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mercredi 20 janvier 2021

Lupin et les Innocentes

Dans la nuit du 13 au 14 janvier, je fis un rêve dont il me resta deux images très fortes : un paysage de buissons tout d'abord, ou plutôt de hautes herbes ou de graminées, d'où le danger pouvait sortir à tout instant. Comme dans un champ de maïs, la visibilité y était très réduite. Dans un éclair, il me sembla voir comme un guerrier en faction. Mais c'est comme si la menace était restée sans lendemain. L'autre image forte, sans rapport explicite avec la première, est celle de quatre figures noires disposées autour d'un espace clos. Quatre silhouettes enveloppées dans des drapés sombres, hiératiques, que je dessinais rapidement au matin sur mon cahier bleu, en ajoutant en note qu'elles étaient peut-être nées de ce film poignant vu la veille, Les Innocentes, d'Anne Fontaine.

 

En effet, lorsque je fis une recherche d'images autour du film, je tombai sur l'affiche, qui coïncidait bien avec mon rêve, à part la coiffe blanche : mes figures étaient complètement noires et le visage était d'ailleurs indistinct.

Ce même jour, je revisionnai le DVD de Saint Jacques La Mecque, le film de Coline Serreau, pour y retrouver le A du rêve de Ramzi et j'eus la grande surprise d'y voir pratiquement la figure noire de mon propre rêve.


Elle apparaît une première fois dans le rêve de son ami Saïd. Qui la poursuit, saute après elle une petite rivière d'un bond surnaturel, et finit par la rejoindre dans le pré, où elle se transforme alors en un cheval noir.

La seconde apparition a lieu dans le second rêve de Ramzi, il y retrouve le A gigantesque qui s'avançait vers lui, mais ce A se mue justement en cette figure noire, qui n'est autre, on le comprend alors, que la mère de Ramzi, dont on apprendra ensuite qu'elle est morte pendant le pèlerinage - nouvelle terrible que Saïd n'apprendra à Ramzi que sur le rivage de l'océan, au bout du parcours.

Incidemment s'intriquaient ma constellation autour du A et les étranges figures de mon rêve. Mais revenons un instant sur l'affiche du film d'Anne Fontaine : les deux actrices polonaises encadrent le LES du titre, elles portent le même prénom, Agata. Trois A. Les deux acteurs français les encadrent à leur tour, Lou de Laâge, avec ses deux a étonnants, et Vincent Macaigne, deux a aussi. Le film est par ailleurs basé sur l'histoire vraie de Madeleine Pauliac (trois a là encore), médecin et résistante française pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est le général de Gaulle en personne qui l'avait chargée  du rapatriement de plus de 500 000 ressortissants français, bloqués sur les territoires occupés par l’Armée soviétique. Le 26 février 1945, âgée de 33 ans, Madeleine est envoyée en Pologne, où elle est nommée médecin-chef de l’hôpital français de Varsovie, dans un bâtiment désaffecté de la Croix-Rouge. 

"Lors de ces missions, Madeleine Pauliac tombe sur un couvent isolé à une trentaine de kilomètres de Varsovie. Là-bas, éloignées de tous, les nonnes ont vécu l’enfer : sous l’occupation nazie puis soviétique, les religieuses ont été violées à plusieurs reprises par des soldats des deux camps. Si une vingtaine ont été tuées, les plus jeunes ont survécu mais certaines sont tombées enceintes et ont besoin de soins médicaux. Le Dr Pauliac leur promet alors l’anonymat et des soins pratiqués en toute clandestinité pour obtenir leur confiance et les aider. Mais Madeleine doit aussi s'occuper des nouveaux-nés, rejetés par leurs mères religieuses. Alors avec l’aide d’Arthur Bliss Lane, ambassadeur des États-Unis et Louis Christians, président de la Croix-Rouge polonaise, elle va mettre au point un plan d’évacuation pour les enfants nés au couvent. Elle va mêler les bébés des religieuses avec les autres orphelins polonais qui sont rapatriés en France. Ainsi, ces enfants seront placés anonymement dans des familles d’accueil françaises. C’est de cet épisode plein de courage et de dévotion dont la réalisatrice Anne Fontaine s’est inspirée pour son film Les Innocentes. Madeleine Pauliac meurt tragiquement dans un accident de voiture, sur une route enneigée près de Varsovie le 13 février 1946." (Cf. Vanity Fair)

Je n'en avais pas terminé pour autant avec les figures noires. Le lendemain, 15 janvier, je regarde le cinquième épisode de la série Lupin, avec Omar Sy, la série française qui cartonne, paraît-il, à l'international. Hier, Gilles Boizeau, des éditions de La Bouinotte, avait raison de déclarer sur Facebook que Lupin aimait le Berry : 

"Dans "l’Aiguille creuse", Beautrelet, jeune détective sur les traces de Lupin, passe par Cuzion avant de se rendre chez le notaire d'Eguzon. Il lui explique que "le pays lui plaisait et que, s'il trouvait une demeure plaisante, il s'y installerait volontiers avec ses parents" !
Mieux encore, le personnage qui aurait inspiré Lupin à Maurice Leblanc était un véritable gentleman -anarchiste- cambrioleur. Alexandre Jacob, c'était son nom, a fini sa vie dans une petite maison de Reuilly dans l'Indre." *

Il se trouve aussi que j'ai beaucoup écrit, en 2017, à propos de Maurice Leblanc et Arsène Lupin. L'article sur L'Aiguille creuse, du 7 avril 2017, est l'un des plus consultés du site (cinquième position aujourd'hui, cf. la barre latérale droite). Entre autres, j'y mettais en correspondance le château de Crozant, où Leblanc plaçait le château de l'Aiguille, et la fameuse aiguille d'Etretat.

 

Dans le cinquième épisode donc de la série, l'intrigue se déplace précisément à Etretat, où Lupin/Omar convie son fils et son ex-femme Ludivine Sagnier. Attention, je spolie un chouïa l'affaire : il échappe à une tentative de meurtre dans le train, et se retrouve donc sur le front de mer avec ses deux amours. Tout va bien apparemment, sauf que ce jour est particulier : c'est en effet la fête d'Arsène Lupin (l'événement est fictif) et la plage est remplie de fans arborant la tenue noire et le chapeau haut-de-forme du gentleman-cambrioleur, tenue que Lupin/Omar a offert à son fils. Celui-ci descend, habillé donc en Lupin, sur le rivage tandis qu'Omar essaie de persuader son ex de lui donner une nouvelle chance.


L'aiguille d'Etretat est au fond de la photographie, mais prêtez attention aux deux silhouettes dans le coin droit en bas. Ce sont deux figures noires lupinesques. Soudain, Ludivine Sagnier s'affole de ne plus voir Raoul, leur fils. La recherche angoissée au milieu d'une foule de Lupins tous semblables ne peut être que vaine : Raoul a été enlevé. Et c'est sur ce cliffhanger que s'achève provisoirement la série.



A travers ces figures noires et ces différentes histoires, que ce soit celle des religieuses polonaises, ou celles de Ramzi ou de Lupin, c'est la thème de la perte qui finalement s'impose : perte d'innocence, perte des personnes aimées. 

Je voudrais finir par une photo de cette femme admirable qu'était Madeleine Pauliac. Le très beau film d'Anne Fontaine ne montre pas tout ce qu'elle a accompli, souvent au péril de sa vie, pendant et après la guerre.

Madeleine Pauliac, 1931

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* Et il ajoutait que son histoire était à "(re)découvrir dans le numéro 66 (pages 17 à 21) de La Bouinotte, le magazine du Berry, sous la plume de
Jean-Marc Desloges
... Et c'est cadeau  en suivant le lien suivant...


lundi 9 avril 2018

La mariée était en noir

"Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [Wikipedia, c'est moi qui souligne]

Précision importante : ce n'est pas le 7 avril 1786, début du transfert des ossements du Cimetière des Saints Innocents vers Montsouris, que ces 813 tombereaux  sont acheminés, mais presque un siècle plus tard, en 1860, lorsqu'on réduira encore de moitié la superficie de la Place du Marché des Innocents.

Plan de la Place du Marché des Innocents, vers 1830
813 : la précision de ce nombre laisse songeur. 1860, c'est aussi la date de création du Parc Montsouris, voulu  par le Baron Haussmann dans le cadre, nous dit Wikipedia, d'un projet destiné à offrir aux Parisiens des espaces verts (attention la notion d'espace vert n'existait pas à l'époque*) aux quatre points cardinaux de Paris : bois de Boulogne à l'ouest, parc des Buttes-Chaumont au nord, bois de Vincennes à l'est, et parc Montsouris au sud. Les travaux ne débuteront qu'en 1867 pour s'achever en 1878.
Or, 813 n'est sans doute pas un hasard : il se trouve que j'ai consacré un article à ce nombre le 25 avril 2017, nombre qui est aussi le titre de l'un des plus célèbres romans de Maurice Leblanc ayant Arsène Lupin pour héros.

D'autres ont écrit sur le nombre avec des perspectives différentes des miennes, et je ne saurais trop conseiller de lire 8 et 13 choses que je sais de « 813 », recension de Rémi Schulz qui met également l'accent sur l'extraordinaire récurrence de 813 dans la filmographie de François Truffaut. Il y revient le 21 octobre 2009 dans un article de son autre blog, Quaternité. J'en donne juste un exemple assez saisissant avec cette image de La Sirène du Mississipi où Catherine Deneuve s'apprête à recevoir Belmondo : un 813 qui échappera presque inévitablement au spectateur lambda est inscrit au-dessus du lit.

Pourquoi Truffaut tenait-il tant à rendre hommage à Leblanc à travers ce 813 ?  Pourquoi Leblanc ? Pourquoi ce roman en particulier ? C'est ce qu'il n'a jamais explicité.
Rémi a montré aussi que dans trois cas, la citation de 813 intervient presque exactement aux huit-treizièmes du film ( et il a rapproché ceci de la date 8/13, le 13 août à l'anglaise, date de naissance d'Alfred Hitchcock, avec qui Truffaut aura des entretiens dont le premier commença le 13 août 1962).
La mariée était en noir (1967) est l'un de ces films, d'ailleurs le plus hitchcockien de tous selon la plupart des exégètes (il en a même confié la musique à Bernard Herrmann).


Spectateur attentif de la série Lost depuis plusieurs semaines (pour ne pas dire plusieurs mois - je visionne à la vitesse d'une tortue), je ne peux qu'être intrigué par cette mention du vol 813, car la série tourne autour du crash du vol Oceanic 815 parti de Sydney à destination de Los Angeles.Mais je n'irai pas plus loin, 813 ce n'est pas 815, même s'il s'en faut de peu.

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* Le CNRTL donne comme définition : "Surfaces réservées aux arbres, à la verdure, dans l'urbanisme moderne. Les axes préférentiels (...) ont été tracés en fonction des larges espaces verts à maintenir (Belorgey, Gouvern. et admin. Fr.,1967, p. 420)." La linguiste Annie Mollard-Desfour, dans son admirable livre Le Vert (CNRS, 2012), est plus précise  et fait remonter l'expression à la Charte d'Athènes du Corbusier (1957) : "C'est l'état intérieur du logis qui constitue le taudis, mais la misère de celui-ci est prolongée au-dehors par l'étroitesse des rues sombres et le manque total de ces espaces verts, créateurs d'oxygène, qui seraient si propices aux ébats des enfants."

mercredi 26 avril 2017

# 99/313 - Les vagabonds de la nuit

                                                     (...) 
                                                     ce pauvre loup

                                                    affamé me suit à la trace la peur la peur
                                                    les pierres, les oiseaux, et la terre qui

                                                   tourne éclairée par le soleil, cette vaste

                                                   solitude tout

                                                   ou rien (...)

Georges Oppen, "Poème politique", Primitif, 1978, in Poésie complète, José Corti, 2013

Monts du Lyonnais. Nous découvrons la maison de Bristena et Adrien, tout en haut du village de Chambost-Longessaigne. J'ai laissé les loups derrière moi (enfin, pas tout à fait, car j'ai emporté dans mes bagages l'essai de Baptiste Morizot dont il me reste quelques pages à finir, et Anthologie du loup, d’Élise Rousseau), mais je ne tarde pas à les retrouver, car nos hôtes nous proposent (alors qu'ils ne savent rien de mes dernières lubies) d'aller visiter samedi après-midi le parc de Courzieu. Et qu'y a-t-il au parc de Courzieu ? Des loups bien sûr. Une petite meute de loups importés de Yougoslavie. Pas aussi nombreux qu'à Chabrières dans les monts du Guérétois, mais on peut admirer aussi des rapaces (avec un beau spectacle mêlant buses, faucons, pygargues, milans et vautours), et des escargots... (mais nous sommes partis avant les exhibitions gastéropodiques).

Les loups gris de Courzieu au moment du repas
Après avoir rappelé dans son introduction que des centaines de lieux-dits portent en France le nom du loup, Élise Rousseau conclut en écrivant :"N'oublions pas de citer le personnage d'Arsène Lupin, créé par Maurice Leblanc, le voleur à pas de loups et connu comme le loup blanc, dont le nom évoque directement le prédateur."(p.19) Elle ne prolonge pas cette réflexion, mais elle avait vu ici ce que bien d'autres ont laissé passer.
Ce qui ne manque pas d'étonner dans cette anthologie, c'est la place qui tient le Berry. A la page 53, nous est donné un texte intitulé "Le loup-garou, superstition du Berry", extrait du tome III du Livre des conteurs de Paul Lacroix (1833) :
"Ménage et Saumaise ont cherché l'étymologie de loup-garou, qui dérive aussi logiquement de l'hébreu haraboth que du latin guarosus, signifiant tous deux vagabonds de la nuit : il faudrait peut-être mieux entendre garou, comme si l'on disait quelqu'un dont on se gare. Enfin, ces hommes anthropophages, qui errent la nuit, solitaires et enragés, ayant les signes caractéristiques de la nature louve, soit la tête, soit le poil, soit les pattes, soit la queue, se retrouvent encore dans plusieurs parties de la France, et le Berry conserve encore cette antique tradition dans toute sa vigueur, parce qu'elle se rattache particulièrement aux moutons qui font la richesse de cette province ignorante." [C'est moi qui souligne]
On appréciera la "province ignorante"... Toujours est-il que les étymologies proposées sont totalement fantaisistes : garou vient du francique *wariwulf ou *werwolf, qui veut dire "homme-loup", autrement dit "loup-garou" est un pléonasme, comme l'a signalé Henriette Walter (citée par Morizot). Quelqu'un comme George Sand ne l'ignorait d'ailleurs pas : dans Légendes rustiques (1858), elle écrit qu'en "Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grands-mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait jamais parlé des hommes-loups de l'Antiquité et du Moyen Age. Cependant on s'y sert encore du mot garou qui signifie bien, à lui tout seul, homme loup ; mais on a perdu le vrai sens."


mardi 25 avril 2017

# 98/313 - 813

« Le nom d’Arsène Lupin ? la création de ce personnage ? Je serais incapable de vous dire comment l’idée m’en est venue. Sans doute était-elle en moi, mais je l’ignorais […] En réalité, tout cela est né dans mon inconscient […] »

Maurice Leblanc

Doit-on croire Maurice Leblanc quand il affirme ne rien savoir de la genèse de Lupin ? En tant qu'écrivain, il n'ignore certainement pas le sens du mot lupin. En l'affichant aussi ostensiblement, ne  rejoue-t-il pas d'une certaine manière le coup de La Lettre volée, d'Edgar Poe ? Le gentleman-cambrioleur est un loup garou mais nul ne le voit car trop clairement affiché. Soit dit en passant, il a rendu hommage au poète américain : « Si j’ai été influencé par un romancier, c’est par Edgar Poe. », ajoutant ailleurs être redevable à Poe « à bien des égards [...] car il savait, lui, comme nul ne l'a jamais tenté depuis, créer autour de son sujet une atmosphère pathétique. »
En baptisant son héros Lupin, Maurice Leblanc faisait aussi d'une pierre deux coups : le détective logicien de La Lettre volée n'est autre qu'Auguste Dupin. A une lettre près...

Remarquons maintenant que Leblanc écrit à une époque où le loup vit ses dernières années dans le pays. Daniel Bernard, dans Le Loup en Berry (2017), déclare que les loups ont commencé à disparaître en Berry à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, on ne signale plus guère que de  "rares animaux erratiques". La simplification des conditions de chasse, l'augmentation des primes, la modernisation des armes à feu ont provoqué le déclin puis la disparition de l'espèce. Le loup fléau immémorial est éradiqué. Difficile dans ses conditions de revendiquer explicitement la louvitude (si je puis risquer l'expression) du héros. Il est plus facile d'en appeler à l'inconscient...

Qu'il y ait de l'inconscient, je n'en doute pas, mais que rien de conscient ne soit au départ de la geste lupinesque, j'ai peine à le croire. 
Et je le crois encore moins après avoir lu ce que j'ai lu.
Dans la double page qu'il consacre à la louveterie, Daniel Bernard explique qu'en 813, Charlemagne réglemente la chasse au loup, chargeant ses comtes de désigner deux hommes, les luparii, responsables de la traque. Ce fameux capitulaire de Villis est le premier acte officiel d'un État contre canis lupus.

Capitulare secundum anni DCCCXIII
Cap. VIII - Ut Vicarii luparios habeant
Ut vicarii luparios habeant unusquique in suo ministerio duos. Et ipsi de hoste pergendi et de placito Comitis vel Vicarii ne custodiat, nisi clamor supereum veniat. Et ipsi vertare studeant de hoc ut perfetum exinde habeant et ipsae pelles luporum ad nostrum opus dentur. Et unus quisque de illis qui in illo ministerio placitum custodiunt, detur eis modium de annona.
Deuxième capitulaire de l’an 813
Chapitre VIII – Au sujet des propriétaires ruraux qui possèdent des chasseurs de loups (louvetiers)
Les propriétaires ruraux doivent avoir dans leur « ministère » deux chasseurs de loups (louvetiers). Et qu’ils ne s’occupent pas eux-mêmes du passage de l’ennemi ou du décret du Comte ou du propriétaire foncier s’ils ne reçoivent pas d’ordre à ce sujet. Et qu’ils doivent réfléchir à ce sujet qu’à l’avenir ils doivent avoir une ordonnance et que les peaux de loups soient remises à notre ministère. Et qu’à chacun qui dans ce ministère surveille la décision, soit donnée un « modus » (mesure romaine de volume) de la récolte de grains.


813. Mais c'est là aussi le titre de l'une des plus célèbres aventures de Lupin, parue en juin 1910. Est-ce un hasard ? Je ne possède pas le roman, mais il est disponible en ligne sur Wikisource. Le nombre 813 est au cœur de l'énigme. Sa signification reste longtemps obscure, jusqu'au chapitre 5 de la deuxième partie. Je ne veux pas spoiler l'histoire, aussi me contenterai-je d'indiquer que la résolution du mystère du 813 n'a rien à voir avec les loups ou bien avec Charlemagne.

Cependant, quel est le titre du chapitre précédent ? Rien moins que Charlemagne.

Titre bien étrange car il est bien peu question de Charlemagne dans ce chapitre. Il n'y est d'ailleurs cité qu'une seule et unique fois :
"Ils se turent tous les deux, et ce moment de répit n’était pas de ceux qui précèdent la lutte de deux adversaires prêts à combattre. L’étranger allait et venait, en maître qui a coutume de commander et d’être obéi. Lupin, immobile, n’avait plus son attitude ordinaire de provocation ni son sourire d’ironie. Il attendait, le visage grave. Mais, au fond de son être, ardemment, follement, il jouissait de la situation prodigieuse où il se trouvait, là, dans cette cellule de prisonnier, lui détenu, lui l’aventurier, lui l’escroc et le cambrioleur, lui, Arsène Lupin et, en face de lui, ce demi-dieu du monde moderne, entité formidable, héritier de César et de Charlemagne."
Ce demi-dieu est l'Empereur d'Allemagne, héritier donc de Charlemagne. Le premier empereur ennemi déclaré de la gent lupine. Tout est merveilleusement cohérent.
Soit Maurice Leblanc a magnifiquement orchestré tout cela, soit c'est l'attracteur étrange qui s'est chargé de l'opération.
Il ne s'est pas gêné en tout cas pour envoyer quelques signes : en reprenant la voiture ce matin, un des deux compteurs affichait 8133. Et une visite d'exposition à Issoudun au musée Saint-Roch, prolongée par une petite ballade en ville, nous conduisit jusqu'à la collégiale Saint-Cyr, où je fus à peine surpris, mais réjoui tout de même, de découvrir un vitrail représentant Charlemagne. Une brochure à l'entrée m'apprit ensuite qu'il aurait été le fondateur de l'édifice, car il avait une grande dévotion pour saint Cyr, enfant martyr qui l'aurait protégé d'un sanglier lors d'un songe.

lundi 24 avril 2017

# 97/313 - Isidore l'autre loup

M. Filleul le regarda droit dans les yeux, et sèchement :
– Assez de plaisanteries ! Votre nom ?
– Isidore Beautrelet.
– Votre profession ?
– Élève de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly.
M. Filleul le regarda dans les yeux, et sèchement :
– Que me chantez-vous là ? Élève de rhétorique…
– Au lycée Janson, rue de la Pompe, numéro…
– Ah ça, mais, s’exclama M. Filleul, vous vous moquez de moi ! Il ne faudrait pas que ce petit jeu se prolongeât !
– Je vous avoue, Monsieur le juge d’instruction, que votre surprise m’étonne. Qu’est-ce qui s’oppose à ce que je sois élève au lycée Janson ? Ma barbe peut-être ? Rassurez-vous, ma barbe est fausse.
Isidore Beautrelet arracha les quelques boucles qui ornaient son menton, et son visage imberbe parut plus juvénile encore et plus rose, un vrai visage de lycéen. 

Maurice Leblanc, L'Aiguille creuse, ch. I

Le véritable adversaire de Lupin dans L'Aiguille creuse n'est autre qu'un lycéen de 17 ans, Isidore Beautrelet. Son intelligence logique dépasse de loin celle des autres protagonistes de l'histoire, inspecteur Ganimard et autre juge Filleul. On sent bien aussi que le nom a été mûrement réfléchi par Maurice Leblanc. En quelque sorte l'alter ego de Lupin, Isidore Beautrelet ne serait-il pas aussi un genre de loup-garou ?

Examinons attentivement ce Beautrelet, et convenons qu'en son centre l'autre gît. Autre let, qu'il est tentant de déformer légèrement en autre leu. Leu pour loup, bien sûr, leu forme ancienne encore vivante dans l'expression à la queue leu leu.

Pourquoi un lycéen maintenant ? Leblanc eût pu choisir un jeune engagé dans la vie active, artiste ou artisan, journaliste ou militaire, plus libre de ses mouvements d'une certaine manière. Non, un lycéen.
Rappelons que le Lycée est à l'origine le «gymnase situé au nord-est d'Athènes où enseignait Aristote" (Cnrtl). Or le Dictionnaire historique de la Langue française précise que "ce nom est emprunté au latin Lyceum, lui-même emprunté au grec Lukeon qui correspond au français Louvre au sens étymologique d'"endroit où il y a des loups": il est dérivé de lukos, "loup"(...)"

Le loup du Louvre, album d'Anne Letuffe


Le prénom Isidore est lui aussi issu du grec, où il signifie "cadeau d'Isis". Le plus vieil Isidore canonisé († 250), martyr à Alexandrie, fut brûlé vif dans une fournaise avec les saints Héron et... Arsène.

Isidore Beautrelet est le jeune loup qui défie le loup alpha Arsène Lupin. Pas étonnant aussi de retrouver dans la salle du trésor de l'Aiguille d'Etretat la "merveille des merveilles" du musée du Louvre, La Joconde de Léonard de Vinci. Pourchassé par Ganimard, Lupin délivre un dernier message où le Louvre est encore une fois à l'honneur :
"Il prit un morceau de craie rouge, approcha du mur un escabeau, et il inscrivit en grosses lettres :
Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin »."
L'issue du roman est tragique. Raymonde de Saint-Véran, l'amour de Lupin, meurt en le protégeant du tir d'Herlock Sholmès :
"Lupin se dressa. Il écouta les voix monotones. Puis il considéra la ferme heureuse où il avait espéré vivre paisiblement auprès de Raymonde. Puis il la regarda, elle, la pauvre amoureuse, que l’amour avait tuée, et qui dormait, toute blanche, de l’éternel sommeil.
Les paysans approchaient cependant. Alors Lupin se pencha, saisit la morte dans ses bras puissants, la souleva d’un coup, et, ployé en deux, l’étendit sur son dos.
– Allons-nous-en, Victoire.
– Allons-nous-en, mon petit.
– Adieu, Beautrelet, dit-il.
Et, chargé du précieux et horrible fardeau, suivi de sa vieille servante, silencieux, farouche, il partit du côté de la mer, et s’enfonça dans l’ombre profonde..." [C'est moi qui souligne]
En cette ultime phrase, ne voyons-nous pas le loup qui disparaît dans la nuit ?

_________________________
* Ajout du 24 avril 

J'ouvre un lien que l'on me donne sur une carte de résultats des élections, et qu'est-ce que je vois : une tête de loup !

Le loup noir du Front National va-t-il dévorer la France macronienne ?
Notons qu'il n'a qu'un œil (rouge) comme le père Le Pen.
Et au sud, n'a-t-on pas quelque peu l'impression d'un loup renversé qu'on appelle passant en héraldique (avec ses deux oreilles sur la frontière italienne) ?

Blason de Saint-Loubès (Gironde)   


Il donne du pied dans la fourmilière mélenchonienne de Dordogne, et semble excréter la rouge Ariège. Fillon (en bleu) n'a plus que ses yeux pour pleurer.

samedi 22 avril 2017

# 96/313 - L'être-loup de Lupin

"L'humain est sur certains points plus près du prédateur lupin que du chimpanzé, qui est notre plus proche parent génétique ; car les comportements sont aussi contraints par les conditions écologiques d'existence, et créent des parallélismes locaux de forme de vie, comme deux trajectoires d'un "attracteur étrange" dans un espace de phase vont être parallèles et très proches sur une certaine distance, puis diverger soudain dans leurs courbes singulières."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 59.

L'essai de Baptiste Morizot part d'un problème qu'il n'hésite pas à qualifier de géopolitique : le retour spontané du loup en France. Des deux loups italiens entrés en 1992, nous serions passés à plus de 300 loups en 2015. Les attaques récurrentes de troupeaux constituent le nœud du problème, montrant selon lui la mise en échec des deux modèles traditionnels de gestion écologique du sauvage. Celui de la régulation par la chasse, qui peut aller jusqu'à l'extermination des "nuisibles", modèle "caduque juridiquement, moralement et pratiquement." Et celui de la sanctuarisation du sauvage, "défendu par une partie des associations de protection de la nature, et qui consiste d'abord à instituer des réserves naturelles "(...) : vision inopérante car le loup ne demeure pas dans les réserves et les parcs naturels, "gouverné qu'il est biologiquement par une loi de dispersion qui assure sa pérennité évolutive en limitant les chances d'extinction, et qui consiste en une diffusion centrifuge, par une colonisation extensive de nouveaux territoires, explorés et conquis par de jeunes loups dits "dispersants"." C'est pour répondre à ce double échec que Baptiste Morizot propose un changement de tactique vitale et de carte mentale, et le recours à de nouvelles formes de "diplomatie". 

 
Mon propos d'aujourd'hui n'est pas d'entrer plus avant dans les théories de ce livre passionnant sur lequel je reviendrai certainement. Non, je veux juste faire part d'une idée qui s'est précipitée à sa lecture, et qui concerne encore une fois le territoire précis qui nous occupe.

***
D'où vient ce nom, Arsène Lupin?
J.D.
Maurice Leblanc a sans doute été influencé, inconsciemment, par un conseiller municipal de Paris qui s'appelait Arsène Lopin. La légende veut même que le premier nom du gentleman cambrioleur ait été Arsène Lopin et que, après protestation de l'intéressé, il se soit transformé en Lupin. Mais il faut insister sur ce fait: Leblanc ne s'attendait pas du tout au succès de Lupin; lorsqu'il écrit sa première aventure, il ignore qu'il en écrira d'autres. C'était une commande, rien de plus. (Entretien avec Jacques Derouard, biographe de Maurice Leblanc, Express du 01/09/2004)
Qu'un conseiller municipal s'appelait Arsène Lopin, c'est un fait, mais pourquoi Leblanc se serait-il emparé de ce nom-là plutôt que d'un autre ? Personne, à ma connaissance, ne répond vraiment à la question. Personne, surtout, ne fait la relation avec l'adjectif lupin, qui désigne bien ce qui est propre au loup (du latin lupinus, dérivé de lupus, loup). Comme s'il était impensable de comparer le gentleman cambrioleur à un animal. Pourtant, il suffit de faire le pas pour en constater l'évidence. Morizot décrit le loup comme "animal cryptique, invisible, disperseur, incroyablement mobile, et infatigable colonisateur de nouveaux territoires par surcroît."(p.89) N'est-ce pas là une merveilleuse définition pour le personnage d'Arsène Lupin ?

Prenons exemple dans L'Aiguille creuse. Page 56, Isidore Beautrelet s'interroge avec l'inspecteur Ganimard et le juge d'instruction Filleul sur une disparition énigmatique d'Arsène Lupin :
"(...) vos yeux se sont détournés du seul endroit où l’homme puisse être, de cet endroit mystérieux qu’il n’a pas quitté, qu’il n’a pas pu quitter depuis l’instant où, blessé par Mlle de Saint-Véran, il est parvenu à s’y glisser, comme une bête dans sa tanière.
– Mais où, sacrebleu ?…
– Dans les ruines de la vieille abbaye.
– Mais il n’y a plus de ruines ! Quelques pans de mur ! Quelques colonnes !
– C’est là qu’il s’est terré, Monsieur le juge d’instruction, cria Beautrelet avec force, c’est là qu’il faut borner vos recherches ! c’est là, et pas ailleurs, que vous trouverez Arsène Lupin.
– Arsène Lupin ! s’exclama M. Filleul en sautant sur ses jambes.
Il y eut un silence un peu solennel, où se prolongèrent les syllabes du nom fameux. Arsène Lupin, le grand aventurier, le roi des cambrioleurs, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu, et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs jours ?" [ C'est moi qui souligne]
Un peu plus loin : 
– Mais comment vit-il ? Pour vivre, il faut des aliments, de l’eau !
– Je ne puis rien dire… je ne sais rien… mais il est là, je vous le jure. Il est là parce qu’il ne peut pas ne pas y être. J’en suis sûr comme si je le voyais, comme si je le touchais. Il est là.
Le doigt tendu vers les ruines, il dessinait dans l’air un petit cercle qui diminuait peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un point. Et ce point, les deux compagnons le cherchaient éperdument, tous deux penchés sur l’espace, tous deux émus de la même foi que Beautrelet et frissonnants de l’ardente conviction qu’il leur avait imposée. Oui, Arsène Lupin était là. En théorie comme en fait, il y était, ni l’un ni l’autre n’en pouvaient plus douter.
Et il y avait quelque chose d’impressionnant et de tragique à savoir que, dans quelque refuge ténébreux, gisait à même le sol, sans secours, fiévreux, épuisé, le célèbre aventurier.
Présent mais invisible, tel est le loup, tel est Arsène Lupin. Décrit un peu avant, sous les traits d'un pseudonyme, Etienne de Vaudreix, comme un grand voyageur : "il fait de longues absences, pendant lesquelles il va, dit-il, chasser le tigre au Bengale ou le renard bleu en Sibérie." Grand chasseur, grand prédateur.

Et à la fin du roman, il sera révélé que le compagnon de voyage à Crozant, le propriétaire du château de l'Aiguille, celui-là même auquel Isidore avait demandé secours contre Arsène Lupin, le courageux ami qui se nommait Louis Valméras n'était autre que Lupin lui-même ! Louis Valméras, dont le prénom renferme le loup.

On objectera peut-être qu'à animaliser Lupin, on lui retire son côté gentleman. Ce ne serait certainement pas l'avis du philosophe gallois Mark Rowlands, qui vécut plus d'une décennie avec un loup. Dans l'ouvrage qu'il écrivit sur cette expérience, Le Philosophe et le Loup (Belfond, 2010), il développe l'idée que le loup n'a pas l'intelligence machiavélienne des primates, habiles à repérer et à fomenter des tromperies. Le loup n'est pas animal politicien, mais animal aristocratique, qui " ne cherche pas constamment à savoir ce que l'autre pense, à agir en fonction de ce que l'autre croit qu'il croit, à tromper, à jouer sur les représentations des autres : il est une force qui va dans le monde, à partir de comportements loyaux assez francs, de mesure de force assez directs."
Difficile évidemment de soutenir que Lupin, aussi grand seigneur soit-il, est dépourvu d'intelligence "machiavélienne".  Il en est largement pourvu, bien sûr, mais il ne se réduit pas à cela, et sait faire preuve de noblesse et de générosité. Plus qu'un loup, Lupin est un loup-garou, un hybride d'homme et de loup.

Un dernier indice mérite d'être relevé dans l'entretien de Jacques Derouard. "Tout se passe, dit-il,  comme si Arsène Lupin avait réellement existé et Francis Lacassin a même réussi à dresser la biographie d'Arsène Lupin: on sait qu'il est né en 1874, à Blois."

Nous avons vu  à travers l'art des tailleurs de pierre, que Blois était en relation avec saint Blaise. Philippe Walter écrit qu'il "concentre sur son personnage une série de motifs mythiques essentiels pour comprendre le mythe de Carnaval. Si le nom de Blaise n'évoquait pas le nom breton du loup (bleizh), les relations étroites que le saint entretient avec les animaux ne mériteraient sans doute pas d'être soulignées. En fait, Blaise se présente comme un animal humanisé ou comme un homme animal."*

Notons encore que dans le blason de la ville de Blois un loup est bel et bien représenté :

"d'argent, à un écusson en abîme, d'azur, chargé d'une fleur de lys d'or, accosté à dextre d'un porc-épic, à senestre d'un loup de sable contrerampants et accolés, d'or".

Stéphane Gendron signale que "le rapport entre Blois et bleiz est en général refusé par les celtisants, et à juste titre. Mais il est curieux de constater, ajoute-t-il, que les habitants de Blois-sur-Seille (Loire) étaient autrefois appelés "Les Loups". L'importante communauté de Bretons établis à Blois dans le Loir-et-Cher, encore fortement présente au XIIIè siècle, n'est peut-être pas étrangère au choix de l'animal sur les armes de la ville. Cela dit, quelle est la véritable étymologie de Blois ? Un rapprochement avec la Blaise, affluent de l'Eure, n'est pas à exclure."**




Arsène Lupin, avatar de saint Blaise, avatar du loup. L'hypothèse en est du moins fortement posée.



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* Philippe Walter, Mythologie chrétienne, Fêtes, rites et mythes du Moyen Age, Imago, 2005.
** Stéphane Gendron, Noms de lieux du Centre, Editions Bonneton, 1998, p. 24.