dangerousminds

Foucault est né en 1926 à Poitiers, c'est donc le centième anniversaire de sa naissance que l'on célèbre cette année. Hier, sur France Culture, on pouvait écouter l'émission "Avec philosophie" qui traitait de la prison, dans le cadre de la série Michel Foucault, archéologue du pouvoir.
 
 

samedi 14 février 2026

Ils ont écrit leurs visages

[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.

Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)

Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.


Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans. 

 

Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."

Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).

C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la reconstitution de la marine fédérale, accélérée par les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."

 

Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."

Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement  les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.

C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins. 

Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement ce rapport de dépendance :

Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement (…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ; j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux, quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain, la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité, ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.

Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio,  que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."

Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).

 

J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)

La galère, dit-elle plus loin,  est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.

 

Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité : 

"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es  depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)

N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?

______________________

* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :

Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).

L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak — qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des centaines de morts dans le camp britannique).

En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient, Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.

Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)


 ** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.

"En temps de guerre, comme l’effectif de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).

Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet, le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur » (accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France, alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la Royale consommait des marins sans jamais en former."

 

samedi 17 novembre 2018

La vie est une brûlure, pas un calcul

"La vie est une brûlure, pas un calcul"
Jean-Paul Michel

Visionné mercredi Entretien libre avec Bernard Stiegler, émission de la chaîne Le Média titrée "Éviter l'apocalypse" (merci à Alex, qui m'a signalé son existence).


C'était passionnant, comme le plus souvent avec Stiegler, que je préfère en live qu'à l'écrit (je n'ai jamais terminé son essai de 2013, Pharmacologie du Front national, mon marque-page y est bloqué à la page 144, sans doute après la lecture de ce paragraphe, pardon, que dis-je, de cette phrase : "La question est cette boucle noétique, point de couture où, l'extériorisation s'accomplissant dans l'intériorisation et réciproquement, des circuits de transindividuation se trament qui permettent soit d'intensifier l'individuation psychique des cerveaux noétiques et l'individuation collective des sociétés, augmentant ainsi leurs potentiels néguentropiques, soit de liquider leurs potentiels d'individuation, de les délier et de les dépenser sous forme de pulsions au bénéfice d'une captation de plus-value.") Il a depuis écrit d'autres livres (au moins un par an) mais je n'y suis pas retourné, redoutant cette lourde phraséologie qui, heureusement, est moins prégnante dans ses conférences et interventions orales, comme ici dans cet entretien qui n'en a d'ailleurs guère l'allure, s'apparentant plus à un monologue de Stiegler, Aude Lancelin se contentant de brèves relances qui ne cherchent jamais à critiquer en quoi que ce soit l'approche du philosophe.

Beaucoup d'idées fortes tout de même, dont cette réflexion autour de la calculabilité (à 11 :26 sur la vidéo)  : "Qu'est-ce que c'est que le capitalisme ? c'est le calcul. Le capitalisme, c'est ce qui pose que tout est calculable, ça Marx l'a dit dès le début. Et c'est ce qui pose que la calculabilité peut remplacer toute activité humaine. (...) Ce que montrent Marx et Engels c'est que les savoirs sont détruits par le calcul."
Il se trouve que je viens tout récemment de lire La Gouvernance par les nombres, du juriste Alain Supiot (que j'ai déjà évoqué plusieurs fois ici) : il s'agit là de la mise en forme de ses cours au Collège de France (2012-2014), où il montrait que la pensée ultra-libérale est une résurgence du vieux rêve occidental d'une harmonie fondée sur le calcul :  "Réactivé d'abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd'hui la forme d'une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l'égide de la "globalisation"."
On pourrait naïvement penser que deux intellectuels aux questionnements aussi proches se feraient un tant soit peu écho. Or, il n'en est rien : jamais Stiegler ne fait appel aux travaux de Supiot, et le contraire est également vrai (dans l'index des noms propres copieusement garni, on passe sans transition de Staline à Stiglitz). Je n'ai pas compétence pour analyser cet état de fait, et il m'intéresse peu de tenter une confrontation entre ces deux univers de pensée étanches, mais il me semble que ce constat en dit long sur un certain cloisonnement de l'université. 

C'est alors que me revint en mémoire tout d'abord ce vers de Jean-Paul Michel, "La vie est une brûlure, pas un calcul", issu de son recueil "Défends-toi, Beauté violente !"
Et puis encore, dans sa Correspondance avec Pierre Bergounioux, ce passage d'une lettre du 19 septembre 1993 :
                            "Mon cher Pierre,

Je termine la lecture du Grand Sylvain, ébloui de sa beauté. Inoubliables sont les ombelles sous la "trique" des soleils rimbiens, les "cuissons de grand feu", le "service de cinq ou six mille pièces", et l'aromie musquée ! Frappé, intimidé, aussi, de la vérité de cette "comptabilité en partie double" dont il faut à toute force ramener le solde à zéro pour aller, si peu que ce soit, à la paix que donne le pouvoir d'"oublier" ce qu'il faut, la dette payée, de s'absenter alors un peu de l'aire que gouverne la lancinante injonction de l'enfant invisible qui, pourtant, gouvernera nos gestes jusqu'à ce que son insatisfaction ancienne ait été vengée, annulée par l'exploit qu'il nous prescrivit, et qu'il attend toujours."
Je ne veux pas m'étendre sur le sens de cet extrait, ce qui m'a surtout retenu étant cette expression entre guillemets de "comptabilité en partie double". Pourquoi m'avait-elle retenu ? Eh bien parce que je venais juste de la découvrir avec l'étude d'Alain Supiot, dans le chapitre 5, L'essor des usages normatifs de la quantification - ce Supiot avait déjà réussi l'exploit de me faire comprendre que le Droit pouvait être une matière passionnante (à travers son autre livre, Homo juridicus), et là il transforme l'essai en me faisant trouver quelque attrait à l'histoire de la comptabilité... Première "institution moderne, écrit-il, à avoir conféré une vérité légale à des nombres. (...) première technique à avoir fait de la monnaie un étalon de mesure universel."
"Cette première forme de gouvernement par les nombres n'a pas été instaurée par des États, mais par des entreprises. L'Antiquité, et notamment la Rome antique, recourait bien sûr à des techniques d'enregistrement comptable, mais c'est au Moyen Age qu'ont été posées les bases de la comptabilité moderne avec la tenue de comptes de personnes, puis l'invention de la partita doppia, de la comptabilité en partie double, par les marchands des grandes villes italiennes." (p. 125, c'est moi qui souligne)
C'est en effet à la Renaissance que naît en Italie du Nord cette méthode de la partie double (partita doppia). Le moine franciscain Luca Pacioli* l'expose  dans sa Summa di arithmetica, geometria, proportioni, et proportionalita (Venise, 1494), le premier ouvrage à parler de comptabilité, mais qui est surtout célèbre pour avoir introduit l'algèbre en Occident, jusque-là apanage des seuls savants arabes. La partie double est reconnue comme étant le principe de base de la comptabilité. Pour chaque opération, il faut que l’écriture comptable soit équilibrée, ce qui signifie que le total de la colonne débit doit être égal au total de la colonne crédit. Autrement dit, toute écriture passée dans un sens dans un compte doit être accompagnée d’une ou plusieurs écritures en sens inverse, d’un même montant total. Toute opération économique comportera donc au minimum deux inscriptions comptables.

Portrait de Luca Pacioli, Jacopo de Barbari ?, v. 1500 (Naples)
Alain Supiot rapporte que selon le grand historien et sociologue allemand Werner Sombart - à qui l'on doit le mot "capitalisme" - "le capitalisme et la comptabilité en partie double ne peuvent absolument pas être dissociés ; ils se comportent l'un vis-à vis de l'autre comme la forme et le contenu." :
"D'une part, elle étend l'empire du calcul à des entités qui lui étaient antérieurement étrangères : non seulement l'argent dont on dispose, mais aussi l'ensemble des ressources mobilisées pour les besoins du commerce ; non seulement les biens actuels, mais aussi une estimation des biens futurs. Et d'autre part, elle confère au principe d'égalité une puissance ordonnatrice nouvelle. Elle est la première en effet à avoir donné à un système juridique la forme d'un tableau chiffré soumis à un rigoureux principe d'équilibre des droits et des obligations. L'invention d'un tel tableau n'est pas sans évoquer celle faite à la même époque des lois de la perspective conférant à l'image peinte une objectivité comparable.
Car il faut prendre la notion de tableau chiffré dans son sens premier : le tableau comptable, comme plus tard le tableau statistique, doit d'abord être considéré comme un portrait, donnant une image objective de la réalité qu'il dépeint. Michel Foucault a accordé au tableau peint une place inaugurale dans son "archéologie des sciences humaines". Cependant l'instauration du tableau dans la peinture a été liée à ces deux autres types de projection de l'image du monde que sont la carte et le miroir. Une métaphore souvent utilisée pour décrire la comptabilité fut celle du "miroir du marchand", comme en témoigne par exemple le titre que Richard Dafforne donna au traité de comptabilité qu'il publia à Londres en 1636 : The Merchant's Mirrour, or Directions for the Perfect Ordering and Keeping of his Accounts."  (p. 127)

Qu'on me pardonne la longueur de la citation, mais c'est que je trouve passionnante cette intrication entre l'économique et l'esthétique.
Une dernière curiosité de nature synchronistique : la phrase sur l'instauration du tableau fait appel à une note en fin de volume, renvoyant à un  livre précisément intitulé L'instauration du tableau, publié à Genève, chez Droz, en 1999. Or, il se trouve que l'auteur du livre, l'historien  de l'art Victor I. Stoichita, a aussi écrit un essai sur la peinture espagnole, L'Oeil Mystique, Peindre l'extase dans l'Espagne du Siècle d'Or (Éditions du Félin, 2011), que j'ai acheté samedi dernier à vil prix dans ma librairie du hasard objectif, je veux bien sûr parler de l'irremplaçable Noz.



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* " Lorsque Luca Pacioli commence son éducation, cela fait longtemps déjà que les marchands et les négociants sont passés à l'étape suivante, la comptabilité en partie double: depuis la fin du XIIIe siècle, ils tiennent un compte par client et par fournisseur, chacun avec son débit et son crédit. Pour chaque opération, ils passent deux écritures, l'une sur ces comptes et l'autre sur le compte de caisse. Une opération a donc, toujours, une contrepartie dans un autre compte; à tout montant enregistré au débit correspond un montant identique au crédit. L'idée que toute ressource finance un emploi et que tout emploi est financé par une ressource marque l'acte de naissance de la comptabilité moderne. La comptabilité en partie double convient parfaitement aux grandes structures commerciales et bancaires qui se développent en Italie. Elle permet d'enregistrer des opérations de plus en plus nombreuses et complexes mais aussi de rendre des comptes aux associés ou aux commanditaires." Tristan Gaston-Breton, Les Echos, 29/07/2016.

On doit aussi à Luca Pacioli la notion de divine proportion, titre d'un ouvrage ultérieur illustré par Léonard de Vinci (De Divina proportione, 1509). Yvo Jacquier, que nous avons rencontré lors de nos chroniques sur Dürer, pense que l'artiste fut initié aux carrés magiques par ce frère Luca, dont l'influence aurait donc été décisive dans la conception de la gravure Melancholia I. Certains pensent que le jeune homme représenté sur le portrait attribué à Jacopo de Barbari serait Dürer lui-même.

lundi 5 février 2018

Polska/Ikea

"Dans son Système de la Nature, en 1776, Linné déclarait :"Je sépare désormais les baleines des poissons." Mais je sais fort bien, d'après ce que j'ai pu apprendre moi-même, que jusque vers 1850, en contradiction formelle avec l'édit absolu de Linné, les requins et l'alose, la limande et le hareng partageaient toujours la possession des mêmes eaux que le léviathan.
Les raisons que pose Linné en expliquant pourquoi il lui a convenu de bannir les baleines du monde des eaux sont les suivantes : "Considérant leur cœur chaud et bivalve, leurs poumons, leurs paupières mobiles, leurs oreilles profondes, penem intrantem feminam mammis lactatem", et finalement : ex lege naturae jure meritoque. J'ai soumis le tout à mes amis Siméon Macey et Charles Coffin, de Nantucket, tous deux mes camarades de gamelle au cours d'une certaine croisière ; lesquels se sont accordés pour déclarer que les raisons ci-dessus avancées sont notoirement insuffisantes. Charley alla même jusqu'à insinuer, iconoclaste, que tout ça c'était de la blague."

Herman Melville, Moby Dick, p. 223 (Phébus, tr. Armel Guerne)

Le savant suédois Linné, apparu avec l'achat de la plaque émaillée 444 à la brocante des Marins de décembre, ayant donné son nom à la rue de Paris longtemps habitée par Georges Perec, repéré encore dans Le Conte du biographe de la romancière AS Byatt, Linné, donc, refaisait surface dans le chapitre 32 de Moby Dick, justement appelé "Cétologie". Le 29 janvier, j'écrivis dans le cahier bleu que la Suède était décidément omniprésente dans mon paysage intime. Outre Linné, il y avait cette auteure suédoise,  Elisabeth Åsbrink, avec son ouvrage 1947, L'année où tout commença, et le premier article du dossier de Philosophie magazine de février consacré à un sujet ô combien d'actualité - "Peut-on désirer sans dominer ?- qui commençait par le rappel d'une scène se déroulant au musée d'art moderne de Stockholm, tirée de The Square, le film du réalisateur suédois Ruben Östlund , Palme d'Or 2017 du festival de Cannes. A quoi il faut ajouter encore cette information glanée sur la biographie de Michel Foucault (mentionné en même temps que Linné dans le livre d'AS Byatt), dans un Hors-Série du même Philosophie Magazine : il fut nommé, en 1955, conseiller culturel à la Maison de France d'Uppsala (ville où décéda Linné). En 1957, il y accueillit Albert Camus qui venait de recevoir le prix Nobel.
Enfin, le clou de la série, la mort le 28 janvier du fondateur d'Ikea, Ingvar Kamprad, à l'âge de 91 ans, dans sa maison de la province du Smaland. Ce n'est pas le fait le moins important, on verra pourquoi.


Pourtant, en cette fin janvier, ce n'est pas la Suède qui est ma préoccupation principale, mais un pays proche, la Pologne, où je dois partir en avion pour un bref séjour, mon pied-à-terre étant réservé 12 rue Miodowa, près du centre historique de Varsovie. C'est la première fois que je vais découvrir un ancien pays du bloc de l'Est.

En attendant mon vol à l'aéroport de Roissy, je glane parmi les périodiques distribués gratuitement ce jour-là Le Monde et le New York Times (sérieux le gars, il y avait moins austère sur les présentoirs). Les deux journaux présentent un article bien documenté sur Ingvar Kamprad (ses initiales forment les deux premières lettres d'Ikea, créé en 1943, le E et le A rappelant Elmtaryd et Agunnaryd, la ferme familiale et le village où il a commencé son petit commerce, vendeur à vélo d'allumettes et de crayons  puis commerçant par correspondance).
Le gars Ingvar affectait un train de vie modeste, roulant dans une vieille Volvo, évitant les vols en classe business, dînant bon marché, faisant les soldes, affirmant qu'il n'avait pas de véritable fortune. "J'ai assez d'argent, disait-il, pour m'en sortir, mais le fait est que ce n'est pas moi qui possède l'argent, mais une fondation." Oubliant de préciser, note Olivier Truc dans Le Monde, qu'il contrôlait la fondation en question. Bref, un profil qui n'est pas sans rappeler ce pingre de Paul Getty dont je parlais l'autre jour.
En réalité, il avait une villa au-dessus du lac de Genève, un domaine en Suède et des vignes en Provence, et il conduisait une Porsche flambant neuve aussi bien que la vieille Volvo. C'était l'un des hommes les plus riches du monde qui a contribué par son œuvre, a affirmé le roi Carl XVI Gustaf, à faire connaître la Suède sur toute la planète. "Un Henry Ford suédois", a noté le journal Dagens Nyheter. Ce qui n'est pas mal vu quand on sait que Henry Ford  était un antisémite notoire, auteur de l'ouvrage Le Juif international (1921). «Ford a été un des mes principaux inspirateurs », déclara un jour Hitler, qui lui fit décerner, en 1938, la plus haute décoration civile du IIIe Reich. Ford, pas en reste, lui fit un cadeau de 35000 reichmarks en 1939 pour son anniversaire.

Henry Ford recevant la Grand Croix de l'Aigle des mains des officiels nazis (1938)
Si la comparaison avec Ford est justifiée, c'est que l'on sait depuis 1994, grâce au journal de Stockholm Expressen, que Kamprad avait rejoint le mouvement fasciste du suédois Per Engdahl en 1942. Il s'en était alors humblement excusé auprès de ses employés, regrettant "l'erreur la plus stupide de sa vie", expliquant qu'il avait été influencé par sa grand-mère allemande. Un profil bas qui masquait une implication plus grande qu'il ne voulait bien l'admettre. Il a été démontré qu'il avait gardé des contacts bien après 1945, organisé des réunions, recruté des membres et financé un parti néonazi avec les fonds d'Ikea. Dans une lettre de 1950 adressée à Per Engdahl, il affirme encore être fier de sa participation.
Il se trouve que Per Engdahl est un des personnages clés du livre d'Elisabeth Åsbrink. Il a aidé plusieurs milliers de nazis à quitter l'Europe, en particulier vers l'Argentine, où le président Perón les accueillait à bras ouverts, "non seulement en raison de sa sympathie idéologique, mais aussi par la vertu de juteuses compensations financières prises sur les fonds du Troisième Reich."
L'écrivaine est d'ailleurs citée dans un autre article connexe du Monde, signé par Anne-Françoise Hivert :
"Accusé de sympathies nazies pendant la seconde guerre mondiale, il s'était repenti auprès de ses employés, obtenant le pardon des Suédois. "De cette façon, note Elisabeth Arsbring [sic], à l'origine de certaines révélations, l'image de Kamprad et l'image de la suède continuent de se refléter l'une dans l'autre, sans ombre, sans honte et sans nécessité de s'expliquer sur son héritage."
C'est sur ces belles et réjouissantes considérations que je décolle vers Varsovie. Le plafond bas de nuages fait que je ne verrai rien des pays traversés. Au sortir de l'aéroport Frédéric Chopin, la bise me cueille à froid. Le bus 175 me conduit vers mes pénates. La suite au prochain numéro.


mardi 16 janvier 2018

Iris malin d'un cachalot colossal

Bon, j'ai ramené de la médiathèque le volume de la Pochot)hèque renfermant les Romans et récits de Georges Perec et j'ai commencé à combler mes lacunes. Ceci après avoir lu ses deux romans de jeunesse, non publiés à l'époque, L'attentat de Sarajevo et Le Condottière, où je dois dire que je n'ai pas pris un grand plaisir et que je comprends le refus des éditeurs d'alors : sans doute y avait-il un vrai écrivain en devenir mais la chrysalide était encore coriace. En revanche, je me suis vraiment régalé avec Quel petit vélo chromé au fond de la cour ?, burlesque à souhait, virtuose dans ses innombrables figures de style, et L'homme qui dort, pas drôle du tout (ou alors de façon subliminale), mais passionnant dans sa peinture d'une exploration de l'indifférence au monde. Tout ceci m'a conduit à La Disparition, le fameux roman lipogrammatique écrit sans la lettre la plus courante en français, la voyelle E. Un tour de force de trois cents pages. Et c'est sans doute là le problème : ce roman est très connu, très souvent cité, mais est-il vraiment lu ?

Édition originale (1969)
Personnellement, nul ne m'a jamais parlé de ce livre, évoqué son intrigue, vanté ses qualités. Il faut dire que je ne vis pas au milieu des gens de lettres (ce que je ne regrette pas le moins du monde) et que beaucoup ici connaissent sûrement mieux Marie-Jo que Georges. Je ne dois pas faire le malin car moi-même je n'avais pas encore lu La Disparition, alors que je connais son existence depuis des décennies (cette incuriosité est terrifiante, quand j'y pense).
Mais c'est fini la plaisanterie, c'est décidé, j'attaque La Disparition. Je m'y suis plongé ce soir gaillardement. Et donc découvert ce personnage ahurissant d'Anton Voyl (dont le nom bien sûr n'est pas sans évoquer cette voyelle manquante - d'ailleurs Anton ne va pas tarder à disparaître lui aussi). Or, voici le dit Voyl qui coupe la radio, s'accroupit sur son tapis, fait quelques pompes (mot interdit pour présence de e que l'auteur remplace donc par tractions), fatigue vite et fixe ensuite "d'un air las l'intrigant croquis qui apparaissait ou disparaissait  sur l'aubusson suivant la façon dont s'organisait la vision". La vision de ce tapis va le mettre en transes : il y cherche une sorte de révélation dont il s'approche sans cesse mais qui le fuit toujours en définitive. Pendant huit jours, il s'épuisera sans parvenir à trouver la formule, le sésame de sa vision.
Et parmi les imparfaits croquis qui cerneraient le motif suprême, il y avait "l'iris malin d'un cachalot colossal, narguant Jonas, clouant Caïn, fascinant Achab : avatars d'un noyau vital dont la divulgation s'affirmait tabou."
Alors, tout de suite, sur le cahier bleu qui me sert depuis plus d'un an de brouillon, je note ce fragment de phrase. On sait que Moby Dick est devenu depuis peu un des thèmes de l'attracteur étrange, et donc cette nouvelle rencontre en est une preuve de plus (et ce ne sera pas la seule apparition du roman melvillien dans La Disparition).
Peu après je fais une pause (il faut déguster l'affaire, la goûter par petites goulées gouleyantes). Je me téléporte sur Facebook où je tombe sur cette publication de mon amie Fernande :

Je sursaute sur cette formulation : les papiers d'Iris. D'autant plus que ces formes blanches (dont l'une est une sorte de E inversé) tournent autour d'un astre blanc filamenteux. Je signale cette coïncidence à Fernande qui, en habituée des synchronicités, trouve cela tout à fait normal.

Ce n'est pas fini. Je vois juste après ce premier écho que j'ai reçu une invitation d'une certaine Isabelle Baudelet. Je me méfie des invitations facebookiennes : j'ai été invité plus ou moins récemment par Alannah Kaitlin Young, Vera Leila Kramer, Marie Levesque, Danica Xavier Koski, Marie Labelle, toutes bien sûr célibataires vivant à Rome ou Châteauroux, créatures édéniques, enjôleuses Sirènes dont l'intention est bien sûr de partager leur passion sans limite pour la littérature... Mais Isabelle Baudelet, par bonheur, n'appartient pas à cette coterie salace (puis-je suggérer à l'algorithme facebookien, si habile à traquer la moindre peinture érotique, de diriger plutôt ses efforts sur ces pubs déguisées ?). D'ailleurs, voyant le nom de Sylvie Durbec s'afficher sur plusieurs posts, je suis pleinement rassuré.

Mais il y a mieux, je découvre sur le fil d'Isabelle ce post de Claire Krähenbühl, avec un magnifique tableau de Klee en illustration :


Le texte, évoquant Rilke et sa visite au musée historique de Berne, avec sa découverte émerveillée des châles de Perse, me rappelle immédiatement un de mes posts d'Alluvions, Le centre noir du châle, daté d'août 2013 où je parlais exactement de la même chose (qui émanait de ma lecture du Rilke par lui-même de Philippe Jaccottet), de cette attirance mystérieuse de Rilke et son échec aussi à en rendre compte par le poème. Échec qui rejoint, je m'en avise maintenant, celui d'Anton Voyl à circonscrire la vision de son tapis.


Allant plus loin dans le fil des commentaires, je vois qu'Isabelle renvoyait à l'un des premiers articles de son blog Text'styles, Châles, "un monde en soi...", où elle donnait un extrait de cette très belle lettre de Rilke à la comtesse Margot Sizzo-Noris, 16 décembre 1923 :
"Comme il y a des années, à Paris, les dentelles, j’ai compris soudain devant ces étoffes déployées, l’essence du châle ! Mais la dire ? Autre fiasco… c’est peut-être seulement ainsi, seulement dans les transmutations que permet un lent et tangible travail manuel, que réussissent des équivalents complets, silencieux, de la vie, ce à quoi le langage n’aboutit jamais qu’au moyen de périphrases, hors les rares cas où il parvient à obtenir, dans un appel magique, que telle ou telle face plus cachée de l’existence demeure, l’espace d’un poème, tournée vers nous. »
Et tout au bout de l'article, que vois-je ? La photo du livre de Jaccottet que j'ai reproduite ici et le renvoi à mon article d'alors.

J'ai bien sûr aussitôt accepté l'invitation d'Isabelle. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que sa demande n'a rien à voir avec cet article : c'est Sylvie (Durbec) qui l'a incitée à rejoindre mon cercle d'amis (merci Sylvie !) et elle n'avait jamais fait la relation avec le châle de Rilke.

Encore un détail : remontant vers l'accueil du site Text'Styles, je découvre que l'avant-dernier article posté, au 9 janvier, Tisser le paradis, évoque précisément les tapis, avec des citations de Michel Foucault datées de 1967, mon année fétiche.
"Le jardin, c’est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, c’est une sorte de jardin mobile à travers l’espace. Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde.’

Michel Foucault, Des espaces autres (1967), Hétérotopies.

Tapis jardin 18ème siècle, V&A Museum
En quelques minutes, de Anton à Isabelle en passant par Fernande, le hasard objectif avait filé sa trame. Belle entrée dans La Disparition.

vendredi 12 janvier 2018

La pureté des belles choses

"Ce voyage est un hommage à tous ceux qui m'ont précédé.

La formule peut sembler dégouliner de bons sentiments, mais il n'en est rien.

Elle exprime une vérité du vécu, un peu grandiloquente, certes, mais une vérité tout de même : pendant qu'on fabrique un objet en céramique, on vit l'instant présent. Je fais venir ma porcelaine de Limoges, en France. Elle m'arrive dans des sacs de plastique de vingt kilos chacun, contenant deux boudins de dix kilos d'argile spéciale parfaitement dosée, couleur lait entier, avec une moisissure verdâtre. J'en déballe un, le jette sur la planche à pétrir et j'en coupe un tiers avec mon fil d'acier. Ce tiers-là, je le cogne sur le bois, je le soulève et l'abaisse en un mouvement circulaire, comme si je pétrissais de la pâte. Il s'assouplit à mesure. Je ralentis, mon argile devient une boule."

Edmund de Waal, La voie blanche, p. 12.

Il existe comme une thématique commune aux ouvrages qui m'occupent en ce moment, que l'on pourrait peut-être définir comme la présence de l'objet, la prégnance de la chose. Edmund de Waal est écrivain, mais aussi potier, ou, dit autrement, potier mais aussi écrivain. Entendons bien, pas un artisan qui se pique de décrire son art ou un littérateur qui s'éprend d'un travail manuel, non, Edmund de Waal est indissolublement l'un et l'autre. C'est ce qui donne sa force à son livre. Monter l'argile c'est aussi construire la phrase : "(...) les parois s'élèvent, le volume change, c'est une exhalaison, une phrase qui s'articule."Rendre compte de l'histoire de la porcelaine, c'est l'inscrire dans une forme qui ne soit pas quelconque, qui soit aussi singulière que le pot élaboré dans l'atelier, aussi proche que possible de cette expérience pratique de la poterie.

Que recherche donc de son côté Phineas G. Nanson le biographe d'AS Byatt, en abandonnant sa thèse et la théorie littéraire postmoderniste ? Il dit avoir "éprouvé le besoin urgent d'une vie pleine de choses." Ce mot de choses, mis en relief par des italiques, on le retrouve plus loin, au milieu du livre, page 151, où il fait une première allusion au célèbre ouvrage de Michel Foucault, Les Mots et les Choses, avant de concéder qu'il "serait très malhonnête de ma part de ne pas rendre hommage à ces penseurs lorsque c'est légitime - et Foucault a bel et bien intégré le désir de Linné d'établir une taxinomie complète dans une vision de la langue et des langages qui est beaucoup plus vaste et l'inclut. Le plaisir pour moi, poursuit-il, je suppose, en écrivant, est que cette fois-là je pensais à Foucault, et encore plus à Linné, parmi des choses, des squelettes de poissons, aplanis, de grands papillons bleus, des reliures, des dessins de la main de cet homme, même si lesdits dessins impliquaient (et pourquoi pas ?) des niveaux de signification, des analogies entre les plantes et d'autres créatures, réelles et inventées, précises et tirées par les cheveux."

Et comment ne pas se rappeler cette tirade du vieil Hobie dans Le chardonneret de Donna Tartt (décidément, je ne sais pas quand je sortirai de ce roman, qui n'en finit pas de déployer ses échos), tirade que j'ai déjà mise en exergue au mois dernier :
" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre cœur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..." (Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.)


C'est moi qui souligne ici, mais si je souligne, c'est que le cinéma m'a donné récemment illustration de l'idolâtrie de l'objet, de la corrosion de l'âme par l'objet, à travers le film de Ridley Scott, Tout l'argent du monde, qui a beaucoup fait parler pour des raisons qui ont peu à voir avec le film en lui-même (l'effacement de Kevin Spacey, suspecté de harcèlement sexuel, et son remplacement par Christopher Plummer, par ailleurs excellent). Plummer qui incarne le multimilliardaire J. Paul Getty, refusant en 1973 de payer le montant de la rançon réclamée pour la libération de son petit-fils John Paul Getty III kidnappé à Rome par un gang calabrais. Ce fait divers authentique voit le magnat du pétrole repousser sans vergogne les demandes de rançon (celle-ci descendant au fil des mois et des refus de 17 millions de dollars à (seulement...) trois millions*), et en même temps continuer à acquérir à grands frais des œuvres d'art, alimentant une collection qui deviendra à sa mort la J. Paul Getty Trust, la plus riche institution culturelle au monde avec un capital de 4,2 milliards de dollars (avril 2009). Dans le film de Scott, on le voit, fortement ému, s’acheter une Vierge à l’Enfant,  et déclarer : « Il y a une pureté dans les belles choses que je n’ai jamais trouvée chez l’être humain ».

C'est pourtant l'être humain, aussi impur soit-il, qui les crée ces belles choses. Je ne sais si la réplique du film est tirée d'un propos authentique de J.Paul Getty, et peu importe, mais elle illustre bien cette pente cruelle où peut glisser n'importe quel esthète, dont le raffinement peut aisément se conjuguer avec la plus grande inhumanité. Edmund de Waal en donne un autre exemple édifiant avec Zhu De, l'empereur Yongle, né en 1360, qui fut à l'origine de la construction de la Cité interdite et fit élever une pagode octogonale de neuf étages toute en porcelaine. Ce même Zhu De, en guerre contre son neveu qui s'était emparé du trône impérial, fit assassiner tous les membres de sa famille "jusqu'au neuvième degré de parenté - grands-parents, parents, frères et sœurs, neveux et nièces, petits enfants - ce qui lui permit de s'autoproclamer empereur dans un bain de sang. Après quoi il effaça des archives le règne précédent."(p .111)

Pagode de porcelaine, Nankin, 1665.
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* "Après que son petit-fils a eu l'oreille coupée par ses ravisseurs, Getty finit par accepter de payer une rançon de 3 millions de dollars : sur cette somme, 2,2 millions sont en effet déductibles des impôts. Il fournit les 800 000 dollars restants sous la forme d'un prêt remboursable par son fils avec 4% d'intérêts." (Wikipedia).