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vendredi 20 octobre 2017

# 251/313 - Pelote d'algues et coccinelles

03/10 - Une autre luciole. Je poste l'article du jour sur Facebook, en le faisant précéder du texte suivant : "De Christopher Nolan à Fellini, de 2014 à 1963, back in the past, mais des motifs déjà communs, et la découverte que Fellini suivait une analyse avec un disciple de Jung, un mystérieux Ernst Bernhard, de son vrai nom Hajim Manahem. "Rescapé d’un camp de concentration calabrais, adepte du Yi King, passionné d’ésotérisme et de magie, Bernhard avait conçu un cabinet-appartement labyrinthique et hiératique, avec de grands rideaux blancs et deux pièces pour les patients, dont l’une où personne n’entrait jamais, où derrière un épais rideau se trouvait un lit et, juste au dessus, une reproduction du saint Suaire (...)"Ce même jour, la revue en ligne Diacritik, en lien sur le site, colonne de droite, me propose Jean-Philippe Toussaint par Patrick Varetz: Un coup de dés jamais n’abolira le Yi Jing (Made in China).  
Le Yi Jing, à l'honneur ici naguère,  se retrouve donc être au centre de l'une de ces bulles synchroniques que j'évoquais hier (et où Jean-Philippe Toussaint apparaissait déjà). Patrick Varetz relève bien l'enjeu du livre Made in China qui vient d'être publié par les éditions de Minuit, enjeu clairement désigné par l'auteur  : 
« Le sujet de mon livre, c’est le hasard dans l’écriture, c’est la disponibilité au hasard que requiert toute création artistique, aussi bien le livre que je suis en train d’écrire que le film que je m’apprête à tourner dans les prochains jours. » Oui. Comment ne pas penser, lisant ces lignes, au fameux poème de Stéphane Mallarmé. Pierre Michon établit quant à lui le lien d’emblée, et s’empresse d’adresser à son ami le message suivant (que l’intéressé finira par publier sur sa page Facebook) : « Cher Jean-Philippe, merveilleux livre auquel j’ai pris un merveilleux plaisir. Vos coups de dés n’abolissent pas le hasard, mais ils le mettent au pas.  Combien souvent j’y ai pensé aussi, à cette lutte amoureuse entre le fortuit et le fatal ! Comme vous vous en sortez bien, avec bienveillance pour les aléas, pour tout ce qui arrive ! »

De même, Patrick Varetz ne peut s'empêcher de penser au Yi Jing. Aussi décide-t-il, pour en savoir plus long sur ce dernier Toussaint, de procéder à un tirage : " (...) j’ai donc décidé de jeter par six fois mes trois pièces de monnaie, afin d’échafauder — du bas vers le haut, ainsi que l’on se doit de procéder — l’hexagramme qui, de manière symbolique, me laisserait entrevoir les rouages secrets agissant au cœur des mots. Le tirage — six traits Yin, autrement dit l’hexagramme n°2, Kun, l’Élan Réceptif — ne manque pas de répondre à toutes mes espérances." Le livre consulté sur la photo au-dessus n'est autre que celui de Cyrille D. Javary et Pierre Faure, mentionné dans # 198. 

Je n'insiste pas (on se reportera à l'article pour voir ce qu'il en est de l'interprétation  du tirage comme modalité d'analyse littéraire), et j'en viens au jour suivant, 4 octobre, car c'est le jour où j'achève la lecture de Temps glaciaires de Fred Vargas, emprunté trois jours plus tôt. Je m'avise que je pourrais y trouver une déclinaison de la  dichotomie opérée hier entre constellation et lucioles. A la place, on pourrait en effet écrire : pelote d'algues et coccinelles.
Coccinelles qui se trouvent sur une croûte peinte par Céleste Grignon, la bonne d'Henri Masfauré assassiné dans son bureau. La toile, une vue pesante de la vallée de Chevreuse, dépare l'érudit assemblage de livres et de tableaux, ce que ne manque pas de remarquer le non moins érudit commandant Danglard :

"C'est pas beau, hein ? lui dit-elle à voix basse.
- Non, dit-il.
- Pas beau du tout, renchérit-elle. A se demander pourquoi M. Henri a accroché ce truc dans son bureau. Alors qu'il n'y a même pas d'air dans ce paysage, lui qu'aimait l'air. C'est bouché, comme on dit.
- C'est vrai. C'est sans doute un souvenir.
- Pas du tout. C'est parce que c'est moi qui l'ai fait. Soyez pas confus, intervint-elle aussitôt, vous avez l’œil, c'est tout. Il y a pas à avoir honte.
- Peut-être qu'en s'exerçant, tenta Danglard, embarrassé, peut-être qu'en peignant beaucoup ?
- Je peins beaucoup. J'en ai sept cents comme ça, et toujours la même chose. Ça l'amusait, M. Henri.
- Et ces petits points rouges ?
- Avec une grosse loupe, on s'aperçoit en fin de compte que c'est des coccinelles. C'est ce que je fais de mieux.
- C'est un message ?
- J'ai pas idée, dit Céleste Grignon en haussant les épaules, puis s'éloignant, se désintéressant tout à fait de son "œuvre". (p. 49)
Derrière l'humour de cette scène, Fred Vargas ne manque pas de distiller quelques signaux plus ou moins discrets : ces sept cents tableaux font écho aux sept cents membres de l'association robespierriste (687 exactement, mais le nombre est souvent arrondi à 700) - et les coccinelles font retour à deux reprises, tout d'abord à la page 412, où Danglard, encore lui, en conflit ouvert avec Adamsberg, passe par association d'idées de grains de sable au mouchetis rouge des toiles de Céleste, qu'il fallait observer à la loupe pour y découvrir des coccinelles : "Était-ce cela, le sommaire message de Céleste ? Attirer l'attention sur la dignité souriante des petites choses, infimes et négligées ? Avait-il avancé sans loupe, incapable de ramasser une seule coccinelle ?", puis à la toute fin du livre, au moment où Adamsberg s'envole pour l'Islande et confie une pipe à Danglard pour la remettre à Céleste : "Adamsberg une fois passé en zone d'embarquement, Danglard s'attarda seul dans le grand hall, serrant cette pipe et les coccinelles qui allaient avec."

Pelote d'algues ensuite qui apparaît à la page 137, lors d'une conversation entre Adamsberg et le commissaire Bourlin, où le premier explique qu'il a l'habitude de se perdre : "Est-ce que tu visualises ces algues desséchées qui s'accrochent les unes aux autres et s'emmêlent en une sorte de pelote inextricable ? Qui forment une grosse, parfois une très grosse boule ?"
Dès lors, cette métaphore de la boule, de la pelote d'algues enchevêtrées ne cessera de courir tout au long du livre.

Page 148 : "Il n'y avait pas un brin de cette pelote d'algues que l'on puisse attraper sans qu'il casse."

Page 149 : "Il n'y a pas de route. C'est une grosse pelote d'algues enchevêtrées. Et sèches. Il n'y a pas de route dans ces trucs-là. Et c'est lui qui l'a fabriquée. Et quand on croit qu'on y trouve un sens, il réembrouille la pelote autrement."

Page 160 : "C'est une foutue boule d'algues, une chatte n'y retrouverait pas ses petits."

Page 240 : "Les pistes nombreuses que lui avaient fourni le duo, en parfaite cohérence, sans que l'un ne domine jamais l'autre, Lebrun et Leblond, le psychiatre et le logicien, venaient s'ajouter comme une note harmonique au désordre de la pelote d'algues. Pelote grossie qui le suivit obstinément jusqu'à la Seine."

Page 465 : "Chacun, selon le côté de la table où il s'était assis, scrutait avec inquiétude ou plaisir le visage du commissaire. Qui, plus limpide, semblait s'être épuré de quelques tourment, celui qui avait parfois altéré ses traits et feutré son sourire. San savoir qu'il s'agissait de la dissolution de l'infernal entrelacs d'algues."

Page 471 : "- Enfin, dit-il, je vous ai répété cent fois que cette enquête avait pris dès ses débuts la forme d'une monumentale pelote d'algues desséchées.
Ce qui n'est pas du tout un "fait", se dit Danglard, tandis que Justin notait, même cela.
- Et qu'on ne peut pas foncer droit et vite dans un pareil magma. On n'en tirait que de minuscules fragments cassants, tout en étant sans cesse happés par d'autres pièges. Des éléments, on en avait, mais ils flottaient en nappe sous la surface, sans lien apparent, disparates dans une nébuleuse."

Tentative de restitution de la constellation/nébuleuse/pelote d'algues de Ravenne

mercredi 23 août 2017

# 201/313 - Ambo i lati

Stalker, Andreï Tarkovski
De Toulouse, j'ai rapporté aussi un livre que son éditeur qualifie de livre mutant. C'est peut-être trop dire, mais en tout cas, rien à voir avec le tout-venant, le roman traditionnel qui, quoi qu'on en dise sur son état moribond, reste largement majoritaire sur le marché. C'est un cadavre si l'on veut, mais un zombie qui a encore de la ressource. Ce livre dont je vous parle n'est d'ailleurs pas un roman, c'est une mosaïque de quatre-vingt-un textes, de natures très diverses, autour de la ville de Gênes. L'auteur se nomme Benoît Vincent, il est botaniste de profession et l'ouvrage a pour titre GEnove, villes épuisées, publié aux éditions Othello/Le Nouvel Attila.


Ce titre, Benoît Vincent l'abrège d'ailleurs en GE9 : histoire de souligner que le nombre 9 sous-tend toute l'affaire. "C'est un texte comme un tissu, écrit-il en avant-propos. Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville. Celle-ci, plus que toute autre, reste admirablement façonnée par l'espace topographique qui la porte. A la manière du tisserand, j'ai tenté de rendre la matière et la forme d'une ville contrainte, tantôt étroite et recluse, tantôt large et ouverte."
Ce 9x9 nous rappelle incidemment le 8x8 récent des hexagrammes du Yi Jing. D'ailleurs, explique Cyrille Javary, "le caractère jing est composé de trois éléments : à gauche, le signe général de la soie, marque commune à tous les mots en relation avec ce qui est tissé et, au sens figuré, organisé en réseau.(...) Associant les idées d'outil, de réseau et de structure, le sens originel du caractère jing était : fils de chaîne ( la structure invisible qui sert d'armature à un tissage). De là, il s'est étendu jusqu'à désigner les méridiens de l'acupuncture (la structure énergétique du corps humain grâce à laquelle on peut agir sur lui), et aussi ceux de la géographie."

Je note en passant que la typographie du titre GE9 fait furieusement penser à un idéogramme. Pourtant l'auteur ne fait aucune référence à la Chine, du moins dans les soixante-dix premières pages (j'en suis là de ma lecture).
Je venais juste d'écrire la chronique sur les portes lorsque j'ai abordé le vingtième texte, La surprise. Eh bien la surprise fut d'y trouver une résonance : Benoît Vincent évoque la Porta Soprana, la porte qui ceint la ville antique et porte cette inscription : Auster et Occasus, Septembrio novit et Ortus quantos bellorum supervai Ianua motus ("Le Méridion et le Ponant, le Septentrion et l'Orient savent combien d'énormes mouvements de guerre moi Gênes j'ai vaincu.")
"Janua, continue-t-il, c'est en latin, la porte. On ne peut déterminer si c'est la porte qui parle ou bien la ville symbolisée par cette porte.
L'étymologie de Gênes, comme très souvent les très vieux toponymes, est plus que confuse. Si certains rapprochent le nom du latin ianua ("porte, accès, passage"), d'autres y voient la même racine indo-européenne que dans le Genève/Ginevra helvète, *genu, qui signifierait "bouche". D'autres le ramènent au xenos grec ("étranger") et d'autres encore à un mot étrusque kainua qui signifie "cité nouvelle". (p. 72)
Résonances multiples : la porte bien sûr, mais aussi ce *genu grec si proche de notre gonu, grec aussi,  bouche et genou qu'une seule voyelle distingue. Et encore ce xenos, que l'on retrouve dans l'entretien avec Barbara Cassin :
"Le terme grec de xenos, qui signifie “étranger”, mais aussi “hôte”, contient les idées d’accueil, de respect de l’autre, dans une belle réciprocité entre celui qui accueille et celui est accueilli : “hôte” dans les deux sens, comme en français. Dans le monde d’Homère, celui qui arrive en face, l’autre, peut être aussi bien un homme qu’un dieu qui aurait pris une apparence mortelle. Il faut prendre au sérieux les épithètes homériques, “le divin Ulysse” par exemple. Elles disent la perméabilité du cosmos, cela même qui le rend beau – Nausicaa est le jeune fût d’un palmier, Ulysse est un lion, et les hommes et les dieux échangent leur forme."

Porte (village de Lautrec)
 La Porta Soprana possède un pendant tout au bout du centre médiéval : la Porta dei Vacca, qui sépare le premier bourg de la Maddalena du nouveau site de Prè (après le XIIe siècle) :

"Passée la porte, traversée la rue, direction ailleurs. Passer de l'autre côté, vers l'autre rive : en être rassasié, en être demandeur.
Être de chaque côté, du levant au ponant, d'est en ouest, de la ligne bleue à la ligne verte. Être des deux côtés à la fois, ambo i lati, entrambi i lati, pouvoir traverser la frontière, poser des axes, créer la ville, s'enivrer de passages." (p. 73)


Ce motif est si prégnant pour Benoît Vincent qu'il en a fait le titre de son site : Ambo[i]lati.


samedi 19 août 2017

# 198/313 - Tout est toujours en train de changer

"La seule chose qui ne changera jamais, c'est que tout est toujours en train de changer."
Yi Jing

Le Yi Jing, contrairement à ce qui est encore souvent colporté, n'est pas un instrument de divination, mais bien plutôt un manuel d'aide à la décision. Il ne dit pas ce qui va advenir, mais nous éclaire sur les potentialités d'une situation. "Interroger le Yi Jing, précise Pierre Faure, consiste à faire le point des énergies en présence à un moment donné, comme un acupuncteur prend les pouls pour connaître l'état de son patient ou un aviateur survole un paysage pour en avoir une vue plus large qu'à l'ordinaire."
Pour ceux qui voudraient poursuivre la recherche sur cette question, je veux signaler, outre l'excellent petit livre de Cyrille Javary déjà cité, Les rouages du Yi Jing (Picquier poche, 2009), la somme (plus de mille pages) du Yi Jing, le Livre des Changements, traduction complète du chinois par le même Cyrille Javary (commentée avec l'aide de Pierre Faure), parue chez Albin Michel en 2002.
Je veux citer enfin un extrait de l'introduction de Pierre Faure, qui jette un éclairage sur le rôle du hasard dans la consultation du Yi Jing :
"Si la fréquentation du Yi Jing ne doit pas être considérée comme un obscurantisme archaïsant, qu'en est-il de l'intervention du hasard ? S'en remettre à une manipulation aléatoire pour prendre une décision, n'est-ce pas là, au regard de la raison, le comble de la démission ?
Une telle critique ne survient que lorsqu'on se refuse à considérer le fonctionnement du psychisme dans sa globalité. Elle ne saurait venir en tout cas d'un Chinois pour qui le hasard se pense comme une mise en relation. Elle ne proviendrait pas non plus de ceux que n'effraie pas l'intrusion d'un élément inattendu ou a priori anormal : de l'amoureux des nombres par exemple, qui sait bien qu'un changement d'échelle fait apparaître des analogies insoupçonnées ; ou d'un amateur de fractales, qui voit la structure de l'arbre entier dans celle de la plus petite de ses feuilles.
Tout esprit avisé sait combien la saisie qu'opère l'activité mécanique de la conscience peut être dommageable à la perception du réel. Des démonstrations pertinentes de ce dernier point ont été fournies par Jean-François Billeter*, pour qui l'arrêt du contrôle qu'exerce la conscience permet à notre subjectivité de retourner à une forme d'activité plus complète et plus spontanée. La création d'un lien analogique entre l'état actuel de notre présence au monde et le corpus défini des hexagrammes semble être de cet ordre, dans la mesure où elle actualise, par le biais de la mémoire , de l'imagination ou de l'intuition, une partie d'un savoir latent mais inutilisé, beaucoup plus vaste que celui qui nous sert à produire ordinairement notre réalité." (p. 24)

 ___________________
* De Jean-François Billeter, on peut lire en particulier l'excellent petit livre Un paradigme, dans la belle petite collection des éditions Allia (2012).

vendredi 18 août 2017

# 197/313 - Le Charcutter et le Bateleur

Déroulement du Dao : « Maintenant nous allons aller du côté de Passion fixe où, là aussi il y a beaucoup de chinois et pas une seule mention n’en est faite dans la critique littéraire. Il faut s’y faire. Tout ça passe inaperçu, mais c’est pourtant là. »
Sollers ajoute : « C’est même d’autant plus étonnant que ce livre utilise beaucoup le Yijing. Tout le monde connaît le Yijing, mais ici personne n’y fait attention.
Il y a pourtant dans ce livre beaucoup de signes imprimés. Ces traits brisés et ces traits pleins, ce n’est pas de la décoration. [...] »

 (Sollers, Déroulement du Dao, L’Infini n° 90, printemps 2005, p. 166)

Sollers se désole : il n'est pas entendu. C'est une antienne d'ailleurs valable pour tous ses livres : il n'y a plus de lecteur, il s'époumone dans le désert. Je ne peux résister en parlant de ce livre, Passion fixe, de vous donner un aperçu de ce qu'en dit Damien Taelman dans sa féroce diatribe Le Dao de Philippe Sollers, profession de moi.
Taelman commence par noter qu'il utilise, "sans piper mot", la traduction française d’Étienne Perrrot faite à partir de la traduction allemande de Richard Wilhelm, mais que cela ne l'empêche pas d'y opérer quelques subtiles retouches :

A droite, la traduction d'E.Perrot (1973, p. 325), à gauche extrait de Passion fixe (p. 114-115)
"Ce passage, écrit Taelman, mérite que nous nous attardions sur Sa méthode patentée de "traitement de texte" appelée "textshop". Notre Co-Recteur Chipoteur révise ici à tire d'aile la traduction française de l'allemand du chinois ; ce paragraphe illustre noir sur blanc Son modus operandi et ressemble à bien d'autres du même genre dans Drame (1995), Nombres (1966) et Mouvement (2016) - ce Vendeur à la criée n'a toujours pas changé de logiciel. Il écoule à bas prix ses contrefaçons made in China et Se livre sans retenue au copié/collé/chiqué. Le tableau comparatif suivant ne tient pas compte des changements de ponctuation arbitraire, mais les mutations significatives et les variations insignifiantes nées de la malice de notre Pen in the ass y sont surlignées... car il y a péril jaune en la demeure :

[...]
 
Et vous n'avez ici que trois pages sur les trente-deux que compte ce texte incendiaire.
Je dois cependant reconnaître que je ne goûte pas pleinement la charge corrosive de Taelman, et je ne suis pas prêt à renvoyer Sollers au néant comme le voudrait par exemple Juan Asensio : "Nous savions que l'infâme Philippe Sollers était une nullité littéraire absolue."


Mon ambivalence vis-à-vis de Sollers, mes sentiments partagés, je les ai d'une certaine façon résolus en lui attribuant un jour la figure du premier arcane du Tarot : le Bateleur. Oui, Sollers est un bateleur, un Charcutter si l'on veut, un bonimenteur, qui comme tout bon bonimenteur fait son miel de tout ce qui passe à sa portée, plagie sans doute, pique, détourne, amuse la galerie, séduit, subjugue, escamote ; mais sa superficialité est trompeuse : le Bateleur est aussi la première lame, le Principe à l’œuvre, le porteur d'infini. Sa futilité est plus apparente que réelle. Et dans Passion fixe, encore une fois, on peut trouver des passages comme celui-ci, qui sont tout sauf d'une nullité littéraire absolue :
"Je m'installe à une petite table dans ce musée de livres bien entretenu, près d'une porte-fenêtre donnant sur l'herbe. Instinct ou hasard, je prends une édition ancienne des États de la Lune et du Soleil, de Cyrano de Bergerac. Son portrait ouvre le volume, long visage intense, avec, en légende, le quatrain fameux :

La Terre me fut importune,
Je pris mon essor vers les Cieux,
J'y vis le Soleil et la Lune,
Et maintenant j'y vois les Dieux.

En toute modestie, donc. Normal que ses ennemis, après lui avoir empoisonné la vie, aient fini par lui faire tomber une poutre sur la tête. Je commence à lire : "La lune était dans son plein, le ciel était découvert, et neuf heures étaient sonnées..." Neuf coups dans la nuit, silence. Allez savoir pourquoi, cette aventure me paraît à ce moment présente, répandue dans l'air. J'arrive au passage où Cyrano, en rentrant chez lui, trouve un livre ouvert à une certaine page sur sa table, un livre qu'il n'a pas mis là, qui est donc venu se révéler à lui de lui-même. "Le miracle ou l'accident, écrit-il, la Providence, la Fortune, ou peut-être ce qu'on nommera vision, fiction, chimère ou folie si l'on veut..." J'ai toujours cru, moi aussi, que les livres étaient des instruments magiques, indiquant quand il faut à qui il faut l'attitude à avoir, le chemin à suivre. Ils font semblant d'être inertes, mais ils agissent en sous-main. Le papier renferme des atomes non encore connus, l'encre secrète des particules invisibles." (p. 27-28)
Le passage souligné, ce sont les lignes que j'ai moi-même soulignées au stylo noir en 2000, à la lecture du livre.
C'est loin d'être original ce que je vais dire là, mais c'est ce que je pense profondément : les choses et les êtres sont toujours plus complexes que l'on croit.

jeudi 17 août 2017

# 196/313 - Passion fixe

Je digresse, je me laisse porter comme la feuille morte par le courant dans Solaris. La pluie tombe à verse derrière la fenêtre où j'écris, et je me demande si je pourrais tout à l'heure prendre le vélo pour aller jusqu'à la gare. Dans le temps qui me reste, j'aimerais au moins amorcer cette chronique qui encore une fois va évoquer le Yi Jing, ce fameux Livre des Transformations - c'est ainsi qu'il est désigné dans la traduction de Richard Wilhelm -, mais que Cyrille Javary nomme plutôt "Le Classique des Changements". Alors que je rédigeais l'article précédent, je me suis souvenu de Philippe Sollers, pour qui ce vieil ouvrage chinois est depuis longtemps une référence importante : "dès 1965, dans Drame, et plus manifestement encore, en 1968, dans Nombres, Sollers prend en compte le grand livre de la sagesse chinoise...", signale Marcelin Pleynet dans La Fortune, la Chance, (Hermann, 2007), alors qu'il commente un autre roman paru en 2000, Passion fixe, dont le Yi Jing est en quelque sorte le centre ordonnateur.



Il se trouve que j'ai lu ce roman à sa sortie. C'est un roman sollersien typique, où le narrateur - double à peine dissimulé et fantasmé de l'auteur - se donne une pose avantageuse, développe une érudition prodigieuse et séduit surtout à tour de bras, bref c'est à la fois irritant et passionnant, stimulant et effroyablement égocentrique. Feuilletant l'ouvrage, je déniche à la page 100 une mention de l'édition de Wilhelm, sur laquelle il se fonde pour les commentaires du Yi Jing (appelé là Yi King) :
"Dans la bibliothèque de Dora (ou plutôt dans celle de son mari disparu, l'étrange cardiologue collectionneur), il y avait la première édition sérieuse, après quelques autres fantaisistes, du Yi King, celle de l'Allemand Richard Wilhelm, Iéna, 1923. Le Yi King, Livre des mutations, une antiquité, ayant une réputation de divination magique, il faut s'attendre qu'il suscite des tas d'élucubrations plus ou moins cinglées. Ça n'a pas manqué. Wilhelm, missionnaire protestant arrivé en 1891 en Chine, est censé avoir été initié, par un lettré appartenant à la famille de Confucius, à l'enseignement secret du yoga chinois (...). Wilhelm, inspiré par son maître Lao Nouai Suan, compose sa traduction en 1913, est interrompu par la Première Guerre mondiale, est assiégé par les Japonais, reprend son travail comme un bon jésuite, et, en 1923, date sa préface de Pékin. Carl Gustav Jung, c'est fatal, l'a bien connu et a été fasciné par lui. Il raconte même que, quelques semaines avant la mort de Wilhelm, il l'a vu apparaître près de son lit avant de s'endormir, debout dans un vêtement bleu sombre, les bras croisés dans ses manches :
"Il s'inclina, comme s'il voulait me transmettre un message. Je savais de quoi il s'agissait. Cette vision fut remarquable par son extraordinaire netteté : non seulement je voyais toutes les petites rides du visage, mais aussi chaque fil dans le tissu de son vêtement."


Sollers n'aime pas Jung, et il ironise ensuite assez lourdement sur l'apparition de Wilhelm. De Jung, il dit donc qu'il l'a "bien connu", mais c'est mentir un peu que de dire seulement ça. Dans sa préface à l'édition anglaise du Yi King, en 1949, Jung est plus explicite, parle d'hommage à son ami disparu. On peut bien connaître quelqu'un sans être son ami : Sollers ne l'ignore pas, mais il passe sous silence cette amitié qui le dérange. L'intérêt de Jung pour le Yi King n'est pas de pure circonstance, il écrit ainsi : "J’étais déjà bien familiarisé avec le Yi King lorsque j’ai rencontré pour la première fois Richard Wilhelm peu après 1920. Il me confirma alors ce que je savais déjà et m’apprit beaucoup d’autres choses. Je ne sais pas le chinois et n’ai jamais été en Chine."

Franchise de Jung sur sa connaissance du chinois. Sollers a-t-il témoigné de la même modestie ? Il ne semble pas si l'on en croit Damien Taelman, qui livre une analyse au vitriol du Sollers sinologue (on trouvera ces textes sur le blog de Roland Jaccard ou sur le Stalker de Juan Asensio). Pour être équitable, il convient aussi de lire la défense d'Albert Gauvin sur le site Pileface, consacré à Sollers.

19 h 47 : je mets un point final à cette chronique, suite au prochain épisode, le soleil est revenu, et j'ai pu aller à la gare en vélo.


mercredi 16 août 2017

# 195/313 - Marcher sur la queue du tigre

"Le hasard est en Chine la matérialisation de la qualité particulière de l'instant. Loin d'être haïssable, il est au contraire fort apprécié puisqu'on y lit à chaque instant la configuration que le flux du Tao prend spontanément lorsqu'on lui laisse libre cours."

Cyrille Javary, Les rouages du Yi Jing, Picquier Poche, 2009, p. 54.

Pour nous, occidentaux, écrit Cyrille Javary, l'emblème du hasard est une pièce tournoyant en l'air. Pile ou face. Une chance sur deux. C'est d'ailleurs ainsi que s'opère souvent ici le tirage divinatoire du Yi Jing, avec trois pièces de monnaie. C'est une méthode rapide. On pose sa question, on lance six fois les pièces, et un hexagramme est déterminé, un parmi les soixante-quatre que compte le Yi Jing, qui sont sensés décrire les soixante-quatre situations-types de la vie quotidienne. Il faut lire alors le texte canonique de l'hexagramme et les commentaires qui s'y rattachent. Par exemple, vous pouvez tomber sur 10, Lü, la démarche, avec ces mots associés : "Marcher sur la queue du tigre. Il ne mord pas la personne. Favorisant". Autrement dit, vous voilà dans une entreprise périlleuse, mais avec de la prudence, la réussite est au bout. Parfois un hexagramme est dit mutant, c'est-à-dire qu'un ou plusieurs de ses traits mutent, passant du yin au yang ou inversement, ceci formant un nouvel hexagramme donnant en quelque l'avenir de la situation, la potentialité qui y est enfermée.

Diagramme des 64 hexagrammes du Yi Jing envoyé par le jésuite Joachim Bouvet au philosophe Leibnitz (1701)
A cette méthode expéditive des pièces de monnaie s'oppose la méthode traditionnelle, beaucoup plus lente, dotée d'un protocole assez complexe, qui se pratique avec des tiges d'achillée mille-feuille (Achillea millefolium). Cinquante tiges dont l'on retire toujours une, ce qui laisse entendre qu'aucune interprétation ne saurait être parfaite, que toujours  quelque chose nous échappera. 
L'emblème chinois du hasard ce n'est donc pas un objet inanimé, c'est, on l'a vu, un oiseau, le loriot jaune :
" Le génie chinois est d'avoir choisi cette image de liberté absolue pour en faire le symbole du couplage parfait avec l'instant. Parce que nous voyons les oiseaux volant partout où bon leur semble, nous pensons qu'ils se posent au hasard. Les Chinois ont une autre idée, ils pensent au contraire que, pouvant se poser n'importe où ils veulent, les oiseaux se posent toujours là où ils doivent. Ils s'immobilisent à l'endroit le plus congruent avec la situation. C'est pourquoi les humains devraient les considérer comme des maîtres à imiter." (Cyrille Javary, op. cit. p. 53)
J'ai encore dans le tiroir de mon bureau les tiges d'achillée avec lesquelles j'ai autrefois tiré le Yi Jing, découvert à dix-huit ans avec le livre jaune de la traduction de Richard Wilhelm, traduit à son tour par Étienne Perrot. Bien que je ne cherche plus depuis longtemps à interroger l'oracle (qui me donna parfois des résultats étonnants), ces cinquante petites baguettes venues d'un talus oublié continuent de m'accompagner à leur façon.



mardi 15 août 2017

# 194/313 - Le loriot jaune sait très bien se tenir

"L'image idéale d'une culture n'est-elle pas un jardin à multiples plantes qui rivalisent de singularité et qui, par leurs résonances réciproques, participent à une œuvre commune ?"

François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer, 1998

J'ai retrouvé les photocopies que j'avais faites d'un dossier de la revue Europe consacré à François Cheng. Parmi celles-ci, me retient tout d'abord l'article d'un autre académicien français qui n'est pas précisément pas français : Michael Edwards, qu'il m'est déjà arrivé d'évoquer ici, et qui partage avec Cheng le même amour pour la langue française. Il met en lumière dans sa poésie la place fondamentale de la rencontre : "Pour lui et pour les poètes chinois en général, la poésie est une mise en relation avec un univers conçu lui-même comme un sujet. (...) Tout, pour lui, est présence. Le mot revient souvent, comme pour dire le plaisir ontologique, existentiel du poète devant les rencontres qui lui sont consenties, devant la foisonnante multiplicité d'un monde dont tous les éléments respirent le même souffle." Un peu plus loin il cite un poème du recueil Double chant, où, dit-il, François Cheng fait parler l'autre, en l'occurrence la voix d'un oiseau :

A l'apogée du printemps
Du fond du feuillage
Une branche se détache 
        et fait le geste d'accueil

Et nous traversons 
          l'aire du hasard
Pour nous poser là
A l'instant précis
          de l'éternité

Loriot jaune  (carnets de P.T. Ducourrau, 1868)
"A travers le hasard, poursuit Michael Edwards, qui pour le regard ordinaire et prosaïque expliquerait le fait que l'oiseau choisit cette branche en particulier de cet arbre parmi tant d'autres, la nature se fait signe. Le menu événement d'un oiseau qui se pose obéit à la marche de l'univers et révèle, à l’œil bien ouvert, l'éternité. Le poème s'offre, avec ses vers délicats et exacts, comme une sorte de calligraphie poétique, fondés sur l'art du trait."

Ce que ne dit pas Michael Edwards c'est que les Chinois ont précisément élu comme emblème du hasard un oiseau, le loriot jaune, ce que n'ignorait certainement pas François Cheng. "Le loriot jaune sait très bien se tenir", est-il écrit dans Le Livre des Odes. Commentant cette phrase, Confucius ajoutait : "Se pourrait-il qu'un être humain en sache moins que cet oiseau ?" Et le sinologue Cyrille Javary, commentant lui-même ce commentaire, écrit : "Savoir en toutes circonstances se poser à l'endroit juste, ajuster son agir en fonction du rapport entre le but qu'on poursuit et l'environnement qu'on traverse, voilà bien l'idéal du lettré confucéen et la raison pour laquelle il recommande l'usage du Yi Jing, dont le "rôle est de nous enseigner ce que les oiseaux font naturellement." (Les rouages du Yi Jing, Picquier poche, 2009, p. 56)
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NB : Hier soir, vu le documentaire de Jérôme Prieur, Le triomphe des images, il y a mille ans. Une très belle réflexion sur les peintures murales de l'art roman. La notice du magazine télé parlait uniquement de l'abbaye de Saint-Savin, mais j'ai eu une belle surprise en voyant tout à coup apparaître au mitan du film l'église de Saint-Martin de Vic, à laquelle j'ai consacré naguère plusieurs articles. L'art du Maître de Vic éclate avec évidence sur les très belles images de ce doc, et les interventions des historiens sont éclairantes. On y parle même de Judas. A voir en replay pendant six jours, ne vous en privez pas.