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samedi 25 avril 2020

Toute une foule d'harmonies secrètes

"Pour les esprits pensifs, toutes les parties de la nature, même les plus disparates au premier coup d’œil, se rattachent entre elles par toute une foule d'harmonies secrètes, fils invisibles de la création que le contemplateur aperçoit, qui font du grand tout un inextricable réseau vivant d'une seule vie, nourri d'une seule sève, un dans la variété, et qui sont, pour ainsi parler, les racines mêmes de l'être."

Victor Hugo, Voyage de 1843, Pyrénées

Bref aperçu sur les coulisses de l'affaire. Le 8 avril, je me donne un programme, une série d'articles à écrire pour rendre compte des diverses thématiques que le confinement n'a pas réussi à confiner, bien au contraire. C'est une véritable efflorescence printanière que je m'efforce de transcrire, et je prévois donc pas moins de six textes, que je ne détaillerai pas ici, mais sachez que le premier devait être consacré à Paul Virilio et le dernier au silence. Mais je ne suis pas prêt à donner de la voix au silence, car le premier opus virilien s'est avéré d'une viralité redoutable, en se conduisant comme un véritable objet fractal qui a bifurqué sur La Vitesse des choses de Rodrigo Fresán, avant de revenir de plus belle sur le Virilio architecte bunkérisant, les bibliothèques et le désastre, ouvrant lui-même sur la fin inédite d'une pièce d'Heiner Müller, mise en scène par sa veuve photographe - entrant à son tour en résonance avec la chronique de Zéro K de Don DeLillo sur le site du Stalker. Résultat : à cette avalanche se sont ajoutés trois autres billets à écrire sans que je puisse même penser à aborder le second article initialement prévu. 

Et le premier de ces trois billets fait à nouveau entrer Stalker dans la danse. De fait, je remonte le temps : du 20 avril, date de publication du dernier texte, je rebrousse au 15 avril. Je viens d'introduire le monstre littéraire de Fresán lorsque je découvre le lendemain la chronique de Juan Asensio sur
Órdago d'Álvaro de la Rica. Auteur espagnol que je ne connaissais absolument pas, je dois le souligner. Mais l'incipit d'Asensio (une longue phrase sinueuse qui se développe sur pas moins de onze lignes) ne pouvait me laisser indifférent, y faisant la part si belle à un Sebald, dont on sait bien ici l'admiration que je lui porte :
"Sous-titré Un paseo por la frontera vasca del Pirineo, Órdago (1) est une de ces déambulations érudites qui n'est pas sans présenter quelque parenté avec les textes, bien souvent somptueusement mélancoliques, de W. G. Sebald que nous avons si longuement évoqués dans la Zone mais que l'auteur, lui, ne cite, assez curieusement, pas, alors même qu'il admet rechercher, en parlant des travaux d'une Florence Delay mais aussi, clairement, de son propre ouvrage, une voie d'écriture particulière, capable selon lui de parvenir à un «ensayo créativo», qui donnerait, de la littérature, une image aussi fine que véridique, celle que recherchent justement des auteurs comme le nôtre ou bien Sebald, sans oublier Claudio Magris encore qui préfaça son livre sur Kafka, en somme tous ceux qui estiment que «la creatividad en el ensayo es la marca de agua de su deslumbrante aportación literaria» (p. 134)."
Et il y avait donc aussi Claudio Magris, dont la seule apparition sur ce blog est à mettre au compte justement de Fresán : entre Richard Powers et Antonio Tabucchi, il insère "Claudio Magris remontant le Danube comme le fil de sa propre vie".  Et je m'étonne moi-même que le grand écrivain italien ne soit pas plus présent ici, car enfin, Danube fut aussi pour moi un livre d'exception. Que je lus en juin 1991, empruntant le volume à la Bibliothèque municipale de La Châtre.

C'est dans cette édition de l'Arpenteur que j'ai  découvert Danube (il existe maintenant en Folio)

J'en possède d'ailleurs la trace dans le cahier Clairefontaine rose tenu cette année-là, qui contenait à la fois les brouillons d'un roman resté inédit et les premières notes autour d'un concept que j'avais inventé : l'Archéo-réseau, et dont j'ai essayé de donner une définition voici trois ans le 20 avril 2017 (que l'on me pardonne de m'auto-citer un peu longuement) :

"En 2012, en parlant de la rêverie-fleuve chez Victor Hugo, j'avais écrit  : "Archéo- voulant signifier un soubassement immémorial, un socle géosymbolique,  mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique." Et je souscris toujours à cette tentative de description : l'Archéo-réseau rassemble toutes les cartographies mentales, imaginaires ou matérielles élaborées par les humains depuis l'avènement de Sapiens sur cette terre. Pour survivre, il lui a fallu prendre des repères, tisser des liens entre des lieux, marquer par des récits les histoires de chasse, mémoriser avec des signes et des mythes les événements et sites essentiels de son territoire. Il faut concevoir l'Archéo-réseau sur le modèle de l'internet, autrement dit non comme un unique et immense réseau mais comme un réseau de réseaux, où s'enchevêtrent de multiples systèmes symboliques, ramifiés comme les dreaming lines des Aborigènes australiens ou centralisés comme les roues zodiacales grecques héritières des organisations symboliques des empires égyptiens et mésopotamiens.

Le plus complexe à saisir c'est la deuxième partie de la définition : "un socle géosymbolique mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique." En effet, on peut s'accorder assez facilement sur le fait que l'homme a toujours eu besoin de structurer son espace de vie, d'y dessiner des frontières et d'y désigner des lieux plus importants que d'autres, que l'on nommera souvent sacrés. Mais on jugera que ces structurations se succèdent en se détruisant ou en s'assimilant, et que seule l'archéologie, la recherche historique permettront de reconstituer leur genèse. L'idée de l'Archéo-réseau est plus folle : elle postule que quelque chose vit toujours de ces systèmes disparus. Et cela a à voir avec cet autre concept emprunté à la physique quantique : l'intrication. De même que deux particules intriquées se comportent comme des entités uniques même si elles sont séparées par des centaines de kilomètres, les lignes de sens du jadis, intriquant plusieurs éléments que l’œil d'aujourd'hui voit comme des entités indépendantes, continuent à vibrer dans l'espace-temps contemporain. Et parfois, en les faisant revivre, on suscite un attracteur étrange qui va multiplier les coïncidences et faire entrer en collision l'actuel et l'ancestral."
Et voilà comment, en évoquant l'Archéo-réseau, je glissais vers les deux autres concepts-phare de mes investigations : l'intrication et l'attracteur étrange.


Je suis frappé, en relisant ces lignes, de voir la référence à Victor Hugo, et à cette rêverie-fleuve qui apparaît dans la préface à son journal de voyage Le Rhin, où il écrit : "cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve."[...] Ce qui commence là avec Le Rhin ne va plus s'arrêter, suivant le cours de cette rêverie-fleuve." (janvier 1842) Et si cela me frappe, c'est bien parce que cela entre en résonance avec mon cahier de 1991, où je traçais un parallèle entre les deux ouvrages que je lisais alors en même temps, Danube et Le Tiers-Instruit de Michel Serres. Entre les deux, notais-je, un lien immédiat : la figure du fleuve.


Tout ceci m'a éloigné d'Álvaro de la Rica. J'y reviens donc : ce qui m'avait retenu, après Sebald et Magris,  c'est cette autre très longue phrase d'Asensio :
"Littérature (du moins essai littéraire, et il n'y a nulle déchéance ontologique, à mes yeux, lorsque j'établis cette différence), littérature donc et vie mêlent ainsi de façon indiscernable la réalité dans laquelle vit l'écrivain avec la fiction où se promènent ses personnages; pour le dire avec l'auteur citant un grand écrivain qui lui aussi fit de ses essais un genre littéraire à part entière, il s'agit d’entremêler genre narratif avec l'essai et l'écriture autobiographique, un exercice difficile voire redoutable qu'Unamuno parvint à réaliser avec brio (...)" [C'est moi qui souligne]
Autobiographie, réalité et fiction indiscernables, ce sont les thèmes mêmes à l'oeuvre dans la citation que j'ai donné du roman de Rodrigo Fresán : "La Vitesse des choses semble défendre tout naturellement la disparition de certaines frontières narratives et ouvrir la voie à l'autobiographie ample." et "Dans chacune de ses œuvres, la question qu'on se pose paraît être la suivante : qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui est mensonger ? La réponse est : quelle importance ?"

Mais si les choses en étaient restées là, cela n'aurait peut-être pas donné matière à un article, car après tout, on pourrait objecter que ce tressage du réel et de la fiction est loin d'être une idée neuve. Mais il y avait aussi cette photo de Lartigue illustrant l'article, et qu'Asensio convoque ainsi dans son texte :
"En somme, nous pourrions ici suivre l'auteur qui trace un parallèle avec les superbes photographies de Jacques-Henri Lartigue, dont celle-ci prise à Biarritz et intitulée Sala au rocher de la Vierge, lorsqu'il s'agit de mélanger de la façon la plus intime le geste ou l'action les plus éphémères (un photographe attendant qu'une vague explose devant son modèle debout face à la mer) avec ce que, certes prétentieusement, nous pourrions appeler une forme d'éternité, cette dernière rédimant la fugacité douloureuse de l'instant mais, plus encore, insérant ce dernier dans une suite spéculaire fascinante, l'un de ces pièges savants («alguien que crea un personaje que lee un libro en el que se le dice que, en la medida en la que prosiga la lectura, con el final de la historia leída, él morirá»*, p. 32), dans la conception desquels Unamuno était passé maître à tel point qu'il retint durablement l'attention de Borges, ce grand expert en miroirs et labyrinthes. "


Or, ce même jour, en furetant sur le site d'Enrique Vila-Matas, préfacier de Fresán, je rencontre cette même photo sur sa page AUTOBIOGRAFÍA LITERARIA.

La photo vient en regard du livre Suicidios Ejemplares, publié en 1991, l'année donc de l'Archéo-réseau. Ultime coïncidence** : Vila-Matas évoque, à propos de ce livre, un autre ouvrage, Bartleby y
compañía , paru, lui, en 2000. 
Or, si l'on retourne une dernière fois à la chronique d'Asensio, et très précisément à sa deuxième phrase :
"Une autre référence, indiquée dans le dernier chapitre de l'ouvrage intitulé Bref commentaire bibliographique, nous laisse découvrir l'une des plus évidentes passions d'Álvaro de la Rica, l'érudition chère à un Roberto (Bobi) Bazlen pouvant affirmer que «casi todo lo que se escribe» n'est presque pas autre chose que des «notas a pie de pagina infladas en forma de libro» (p. 203)."
et que l'on clique sur ce Roberto (Bobi) Bazlen, on tombe sur un article du même Asensio daté du 23 avril 2018, soit presque deux ans jour pour jour, intitulé Lettres éditoriales de Roberto Bazlen, et qui s'ouvre sur... Bartleby et compagnie...




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* Traduction personnelle (grand lecteur de littérature hispanique, Asensio ne s'attarde pourtant pas à traduire les citations) : « quelqu’un qui crée un personnage qui lit un livre dans lequel on lui dit que, dans la mesure où la lecture se poursuit, à la fin de l’histoire lue, il mourra

** Bon, je ne peux résister à la der des ders, une autre ultime coïncidence :  Asensio termine son article avec une photo, sans doute une photo personnelle, représentant un homme en contre-jour au bord de la mer, dont on peut imaginer qu'elle rime d'une certaine manière avec la photo de Lartigue.


Or,  l'article sur l'Archéo-réseau d'avril 2017 était illustré d'une photo personnelle montrant là aussi un homme devant l'océan, sur une plage aquitaine où perçait le museau d'une épave aperçue au mois d'avril de l'an passé :


Le nom de ce bateau échoué avait, paraît-il, donné son nom au village de vacances qui s'était édifié derrière les dunes. Rien ne permet de savoir si c'est vrai.

mercredi 15 avril 2020

La Vitesse des choses

"La Vitesse des choses semble défendre tout naturellement la disparition de certaines frontières narratives et ouvrir la voie à l'autobiographie ample. "Ce qui est vrai, considéré comme un territoire fertile pour  semer les graines de l'imaginaire ou, mieux encore, "novéliser" la vie", disait il n'y a pas si longtemps  Fresán quand, à propos d'un livre de Rick Moody, auteur qu'il admire, il évoquait les "pastiches de W.G. Sebald, Javier Marías, David Foster Wallace, les récits véridiques et junkies de Denis Johnson, Dave Eggers (qui a débuté et est devenu célèbre grâce à son roman émouvant et génial, Une oeuvre déchirante d'un génie renversant), Roberto Bolaño, Lorrie Moore, César Aira et son Cumpleaños, William T. Vollmann, Javier Cercas, Richard Powers, Claudio Magris remontant le Danube comme le fil de sa propre vie, Antonio Tabucchi disparaissant comme Narcisse dans les pages de l'épistolaire Il se fait de plus en plus tard, Paul Théroux et ses roman avec écrivain [...] Dans chacune de ses œuvres, la question qu'on se pose paraît être la suivante : qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui est mensonger ? La réponse est : quelle importance ?"

Enrique Vila-Matas, préface à La Vitesse des choses, Rodrigo Fresán, Passage du Nord-Ouest, 2008, p. 11-12.

J'étais plongé dans Paul Virilio, dans les arcanes de la dromologie, cette science qu'il appelait de ses voeux, et qu'il définit ainsi dans l'entretien de la revue Multitudes : "dromos” en grec signifie course et le terme course montre bien comment notre société est représentée par la vitesse, tout comme par la richesse. Le “dromos”, – je le rappelle c’est la “route” chez les Grecs, c’est “l’allée”, “l’avenue”, et en français le mot “rue” a la même racine que “ruée” ; se précipiter. Par conséquent la dromologie est la science, ou mieux, la discipline, la logique de la vitesse." J'avançais, je l'ai déjà dit, non sans difficulté dans cet essai de 1984, faisant de nombreuses pauses, et c'est dans l'espace de l'une de ses pauses que j'ai posé mon regard sur le dos trapu d'un roman que je gardais bien au chaud depuis plusieurs années. La Vitesse des choses, de Rodrigo Fresán. Il y avait un marque-page à l'intérieur (représentant le phare dit Le Petit Minou en Bretagne Nord), qui rappelait que j'avais déjà tenté un coup de sonde dans ce pavé de 637 pages déniché comme tant d'autres chez Noz. Je n'étais pas allé bien loin, ce n'était pas encore le moment. Combien sont-ils, de livres, dans ma bibliothèque, à attendre ainsi le jour où je vais me décider enfin à les ouvrir ? Je me suis posé cette question tout à coup. Cinquante ? Non, bien plus. Cent, cent cinquante, peut-être davantage. J'en ai accumulé des tas, au fil des brocantes, des bouquineries, des Noz, des désherbages de bibliothèque et des vraies librairies bien sûr, et il est certain que nombre de ces volumes glanés dans le désir d'un instant resteront lettre morte. Aucune importance. Ce qui compte c'est le moment où une intuition vous commande de sortir la bête qui dormait dans son rayonnage. La vitesse de Virilio avait-elle quelque chose à voir avec cette vitesse des choses dont Fresán avait fait son titre ?

J'ouvre, et je lis la préface d'Enrique Vila-Matas, je la relis plus exactement, car il est impensable que je l'ai laissée de côté à ma première tentative. Vila-Matas, si souvent convoqué dans ces pages alluvionnaires, plus rarement ces temps-ci, il est vrai, mais tout de même, lui que j'ai désigné, avec Paul Auster, Christian Garcin et W.G. Sebald, comme les "écrivains de la coïncidence". Et sa préface m'emballe, il faut absolument que j'entre une bonne fois dans l'oeuvre.

Le lendemain matin, je visionne sur Arte.tv le documentaire que j'avais raté la veille,  Kubrick par Kubrick, de Gregory Monro. Pas de commentaire : le film s'appuie sur les entretiens que le cinéaste avait accordés, privilège rare, au critique Michel Ciment. Et c'est passionnant. Et puis soudain, alors que le film aborde  2001, Odyssée de l'espace, voici que s'affiche sur l'écran de mon Ipad l'oeil rouge de Hal 9000, l'ordinateur de bord de Discovery One.


Et à ce moment-là, c'est le flash. Une onde d'adrénaline me traverse : cet oeil là je l'ai bien sûr vu tout récemment, et c'est tout bonnement sur la couverture de La Vitesse des choses. Quel idiot, je ne l'avais pas reconnu, je n'avais pas fait le lien avec le génial film de Kubrick.

Quel lien du roman au film ? Au stade où j'en suis alors de ma lecture, une seule référence, mais assez importante, semble-t-il, pour qu'elle apparaisse dans la critique du Monde à l'époque de la sortie du livre en 2009 : l'histoire de ce figurant de 2001 refusant de quitter son costume de singe. Un peu plus loin, Fabienne Dumontet écrit : "Histoires monstres, donc, mais pas seulement à cause d'une prédilection de Fresán pour l'héritage de la science-fiction ou de la littérature fantastique, pour ses thèmes récurrents (mystérieuses amnésies ou cauchemars prophétiques, vies extraterrestres et virus planétaires) et son petit personnel de créatures qui hante l'imaginaire, sinon l'identité, de ses différents narrateurs."

Virus planétaire, nous y sommes. C'est ce que la suite nous confirmera, mais chaque chose en son temps. Avec Virilio et Fresán, les choses ne font que commencer.


mardi 9 octobre 2018

The doors of perception

Avec Patti Smith, c'est l'Amérique qui s'invitait à la table. Mais, de fait, elle y était déjà, car je venais de lire le dernier roman de Christian Garcin dont le titre justement était Les oiseaux morts de l'Amérique. On se souvient peut-être que Christian Garcin est l'un de ceux que j'appelle "les écrivains de la coïncidence", en compagnie de Paul Auster, Enrique Vila-Matas et W.G. Sebald. Ce quatuor accorde en effet une place spéciale à la coïncidence, alors que le romancier habituellement s'en défie, craignant, et parfois à juste titre, que le lecteur ne juge artificielle son intrigue (on a tous lu de ces mauvais romans où le détective ne résout une énigme que grâce à une série de concours de circonstances proprement incroyable). Et pourtant, la vie est remplie de coïncidences (ce que je me fais fort de montrer ici depuis des années) et en faire abstraction, c'est occulter une des facettes les plus étranges et les plus intrigantes de la vie. Or, comme les trois autres, Christian Garcin n'hésite pas à introduire dans la trame de ses livres des hasards objectifs (pour parler comme André Breton) ou des rimes du destin (pour parler comme Paul Auster). Exemple, page 29, on peut lire ceci :
"Le gamin se retournerait, il croirait avoir entendu un petit bruit, ténu comme un froissement d'ailes, ou senti un léger souffle, mais non, il replongerait le nez dans son bol, et la voix chaude de Bing Crosby continuerait à égrener les secondes paisibles, Sunday Monday ou Always, jusqu'à ce que celle plus aiguë de Dooley Wilson lui succède, comment à entonner As Time Goes By, et qu'Isadora se retourne et fasse remarquer à l'enfant que c'était vraiment étrange, quelle coïncidence, il s'agissait de deux chansons qu'elle écoutait en 1943, l'année où elle avait rencontré son père, et elle semblait émue."

Et le plus intéressant, c'est que souvent la lecture de ses livres est marquée à son tour par des coïncidences. Il suffit de prendre la phrase qui suit celle que je viens de citer :
"Oui, se disait Hoyt, plutôt que d'aller visiter l'an 2222 où il fera trop chaud, où la plupart des zones côtières seront englouties, où auront disparu Amsterdam, Sydney, New York et la Micronésie, où le Royaume-Uni sera un archipel, la Bretagne une île et le Nord de la Russie émiettée en une multitude d'îlots, il pourrait tout aussi bien retrouver la cuisine de son enfance au printemps 1950, sortir ensuite sur la pelouse avec le gamin qu'il avait été et lui souffler à l'oreille la meilleure manière d'attraper les lézards."
Précisons, avant toute chose, que Hoyt (Stapleton) le personnage principal du roman, est un vétéran du Viêtnam qui vit dans un tunnel de canalisation de la ville de Las Vegas. Presque mutique, il a pris l'habitude de voyager en pensée dans le futur. C'est en se retournant vers son passé que le roman va se déployer. Bon, mais où est la coïncidence, me direz-vous ? Eh bien dans ce millésime choisi par l'auteur : 2222. Rien n'impose cette année, qui d'ailleurs n'apparaîtra plus par la suite. Mais 2222, cela veut dire quelque chose pour moi. Car le premier article publié après la pause estivale a été posté le 2 octobre à 22 : 22. Ce n'était d'ailleurs pas une volonté de ma part (contrairement aux articles de la série Heptalmanach, tous publiés à 7 : 07). D'ailleurs, ce n'était même pas l'heure réelle, qui était 23 : 22, car j'ai une heure de décalage à cause d'une erreur de paramétrage que je n'ai pas pris la peine de rectifier. Ce 22 : 22 non prévu m'avait surpris, mais je n'y avais pas vu malice, jusqu'à ce que je lise donc le roman de Christian Garcin.



Ce n'est pas la seule résonance que j'ai pu relever. Le roman inclut de nombreuses références poétiques, à T.S. Eliott, Procol Harum, John Keats mais surtout à Les Murray et à William Blake (traduites dans le corps du livre, elles sont redonnées dans la langue originale à la fin ). A un moment, Hoyt entre en conversation avec Myers l'un de ses compagnons d'infortune, lui-même ancien soldat revenu d'Irak. Myers lui parle de Philip K. Dick qui eut un jour la révélation que le temps n'existait pas.

"Hoyt hocha la tête en silence. Cela ne lui semblait pas si absurde après tout. Depuis sa dernière incursion dans le passé, il lisait les poèmes de William Blake qu'il avait trouvés dans la poubelle derrière le Blue Angel Motel.
- "Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie"*, récita-t-il doucement.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Blake, fit Hoyt en souriant. J'ai lu ça aujourd'hui. Marrant, non ?
Myers émit un petit sifflement de surprise.
- Blake ? William Blake ? C'est incroyable, j'allais t'en parler ! Ou plutôt, j'allais te parler d'Allen Ginsberg, tu connais ?
Hoyt fit non de la tête.
- Moi non plus, mais je sais que c'est un poète de la Beat Generation, Kerouac, Cassady, tout ça. A une époque où il était plongé dans la poésie de William Blake, justement, il a eu une hallucination auditive : il entendait une voix prononcer le poème qu'il était en train de lire. Il n'avait pas bu ni fumé - ce qui était exceptionnel, d'ailleurs. Il était parfaitement lucide. Et il était persuadé que c'était la voix de Blake lui-même. L'expérience a duré plusieurs jours, pendant lesquels il entendait régulièrement cette voix prononcer autour de lui les vers de Blake qu'il lisait. Et puis ça a cessé. Il en a déduit qu'il avait brièvement expérimenté le fait que tout dans l'univers était interconnecté, et que le temps n'existait pas." (p. 64-65)
La coïncidence vécue par les deux hommes autour de Blake a son prolongement dans mon propre univers : le grand poète anglais surgit à deux reprises dans l'entretien de Patti Smith avec François Busnel, et en bonne place, la première, comme ici : "Je savais très bien ce que je voulais faire : ce qui m'a toujours mis en marche, c'est l'écriture. Et les poètes. William Blake, William Butler Yeats, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval, Allen Ginsberg, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke, Sylvie Plath... Il y a des tueurs en série, moi je suis une lectrice en série.


Ce n'est pas tout. J'ai dit aussi que j'étais dans la découverte de la correspondance de Pierre Bergounioux avec le poète Jean-Paul Michel. Or, celui-ci est aussi le fondateur des éditions William Blake and Co. en 1976, à Bordeaux. Une vocation tôt affirmée puisqu'il avait imprimé lui-même un premier livre, Le Roi de Mohammed Khaïr-Eddine, à Brive, dès 1966 - il n'avait alors que dix-huit ans (il rencontra cette même année André Breton, à Saint-Cirq Lapopie, juste avant sa mort). Dans l'historique du site, Jean-Paul Michel explique lui-même le choix de ce nom :
« Le choix du nom de William Blake and Co. Édit. fait explicitement référence au poète et graveur anglais William Blake (1757-1827). Et cela, parce que ce "singulier" de l’art, a, pendant sa vie entière, produit lui-même, matériellement, tous ses livres. Retrouvant en Occident la relation originelle de l’acte d’écrire et de l’acte de publier, il illustrait ses poèmes, les gravait, les imprimait et les diffusait un à un. Il rassembla ainsi en une seule personne, inséparablement, les figures du poète, du graveur, de l’imprimeur, de l’éditeur et du libraire. C’est sous le signe du désir continué de cette unité de pensée, de poésie, d’existence et d’action que Jean-Paul Michel créa les éditions William Blake and Co. à Bordeaux, en 1976."

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* "If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, Infinite."
William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978)

mardi 4 avril 2017

# 80/313 - Encore un peu de Paterson

Avant de poursuivre la série rabelaisienne, petit interlude équinoxial (autrement dit, revue de lecture au retour de la médiathèque Equinoxe) sous forme de triptyque.
*
Après avoir traîné du côté de la littérature anglophone, je rapporte Poésie complète de George Oppen, édité en 2011 dans la Série américaine, chez José Corti. Oppen n'est plus un inconnu pour moi depuis la lecture de La pipe d'Oppen, de Paul Auster, où le grand poète américain avait figure tutélaire. Ouvrant le livre, je découvre que le traducteur, Yves di Manno, est également le traducteur de Paterson de William Carlos Williams, édité aussi dans la même collection chez José Corti.


 *
Je ne suis pas seul apparemment à être obsédé par le 7, le 77, le 777...
En ouverture de la bande dessinée Les week-ends de Ruppert et Mulot (Aire Libre/Dupuis, 2016), on peut lire ceci :


*

Cahiers du cinéma, février 2017. Entretien avec Enrique Vila-Matas, Vivre dans la fiction. En préambule, Nicolas Azalbert précise qu'une semaine après la rencontre, l'auteur catalan revenait, dans sa chronique "Café Perec" du journal El Pais, sur Paterson de Jim Jarmusch. Chronique intitulée "Paterson dans Paterson", où il écrit :
"Paterson écrit des poèmes pour fazer horas, comme disent les Portugais, c'est-à-dire pour les mêmes motifs pour lesquels parfois nous lisons : pour tuer le temps. Et aussi parce que, pendant qu'il conduit son bus et élabore ses vers, il parvient à ce que vie et art coïncident. Paterson, le film, est une déconcertante merveille au milieu de la vulgarité du cinéma de notre temps. Quant à Paterson, l'homme, il ressemble parfois à l'ombre de Robert Walser, créateur "d'histoires réalistes sans action". Mais Paterson n'aspire même pas à publier ce qu'il écrit. Et en cela il est encore plus humble que Walser, ce qui est déjà beaucoup dire."
Image trouvée en faisant une recherche d'images sur Vila-Matas (vila matas pais cafe perec paterson) donc sans aucune mention du 77. Mystère du moteur de recherche (il s'agit d'une chronique de blog)
Dans l'entretien, j'extrais ce passage fort intéressant sur les références littéraires et cinématographiques, qui ont le même statut pour Vila-Matas :
"Quand j'étais dans ma chambre d'hôtel Rue Vaneau à Paris, je regardais par la fenêtre et je me disais : "Quelle rue ennuyeuse !" Mais j'ai commencé à me concentrer sur cette rue, à chercher des informations et j'en ai trouvées. Je continue encore d'en trouver. Ce qu'on me raconte sur la rue Vaneau me paraît sans fin. Et pourtant, au premier aspect, c'est une rue où il ne se passe rien.

Ces relations, ces connexions entre références font penser au montage : juxtaposer deux plans qui n'ont apparemment rien à voir pour créer un nouveau sens, une nouvelle réalité. Ces connexions permettent de construire du sens face au chaos et à l'absurdité du monde.

Toutes les choses que je rencontre me renvoient à d'autres choses. La littérature cherche toujours la cohérence face au chaos. Mais le chaos aussi est intéressant. [...] Si j'ai des lecteurs, c'est parce que je combine le chaos et la cohérence, c'est un équilibre difficile à trouver.

jeudi 16 février 2017

# 40/313 - Petite table, sois mise !

Interlude entre deux billets Bayard/Godard.

L'avant-dernière fois où j'avais retourné les livres empruntés à la médiathèque Equinoxe, de fait j'en avais  oublié un. Acte manqué peut-être car il s'agissait de l'essai d'Aurélien Barrau, l'astrophysicien des univers parallèles (essai que j'avais déjà rendu puis réemprunté peu de temps après, c'est dire l'intérêt que j'y avais pris). Bref, peu après, comme il fallait s'y attendre, je reçus un courrier de rappel m'enjoignant de rapporter ledit ouvrage sous peine de suspension de cinq jours. Normal. Je profite donc d'un trou dans l'emploi du temps pour obtempérer, avec le secret espoir que cet incident mineur me donne l'occasion peut-être de ramener une nouvelle perle de là-bas, une nouveauté, qui sait, venant juste d'échouer sur les rayonnages, ou une ancienneté ressurgie des profondeurs des magasins pour une exposition quelconque, allez savoir.
Déception : rien ne me faisait signe, et j'allais repartir bredouille lorsque je m'avisai que la médiathèque recelait peut-être quelque ouvrage de cette auteure récemment découverte, et qui m'avait étonné avec son voyage fictif avec Enrique Vila-Matas : je veux bien sûr parler d'Anne Serre. Or c'était bien le cas, trois ouvrages étaient à ma disposition. J'en empruntais deux. Et le soir-même, je me plongeai dans le plus court, 59 pages, édité chez Verdier en 2012, Petite table, sois mise !


Le titre emprunte à un conte de Grimm, et l'on serait tenté d'écrire qu'il s'agit là d'un conte érotique, si l'on s'en tenait à l'orgie familiale, incestueuse, qui y est décrite, et qui serait parfaitement scandaleuse s'il s'agissait d'un quelconque témoignage ou récit, sauf que l'érotisme est ici parfaitement tenu à distance, et que l'écriture ne vise pas du tout à créer un émoi sensuel chez le lecteur : nous sommes ici, comme l'explique elle-même Anne Serre dans un entretien chez Mollat, dans l'espace même de la littérature, où tout est possible, où les dimensions énigmatique et initiatique sont primordiales. Eric Chevillard, dans Le Monde des livres du 7 septembre 2012, le montrait avec clarté :

Jamais les mots « inceste » ou « pédophilie » ne sont utilisés par la narratrice, fillette devenue adulte qui raconte son enfance à la première personne. Et c’est là l’audace principale d’Anne Serre que de braver le vieil interdit, ravivé dans nos consciences modernes par de sordides et récurrents faits divers Or justement nous ne sommes pas là dans le fait divers, mais bien dans l’espace littéraire du conte où tous les excès sont permis, et même souhaitables, puisque le corps et l’esprit du lecteur s’y trouvent ainsi mis à l’épreuve et ébranlés, confrontés soudain à cette effrayante liberté en deçà du bien et du mal qui précède les lois morales et politiques.
Pas de morale ou de message délivrés au bout de cette lecture remplie d'étrangeté. Si étrange d'ailleurs qu'il n'a pas créé à ma connaissance de scandale, si éloigné se tient-il d'une sorte d'autofiction à la Christine Angot, décrivant, elle, l'inceste dont elle a été victime avec force détails réalistes. Tout échappe chez Anne Serre au réalisme, et pourtant, paradoxe suprême, c'est le réel qu'elle essaie de capter : "il n'est pas facile d'attraper les poissons fuyants du réel"(p. 33). Un réel plus grand que la supposée réalité.

Et ce récit m'a d'autant plus envoûté qu'il entrait, comme Voyage avec Vila-Matas, en résonance avec les fils de l'attracteur étrange. Et ce dès l'incipit : La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j'avais sept ans. Formidable ouverture, qui donne le la de la transgression qu'opère la nouvelle, et qui met le sept en scène. Et cela n'a rien de fortuit, car Anne Serre, comme moi est né en 1960. La narratrice a donc l'âge de l'auteur, bien qu'il ne s'agisse absolument pas d'une autobiographie, ayant vécu, confiait-elle à Anne Diatkine (Libération, novembre 2012), dans une "famille bourgeoise, provinciale, croyante. J’ai beaucoup aimé être élevée dans la religion chrétienne, un monde merveilleux, qui me plaisait et me convenait. » Page 11, elle est encore plus précise : "Lorsque je vis papa, le 7 juillet 1967, dans la rue Alban-Berg, déguisée en fille -car je le reconnus -, je fus émerveillée, puis j'eus envie de le suivre." 7 juillet 1967, autrement dit 7-7-67. Ce n'est évidemment pas un hasard.

Je me demande aujourd'hui pourquoi Anne Serre a choisi Alban Berg pour nommer la rue où demeure la famille du livre. Car il me semble exclu que le musicien ait été choisi sans raison. Est-ce à cause de la proximité phonique entre les deux noms : Anne se lovant dans Alban, Serre et Berg étant en assonance ? A mon sens, cela ne saurait suffire. Si l'on regarde la biographie d'Alban Berg, on apprend maintenant qu'il a composé en autodidacte environ quatre-vingts lieder entre 1908 et 1911, mais qu'il n'en a choisi que sept pour être orchestrés en 1928, les  Sieben frühe Lieder (en français, Sept lieder de jeunesse) pour mezzo-soprano et piano.


Est-ce là la raison suffisante ? Je ne le pense encore pas. Je songe encore que la figure d'Alban Berg m'est apparu une première fois dans des circonstances tragiques (la mort de la fille d'un ami en avril 2015) avec son Concerto à la mémoire d'un ange, qu'il composa en hommage à Manon Gropius, la fille d'Alma Malher et de Walter Gropius. Je tenais alors un carnet papier, que j'appelais Carnet de l'attracteur étrange. La même chose qu'ici, mais pour moi-même, et au crayon de papier.

A la vérité, je n'ai aucune certitude. Et puis soudain, d'autres rapports se sont dessinés devant moi, dans le même temps que la rédaction de ce billet. J'en rendrai compte demain.

mercredi 8 février 2017

# 33/313 - Me passeriez-vous le guide des chemins de fer ?


Cette chronique aurait dû être la huitième, puis la onzième. En décembre 2016, alors que je jetais les bases de ce projet Heptalmanach, j'avais programmé un certain nombre de posts correspondant aux nombreuses correspondances qui s'étaient imposées à moi après la lecture d'Otto de Marc-Antoine Mathieu. Ce plan a été largement bouleversé, car les articles ont souvent donné lieu à des prolongements, provoqué d'autres résonances inattendues, et certaines figures, Edgar Poe, Jean-Luc Godard, par exemple, sont devenues des références cruciales qui ont exigé plusieurs épisodes.
C'est donc vingt-deux chroniques plus tard que j'aborde enfin le docteur Watson et Sherlock Holmes. Que j'avais rencontrés à partir d'Enrique Vila-Matas, qui dès l'ouverture de Marienbad électrique, évoquait en ces termes la relation qu'il avait avec Dominique Gonzalez-Foerster :

"Qu'au moment le plus inattendu elle appelle le serveur du Bonaparte pour lui demander le guide des chemins de fer avait dû, je crois, l'atterrer.
Sherlock Holmes le demandait à Watson quand il voulait faire savoir qu'il allait passer à l'action.
- Me passeriez-vous le guide des chemins de fer ?

Qu'avait pu penser Eduardo en entendant ces mots ?
Arrivé à ce point, je ferai bien de me rappeler à moi-même qu'il m'arrive de remarquer que quelqu'un me guide. C'est ainsi, je ne peux ni le dissimuler ni dire que les choses se passent autrement. Quelqu'un tire les ficelles. Au départ, au moment où je m'en rends compte, je résiste comme je peux, mais ensuite je vois qu'elles m'ouvrent des perspectives toujours bonnes et insoupçonnées. Et je les laisse faire, bien sûr. Où me mènent-elles ? Peut-être vers un livre que j'écrirai un jour sur mes relations avec Dominique Gonzalez-Foerster et notre pratique créative et animée de l'art de la conversation, un texte sur divers parallélismes et correspondances dans nos méthodes de travail respectives.
Ce même fragment pourrait, par exemple, ouvrir ce livre." [C'est moi qui souligne]
 Un peu plus loin, on peut trouver une autre référence à Holmes :
Voilà où j’en étais quand, me rendant compte que Dominique et moi nous espionnions avec une dissimulation de plus en plus subtile, je me suis souvenu du conseil de Stamford à Watson : ‘Alors étudiez-le ! Mais vous trouverez le problème épineux ! Je parie qu’il en apprendra plus sur vous que vous n’en apprendrez sur lui’.”
Or, à la même époque où je lisais ces lignes, France 2 rediffusa, le 26 décembre, un épisode de la nouvelle série de la BBC consacrée à Sherlock Holmes. Inaugurée en 2010, Sherlock se présente comme une transposition dans le Londres du XXIe. "Sous la plume de Mark Gatiss et Steven Moffat (Doctor Who), écrit Constance Jamet dans Le Figaro, sous les traits de Benedict Cumberbatch et de Martin Freeman, le limier et le médecin avaient l’air encore plus à l’aise dans la ville de Boris Johnson, au milieu du London’s Eye et du Gherkin, que dans le Londres victorien gothique et menaçant d’Arthur Conan Doyle. Le duo maniait le smartphone, les blogs, endurait les allusions bienveillantes mais déplacées de leur logeuse sur une supposée idylle, mais l’humour, la fulgurance et la mégalomanie de Holmes restaient intactes".



L'effroyable mariée offre la particularité de s'inscrire aussi dans le Londres victorien de 1895, par une série d'allers-retours spatio-temporels de Sherlock entre notre époque et le XIXème siècle. Une intrigue fantastique, assez étourdissante, où l'on retrouve donc les personnages avec l'imagerie traditionnelle, pipe, casquette et loupe pour Holmes (la pipe remplacée par exemple par des patchs de nicotine quand l'action se passe de nos jours).

On peut s'amuser à filer la ressemblance entre les deux couples EVM-DGF et Holmes-Watson en allant voir ce que fut l'exposition Splendide-Hotel au Palais de Cristal de Madrid en 2014.


Splendide Hotel, conversación con Dominique Gonzalez-Foerster from Museo Reina Sofía on Vimeo.

Dans cet entretien, DGF évoque un livre de Richard Matheson, Le Jeune Homme, la Mort et le Temps (titre original : Bid Time Return), où le héros fait un retour mental dans le temps, en 1890, à la recherche d'une actrice de cette époque dont la photographie l'obsède. Elle dit avoir eu l'impression d'avoir fait le même voyage dans le temps.

Je ne connaissais pas cette histoire : Wikipedia m'apprend que Matheson, au cours d'un voyage dans le Nevada, fut lui-même fasciné par le portrait de l’actrice américaine Maude Adams (1872-1953) qu'il vit dans un théâtre ancien, le Piper's Opera House, à Virginia City. « Cette photographie était tellement bien », a-t-il dit, « que je suis tombée amoureux d'elle en imagination. Que se passerait-il si la même chose arrivait à un gars et qu'il pouvait remonter le temps ? ». " Pour écrire le roman, il s'installe pendant plusieurs semaines à l'Hotel del Coronado à San Diego (le lieu où se déroule le roman) ; il enregistre ses impressions sur un dictaphone tout en faisant par lui-même l’expérience du rôle de Richard Collier. Matheson a reporté sur le personnage d'Elise McKenna quantité d'éléments de la biographie de Maude Adams."

Le moyen de voyager dans le temps imaginé par Matheson, qui s'inspire lui-même de celui décrit par l'auteur John Boynton Priestley dans son livre d’essai L'Homme et le Temps5 (Man and Time, 1964),  consiste à pratiquer l'autohypnose afin de persuader son esprit qu'il est dans le passé. Autant que je me souvienne de l'épisode de Sherlock, c'est de la même façon que Holmes se transporte au XIXè, et non grâce à une machine spéciale.


Signalons pour finir cette dernière allusion à 1895 dans le livre de DGF édité à l'occasion de l'exposition. C'est l'année où Freud, de passage à l'hôtel Bellevue, se tourne véritablement vers la science des rêves.



samedi 21 janvier 2017

# 18/313 - Sept pi douze

Samedi 14 janvier, Violette a douze ans. Pas rien douze ans. J'ai envie de dire, c'est un nombre rond, mais on réserve ça d'habitude aux multiples de 10, alors que douze mérite bien plus d'être appelé un nombre rond, étant celui de la somme des heures du cadran. Douze indique un cycle terminé, le départ d'un autre, un midi et un zénith. Il reste qu'avoir un anniversaire si près de Noël, on le sait bien, n'est guère enviable question cadeaux. Elle en a eu un, un gros, attention il faut s'entendre sur gros, relativement à nos moyens disons. Un cadeau qui devait faire Noël et l'anniversaire. Bon, on dit ça, et puis le jour venu, on a envie quand même d'offrir un petit quelque chose, une bricole. Donc je vais chercher la bricole, un livre cette fois (le gros n'était pas un livre), du genre qu'elle ne va pas dévorer en une nuit, comme elle en est capable. Je me rends donc à Arcanes, de bon matin, enfin après dix heures, ça n'ouvre qu'à dix heures. Je trouve la chose et puis, passant devant le présentoir à nouveautés, où il est bien sûr radicalement impossible que je ne risque pas un œil, que vois-je ? La couverture bleue d'un roman édité au Mercure de France, d'un auteur que je connais absolument pas, Anne Serre, et dont le titre ne peut que m'émoustiller : Voyage avec Vila-Matas.


La quatrième de couverture ne me laisse pas le choix, il faut que je lise ce roman, et vite :

"Dans le train qui l’emmène vers un festival littéraire, Anne Serre a emporté un livre d’Enrique Vila-Matas. Soudain, l’auteur espagnol est là, assis à côté d’elle. Heureuse coïncidence ou fruit de son imagination? Elle entame avec lui une conversation qu’on dirait commencée depuis longtemps… Plus tard, ils seront voisins de chambre dans un hôtel où l’on croisera aussi Anna Magnani… Tout cela est-il bien réel?
Dans Voyage avec Vila-Matas, Anne Serre prend un malin plaisir à «manipuler» son lecteur, sous les auspices d’un maître en la matière. Avec ce texte jubilatoire, elle nous parle du pouvoir de la littérature et livre aussi un autoportrait singulier."
L'après-midi, je travaille à l'écriture de la note précédente, et il apparaît évident, là encore, qu'il me faut ce livre de Yann Martel, L'Histoire de Pi. Je vais le chercher à la médiathèque d'autant plus que j'avais déjà prévu d'y aller pour assister dans l'auditorium à la projection du documentaire de Pascal Guilly sur Ernest Nivet.


Or, en allant vérifier la disponibilité du livre de Yann Martel sur un des ordinateurs de la médiathèque, je tombe sur cette recherche d'ouvrage, qui me fait sourire car j'y vois l'un de ces nombreux clins d'oeil que l'attracteur étrange distille dans toute exploration de ses ramifications.


Ce roman de Tristan Garcia, sobrement titré 7, s'inscrit bien sûr à merveille dans le projet de l'Heptalmanach. Je ne l'ai pas lu, et ne pensais pas du tout à lui jusque là, mais peut-être qu'un jour, je me pencherai sur ses pages.

Revenu de la projection (sur laquelle je ne m'attarderai pas aujourd'hui, mais je reviendrai sans doute sur le cher Ernest un jour ou l'autre), je me jette dans le livre d'Anne Serre (dont je regrettai un peu le nom en forme de palindromes inachevés - un Anna Serres eût été parfait, mais trop sans doute), et je découvre un véritable écrivain, bien inscrit dans la fibre tout à la fois joyeuse et mélancolique, humoristique et grave qui caractérise l'art du catalan. Jeanne Ferney, dans sa critique de La Croix, écrit très justement :

"Au sommet du panthéon littéraire d’Anne Serre, il y eut longtemps Kafka, Thomas Bernhard, Thomas Hardy, Robert Walser. Après s’être laissée enchanter par leurs textes, plaçant nombre de ses romans sous leur égide, elle s’en est progressivement détachée, comme on se sépare d’un amant devenu trop encombrant. Mais l’addiction à la littérature est un mal qu’elle a renoncé à soigner. Vila-Matas est devenu sa nouvelle obsession, qui lui inspire cette variation en trois actes, suspendue entre rêve et réalité.La voici donc qui marche gaiement dans les pas du maître du trucage et de la manipulation littéraires, mêlant ses mots à ceux d’écrivains imaginaires dont elle sème, l’air de rien, de fausses citations – elles n’en sonnent pas moins justes."
Ce n'est que ce matin que j'ai réalisé qu'un des passages du livre résonnait étrangement et bellement avec l'entame même de cette note, à savoir l'anniversaire des douze ans de ma fille :

"De mon côté, je suis toujours un peu divisée entre la consultation de livres que j'ai emportés et celle du paysage car après tout le paysage "vaut tout de même le coup d'oeil", comme l'avait dit James Aspert lors d'une conférence à Singall, lui qui ne sortait jamais de chez lui et avait vécu douze ans sans du tout mettre le nez dehors, exactement comme Nathaniel Hawthorne à Salem. Parfois je rêvais à ces douze années d'enfermement d'Aspert et de Hawthorne, vingt-quatre années d'enfermement à eux deux, car le nombre douze comportait pour moi comme le chiffre huit pour Giacinto Scelsi quelque chose de magique et d'asséné par ma destinée. Ma mère était morte lorsque j'avais douze ans, en 1992 j'avais publié mon premier livre, en 2012 j'avais publié le douzième de mes livres qui m'avait valu un franc succès, j'avais quitté Guillaume le grand amour de ma jeunesse un douze décembre et rencontré Thomas un douze, etc. J'avais sûrement oublié un tas de douze dans mon comptage, mais il apparaissait clairement que ce douze jouait un rôle bizarre et insistant dans mon existence." [C'est moi qui souligne]

Sept Pie XII

mardi 17 janvier 2017

# 14/313 - Splendide-Hôtel et ciels de cristal

Reprenons. Je cherche donc l'origine précise des "ciels de cristal"énoncés par la voix off du film de Godard, Bande à part. Et voici ce que j'obtiens :


Le premier résultat pointe sur un pdf de Dominique Gonzalez-Foerster, 1887, Splendide Hotel. Remarquez bien que j'ai oublié le s à ciel, un détail important, car la recherche avec le s ne donne pas du tout les mêmes résultats. Mon erreur débouche donc sur une coïncidence remarquable, l'attracteur étrange nous reconnecte sur DGF, et Rimbaud est bien le nœud qui rassemble la plasticienne et Jean-Luc Godard.
Le pdf dont il s'agit est celui du livre publié en 2014 à l'occasion de l'exposition qu'elle a organisée au Palais de Cristal de Madrid. Le titre Splendide-Hôtel est une référence directe à Arthur Rimbaud, qui écrit dans Après le déluge, le premier poème des Illuminations : "Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glace et de nuit du pôle."

Et qui trouvons-nous à l'ouverture du livre ? Nul autre qu'Enrique Vila-Matas, l'éternel complice, qui reprend plusieurs de ses notes dans Marienbad électrique.

Juste après, est reproduite une lettre de Rimbaud au journal Le Bosphore égyptien, avec, en regard, quelques-uns des nombreux livres que DGF a présentés lors de l'exposition.



C'est en cette même année 1887 que fut inauguré le Palais de cristal de Madrid, qui accueille donc l'exposition de DGF :


DGF réalise pour cette année 1887 un inventaire qui a bien des points communs avec celui que je construis petit à petit pour l'année 1967. Deux années en sept. On pourrait s'attarder des heures sur les résonances multiples qu'elle déploie, mais je voudrais juste conclure cette chronique avec une dernière citation rimbaldienne, présente dans Marienbad électrique et dans ce pdf :


J'ai seul la clé de cette parade sauvage. Cette phrase est également en exergue d'un beau récit autour de la grotte Chauvet par Jean-Jacques Salgon, rencontré au dernier Chapitre Nature au Blanc. Elle lui donne aussi son titre, et, en mai 2016, accompagna une très belle coïncidence (mais je tenais un carnet papier à l'époque et il n'y a donc pas de référence en ligne).

Jean-Jacques Salgon : " Le matin du mardi 10 août 2004, pendant environ deux heures, j’ai visité la grotte Chauvet. Pour la salle du Fond, où se trouve la grande fresque des lions, à cause des taux  importants de CO2 et de radon qu’il y avait ce jour-là, je n’étais pas autorisé à stationner plus de dix minutes. Ces cent-vingt minutes, soustraites à la chaleur du plein été, cette plongée dans les tréfonds d’une lointaine mémoire, ont gardé pour moi la forme d’un rêve éveillé et l’éclat d’une grâce. Quelque chose, là, me fut donné."(p. 12)

Ajout du lendemain : Jean-Jacques Birgé, dont le site est répertorié dans la catégorie Autres sentes, publie aujourd'hui 11/01 Chroniques pariétales, il y a 36000 ans. Il y présente la sortie d'un très bel ensemble de films de Pierre Oscar Lévy, Chroniques pariétales - La Grotte Chauvet-Pont d'Arc, coffret 2 DVD avec 3 films et 8 bonus, 28,95 €
Birgé écrit joliment que les "découvertes auxquelles nous assistons au long des trois épisodes de ces Chroniques pariétales nous plongent dans des abîmes de perplexité, comme lorsque l'on admire de nuit la voûte céleste loin des lumières de la ville, mais ici c'est en nous enfonçant dans les entrailles de la terre que notre mémoire enfouie est révélée au grand jour."
C'est dans cet article que j'ai pu voir aussi la vidéo ci-dessous :




La grotte Chauvet, l'art des origines par Pole_Projet_Chauvet

Émouvant aussi de retrouver sur ce documentaire l'écrivain et historien d'art John Berger, récemment disparu. J'avais encore depuis plusieurs jours un onglet ouvert sur Firefox, pour l'article que lui a consacré Antoine Perraud sur Médiapart. Je ne peux mettre l'article en lien, mais il commençait ainsi :

"En 1972, à Londres, sous un gouvernement travailliste (Harold Wilson étant premier ministre), la meilleure télévision possible au monde, la BBC, diffusait deux programmes révolutionnaires : la série loufoquement subversive de la troupe Monty Python (leur « Cirque volant » produit de 1969 à 1974) et une approche incroyable de la peinture débouchant sur une politique du regard : « Manières de voir » (Ways of seeing). Réalisées par Mike Dibb, ces émissions laissaient libre carrière à un génie qui vient de mourir à 90 ans, le 2 janvier à Paris : John Berger."

Pour mieux connaître John Berger, je vous conseille ce magnifique documentaire. La version française est sur le site d'Arte (mais sa durée de passage est limitée).

vendredi 13 janvier 2017

# 11/313 - Prisoner of literature

"Des mois plus tard, nouveau malentendu, équivoque heureuse également, particulièrement créative. DGF m'a proposé par mail une conférence sur Georges Perec, en rapport avec une installation qu'elle préparait pour le Musac de Leon qui s'appellerait Nocturama, clin d'oeil évident à un ténébreux jardin zoologique rencontré par W.G. Sebald près de la Centraal Station d'Anvers qui apparaît au début de son roman Austerlitz." 
Enrique Vila-Matas, Marienbad électrique, p. 71 


Sebald : non seulement il s'agit du troisième "écrivain de la coïncidence" que j'ai signalé, mais cette allusion au Nocturama trouve une résonance dans mon étude de juillet 2016, où je traite longuement de Sebald et évoque précisément ce Nocturama d'Anvers à travers un parallèle avec un film d'Arthur Harari sorti en ce temps-là, Diamant noir.


Quelques jours après avoir accepté la proposition de conférence de DGF, Vila-Matas dut se rendre à Bruxelles pour raisons familiales, et son neveu Paolo lui proposa alors d'aller faire un tour à Anvers.
"Je ne me suis souvenu, dit-il, de DGF et du roman de Sebald que lorsque nous nous sommes retrouvés à l'intérieur de l'impressionnante Centraal Station." Bon, là, j'ai un peu de peine à le croire, surtout qu'ils sont allés en voiture à Anvers et que, a priori, ils n'avaient donc rien à faire à la gare...
Sinon la visiter parce qu'il savait très bien l'importance qu'elle avait dans la dernière oeuvre de Sebald...
Mais ceci n'a pas d'importance. Encore une fois , réel ou fictif, ici peu importe. Il ajoute ensuite qu'il ne se souvient pas d'avoir parlé de Sebald à son neveu, "car son intérêt perdu pour la littérature s'était déplacé dans les dernières années vers l'ingénierie aéronautique." Mais il se souvient fort bien, en revanche, d'avoir envoyé une carte d'Anvers à DGF, ajoutant que ce n'est pas parce qu'il a une mémoire d'éléphant mais parce qu'elle en a parlé dans un texte publié dans une revue japonaise où elle évoquait ses relations avec lui : "Le jour où je suis arrivée à l'hôtel de Grenade, le hasard a voulu que je remplisse ma fiche en même temps que lui : chacun était sur son quant-à-soi. Le lendemain, nous avons tous les deux une longue interview avec Obrist. Et depuis, nous avons continué à nous revoir [...].  Nous pouvons passer une période sans nous écrire et, tout à coup, j'ai des nouvelles de lui, comme lorsque, arrivant du néant, j'ai reçu une carte postale de lui envoyée de la gare ferroviaire centrale d'Anvers, celle qui occupe une place prépondérante au début d'Austerlitz de Sebald."

DGF- Shortstories-Esther Schipper - Berlin, 2008.

Dans une installation vidéo de 2008, Shortstories, présentant trois films, DGF écrivait sur le mur d'entrée : “Ayant été prisonnière de la littérature pendant au moins 2 ans, captive d'un triangle composé d'Enrique Vila-Mata, Roberto Bolano et W.G. Sebald, 3 enfants de Robert Walser et J.L. Borges, il m'est impossible de présenter autre chose ici que ces 3 courtes histoires qui peuvent être vues et lues dans n'importe quel ordre.”

mercredi 11 janvier 2017

# 9/313 - Niagara et Edgar Allan Poe

Je ne sais pas si vous avez visionné le film de Dominique Gonzalez-Foerster sur Soleil vert. Si non, je vous invite à le faire, ne serait-ce que pour cette histoire très émouvante de la fin du film, avec Edward G. Robinson (Sol Roth),  qui va être euthanasié devant le grand écran où il revoit les images de la Terre autrefois, au son de la 6ème symphonie de Beethoven, alors que l'acteur lui-même est atteint d'un cancer, qu'il sait que c'est là son dernier rôle, ce que son ami Charlton Heston est seul aussi à savoir sur le plateau, et ses larmes sont donc véritables, dans cette implacable intrication de la fiction et de la vie.


Mais c'est un autre moment du film de DGF sur lequel je voudrais revenir maintenant : et c'est plutôt au début, alors qu'elle évoque ses premières émotions de cinéma à Grenoble, la ville de son enfance :



Niagara. Impossible pour moi de ne pas repenser à cette fameuse ouverture du roman de Christian Garcin. Rappelez-vous :

Au début du mois de novembre 1812, alors que les troupes napoléoniennes ignoraient encore qu'elles allaient combattre les Russes aux alentours de la ville de Borisov puis franchir la Berezina en abandonnant derrière elles des milliers de cadavres gelés ou noyés, d'autres troupes, de l'autre côté du monde venaient quant à elles de livrer une bataille décisive près d'une autre rivière dont le nom, Niagara, s'il est également  resté dans les mémoires, évoque cependant davantage la puissance et la majesté de la nature que sa rude ingratitude, et bien plus la blondeur de Marylin que la détresse des grognards morts gelés. [C'est moi qui souligne]
Niagara. Et ceci étant établi, on voit encore à l'oeuvre cette double postulation déjà observée vers l'Europe et vers l'Amérique, où New York joue comme pôle métonymique (rappelons-nous le New Yorkais Eduardo Lago au café Bonaparte, et c'est à New York, en 2022, qu'est située l'action de Soleil vert ). Ceci alors que d'autres échos sont perceptibles entre les deux livres de ces deux "écrivains de la coïncidence" que sont Enrique Vila-Matas et Christian Garcin. Ainsi en est-il d'Edgar Allan Poe.

L'écrivain en , daguerréotype de W.S. Hartshorn, Providence, Rhode Island.
Il n'est que de recopier la quatrième de couverture du livre de Christian Garcin :
 "Étonnant et fulgurant destin que celui de Jeremiah Reynolds : après avoir probablement été le premier homme à poser le pied sur le continent antarctique en 1829 et avoir fait de cette expédition un récit qui influença Edgar Allan Poe pour ses Aventures d’Arthur Gordon Pym, il devint colonel pendant la guerre civile chilienne, chef militaire des armées mapuches, avocat à New York, effectua un demi-tour du monde, et écrivit un récit de chasse au cachalot blanc qui fut peut-être à la source d’un des romans les plus lus et les plus commentés de la littérature américaine et mondiale."[C'est moi qui souligne]
En effet, les deux hommes, Reynolds et Poe, se sont rencontrés à l'issue d'une conférence donnée par le premier alors que le second est dans la salle en tant que journaliste du Southern Literary Messenger :
"Tous deux aimaient les mêmes poètes, et avaient plus ou moins lu les mêmes livres. Ils avaient d'autres points communs : Edgar n'avait jamais connu son père, David Poe, un comédien tuberculeux et alcoolique mort à vingt-six ans quand lui-même avait à peine plus de vingt mois ; Reynolds quant à lui ne se souvenait presque plus du sien. Le frère d'Edgar, William Henry, également tuberculeux et alcoolique, n'avait pas dépassé les vingt-quatre ans ; celui de Reynolds, du moins celui qu'il considérait comme son frère, Darlington Jeffries, les vingt-cinq. La mère de Poe, Elizabeth Arnold, n'avait pas survécu à une pneumonie alors qu'elle avait à peine vingt-quatre ans (âge que ne dépasserait pas non plus sa toute jeune épouse Virginia, bientôt vaincue par la tuberculose) ; celle de Reynolds portait le même prénom et était morte de la même maladie." (p. 127)
Christian Garcin est friand de ces résonances et parallèles biographiques, de ces homologies temporelles. "Tout cela, poursuit-il, contribua peut-être à rapprocher les deux hommes, qui se revirent souvent par la suite, partageant bières et alcool à la table enfumée, toujours la même, deuxième à droite en entrant, d'une brewery près d'Union Square, non loin de l'endroit où Reynolds avait loué une chambre et officiait en tant que veilleur de nuit dans un petit hôtel au nom prédestiné, Valparaiso."

Bon, n'oublions pas qu'il s'agit d'un roman, et non d'une biographie stricto sensu, et que Christian Garcin extrapole certainement certains faits, mais cela, au fond, ne change rien pour ce qui me concerne. Cette table, toujours la même, dans la brewery d'Union Square, m'évoque forcément la table de Ribeyro au café Bonaparte. Là aussi, un parallèle se dessine avec le couple Vila-Matas-DGF.
Et précisément, il est bon de savoir que celle-ci ne s'est pas seulement glissé dans la peau de Fitzcarraldo, elle a aussi emprunté de manière assez saisissante les traits d'Edgar Allan Poe :


Cartel du Centre Pompidou : "Dominique Gonzalez-Foerster a réalisé seize apparitions, entre 2012 et 2014, dans des lieux et des contextes différents où elle incarnait tour à tour des personnages comme Edgar Allan Poe, Ludwig II, Lola Montez, Fitzcarraldo, Scarlett O'Hara, Emily Brontë. Ensemble, ces apparitions, ces personnages prennent la forme d’un opéra fragmenté, intitulé M.2062, qui tente l’expérience de rentrer à l’intérieur de l’œuvre et d’être l’œuvre."