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mercredi 30 janvier 2019

Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants

"Jonathan et Wilfred étaient côte à côte le long du mur.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'alpinisme, Fred ? demanda Jonathan sans le regarder Vous avez le vertige rien qu'à être sur une moquette trop épaisse.
- C'est la première chose qui m'est passée par la tête, Jon. "

Trevanian, L'expert, p. 19

"Bien que je sache qu'il y a un malheur en vue, le seul fait d'être attachés à la même corde me donne l'illusion d'une entente entre nous deux. C'est une erreur, mais je n'arrive pas à vouloir du mal à cette femme qui est en train de me trahir. Je lui montre la ligne de crête que nous allons suivre."

Erri de Luca, La nature exposée, p. 133.

Je  ne me suis avisé que tardivement qu'Erri de Luca et Trevanian, écrivains fort différents par ailleurs, avaient pourtant un important point commun : ils étaient tous les deux alpinistes. Et cette constante passion de leur vie se traduit dans leurs livres : les deux personnages principaux des deux romans découverts, l'un à Châteauroux, l'autre à Tours, sont eux aussi des alpinistes chevronnés. Jonathan Hemlock dans L'expert, le passeur-sculpteur sans nom connu dans La nature exposée, partagent la même connaissance intime de la montagne. 

Et de fait, à partir de là, je nouai trois brins : le fil tourangeau de l'expédition Baxter3, le fil castelroussin et le fil quaternitaire de l'article de Rémi Schulz, De la Pâque à Paco. Trois brins définissent une tresse. C'est donc une tresse que je vais décrire ici.

Rémi évoque sa découverte en 2011 du roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002) : "Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat."


On rejoint donc à la fois le fil baxtérien (La Pietà de Jehan Fouquet) et le fil castelroussin (les Rameaux d'Onfray et le crucifix du sculpteur italien). Rémi poursuit ainsi :
"Dans mon billet Claude A., je développai la coïncidence liée à cette découverte. J'avais trouvé Bois-Brûlé chez un bouquiniste lors de mon précédent séjour à Paris en mai 2011, durant lequel j'avais lu en bibliothèque le 5e et dernier roman de la Série policière de Claude Aveline, L'oeil-de-chat.
  Le roman débute le soir du Dimanche des Rameaux 1930, où l'on apprend ensuite qu'une mort est survenue. Si ceci est explicite, il faut lire attentivement le récit pour voir que le dénouement survient le vendredi suivant, Vendredi saint donc.
  Mon obsession des dates pascales m'a permis de découvrir 5 polars couvrant une pleine semaine pascale, se terminant donc le jour de Pâques. L'oeil-de-chat m'a fait envisager une nouvelle catégorie, s'arrêtant au Vendredi saint, et dans la foulée j'ai donc découvert un second polar de ce type, de plus émanant d'un auteur Claude A., une auteure en fait."
A la fin du roman d'Erri de Luca, alors que le sculpteur a terminé la "nature" et qu'il ne lui reste plus qu'à assembler la pièce sur la statue du crucifié, il se rend un matin au presbytère, mais le curé, commanditaire de la restauration, est absent, "occupé, dit-il, par les préparatifs de Pâques". Nous nous trouvons donc là aussi dans la semaine pascale. Il en profite pour aller dans la grande salle de la statue, où il est tout d'abord surpris par un nouvel éclairage plus vif.
"Je passe le bout de mes doigts autour des clous. Je m'étonne de ne pas l'avoir fait. Sur la tête du premier, celui des pieds, je sens quelque chose de gravé sous mon doigt. Je monte vérifier les deux autres. Je sens aussi sur eux comme un petit sceau. Je regarde mieux avec la loupe, ils sont différents. Je recopie ces signes pour les montrer au rabbin." (p. 146-147)
Revoilà donc les fameux clous de la croix, qui sont représentés, je le rappelle, au centre de La Pietà de Fouquet.


Le sculpteur va donc chez le rabbin, avec qui il entretenait un dialogue sur la comparaison du Christ avec un serpent : Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, Jean, 3,14 - ceci étant la version Louis Segond de la Bible, car Erri de Luca rapporte le verset un peu différemment : "Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils d'Adam." La comparaison est surprenante : comment le serpent, associé au péché originel, à la désobéissance d'Adam et Eve, peut-il être associé au Christ ? Le verset fait allusion au serpent d'airain (c'est-à-dire de bronze, alliage de cuivre et d'étain) que Moïse mit sur une perche comme antidote à la morsure des serpents "brûlants" dans le désert :
« Alors [après avoir soupiré contre Moïse et contre Dieu] l'Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants [śĕrāpîm] ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. Le peuple vint à Moïse, et dit : nous avons péché, car nous avons parlé contre l'Éternel et contre toi. Prie l'Éternel, afin qu'il éloigne de nous ces serpents. Moïse pria pour le peuple. L'Éternel dit à Moïse : Fais-toi un serpent brûlant, et place-le sur une perche; quiconque aura été mordu, et le regardera, conservera la vie. Moïse fit un serpent d'airain [neḥaš neḥošet], et le plaça sur une perche; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d'airain, conservait la vie. » (Nombres, 21)
Ainsi, écrit de Luca, Jésus "devait-il être hissé en haut d'une poutre, à des fins de salut".  Le rabbin consulté lui explique que les lettres de l'alphabet représentent aussi des nombres, qu'un mot est aussi une série de chiffres, une somme, et que deux mots avec le même nombre forment un couple fixe : "le mot "serpent" a la même valeur numérique, la même somme de lettres que le mot "messie". Jésus est un juif instruit et il parle à un autre juif instruit, en mesure de saisir le sens de la comparaison. Comme fut élevé le serpent, ainsi sera élevé le messie."

Cette interprétation, assimilant la croix du Christ au serpent d'airain de Moïse, est opérée très tôt chez les premiers chrétiens, ainsi saint Justin (environ 100 – 165 ap. JC) dans son Dialogue avec Tryphon, 94, 3, lorsqu’il commente Nombres 21 :
Par là, comme je l’ai dit plus haut, il proclamait un mystère : il proclamait qu’il détruirait la puissance du Serpent qui avait provoqué la transgression d’Adam; il proclamait le salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c’est-à-dire par la croix, devait mourir des morsures du Serpent, à savoir les mauvaises actions, les idolâtries et autres injustices. Si vous ne l’entendez pas ainsi, expliquez-moi pourquoi Moïse a dressé le serpent d’airain sur un signe et a ordonné que ceux qui étaient mordus le regardent? Pourquoi ceux qui avaient été mordus se trouvaient-ils guéris, et comment, en donnant ces ordres, il n’établissait aucun symbole?
Adam, Ève et le serpent (cathédrale Notre-Dame de Paris).

J'ai déniché ce commentaire en effectuant une recherche sur ce passage biblique des Nombres, abondamment commenté sur le net. Le prêtre dominicain québecois André Gilbert, sur son site Mystère et Vie, écrit ainsi que "ce qu’il y a de particulier chez Justin, c’est bien sûr l’identification du signe qu’est le serpent d’airain à la croix du Christ, comme l’a fait l’évangéliste Jean. Mais c’est aussi le fait d’associer le serpent à la puissance du mal, source de la transgression d’Adam et de toutes les autres par la suite. Ainsi, la croix est présentée comme la destruction de cette puissance du mal pour tous ceux qui croient en elle. C’est en quelque sorte le rétablissement du paradis perdu et l’apparition du nouvel Adam".

Une autre exégèse très intéressante est celle donnée par le pasteur Marc Pernot lors d'une prédication dite précisément du Vendredi saint, le 14 avril 2017, et rapportée sur le site de L'Oratoire du Louvre.
"Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus et de Nicodème, lui, ne rend pas du tout Dieu responsable de la mort des personnes mordues par les serpents brûlants, au contraire. Ces serpents brulants sont interprétés par Philon non comme des punitions de Dieu mais comme la morsure des passions et du plaisir venant mordre et tuer notre esprit, notre intelligence (Legum Allegoriae 77ss). Ce serpent brûlant qui tue c’est celui de la tentation, c’est le serpent d’Adam et Ève, c’est celui qui éprouve même Jésus, dès le début de son ministère jusqu’à son désespoir à Gethsémanée et encore plus sur la croix, lui faisant même douter de la fidélité de Dieu.

Dans ce chapitre de l’Évangile selon Jean, Jésus prend délibérément position dans ce sens, innocentant totalement Dieu de juger et d’éliminer le coupable :

Dieu, nous dit-il, n'a pas envoyé son Fils dans le monde
pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
(Jean 3:17)
La présence et l’action de Dieu sont entièrement positives, rien à craindre de lui, mais tout à espérer. Et ceux qui souffrent et meurent ne meurent jamais sous les coups de Dieu, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. Au contraire, Dieu travaille sans cesse pour nous sauver de nos propres serpents brûlants. Dieu a tellement aimé le monde, Dieu a tellement aimé chacun, qu’il a tout fait pour que nous ayons la vie éternelle, que nous soyons sauvés par lui.
Mais comment est-ce que « cela » marche ?
D’abord, comme le rappelle ici Jésus, c’est dans le désert qu’est le lieu de ce salut. Le désert, en hébreu midebar, c’est littéralement le lieu qui est à la fois hors de la parole (min-dabar, hors du bruit et du vacarme des voix humaines), midebar c’est aussi le participe présent du verbe dabar « parler », le désert c’est le lieu où Dieu est « parlant ». Un lieu de passage pour un temps de retrait temporaire hors du monde, pour entrer en soi-même. C’est le lieu de l’expérience mystique et du cheminement avec Dieu, grâce à Dieu."
Tout ceci ne m'a éloigné qu'en apparence du roman d'Erri de Luca. Rejoignons le sculpteur chez le rabbin, qui l'accueille dans son bureau ("une fortification de livres") avec un café turc (sa famille vivait à Istanbul). Il précise que leur Pâque est déjà passée : "Pour eux, c'est la célébration d'une traversée. Ils franchissent la frontière de l’Égypte et de l'esclavage. Ils entrent dans la liberté qui est, au début, un désert grand ouvert. Derrière eux, le passage se referme à double tour, ils inaugurent le voyage. C'est la première fête d'égalité des histoires sacrées, aucun d'eux n'est esclave." Le sculpteur montre alors les trois signes gravés sur la tête des clous, qui s’avèrent être des lettres hébraïques.
"Ce sont alef, dalet, mem, ils forment le nom Adam. C'est lui l'auteur, c'est ce que veut dire le sculpteur par ce message. Adam, l'espèce humaine tout entière, a planté ces clous en laissant sa signature. Dans les Évangiles, on rapporte la phrase "Pourquoi m'as-tu abandonné ?". C'est la répétition d'un vers de David dans un psaume. En hébreu, on peut lire sans point d'interrogation : "A quoi m'as-tu abandonné". Comme un acte d'accusation, regarde à quoi tu m'as abandonné. A quoi : en hébreu, on peut lire l'équivalent en valeur numérique : "A un Adam tu m'as abandonné". Voici son nom sur les clous." (p. 148)

S'il y a quelqu'un qui est féru d'hébreu biblique et de coïncidences numériques, c'est bien Rémi Schulz. Dans l'article cité au début, on ne s'étonnera donc pas de trouver ce passage :
"En 2003, inspiré par Leroux et Queen, j'ai envisagé un roman dont le point culminant se serait passé pendant la Semaine sainte 2004, Le parfum de l'amant d'Anouar. Adam Breger y était accusé d'un meurtre commis pendant la nuit pascale. Je découvris ensuite que dans Dans les bois éternels (2006), de Fred Vargas, son commissaire Adamsberg contribue à une "résurrection" le soir du Vendredi saint 2004. C'est le Vendredi saint à 22 h 15 que Kevin Byrne parvient à mettre hors d'état de nuire le tueur, juste avant qu'il ne tue la fille de Jessica."
Ah, il y avait longtemps que je n'avais pas croisé la piste vargasienne, c'est un plaisir de revenir sur ces traces. 
"Je me retrouve devant le gouffre des significations, j'ai besoin de m'appuyer sur une gorgée de café turc.", confie le narrateur d'Erri de Luca. De même, devant la prolifération exégétique qui s'est imposée à moi avec ces sacrés clous, je m'octroie une petite pause et clos ce billet que l'internaute moyen trouvera déjà bien trop long. Bien des choses encore à dire, mais ce sera pour la prochaine fois.


mardi 23 octobre 2018

Trees and snakes

Nunki Bartt m'écrit : "Après la vision du petit film sur l' Ankerwycke yew, je me suis rappelé l'arbre de Sleepy Hollow (le film de Tim Burton), qui abrite le cavalier sans tête et son cheval. C'est exactement dans ma mémoire (qui est aussi très faillible) le même genre de tronc très noueux, ligneux duquel le cavalier sans tête s'extirpe pour aller décapiter ses victimes scrupuleusement choisies. On sait que Burton situe l'intrigue de son film quelque part au royaume d'Angleterre,ainsi que la légende imaginaire de Sleepy Hollow. A t-il pensé au fameux Ankerwycke yew, ce vénérable millénaire ?"

Toujours prendre au sérieux les réminiscences de Bartt, le cheval fou de son imaginaire nous mène souvent en des domaines mal soupçonnés. Suivons sa trace. L'arbre de Sleepy Hollow, film sorti en 1999, à l'orée redoutée du deuxième millénaire, le voici :


La chercheuse Alice Vincens, dans une belle  analyse* autour de cet arbre de la mort, écrit que sa figuration "mêle les métaphores et les genres : l’arbre est minéral, sculpture tourmentée dont la contorsion renvoie à la torsion des corps torturés qui peuplent l’univers baroque, dont la poétique s’accorde au vertige des points de vue et à la torsion de la matière. En outre, ses racines ressemblent tantôt à des vagues pétrifiées lorsqu’elles sont au repos, tantôt à des serpents ou des tentacules lorsqu’elles s’animent et se soulèvent pour la sortie du cavalier sans tête : l’arbre devient alors animal fantastique, monstre mythique." Pour autant cet arbre est-il un if ? Alice (un prénom cher à Bartt) ne répond pas, elle ne le spécifie à aucun moment. Pure création de studio, cet arbre semble échapper à la nomenclature, seul le critique Philippe Azoury, à ma connaissance, en parle à l'époque dans Libération **(9 février 2000) comme d'un chêne : "C'est un arbre, chêne souverain, surgi du film dans un état nervalien de rêverie supernaturaliste (...)"On n'est pas forcé de le croire.

A peine avais-je fini, de bon matin, de répondre par courriel à Bartt que, m'enquérant du nouveau film déposé à minuit par Mubi sur la plateforme, je fus saisi par le titre qui s'affichait :


Il s'agit d'un court métrage, sans commentaire, qui mêle dessins d'architecture autour du Churchill College de Cambridge et plans de paysage ou d'animaux interférant avec les bâtiments. Un hibou et surtout un serpent se glissent dans le montage. Évidemment la vision du reptile épousant le tronc d'un bouleau ne pouvait que me renvoyer tout à la fois aux racines ophidiennes de l'arbre des morts et au rituel des serpents dans le pays Hopi.


Sur cette association de l'arbre et du serpent, je finirai par cette citation de Bachelard donnée en note par Alice Vincens :
"Gaston Bachelard montre comment « l’arbre appelle une participation à un univers. C’est une image qui nous grandit. L’être rêvant a trouvé sa véritable demeure. Du fond de l’arbre creux, au centre du tronc caverneux, nous avons suivi le rêve d’une immensité ancrée. Cette demeure onirique est une demeure d’univers » (La Terre et les rêveries du repos, op. cit., p. 118). Plus inquiétante est la référence qu’il donne du texte de G. Kahn Conte de l’Or et du silence : « L’Homme (…) arrive devant un arbre immense, de ses feuillures des lianes agiles descendent (…). On dirait que des serpents dardent leurs têtes vers lui, mais bien au-dessus de sa tête. Il lui semble que d’une longue crevasse au centre de l’arbre une forme se détache et le regarde. Il y court ; plus rien, que la cavité profonde et noire… » (p. 252)." [C'est moi qui souligne]

_____________________
* Alice Vincens, « L’arbre de la mort », Entrelacs [En ligne], 6 | 2007, mis en ligne le 01 août 2012

** Je fus surpris en voyant l'heure de publication en ligne de l'article : 22:22. Je retrouvais exactement cet horaire de 22:22 enregistré comme coïncidence dans l'article du 9 octobre, The doors of perception.


Croyez bien que je ne croise pas le nom de Philippe Azoury tous les jours, et c'est une litote. Or il m'est apparu une deuxième fois ce même jour, et c'était dans la présentation sur Télérama du documentaire Jim Jarmusch, poèmes sur pellicule, de Stefan Cornic (j'aurais adoré le voir mais c'était sur Ciné+Emotion). Il me plaît de voir incidemment Jarmusch se mêler à cette nouvelle intrication (et là aussi Nunki Bartt n'est pas loin).


vendredi 19 octobre 2018

Du fond de la kiva

J'ai retrouvé le mot que je cherchais dans FAILLES/traces d'Auxeméry, le mot qu'une première exploration n'avait pu débusquer. Et pourtant j'étais presque certain de l'avoir vu.

Ce mot était kiva.

Une kiva, nous dit Wikipedia, "est une pièce, en général de plan circulaire et semi-enterrée, utilisée par les Pueblos pour des rituels religieux." Les Pueblos rassemblent des tribus distinctes (les principales étant les Hopis et les Zuñis), ayant en commun un même habitat en maisons de pierre.

Pourquoi ce mot-là précisément ? Tout simplement parce qu'il était évoqué au même moment dans l'étude de la chercheuse australienne Lynne Kelly, The Memory Code (Atlantic Books, London, 2017). Un livre non encore paru en français, et qui m'a semblé si important que je me suis lancé depuis le mois de juin dans sa traduction. Je n'en suis encore qu'aux 2/3, et cette traduction, compte tenu de ma médiocre maîtrise de l'anglais, est bien peu satisfaisante, mais j'y vois aussi l'occasion de faire quelques progrès. Son existence m'a été révélée par un article de Rémi Sussan sur le site internetactu.net : L’art de la mémoire : de la technique mnémonique à la création du fantastique ?
Article qui commençait ainsi :
"On a déjà parlé plusieurs fois de l’art de la mémoire dans nos colonnes : ne s’agit-il pas de la première technique d’amélioration mentale ? Officiellement, l’art de la mémoire est né au sein de la civilisation gréco-romaine. Mais cette vision est peut-être bien trop eurocentrique… Dans un article fascinant pour la revue Aeon, Lynne Kelly (blog, @lynne_kelly) nous présente quelques techniques « d’art de la mémoire » utilisées par les populations de chasseurs-cueilleurs du monde entier. Cet article reprend bon nombre d’idées qu’elle expose dans son récent et passionnant ouvrage, The Memory Code."
Je ne développe pas davantage, ce serait trop long, je renvoie ceux que ça intéresse aux articles cités, et au propre site de l'auteure. Sachez tout de même qu'elle a personnellement testé avec succès les techniques mnémoniques des cultures indigènes non-lettrées, ce qui m'a donné envie d'essayer à mon tour. Le résultat est tout à fait bluffant. Un jour ou l'autre, je reviendrai sur cette expérience, mais place à notre kiva.

Des kivas il est question dans le chapitre 9 du livre de Lynne Kelly, consacré à l'architecture pueblo du Chaco Canyon, au Nouveau-Mexique. Wikipédia encore  :
"Chaco Canyon est un ensemble de quelque 3 600 sites archéologiques appartenant à la culture anasazi (...). Il connut son apogée du IXe au XIIIe siècle de notre ère et fut un carrefour commercial et une place religieuse importante. (...) Aujourd'hui, Chaco Canyon est classé au patrimoine de l'Humanité de l'UNESCO. Il représente le plus important site archéologique précolombien au nord du Mexique. Les Chacoans (les habitants de Chaco Canyon) ont extrait des blocs de grès et ont transporté du bois sur d’importantes distances afin d’aménager quinze complexes de bâtiments qui restèrent les plus imposants d’Amérique du Nord jusqu’au XIXe siècle."

La grande kiva de Chetro Ketl (Wikipedia)



"Le Chaco Canyon semble pour certains historiens, avoir été un grand centre de pèlerinage pour les populations des alentours.
Les kivas étaient des chambres rituelles circulaires creusées dans le sol et recouvertes d'un toit ; édifice en partie souterrain, on y descendait par une petite échelle pour pratiquer le culte ou réunir le conseil du village. Un foyer était aménagé au centre et la fumée s'échappait par un conduit de ventilation, doté d'un déflecteur. Les plus grandes pouvaient accueillir plusieurs centaines de personnes qui pouvaient s'asseoir sur des banquettes en pierre. Des fêtes religieuses liées aux cycles agricoles devaient être célébrées dans ces kivas, exclusivement par les hommes.
Les grandes kivas de Chaco Canyon avaient un diamètre de 18 mètres et étaient subdivisées en fonction des points cardinaux. Certains bâtiments en pierre du canyon se trouvent dans l'alignement du soleil à un moment précis : à Pueblo Bonito par exemple, le lever du soleil du solstice d'hiver est visible depuis deux portes."
Bon, assez de Wiki, le fait est que plus on se penche sur l'histoire de ce Chaco Canyon, plus on est fasciné par la culture qui s'y est déployée, et qui a sans doute disparue à cause d'une sécheresse débutée en 1130 et qui dura pas moins de cinquante ans, provoquant l'émigration des Chacoans. Il se trouve que le lieu a vu la visite, pendant la seconde guerre mondiale, d'un célèbre poète français en exil. C'est cela qu'évoque Auxeméry dans son poème intitulé justement HOPI, écrit en 1986 et revu en 2014, du recueil Partitions. Ce poète n'est autre que celui qu'on nomma le pape du surréalisme, André Breton. C'est à lui qu'Auxeméry s'adresse dès le début du poème :

je te vois assis parmi les décombres sur la place vide
de Mishongnovi tu viens de tirer l'échelle,
                                                                   pour
le port de tête on peut toujours te taxer de morgue
il est vrai que ta crinière conserve sa prestance
                                                                          mais
ils repasseront
                       tu remontes à l'évidence
du fond de la kiva, en plein soleil d'août
sous le signe du Lion tu tiens le pacte en main
les graines germeront, les serpents dans la bouche
des danseurs scelleront l'alliance

Hopi Pueblo of Mishongnovi (foreground) and Shipaulovi, Arizona (John K Hillers, 1879 ou 1881)
Ces serpents dans la bouche font allusion à l'un des célèbres rituels des indiens Hopis, auquel Breton peut-être assista. Un demi-siècle plus tôt environ, un autre européen, l'historien de l'art Aby Warburg l'avait précédé sur les mêmes lieux. Épisode si marquant qu'il refera surface un quart de siècle et une guerre mondiale plus tard, en 1923, au terme d’un séjour en clinique psychiatrique. Pour attester de sa guérison, Warburg prononce une conférence sur le Rituel du serpent chez les Indiens Hopis.

« C’est au cœur de l’été, en août, quand la culture du maïs est menacée par la sécheresse et dépend des pluies d’orage que les Hopis, lors de « festivités paysannes », pratiquent la danse des serpents. Le serpent, en effet, est comme l’éclair, zigzaguant, il est l’éclair, et manipuler l’animal dangereux est une manière de maîtriser les forces naturelles dont dépend l’existence même de ces Indiens agriculteurs et sédentaires. En obligeant le serpent à participer à la cérémonie, sans le sacrifier, en surmontant la peur qu’il inspire, on influe sur le cours de la nature, dans un étrange, instable et pourtant efficace mélange de magie rituelle et de finalité pratique. Entre la main, et la pensée, entre le geste et l’intellect, il y a place pour le symbole qui permet de surmonter la terreur que suscitent les phénomènes naturels incompréhensibles et les périls de l’immédiat environnement. Les Hopis – c’est-à-dire, dans leur langue, « les Pacifiques » – se placent ainsi à mi-chemin entre les sacrifices sanglants pratiqués par d’autres ethnies nomades, pour la même fin, et la « sérénité » que procurent les religions du salut.
[…]
Le serpent, pour les Hopis, est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Mais cette ambivalence, comme le montre Warburg dans la seconde partie capitale de sa conférence, se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… » 
Le serpent dans la bouche : Hopi snake priest,Hartwell & Hamaker, Phoenix, Ariz. ca 1899
Peinture de sable dans une kiwa, représentant quatre serpents-éclairs.
D’après H.R. Voth, Oraibi Sumer Snake Ceremony, 1893.
Ceci me renvoie à une lecture que je fis en 2016, celle de L'image survivante, Histoire de l'art et temps des fantômes selon Aby Warburg, de Georges Didi-Huberman (Minuit, 2002), lecture déjà évoquée dans Le cahier Klee, où je finissais sur ces mots : "Toutes proportions gardées, et sans vouloir se comparer à ces augustes aînés, le travail ici sur Alluvions relève de la même dynamique associative, de la même recherche des correspondances passant outre les espaces et les temps. Un concept central peut résumer tout ceci : l'intrication."


Voilà jusqu'où un simple mot de quatre lettres peut vous plonger.
______________________
* Je reprends ici les citations données par un excellent article de Bernard Umbrecht sur son blog Le SauteRhin : "Abi Warburg et le serpent dans les archives de la mémoire."
On peut lire aussi avec profit l'article de Mathieu Bouvier, Le rituel du serpent, Warburg, d'où j'ai extrait les photos des rituels hopis.