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samedi 3 juin 2017

# 132/313 - Solange et Perséphone

Pourquoi sainte Solange est-elle devenue sainte patronne du Berry ? Pourquoi cette jeune bergère qui n'a eu aucune action évangélisatrice, qui n'a connu que sa paroisse natale, en vient-elle à supplanter localement le grand saint Martin ? Je n'ai pas pour l'instant de réponses à ces questions.

Après la rédaction de l'article précédent, je suis cependant tombé sur une intéressante étude d'un certain Jean Dolbouc intitulée Sainte-Solange : du paganisme au christianisme. Elle se fonde sur une vision de la civilisation européenne reposant sur "deux dimensions religieuses imbriquées":
"La première est ancestrale, très localisée, intuitive, ésotérique (1) : c’est le paganisme (2). Cet axe ésotérique du religieux européen correspond à ce que René Guénon nommait le « noyau », ce que des intellectuels contemporains comme Jean-Luc d'Albeloy ou Luc Saint-Etienne appellent la « sève païenne » (3). [...]
La seconde dimension religieuse est chrétienne, et plus précisément catholique (5). Elle correspond plutôt à l’ « écorce » chez Guénon, et vient chapeauter, couronner la « sève païenne » des mythes (...)."
Ces deux dimensions - la première, plus mystérieuse mais directement inscrite dans l’environnement immédiat ; la seconde, plus abstraite, plus morale et plus universelle – s’articulent dans un rapport de subsidiarité. Sur le « pays païen » – un pléonasme – et ses « mythes fragmentaires » – un autre pléonasme – viennent comme une enveloppe, l’ « Imperium » chrétien qui en révèle le sens et en accomplit la compréhension « selon le tout ». Ainsi, plutôt que d’« abolir », d’effacer l’incomplétude mythique, le christianisme apporte son complément. Il complète les mythes et les résout, il les prend comme appui pour instaurer sa supériorité morale."
 Le Berry apparaît alors aux yeux de l'auteur comme un "terrain d'observation privilégié" :
"Hautement représentatif de cette subsidiarité et de cette dialectique pagano-chrétienne, le Berry, plus vieille province de France, mais territoire à la christianisation lente, expose des matériaux culturels éclairants dans ses nombreuses légendes et dans l’évolution historique de leurs reformulations. C’est une terre encore pleine d’enchantements et de sorcellerie, à la tradition orale vivace, réputée rétive aux changements, et qui a su préserver en partie son caractère antique. Héritier du pays des Bituriges Cubi qui dominaient la Gaule, le Berry garde la trace de cette société plutôt matriarcale."
Ceci s'accorde avec la thèse d'Anne  Lombard-Jourdan, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, selon laquelle le Berry est un conservatoire de traditions : « Légendes et traditions furent, en Irlande, mieux protégées que sur le continent. Mais il existe aussi en France une région qui fut tenue relativement à l'écart des agressions diverses, un isolat où il s'avère que furent mieux conservées les croyances et les traditions du terroir. Il s'agit du Berry où les habitants, paysans pour la plupart, les perpétuèrent plus longtemps qu'ailleurs, loin des grandes routes d'influence." (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, p.235) 
En revanche, il me semble erroné de désigner la société  celte comme une société "plutôt matriarcale" : ce n'est pas parce que "son imaginaire et son quotidien sont peuplés encore aujourd’hui de femmes au caractère fort"que le matriarcat  y fut instauré (les anthropologues ont fait le deuil de cette idée : aucune société ancienne ne s'est avérée véritablement matriarcale, dans le sens où les femmes y détiendraient le pouvoir). Ce cadre étant néanmoins posé, l'auteur se propose ensuite d'étudier de près "l’une des principales légendes berrichonnes, si ce n’est la principale : celle de Sainte-Solange (ou « Soulange » pour les autochtones)."


Sur cette biographie de la sainte, Jean Dolbouc apporte quelques éléments nouveaux, ainsi aurait-elle voué une admiration particulière à Sainte-Agnès : « "Je ferai comme toi, mon agnelette !", disait-elle », s'appuyant là sur Hugues Lapaire, « Sainte Solange », in Les légendes berrichonnes : légendes rustiques, historiques & religieuses, superstitions du Haut & Bas-Berry, Champrond-en-Gâtine, Editions du Colombier, 2003. Selon le même auteur, elle aurait connu une brève crise de narcissisme : 
Un jour qu’elle lavait son linge à la rivière, « elle vit se refléter sur l’eau le plus charmant visage que l’on puisse voir. Elle l’admirait sans se douter que ce fut elle : « "Oh ! la gente fille au teint frais ! Jésus ! C’est une rose !", s’exclama-t-elle naïvement ». Mais elle se reprit bien vite, « brouilla l’eau d’une main tremblante et se releva en rougissant : « Attention ! avait soufflé sainte-Agnès. Prends garde, Solange, au péché d’orgueil ! »
Cette dernière réplique est reprise du livre de Jean Defrasne, Mystères et légendes du Berry, Cabedita, Yens-sur-Morges (Suisse), 2006, pp.15-16. Il est curieux que Mgr Villepelet ne mentionne absolument pas ces événements, lui qui cite les sources les plus anciennes de la vie de sainte Solange, à savoir une ancienne chronique manuscrite des archevêques de Bourges, aujourd'hui disparue, dont s'inspira le Père Honoré Nicquet, recteur du collège des Jésuites de Bourges, qui en 1653 et 1655 donna deux éditions d'une vie de sainte Solange. Je soupçonne ici une extrapolation des compilateurs, qui n'hésitent pas à restituer le dialogue du bourreau avec sa victime et à terminer (Jean Defrasne) par cette envolée lyrique :

« Devant l’horrible forfait qu’il venait de commettre, Bernard fut comme dégrisé. Le remords le saisit ; il se frappait la poitrine en gémissant : "Malheureux ! Qu’ai-je fait ? Quelle folie m’a pris pour tuer ainsi cette sainte fille ? Je suis maudit !" Et soudain, […] il semblait au meurtrier que la petite morte se levait lentement ; dans une lumière dorée qui la nimbait comme d’une auréole, elle marchait vers la fontaine proche, tenant dans ses deux mains sa pauvre tête ensanglantée, pour aller la laver dans l’eau claire qui chantait »

Le récit de Villepelet, rapportant les sources donc les plus anciennes, ne fait nullement allusion à cette fontaine. Jean Defrasne s'inspire ici manifestement des récits les plus courants sur les saints céphalophores. 
Le même Jean Defrasne, rapporte Jean Dolbouc, "dans son introduction au récit de la vie de Solange, place cette dernière dans une continuité légendaire, celle des nymphes, mais en relative rupture avec elles." 
« Jadis, aux temps païens, la source avait été consacrée aux nymphes, dont le regard vert brillait à travers le miroir des eaux calmes et dont les tuniques diaphanes glissaient entre les roseaux, à la clarté amicale de la lune. Mais un jour les nymphes avaient quitté leur transparent royaume, chassées par la frêle main de l’Enfant né bien loin de là, dans une étable de Judée, par une nuit de décembre toute constellée d’étoiles ». L’évanouissement du paganisme est le point de départ du récit. La naissance lointaine de Jésus est présentée à la fois comme la cause de la désertion des nymphes, et en filigrane, comme la promesse d’un nouvel enchantement. Immédiatement à la suite de ce passage, Solange apparaît dans le récit, dans cette position rappelant les nymphes : « penchée sur la source ». Et l’auteur de nous rappeler une fois de plus la substitution : Solange « n’y rencontrait plus le regard d’émeraude de la naïade, mais le visage rose et blond d’une fillette de quinze ans ». Solange vient prendre la place des naïades frappées d’obsolescence. Reprenant le fil de cette histoire féérique tombée en désuétude, Solange prendra une signification toute différente de ses prédécesseurs. C’est le sens de la transition des nymphes au végétal regard vert à la sainte au céleste regard bleu.
Le paganisme s’est essoufflé, il est en déclin et ses fées ont déserté. Le christianisme arrive avec la figure de Solange, comme une renaissance religieuse qui marque une nouvelle étape culturelle et humaine.
"Le paganisme s'est essoufflé ": c'est prendre ses désirs pour la réalité. En réalité, il faut inverser la causalité : c'est bien plutôt parce que le paganisme restait toujours actif dans ces campagnes reculées qu'il importait de le recouvrir d'un voile chrétien, et de travestir les éléments mythologiques en substituant aux idoles païennes des saints à la piété irréprochable.

Enlèvement de Perséphone par Hadès, fresque de la tombe de Vergina, Grèce. 340 av. J.-C. (Wikipedia)
Il y a fort à parier que Solange a pris la place d'une divinité locale qui n'est pas sans évoquer  le mythe de Perséphone, que Jean Dolbouc a bien raison de convoquer dans son étude. Fille de Zeus et de Déméter, Perséphone, connue sous le nom de Coré (c’est-à-dire la « jeune fille ») est semblablement enlevée par son oncle Hadès, dieu des Enfers. Devant les supplications de Déméter, Zeus trouve un compromis : Perséphone restera six mois par an (automne et hiver) auprès d’Hadès et les six mois restants avec sa mère pour l’aider à favoriser les récoltes.

On comprend encore mieux maintenant la présence de ce toponyme L'Enfer, près de Sainte-Solange, et pourquoi la sainte est implorée contre la sécheresse, et pour protéger les récoltes et les troupeaux.

mercredi 24 mai 2017

# 123/313 - Ganymède et Cernunnos

 "Comment Gargantua naquit de bien étrange façon"

Peu de temps après, elle (Gargamelle) commença à se lamenter et à crier. Aussitôt, arrivèrent en masse des sages-femmes de tous côtés (...). Alors une vilaine vieille de la compagnie, qui avait la réputation d'être guérisseuse, venue de Brisepaille d'auprès de Saint-Genou depuis soixante ans, lui administra un astringent (...). Cet obstacle fit se relâcher, au-dessus, les cotylédons de la matrice, par où l'enfant jaillit, entra dans la veine cave et, grimpant par le diaphragme jusqu'au-dessus des épaules, où ladite veine se sépare en deux, prit le chemin de gauche et sortit par l'oreille gauche.
Dès qu'il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : "Mi! mi! mi!", mais il clamait à pleine voix : "A boire ! A boire ! A boire !", comme s'il invitait tout le monde à boire.

François Rabelais, Gargantua, ch. 5 (édition modernisée)

Tiens, revoilà Rabelais, qui nous avait déjà montré ses accointances dans le département avec l'histoire de Triboullet et de la cornemuse de Buzançay. On va voir ce qui nous vaut ce retour.

Sachez tout d'abord que Buzançay est situé au cœur de ce fameux secteur Verseau où nous avons pris gîte. Non loin de là, à Vendoeuvres, en Brenne, on a retrouvé une stèle du second Empire représentant le dieu celtique Cernunnos. 

Cernunnos, Musée Hôtel Bertrand, Châteauroux



L'historienne Anne Lombard-Jourdan, qui voit dans ce dieu Cernunnos le grand dieu souverain de la religion celtique, le décrit ainsi : « Cernunnos est représenté ici avec la tête ornée de bois et portant un torque autour du cou. Il est jeune et imberbe, assis les jambes repliées devant lui et les mains posées sur un sac qu'il tient sur les genoux ; deux personnages plus petits et nus sont chacun debout sur les anneaux d'un gros serpent dressé et posent une main sur les cornes du dieu créant ainsi un lien entre eux. » (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 193).

D'autres, au lieu d'un sac, y voient une outre ou une cruche. Plackert écrivait alors : "Il s'agit là de notre verseau, le Ganymède de la mythologie, dont la grande beauté provoqua l'amour de Zeus, qui se changea en aigle pour prendre le jeune homme dans ses serres et le placer dans l'assemblée des Dieux. Il y verse l'ambroisie, l'hydromel ou le nectar, nourritures et boissons d'immortalité. Dans l'iconographie chrétienne, il devient ange, aussi "Verseau enveloppe-t-il le pays d'Agen, anagramme évidente pour l'ange verseur des eaux. (G-R Doumayrou, Géographie sidérale, p. 78)


Et Michel Serres, natif d'Agen, d'écrire :

"Je ne sais pas vraiment, dit-elle, ce que signifie ce mot d'Yquem. Je constate seulement que le dixième ordre d'anges, chez Ben Maïmon, après les  séraphim, éloïm ou cherubim, se nomme ychim. Ofamim, rapides ; seraphim, étincelles ; malakim, envoyés ; ychim, animés.
Esprits animaux survolant la colline ainsi nommée ; archanges en myriades échappés du goulot.
" (Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 187-188)

Le Verseau peut-il vraiment être identifié à ce dieu-cerf que Anne Lombard-Jourdan identifie comme le dieu-père, le Dis pater mentionné par César, et dont un avatar ne serait autre que le géant Gargantua, dont la lecture "à plus hault sens" de Rabelais  nous permettrait de restituer quelque peu la mythologie ?

Jeune et imberbe sur la stèle, selon les propres termes de sa description, il partage donc ces traits avec Ganymède, le plus bel adolescent de la Grèce selon la légende. Mais au-delà de ces apparences, c'est leur fonction à tous les deux qui au fond les rassemble : Ganymède sert à boire, on l'a dit, or quelle est la principale préoccupation de Gargantua et de ses compagnons, sinon celle de boire encore et encore. Et ceci dès la naissance, puisque sortant de l'oreille gauche de Gargamelle, l'enfant criait déjà : "A boire ! A boire !"

Anne Lombard-Jourdan rapproche le célèbre passage du "Propos des bien yvres" du mythe  du combat du serpent et du cerf, qui lui semble être au fondement de notre passé religieux et culturel :
"Après s'être régalés à satiété de tripes, les compagnons de Grandgousier allèrent tous à la Saulsaie danser et boire sur l'herbe drue au son des flageolets et des cornemuses. Rien là en apparence que d'honnêtes divertissements. Il est pourtant question aussi d'autre chose.
     Rappelons que, selon les auteurs classiques et médiévaux, le cerf, après avoir dévoré le serpent dont le venin l'échauffe et le dessèche, éprouve la nécessité incoercible de boire, puis, sa soif assouvie, le besoin de s'agiter pour combattre et évacuer à tout prix le poison qu'il vient d'ingérer et qui menace de circuler jusque dans ses veines.
     C'est le processus que Rabelais met en scène dans le chapitre V de Gargantua qui rapporte les Propos des bien yvres. Les compagnons de Grandgosier boivent abondamment, mais à bon escient  et dans un but précis :"Puis entrèrent en propos de resieuner on propre lieu." L'apparition immédiate de jambons a pu faire comprendre "resieuner" dans le sens de "déjeuner". Mais il s'agit en réalité d'un équivalent forgé par Rabelais du verbe "rajeunir" (l'ancien français dit "rejeunir" et "renjeunir ou rajouvenir").
      C'est bien à rajeunir que vont s'employer à la Saulsaie les buveurs compagnons de Grandgosier. Ils appartiennent à toutes les classes et à toutes les professions. Ils boivent sec le vin pur et dansent sur l'herbe, à la façon dont le cerf mythique boit l'eau de la fontaine "et puis court sa et là". Leur but est de faciliter le mélange de la boisson avec le venin du serpent contenu dans les tripes du cerf qu'ils viennent de manger, afin d'expulser leurs  humeurs malignes et d'apaiser la fièvre qui les tient. Les "bien yvres" préfèrent boire le vin sans eau, mais ils obtiendront le même résultat : le renouveau du corps après une sérieuse purgation." (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 40)
Si l'on n'est pas convaincu par ces rapprochements, qu'on retourne maintenant à la citation rabelaisienne ouvrant  cette note : qui procède à l'accouchement de Gargantua, alors que des tas de sages-femmes accourues de tous côtés ont failli à la besogne ?  Eh bien une vilaine vieille,  à la réputation de guérisseuse,  "venue  de Brisepaille d'auprès de Saint-Genou". Or, où est Saint-Genou, sinon dans l'Indre, sur les rives même de la rivière du même nom, à une quinzaine de kilomètres seulement de Vendoeuvres.


 Il faut se pencher sérieusement sur Saint-Genou.
 

jeudi 6 avril 2017

# 82/313 - De Cuzion à Gargilesse

"Tiapa, lui, a des muqueuses fragiles (la gorge et le rectum qui sont liés)"

Andreï Tarkovski, Journal, 20 janvier 1980, Philippe Rey, 2017, p. 223*

Résumons : le chieur de Saint-Martial, saint Blaise dévolu à la gorge et au souffle, Gargantua né le même jour que la fête du saint, le fou Triboullet qui joue de la cornemuse de Buz(ançay), prédisant après bien d'autres à Panurge son cocufiage futur, voici une belle constellation rabelaisienne, que l'on peut éclairer encore par cet extrait du catalogue d'une exposition, Quand l'art fait rire, qui eut lieu à Lausanne en 2011-2012, au Musée cantonal des Beaux-Arts :
"Rabelais, qui connaissait bien les coutumes populaires, ne fait pas naître Gargantua le jour de la Saint-Blaise impunément, car avant d’être un grand mangeur, Gargantua possède un nom construit sur la racine onomatopéique gar qui renvoie à l’idée d’avaler. En Catalogne, saint Blaise est le gargantero. Gargantua, inutile de le rappeler avale et pète. Blaise non moins. Quant au savant De peditu, dont on a déjà parlé, il est édité « sub signo Divi Blasii ».
Tousser fait péter. Tussis pro crepitu. « Les médecins répètent à l’envi que la toux correspond à un effort des muscles abdominaux, glotte fermée, suivi d’une brusque expulsion d’air et que les complications des toux répétées (dont la coqueluche) sont le prolapsus rectal, les hernies abdominales, voire les avortements . » Tousser fait péter et le cul peut tousser.
« Votre cul a la toux commère
Votre cul a la toux, la toux . »

La toux répétée est la coqueluche bien nommée par analogie avec le chant du coq. Le coqueluchon,   « cette coiffure caractéristique de la folie médiévale est surmontée à l’origine d’une tête de coq qui évoluera en une simple crête, et c’est cet animal qui protégeait magiquement de la toux son possesseur, maître d’une confrérie carnavalesque ou roi du coq. » " (Christian Besson, Rire en pet)

HONDIUS Hendrik l’Ancien, Deux fous de carnaval, 1642 **
Et soudain, je réalisai que le trajet que j'avais accompli dans la journée de mardi dernier, moi qui ne me déplace plus que très occasionnellement dans mon travail, ce trajet qui m'avait conduit, alors que je souffrais comme par hasard d'une extinction de voix, sur les rives de la Creuse, s'inscrivait à merveille dans cette thématique du cul et de la gorge.

Oui, je devais me rendre à Cuzion et j'y suis allé par Gargilesse. Depuis longtemps, je m'étais avisé de la proximité phonique du nom de Gargilesse avec celui de Gargantua, mais la notation restait isolée, n'était reliée à rien ; je ne concevais pas ce qui me saute aux yeux aujourd'hui : Cu(zion) est à Garg(ilesse) ce que le rectum est à la gorge.


Regardez encore cette facétie : L'alignement Cuzion-Gargilesse, presque parallèle au cours de la Creuse, désigne Badecon-le-Pin, Bas de Con en 1487, "composé facétieux, nous apprend Stéphane Gendron***, avec l'occitan badar "ouvrir" que l'on rencontre dans Badefols (Dordogne) et Badevilain à Usson (Vienne). Selon M.-T. Morlet, les anthroponymes issus de batare (Badé, Badaire, etc.) sont des "sobriquets signifiant : avoir la bouche ouverte, rester bouche bée, et par extension, niais, sot". Le deuxième élément (-con) est, en effet, probablement injurieux, jouant sur l'ambiguïté de con "sot, stupide", ou "sexe de la femme". La traduction d'un tel composé, si l'on admet la comparaison avec Badefols (ouvre, fou !) ou Badevilain (ouvre, vilain !) révèle une injure particulièrement grivoise."

Et ce n'est pas fini : que trouvons-nous sur la rive gauche de la Creuse, en face de Cuzion ?
Rien moins que le village de Montcocu.
Nous sommes bien chez Rabelais.

Ceci confirme la vision de l'historienne Anne Lombard-Jourdan qui écrivait  en 2005 dans sa très belle étude, Aux origines du carnaval (Odile Jacob), que le Berry était pour elle une région conservatoire : trou du cul du monde (si je puis m'exprimer ainsi, après tout je reste dans la thématique du moment...), nous préservions les mythes d'un monde souvent ailleurs disparus :
« Légendes et traditions furent, en Irlande, mieux protégées que sur le continent. Mais il existe aussi en France une région qui fut tenue relativement à l'écart des agressions diverses, un isolat où il s'avère que furent mieux conservées les croyances et les traditions du terroir. Il s'agit du Berry où les habitants, paysans pour la plupart, les perpétuèrent plus longtemps qu'ailleurs, loin des grandes routes d'influence. Les mœurs et coutumes de cette contrée différaient tellement, au XVIIIe siècle encore, de celles du reste du royaume que Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, pouvait conseiller au roi Louis XV « de réunir le Berry à son empire au lieu de conquérir des provinces étrangères » (L'ami des hommes, 1756). « Cette contrée, écrit de son côté Laisnel de la Salle en 1875, quoique située au beau milieu de la France, ne semble réellement avoir été découverte que de nos jours. » L 'indifférence à l'égard de l’Église, constatée au XIXe siècle dans cette région, a pu être attribuée au fait qu'elle ne fut jamais complètement christianisée. Ce lieu conservatoire fut le refuge d'où Charles VII, le « roi de Bourges », résista aux Anglais. C'est en Berry que refirent surface, en leur temps, Gargantua et Mélusine. La plupart des auteurs qui furent nos guides ont un lien avec le Berry et le Poitou : ce sont Pierre Bersuire, Jean d'Arras et Couldrette, Rabelais, Henri Baude, du Fouilloux et autres." (p. 235) [C'est moi qui souligne]


______________________

* Sur la même page 223, à la date du 24 janvier, A.T. cite G. K. Chesterton : "Les poètes sont supérieurs aux hommes ordinaires parce qu'ils les comprennent. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, que nombre de poètes écrivent en prose, comme Rabelais ou Dickens, par exemple. Les snobs, eux, sont au-dessus des gens ordinaires parce qu'ils ne désirent pas les comprendre. Pour eux, les goûts et les principes des homme ne sont que vulgaires préjugés. Les snobs vous font sentir bêtes ; les poètes, au contraire, vous font sentir plus intelligents que vous n'auriez jamais osé l'imaginer.(...)" [C'est moi qui souligne]

** "Louis Lebeer, auteur du catalogue raisonné des estampes de Bruegel, n’est pas convaincu que ces deux fous soient de la main de Bruegel. Qu’elle soit de Bruegel ou non, cette gravure use subtilement de symboles allusifs à une folie peut-être carnavalesque. Le premier fou, qui esquisse un pas de danse, revêt un masque qui semble moulé sur le visage du second. Il touche un luth « accordé » mais laisse délirer la lyre sur son dos. - Si De Lyra (le grand commentateur de la Glose Ordinaire de la Bible) ne délire, dit Rabelais. Les lyres des « musiques folles » des enfers de Bruegel ou de Bosch, dont quelques cordes parfois sont brisées, confirment notre lecture. Le coqueluchon est à oreilles et grelots car la substance cérébrale d’un fou est si réduite et sèche qu’elle est comme la bille d’un grelot. Il s’orne au front de la pierre de folie qu’il faudra opérer (Lebeer 83). Son compagnon pourrait clamer, comme tout sot qui se présente sur scène : « A part à part je suis venu Un pied chaussé et l’autre nu » - tenue que n’ignore pas certaine initiation moderne. Il enjambe une marotte, et une gravure de la même série fait bien comprendre qu’il l’anime de son souffle anal (Lebeer 95). Le chat, brûlé, massacré ou sacrifié - martyrisé dans des orgues miaulantes dont chaque touche tire une queue -, apparaît souvent en carnaval. Il est ici douillettement lové sur les épaules, dans la position où il réchauffait les pauvres clercs de la Basoche dans leurs études glaciales. C’est donc le greffier des greffiers, tel qu’il a été immortalisé par Rabelais sous le nom de Raminagrobis (« celui qui fait le gros bis, ou le gros dos »). Des bésicles, images de la folie et des clercs, confirment cette lecture. L’enseigne de l’auberge est vide sur notre épreuve, contrairement aux habitudes de Peter Bruegel, qui orne d’un bateau bleu (De blauwer Schuit) celle du Combat..., d’une étoile des Mages, Le massacre des Innocents… Une autre épreuve (Lebeer 94) permet de distinguer... un cygne. Cela n’est pas suffisant pour localiser calendairement nos fous (Noël ? carnaval ? mai ?). 
(Gaignebet Claude in Les Triomphes de carnaval, catalogue d’exposition, Gravelines, Musée du Dessin et de l’Estampe Originale, 2004, n° 39, pp. 114-115)

 *** Stéphane Gendron, Les Noms de Lieux de l'Indre, Académie du Centre et CREDI Editions, 2004, p. 411-412.