Affichage des articles dont le libellé est Bertrand Leclair. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bertrand Leclair. Afficher tous les articles

jeudi 27 novembre 2025

Le centre de la perle n'est pas mort

"J'avance de nuit en écrivant ces lignes, errant comme autrefois sans les visions d'autrefois. Mais soudain, au terme de mon effort pour arracher jusqu'au souvenir du buddléia, la lecture des Alchimistes grecs me réveille tel un coup d'épée. Jusque-là abandonné au milieu d'autres, le petit ouvrage jaune vif devient mon livre de chevet. J'explore sans les comprendre, dans une pure griserie, les recettes des métallurgistes de l'Antiquité, trouvant dans leur grâce sèche un antidote à l'envahissante sentimentalité de notre époque. De manière plus personnelle, je puise dans la recette de la trempe du fer indien l'énergie pour mener à bien ma méditation sur un motif tenu secret pendant cent soixante ans pour Edmond, trente années pour moi-même."

Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025, p. 14-15 

Au chapitre 3 du Bel Obscur, Caroline Lamarche introduit donc le motif secret qui va être au cœur du roman, l'existence de cet ancêtre, Edmond, banni de la généalogie familiale, né à Liège en 1834, mort dans un hôtel d'Orléans trente ans plus tard dans des circonstances toujours non élucidées. Que ce soit la lecture des Alchimistes grecs qui soit en somme l'élément déclencheur de l'enquête de la narratrice ne surprendra que le lecteur qui ignore l’histoire de la famille de Caroline Lamarche, dont les aïeux furent depuis le XVIIIe siècle maîtres de forge, construisant trois siècles durant un empire industriel et une fortune considérable.  Bertrand Leclair, dans un bel article sur le livre publié dans AOC, écrit : "Lui-même ingénieur mais arrivé à l’époque du naufrage de la métallurgie européenne, le père de la narratrice s’est pris de passion pour les archives familiales, les a soigneusement rassemblées, répertoriées, classées, laissant à sa mort ce précieux héritage dont elle a pu faire son miel en guise de deuil – à l’image en l’occurrence de l’autrice elle-même, qui a publié voici quatre ans une remarquable enquête documentaire remontant six générations pour entremêler vies familiales et industrielles du XVIIIe au XXe siècle, L’Asturienne (Les Impressions nouvelles, 2021)."

 

Il se trouve qu'à la fin du roman, au chapitre 68 (le roman en compte 70), la narratrice dit être de retour à Berlin où chaque matin elle lit, toujours sur le même banc, à l'ombre des grands arbres du Lietzenseepark. Et que lit-elle ? Eh bien Les Alchimistes grecs, qu'elle entreprend "de relire avec un regard neuf". Elle avait par ailleurs laissé de côté le dernier chapitre, qui n'était pas consacré aux métaux mais aux perles, "sujet qui m'intéressait médiocrement, le collier offert par ma mère s'étiolant depuis dix-huit ans au fond d'un tiroir."C'est ainsi qu'elle découvre dans les dernières pages du livre le procédé de décapage et brillantage des perles, qui permet de raviver leur éclat "au moyen d'un mélange de bière d'orge, de scammonée - une sorte de liseron -, de crottin de cheval et d'autres broyats faits d'orpiment, de magnésie et de miel. Donnée ensuite à un oiseau qu'on laissait mourir de soif, puis exhumée de ses entrailles, la perle redevenait brillante. Car si la couche supérieure est abîmée (improprement "morte"), le centre de la perle n'est pas mort."


 Mais c'est le dernier paragraphe de ce chapitre 68 qui va ouvrir pour moi une autre perspective :

Au-dessus de ma tête, tandis que je méditais ces tortures alchimiques, un oiseau invisible chantait si parfaitement, en ses trilles virtuoses, que je crus à l'un de ces enregistrements prévus dans certains parcs pour remplacer la faune ailée en voie de disparition. Alain rit quand je lui posai la question. "Il y a plein d'oiseaux à Berlin", me dit-il de sa voix rassurante. Le dernier matin de mon séjour, je capturai le chant de l'oiseau mystérieux avec mon téléphone portable. Alors qu'à l'aéroport j'attendais mon vol de retour, une application m'apprit qu'il s'agissait d'un rossignol philomèle.(p. 224)

 


Or, dans le recueil de nouvelles de la même Caroline Lamarche, J'ai cent ans, dont j'ai déjà raconté que je l'avais acquis à Paris en 2012 chez un bouquiniste (et qui fut jusqu'au Bel Obscur mon unique lecture de l'autrice), on trouve cette courte fiction d'une dizaine de pages intitulée Deux enfants menacés par un rossignol. Entreprenant de la relire, je vois qu'elle commence par ces mots : "Marie n'était pas née lors des grandes inondations de 1926." Ce motif de la crue est primordial. Deux phrases plus loin, on peut lire : "Soixante-sept ans plus tard, la Meuse et ses affluents sortaient à nouveau de leur lit : en cette veille de Noël 1993, on ne comptait plus les bourgades inondées, les maisons évacuées, et les hommes politiques renonçant à leurs vacances pour donner des interviews sur des barques, au fil de rues miroitantes."

Or la crue est aussi présente dans Le Bel Obscur.  Au chapitre 9, la narratrice rend visite à son grand-cousin Thomas, qui vit dans une grande maison au bord de la rivière Vesdre, affluent de la Meuse. C'est dans ce passage que l'on retrouve cette phrase que j'ai déjà citée : "Les cartes comme les archives font partie de ma géographie mentale."(p. 29). Elle est suivie par celle-ci : "Quand je contemple celle du bassin de la Meuse et de ses affluents, je pense à un récit qui se gonflerait peu à peu d'apports tributaires des humeurs du ciel, tranquilles ou désordonnés."

Ce récit n'est autre que le sien. Une phrase plus loin encore : "Au cœur sombre de décembre, j'arrive chez Thomas et Marie, réfugiés à l'étage six mois après les inondations de juillet 2021." Et puis : "Alors que je commence à m'intéresser à Edmond, c'est toujours un paysage de guerre, comme l'ont écrit les journalistes. Les 13 et 14 juillet 2021, l'eau a monté plus vite que surgissent des bombardiers du fond de l'horizon. Aucune sirène n'a averti les habitants, les usines étant délaissées depuis des décennies. La terrible mélancolie qui émane de ces lieux répond à la  mienne au moment où l'amour que je rêvais durable devient une demeure fantôme."

Une femme tente de se déplacer dans une rue inondée suite à de fortes pluies à Liège, le 15 juillet 2021 (AFP)

Est-ce un hasard aussi si ce chapitre se termine par l'évocation de ce collier de perles présent au chapitre 68 ? Alors que la tradition était d'offrir aux garçons un fusil, aux filles revenait un collier de perles : "Quand tu seras mariée, tu seras enfin heureuse", m'avait dit ma mère en me l'offrant. Cela l'aurait arrangée que sa garçonne d'aînée soit heureuse, et même "parfaitement heureuse", comme elle l'affirmait à son propre sujet. Je n'ai jamais porté ce collier. Les perles, amaigries, dépérissent dans leur coffret de velours. M'en vient un vague sentiment de culpabilité, une tristesse plutôt : ne dit-on pas que les perles meurent si on ne les porte pas ?" (p. 32)
 

 

Mais revenons à la nouvelle du recueil. Marie, le personnage principal s'élance dans la nuit tempétueuse à la recherche de son mari Lionel, propriétaire du terrain de camping, car elle a cru voir la caravane de la friterie emportée par le flot de la rivière. Elle parvient jusqu'à la caravane, de l'eau jusqu'aux genoux, fouettée par le vent. Par la vitre, elle reconnaît Madame Lullu la propriétaire de la friterie, en déshabillé blanc à col de cygne : "Son bras potelé était tendu devant elles, en direction des reproductions d’œuvres d'art punaisées sur la paroi, au-dessus des bacs à friture. [...] Il y avait un cerf de la grotte de Lascaux, La Joconde, Les Tournesols de Van Gogh, et un Chagall reconnaissable  au couple d'amoureux s'étreignant entre ciel et terre. De plus, en ce soir de tempête, Marie distingua une affiche représentant un curieux paysage, avec une maison orange, une barrière de même couleur, et, sur une pelouse d'un vert tendre, des personnages en grisaille semblant fuir un danger ou préparer un crime ; au-dessus d'eux volait un petit oiseau gris, à peine visible contre l'azur du ciel." 

Et soudain Marie voit Lionel, qui embrasse la nuque de Madame Lullu, devant le tableau ocre, vert, azur et gris, Lionel qui rit en s'appuyant aux bacs à friture. Marie hurle son prénom et, à son cri, le vent redouble de violence et la caravane se détache de la berge et n'est bientôt plus qu'une masse noire s'éloignant au fil du courant.

Marie revient alors à elle, quand retentit la cloche de l'église. Lionel est revenu, il sort de la cuisine.

Lionel : "La friterie était ouverte, mais on ne servait pas. Alors j'ai pris des fourchettes en plastique pour Pierrot, puis je suis passé à la ferme. Quand la tempête sera calmée, on ira tous chez Madame Lullu   : elle a une nouvelle reproduction, un truc de Max... Max... Ernst ! C'est ça, oui, un tableau bizarre intitulé Deux enfants menacés par un rossignol. Max Ernst, tu te rends compte, Marie ! Il faut que Pierrot voie ça, cela     lui donnera une idée du... tu sais, ce mouvement  où on trouve des gens comme... Magritte... Salvador Dali..."

 

Deux enfants menacés par un rossignol, Max Ernst, 1924

Cette nouvelle énigmatique a été écrite entre 1991 et 1994. Il est remarquable de retrouver une nouvelle fois le motif du rossignol dans Frayure, poème de Caroline Lamarche publié dans AOC le 16 novembre 2025 (hélas, la lecture en est réservée aux abonnés). Je donne tout de même ici quelques extraits significatifs de ce texte dédié à son ami Patrick, naturaliste. Il est question aussi d'un tableau vu en rêve :


J’ai fait ce rêve :

Dans une pièce lumineuse aux murs nus,

évoquant le séjour d’un ami

qui n’y a placé qu’un petit tableau représentant un paysage de forêt

(ce tableau n’apparaît pas dans le rêve)

il me confie autour d’une tasse de café noir

qu’il a rêvé que je lui écrivais une lettre.

Au réveil je me dis

que c’est le rêve de l’ami dans mon rêve

mais qu’en réalité c’est moi qui viens de rêver

et que les lignes que je trace ici

sont peut-être le début d’une lettre.

(...)

Nous observons la pie-grièche

l’alouette ivre de ciel

la bergeronnette et son vol ondulant

le bruant jaune et la mésange à longue queue.

Puis nous quittons la prairie abondante

Pour rejoindre le couvert des arbres

en quête du chant du rossignol.

(...)

Pour l’heure c’est encore le jour

mais le rossignol reste invisible

déployant son opéra personnel au profond du feuillage.

Il chante, invente, vocalise et nuance

partition énergique, modulée, éclatante

conquête du territoire, appel de la femelle

éternité de l’instinct vital

qui siffle plus fort que mon oreille.

(...)



Le petit tableau qui n’apparaissait pas dans mon rêve

et qui orne, en vrai, le séjour clair

représente un paysage qui évoque

celui que nous venons d’arpenter.

Le tableau et le poème contiennent le jour et la nuit

le rossignol invisible

le râle des genêts solitaire

et mon rêve consolant.



Ceci n’est pas une lettre que j’écris à l’ami.

Ceci est une lettre au rossignol et au cerf

au râle des genêts et aux plantes du même nom

qui côtoient la fleur de l’églantine dans les haies

et le bourdon qui en butine le cœur.

10/11/2025

Ces vers résonnent pour moi avec le très beau texte dit par la philosophe Vinciane Despret, belge elle aussi, à la fin de La Grande Librairie d'hier soir.

 

 

vendredi 13 novembre 2020

Camille ou le corps-mémoire

"Pour moi, quand je raconte une histoire, le plus important est qu'elle soit énigmatique – qu'elle ne rende pas la vie moins mystérieuse qu'elle ne l'est. "

 Deborah Levy, entretien, Le Point, 2/11/2020

Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie, les deux volumes de l'autobiographie de Deborah Levy prix Femina étranger ; Un Promeneur solitaire dans la foule, d'Antonio Muñoz Molina, prix Médicis du roman étranger ; bien content que ces œuvres évoquées ici et là récemment aient été distinguées (les maisons d'édition seraient bien avisées de m'adresser leurs meilleures trouvailles en service de presse), non pas que je prise plus que cela les prix littéraires, mais cela permet au moins de donner une chance supplémentaire à quelques livres qui le méritent amplement, et incidemment d'accorder une manne bienvenue à de petits éditeurs comme les éditions du Sous-Sol qui ont porté Deborah Levy à notre connaissance.

En ira-t-il de même pour les éditions Verdier, dont le récit de Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle - que je lus en cette fin d'octobre funèbre où je perdis mon père, et dont je fis l'exergue d'une chronique ouverte sur Virginia Woolf - est encore dans le dernier carré de la sélection pour le Goncourt ? Je ne sais pas, cela serait surprenant, mais on peut toujours rêver.


En tout cas, voici un livre qui m'a émerveillé, un livre où la vie et la mort se chevauchent, et dont il me faudra bien plus que cet article-ci pour en faire le tour, vaine entreprise quand l'oeuvre elle-même se veut traversée spiralaire, errance en un labyrinthe généalogique et intérieur où il a bien failli finir broyé. Labyrinthe appelé par le titre, par le nom de Thésée, sans cesse présent dans ces pages d'effroi et de douleur, qui donnent à Philippe Lançon le sous-titre - Camille de Toledo en son labyrinthe - de sa chronique du livre dans le Libération du 2 septembre : Ceux qui meurent prendront le train, décalquant ainsi le titre du film de Patrice Chéreau, Ceux qui m'aiment prendront le train - ce qui est formidablement bien vu, aimer et mourir étant alors comme l'avers et le revers d'une même pièce, amour et mort constamment à l’œuvre dans une histoire où l’artiste peintre Jean-Baptiste Emmerich venait de mourir : "Se sachant malade, résume Erick Maurel, il avait préparé ses futures obsèques et avait décidé de se faire enterrer dans sa ville natale de Limoges, sachant très bien que ce choix embêterait la plupart des membres de sa famille, tous parisiens. Il avait cependant déclaré que « ceux qui m’aiment prendront le train. » Et effectivement ce jour-là, famille, amis et proches se retrouvent tous sur les quais de la gare d’Austerlitz pour effectuer ensemble ce voyage. Dans le train et ensuite à Limoges, dans la maison de campagne du frère jumeau du mort (Jean-Louis Trintignant), une quinzaine de personnes en crise vont alors se confronter, se déchirer, faire ressortir des vérités pas très bonnes à entendre, voire même se réconcilier..." Je m'éloigne, non, je ne m'éloigne pas, ou alors si, mais c'est pour mieux se rapprocher, car il en est ainsi du parcours dans n'importe quel labyrinthe médiéval : pour gagner le centre il faudra cheminer sur les périphéries ; alors que l'on croit être arrivé, il faut à nouveau s'écarter, explorer un nouveau viscère, plonger dans des corridors inconnus.

Lisez Lançon, vous y trouverez le meilleur résumé qui soit de ce texte qui échappe à tous les genres connus. Il me dispense d'y sacrifier ici, je ne saurais évidemment faire mieux. Et cela me permet d'aller de suite à ce qui m'interpelle furieusement : ce vertige généalogique qui emporte les corps et les âmes sur pas moins de quatre générations. Le motif du train n'est pas un détail, c'est par lui que s'ouvre le livre. Il n'est que de lire la quatrième de couverture : "En 2012, Thésée quitte « la ville de l’Ouest » et part vers une vie nouvelle pour fuir le souvenir des siens. Il emporte trois cartons d’archives, laisse tout en vrac et s’embarque dans le dernier train de nuit vers l’est avec ses enfants. Il va, croit-il, vers la lumière, vers une réinvention. Mais très vite, le passé le rattrape. Thésée s’obstine. Il refuse, en moderne, l’enquête à laquelle son corps le contraint, jusqu’à finalement rouvrir « les fenêtres du temps »…" Fuir le souvenir des siens, et avant tout le souvenir du suicide du frère aîné, Jérôme, pendu à une conduite de gaz, et celui de la crise cardiaque de la mère « retrouvée  dans un bus au terminus, endormie pour l’éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de la mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d’autres, de ces dates qui se recoupent, de ces “synchronies” puisque c’est ainsi qu’on les nomme : des coïncidences diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ».

Ces synchronies, ces coïncidences, je ne cesse de les inventorier ici, au fur et à mesure de leur surgie dans ma propre vie, alors comment ne pas se sentir concerné, d'autant plus qu'on les aura encore vécues plus nettement, plus cruellement, lors des deuils que l'on a traversés, dans ce silence entre le 5 décembre 2019 et le 7 janvier 2020, déployé par la mort de Marie, ma jeune soeur, au neuvième étage de l'hôpital de Limoges, oui encore Limoges, je ne l'ai pas fait exprès, je n'y pensais pas quand j'ai parlé du film de Chéreau. Et je sais qu'un jour je ferai un texte, un  livre peut-être, des résonances qui proliférèrent alors dans ces jours de ténèbres.

La fuite à l'Est, dans cette ville de Berlin qui n'est jamais nommée, ne suffit pas à réinventer une nouvelle vie, le corps est accablé de maux inexpliqués : « Le frère qui reste se décide à ouvrir ses cartons, il se dit que, peut-être, le temps est venu de se retourner, il n’a pas le choix, d’ailleurs ; car les médecins qu’il rencontre pour arrêter sa chute ne comprennent rien ; pourquoi cette douleur dans ces tempes, l’inflammation des racines de ses dents, les os du dos ? pourquoi son corps en feu, treize ans après la mort du frère ? (…) Thésée ne sait plus que faire ni à quoi s’accrocher ; il rêve que des pilules – des anti-inflammatoires – le libèrent des douleurs qui le prennent et tout serait réglé ; il pourrait continuer à être un moderne, à aller de l’avant, à recouvrir l’histoire d’un oubli. »

Il faudra, oui, ouvrir les cartons, examiner les traces laissées par ceux qui ont précédé, mettre à jour des secrets de famille, "dé-nouer, écrit Bertrand Leclair dans AOC, la lignée généalogique maternelle qui entrave par ses occultations le corps de Thésée, une lignée que dénonce toute entière la corde « archaïque » avec laquelle le frère s’est donné la mort. L’enjeu du livre est de s’inventer dans le livre un nouveau corps à travers une nouvelle généalogie, gage d’une vita nova dans laquelle il s’agit aussi d’embarquer le frère mort (et c’est cela qui est beau : on ne se sauve jamais seul)." Dans le post-scriptum qui clôt le livre, Camille de Toledo écrit qu'il a maintenant plus ou moins accepté la mort de son frère et qu'il comprend mieux pourquoi son corps s'est mis à se plier comme autour d'une corde. "Je vois mieux, poursuit-il, ce qu'a causé le secret et d'où est venue la violence. Et pour le reste, je n'oublie plus de me mettre à l'écoute de la matière. Je fais le pari qu'il y a, dans cette écoute, une clef : ce qui devrait nous pousser à nous réattacher au monde et aux vies auxquelles nous sommes liés. Et s'il y a un sens à trouver dans nos corps-mémoire, dans ce continuum matériel qui noue nos vies entre les âges, je nourris l'espoir que, face à cette évidence encore à documenter, nous accepterons de nous voir, nous, je veux dire, notre espèce, une fois encore, comme d'humbles ignorants face à une matière qui sait infiniment plus que nous."


C'est grâce à un papier du Lorgnon mélancolique, le blog de Patrick Corneau, que j'ai eu envie de lire les carnets 2012-2017 de Françoise Ascal, L'obstination du perce-neige, aux éditions Al-Manar (belle petite maison encore une fois, qui expédie avec célérité et sans frais de port). Je n'avais jamais rien lu d'elle mais il me souvenait d'avoir croisé son nom et quelques-uns de ses vers dans une note du Poezibao de Florence Trocmé. Car il suffit parfois de quelques phrases pour aimer un écrivain, instiller le désir de le lire. Néanmoins je n'avais pas alors fait le geste d'aller vers l'oeuvre, les livres de poésie ne se trouvent pas facilement en magasin, il faut les commander le plus souvent, c'est ce que j'ai fait là immédiatement. J'aime les carnets, les notes, et très vite cela m'a rappelé les volumes de notes du poète Antoine Emaz, Cambouis, Cuisine, Planches, qui me plaisent infiniment. Et encore une fois, pas de hasard, Emaz est très présent dans ces pages. Des pages douloureuses là encore, car Françoise Ascal est atteinte d'une grave maladie des reins qui la contraint  à des dialyses éreintantes, déprimantes. Et elle ne cesse de poser la question de comment vivre avec la maladie, la vieillesse, comment résister avec un corps qui souffre, en de très belles pages où la recherche de la beauté demeure un viatique contre le désespoir : « Grand calme. J’aime ce mois de novembre que beaucoup trouvent sinistre. J’aime ces bancs de brouillard, l’impression de temps suspendu, l’isolement dans le creux chaud de la maison. »

Quel rapport, direz-vous, avec la quête de Camille de Toledo, à part la souffrance du corps ? Eh bien, cette notation, à la page 130, datée du 3 septembre 2017 :

Vu un documentaire sur la transmission des traumatismes sur plusieurs générations. Il y aurait transmission de gènes modifiés par le stress. Les petits-enfants peuvent être atteints, présenter des troubles sans rien savoir de ce qu'ont vécu leurs ancêtres. Évidemment, me sens très concernée. Mais est-ce crédible ?

On comprend pourquoi Françoise Ascal se dit très concernée quand on se reporte à la note précédente, en date du 1er septembre :

Tandis que nous attendons sur le parvis de l'église pour assister à un concert, mon beau-frère me fait remarquer que le village a payé un lourd tribut à la guerre de 14-18. Je regarde à mon tour la haute colonne de grès avec sa liste de Morts pour la France en lettres dorées. Soudain mes yeux tombent sur Camille Thiault. Grande émotion. Mon fantôme, celui que j'avais traqué dans mon texte sur Corot, prenait corps. Cette ombre abstraite se mettait à vivre et mourir dans le même mouvement. Jusque là, en dehors d'une unique photo floue, j'ignorais si quelques traces de son passage chez les vivants demeuraient. Le lendemain, la mairie m'a délivré la photocopie de l'acte de naissance et de l'acte de décès. Simple fantassin, Camille fut tué à dix-neuf ans lors de la bataille de Sancy-Vaudesson dans l'Aisne. Pourquoi ce souci incessant de Camille, ce jeune frère de ma mère que je n'ai pas connu ?

Cette question terminale, dont Françoise Ascal ne proposera pas de réponse, prend complètement sens à la lumière de la quête labyrinthique de Camille de Toledo, qui lui aussi évoque puissamment la Première guerre mondiale à travers la figure de l'aïeul Nissim, frère de l'arrière-grand père maternel, avec cette archive officielle reproduite au sein de l’ouvrage : le certificat de décès du maréchal des logis Nissim de Toledo, né à Andrinople en 1886, « tué à l’ennemi » le 16 juillet 1918 à Montvoisin (Marne). 

Plusieurs traces dans les Carnets de cette obsession pour ce pauvre Camille, alors que l'écrivaine se plonge dans une étude sur le peintre Corot. Ainsi le 5 mars 2017 :

Étrange sensation d'avoir été fracassée par la Première guerre mondiale. Je n'étais pas née, mais les séquelles m'ont assurément atteinte. Par mon père, lui-même brisé, même s'il "assurait" ? Par la légende familiale ? par les silences mortifères ? Pourquoi n'avoir jamais connu le relâchement que donne le sentiment de sécurité, alors que je n'ai vécu qu'en temps de paix ?

Partant du prénom Camille, celui de Corot mais aussi celui du jeune frère de ma grand-mère, mort à dix-neuf ans sur le front. J'ai commencé un nouveau texte sans savoir où il va me mener. Au passage je vois la place de ce fantôme dans mon imaginaire.

Relevant ces similitudes, ces échos avec Thésée, je ne percute que quelques instants plus tard que les prénoms sont aussi en collision : Camille Corot, Camille Thiault, Camille de Toledo. Ces prénoms auxquels l'écrivain lui-même accorde une attention toute spéciale : celui de son frère suicidé, Jérôme, porte par exemple une symbolique particulière : 

et Jérôme, mon frère, pourquoi as-tu été ainsi nommé ? 

JÉRÔME ce prénom, que sait-il, que porte-t-il ? 

le corps avec lequel j'ai grandi, la voix qui m'a nommé

toi qui as vécu à l'intérieur de ce nom

qui rappelle la vie d'un saint qui eut la charge

de traduire de vieux textes hébraïques sur l'origine du monde

"Jérôme de Stridon"

celui qui fut peint par Caravage et tant d'autres géants (p. 73)

Saint Jérôme écrivant, Le Caravage, v. 1605-1606, Galerie Borghèse, Rome

Dans les Temps qui courent, du 10 novembre dernier, de Marie Richeux, sur France-Culture, Camille de Toledo disait que les prénoms portent des archaïques, sont tissés dans les grands mythes de l'histoire de l'humanité.

Alors j'ai commandé La Barque de l'aube, ce petit texte sur Camille Corot paru en poche chez Arléa en 2018. Peintre qui m'est peu connu, dont je lis la notice sur Wikipedia, et qui m'émeut déjà par ce simple fait qu'en 1872, il acheta une maison à Valmondois, qu’il offrit à Honoré Daumier, devenu aveugle et sans ressource.