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lundi 18 mars 2024

La dame au gant bleu

Ce dimanche 3 mars, où j'ai découvert Léon Spilliaert à la brocante des Marins, fut marqué également par   une autre coïncidence autour d'Eric Poindron. Dans Le voyageur inachevé, un chapitre liminaire, portant le titre explicite de Sur le seuil, mettait en scène une fiction censée se dérouler un premier dimanche d'octobre. Le narrateur avait accepté "avec entrain l'invitation de Lise Deharme, la complice d'André Breton, la romancière et l'héroïne romanesque, à rendre visite à Cosme Pardaillan, le propriétaire du château de l'Horloge, chemin des Lilas, dont je tais l'adresse." 

Lise Deharme (par Man Ray), 1935.

Lise Deharme. Je n'avais jamais rencontré ce nom depuis 2005, année où je conçus pour la circonscription de La Châtre un projet d'écriture poétique que j'appelai alors "Farouche à quatre feuilles", directement inspiré de l'ouvrage du même nom, publié en 1954, aux éditions Grasset,  réunissant des textes d'André Breton, Julien Gracq, Jean Tardieu et Lise Deharme. Le farouche était le nom méridional d'une sorte de trèfle. A chacune des feuilles de ce farouche (Dire, Lire, Ecrire, Ecouter) correspondaient quatre propositions d'activités. J'avais poussé la métaphore végétale jusqu'à proposer huit "ivraisons", mises en ligne à chaque pleine lune à partir du 8 septembre 2005.

A l'époque, je n'avais pas cherché à en savoir plus long sur Lise Deharme. Le nom seul m'était resté, que je retrouvai donc avec une surprise certaine dans le récit énigmatique d'Eric Poindron : "C'est en cherchant mon trousseau de clés que je m'aperçus qu'un gant de daim bleu pâle appartenant à Lise avait trouvé refuge dans la poche de ma veste. Encore un mystère, certes modeste, à ranger dans la boîte à mystères." Ce gant bleu n'est autre qu'une résurgence de Nadja, où Breton rapporte la visite, le 15 décembre 1924, à la Centrale surréaliste, rue de Grenelle, de Lise Meyer, née Hirtz, la future Lise Deharme. Aragon, avec qui il tient la permanence ce jour-là, suggère qu'elle offre au Bureau de recherches un des étonnants gants bleu ciel qu’elle porte alors. "Comme la visiteuse est sur le point d’y consentir, écrit Georges Sebbag, Breton, particulièrement troublé, la supplie de n’en rien faire. Sa panique augmente quand la dame projette de revenir poser sur la même table un gant féminin moulé en bronze, au poignet plié et aux doigts sans épaisseur. L’émoi de Breton est considérable. Depuis ce 15 décembre, il est fort épris de Lise Meyer, sans que son amour soit payé de retour. Son désespoir retentit dans des pages de l’Introduction au Discours sur le peu de réalité qui campent une atmosphère de fin du monde et où le narrateur se retrouve seul avec la femme aimée : « Paris s’est écroulé hier ». Un échantillon des lettres à la dame au gant témoigne de l’amour sublime ressenti par Breton : « Vous êtes pour moi, au sens propre du mot, une apparition » (11 février 1925)." Alain Joubert, chroniquant les Lettres à Simone Kahn (1920-1960) dans En attendant Nadeau, nous donne la fin de l'histoire : "La dame au gant plonge Breton dans un émoi qui va le tenir en haleine jusqu’en octobre 1927, près de trois ans sans que son amour ne parvienne à trouver un écho chez celle qui semble se jouer de lui avec l’habileté d’une grande coquette. Finalement lassé, il prendra prétexte de la présence d’Emmanuel Berl chez elle, alors qu’ils avaient rendez-vous, pour rompre sans retour, par deux lettres des 25 et 26 octobre 1927."

Ce retour de la farouche Lise Deharme près de vingt ans plus tard me laissait rêveur, mais ce n'était pas terminé : ce fameux dimanche 3 mars, me plongeant nuitamment dans l'énorme livre de Grégoire Bouillier, Le coeur ne cède pas, commencé le 18 février, je lis ceci à la page 138 :
"Lise Deharme est une poétesse aujourd'hui oubliée. Amie des surréalistes , de Cocteau, de Picasso aussi, elle tint, entre 1939 et 1949, le journal de ses Années perdues et, le 11 septembre 1939, elle écrit ce poème dont j'ai envie de citer certains vers :
"Mon bol bleu ! C'est la paix.
Mes serviettes bien rangées sur le porte-serviettes : c'est la paix.
Se moquer du temps qu'il fait : c'est la paix.
Regarder par la fenêtre : c'est la paix.
Embrasser : c'est la paix.
Se plaindre : c'est la paix.
Perdre son temps : c'est la GUERRE."

Le 3 mai 1943, elle écrit aussi : "Je ne reconstituerai pas de mémoire les événements de cette nuit affreuse : celle du 17 au 18 avril. Je laisse dans l'oubli cette nuit  pendant laquelle ils ont célébré à leur manière l'anniversaire d'Hitler. Je garde au fond de mon coeur la blessure causée par l'attitude de certains "compatriotes", ce qui ne serait pas très grave, si... Mais je ne le dirai pas ! Je ne peux pas l'écrire. Immonde époque dont rien n'efface la souillure. Ils peuvent tout me prendre, mais ils ne peuvent rien m'enlever. Il faut n'avoir peur de rien , car la peur n'évite rien."

Je ne devais pas lire ce livre. C'est Christian, le grand-père des enfants qui avait tenu à me le prêter. Il m'avait déjà mis dans les mains naguère Son odeur après la pluie, de Cédric Sapin-Defour. Et on a vu ce qu'il en était advenu (voir Ubac). Et là il récidivait, mais je l'avais bien prévenu, j'avais plein d'autres livres à finir, celui-ci, ce pavé de 900 pages, cette masse d'imprimé presque indécente, il attendrait son heure, il faudrait pas être pressé. Rodomontade. Le soir-même, j'y jetais un oeil, et puis les deux yeux, et tout y passait, j'étais refait. 

Pourquoi ? Parce qu'en août 1985, à Paris, une femme du nom de Marcelle Pichon s’est laissée mourir de faim chez elle pendant quarante-cinq jours en tenant le journal de son agonie. Cadavre découvert seulement dix mois plus tard. Fait divers entendu à la radio par Grégoire Bouillier. Jamais oublié. Et voilà qu'en 2018, le hasard le remet sur la piste de cette femme. Dès lors, d'elle, de Marcelle Pichon, il veut tout savoir, tout comprendre. Ça donne ce monstre littéraire, et puis un site. Même nom, Le coeur ne cède pas. Regardez bien la page d'accueil, vous comprendrez sûrement pourquoi j'ai été si vite fasciné moi aussi. 


Cela m'a rappelé bien sûr l'attracteur étrange de Marc-Antoine Mathieu. Mais je n'en dis pas plus pour l'instant. On en reparle vite.



dimanche 10 mars 2024

Marvin et les Marins

Dimanche dernier 3 mars, premier dimanche du mois, était donc le jour de la brocante des Marins, dont j'ai si souvent éprouvé la magie. Les deux derniers mois, je n'avais pu m'y rendre ou bien j'avais bêtement oublié le jour. Cette fois-ci j'étais fermement décidé à ne pas louper le coche. Garé rue des Belges, j'ai abordé l'affaire par le stand en face du café Le Longchamp. Et ce fut d'emblée la révélation : une femme au chapeau noir et au regard ténébreux me subjugua instantanément. La Buveuse d'absinthe du peintre flamand Léon Spilliaert (1907) faisait la couverture du catalogue de l'exposition qui eut lieu du 18 décembre 1997 au 28 février 1998 au Musée-galerie de la Seita (aujourd'hui disparu).


Je ne connaissais pas du tout ce peintre, né à Ostende en 1881, comme James Ensor, beaucoup plus célèbre. La force et l'étrangeté de ses oeuvres me saisissent, et je m'empare bien entendu de l'ouvrage. J'arpente ensuite l'avenue, des deux côtés, ubac et adret, sans plus de découverte. Et je repasse, bouclant la boucle, par ce stand initial où je finis par craquer sur un bel ouvrage d'Emmanuel Anati, L'art rupestre dans le monde, L'imaginaire de la préhistoire (Larousse, 1999). Ce sera tout pour cette fois, mais en somme j'ai fait le plein de rêves (ou de cauchemars, avec l'inquiétant Spilliaert).

Hier samedi, sous la pluie fine qui n'en finissait pas de pointiller les rues, je suis retourné à la médiathèque. Un livre en retard comme un sempiternel prétexte à recharger la besace. Et dans celle-ci, un autre livre d'Eric Poindron déjà aperçu la semaine précédente, Comme un bal de fantômes (Castor Astral, 2017). Il était toujours sur la table des nouveautés, personne n'avait encore jeté son dévolu sur lui (ô lectrices et lecteurs castelroussins, vous ne savez pas ce que vous perdez). J'ai commencé à le lire le soir-même, à petites foulées, à voix haute parfois. Et continué ce matin, tiens, par Toujours comme à Ostende, dédié à Jérôme Leroy.

"(...) Comme des souvenirs de vaisseaux barbares
Des fantômes d'écume et de bruine
Comme un hiver de rien au coeur d'un coeur de théâtre

"Si Dieu le veut, je retournerai à Ostende",
c'est Marvin Gaye qui chuchote en souvenir

Ostende Ostende
Où il écrivit "Sexual Healing"

Les masques de James Ensor 
Dansent encore en vitrine
Non loin de la mer (...)"

Ensor est présent, mais pas Spilliaert, et je suis presque un peu déçu. Alors je reprends l'album de la Seita et, l'ouvrant au hasard, tombe sur la double page 72-73. A droite, le Port d'Ostende (1909) :

Encre de Chine, aquarelle et crayons de couleur sur papier, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

A gauche, le texte, commençant par ce paragraphe : "Comme Verhaeren, poète et grand admirateur du jeune artiste, qui dépeint si bien ce vent des Flandres, Spilliaert nous fait entendre une mer mythique. C'est de "La Traversée des apparences" qu'ils nous parlent tous les deux, à travers "Les mille éclats de l'insaisissable instant" décrits par Virginia Woolf dans Les Vagues."

Et c'est moi qui suis saisi une nouvelle fois. La veille, j'avais lu, toujours d'Eric Poindron, le poème Yügen & Enfances aux jardins, dont voici un extrait :

Souvenez- vous de cet instant Yügen, qui ne se raconte pas,
que vous n'avez jamais su décrire
Qui ne peut être en capture
Le rayon de soleil, l'amour qui musarde, la glace qui fond,
le frisson sans raison, un frémissement dans un arbre
comme une chanson ancienne,
l'extase devant le paysage.
Et pourtant il fallait en conserver le souvenir, la justesse,
l'incandescence, le magnifique, l'unicité
Oui, ce moment ainsi
Juste et inouï
Le vivre, s'en souvenir, et "se promettre de ne jamais 
l'oublier"

Comme Les Vagues de Virginia Woolf 

"Je m'oblige à fixer ce moment, ne serait-ce que 
dans une seule ligne d'un poème que je n'écrirai pas..." (p. 20)

Je suis d'autant plus saisi que j'avais déjà noté ce samedi ce que j'appelle une luciole, une petite bulle synchronique, une résonance qui semble ne pas faire réseau : Virginia Woolf était cité également dans un passage du livre de Sandrine Tolotti vu ce même jour. Le Japon du Yügen formait aussi le cadre de cette autre épopée minuscule ; l'autrice y évoquait une cabine téléphonique perchée sur une colline, en surplomb du petit port japonais d'Otsuchi, qui fut détruit à 90% par le tsunami de 2011. Itaru Sasaki l'avait repeinte en blanc, y avait installé un vieux téléphone à cadran à bakélite raccordé à rien, sinon à l'âme de son cousin, décédé d'un cancer, avec qui il voulait garder un contact. Trois mois plus tard, le tsunami a dévasté la ville, les gens se sont réfugiés sur les hauteurs et ont découvert la cabine. "Itaru Sasaki  a commencé à voir certaines personnes parler au téléphone, le soir. Et puis cela n'a plus cessé. A ce jour, plus de trente mille personnes sont allés parler avec leurs morts du haut de ce jardin. Pour prendre des nouvelles, pour en donner ou pour délivrer un dernier message composé de mots qu'on aurait voulu prononcer avant mais qu'on a tus ; parce qu'on n'a pas su ou parce qu'on n'a pas pu." (p. 204)

Un peu plus loin, Sandrine Tolotti écrit :

"Tous trouvent là une sorte de réconfort singulier. Peut-être parce qu'il instaure pour communiquer avec les morts un espace plus profane, plus personnel et plus matériel qu'un sanctuaire, mais aussi un espace plus spirituel, plus poétique, plus extraordinaire que l'environnement quotidien, le kaze no denwa* semble installé à la frontière du normal et de l'anormal, celle sans doute où il est plus facile pour beaucoup de nourrir "les illusions bénies qui nous font vivre" (Virginia Woolf)."



Marvin Gaye à Ostende.

______________________

* Le téléphone du vent, baptisé ainsi par Itaru Sasaki.

samedi 2 mars 2024

Le miroir et la lanterne

 "Je ne suis vraiment qu'un chasseur de souvenirs imaginaires..."

André Hardellet

Citation en exergue du livre Le voyageur inachevé d'Eric Poindron.  Et cela seul aurait suffi à me convaincre d'emporter l'ouvrage en question, posé sur la table des nouveautés (ce qu'il n'est pas vraiment, ayant été publié en 2021). D'Eric Poindron, je ne connaissais que le blog Curiosa & Coetera, et n'avais lu aucun de ses nombreux livres. J'avais souvenir aussi d'une agréable causerie musicale l'an dernier au café Equinoxe à l'occasion de l'Envolée des livres, qu'il avait animé en compagnie, entre autres, de CharlElie Couture et de Jean-Pierre Siméon.

André Hardellet, l'un de ces écrivains méconnus et secrets que j'affectionne, que j'ai eu le plaisir de citer dans plusieurs articles, se trouvait donc être au début mais aussi à la conclusion de ce livre inclassable d'Eric Poindron, que Richard Blin, dans le Matricule des Anges de juin 2021, décrit fort justement : "Dans Le Voyageur inachevé, ce rôdeur des frontières du sens, ce disciple d’André Hardellet, « notre frère de chemins de tangente », ce chasseur de hasards et de coïncidences, qui se croit et s’espère « enfant naturel » de Restif de La Bretonne, nous propose un voyage à l’intérieur des livres qu’il aime, de la littérature et de lui-même ou plutôt du musée « aux pièces sombres et aux miroirs ombrageux » que chaque homme porte en lui. Un voyage en vingt-six nuits comme les vingt-six chapitres des Nuits d’octobre de Gérard de Nerval. "

"Chaque homme porte en lui un musée aux pièces sombres et aux miroirs ombrageux" est la première phrase de la Nuit I, "Vestibule en guise de préambule", page 17. Une première phrase que j'ai immédiatement notée parce qu'elle venait si fort en résonance avec le Tlön Uqbar Orbis Tertius de Borges, dont j'avais tiré chronique au matin même de de ce 27 janvier. Résonance avec la première phrase de la nouvelle que j'avais déjà relevée en ce qu'elle venait percuter la propre histoire de Serge Lehman "C'est à la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie que je dois la découverte d'Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d'un couloir d'une villa de la rue Gaona à Ramos Mejia ; l'encyclopédie s'appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917)."


Cette rencontre n'était pas fortuite. Borges n'allait pas tarder à se montrer ; c'était deux pages plus loin :

"Je pousse la mystification jusqu'au bord du précipice. L'art du faux ou du presque vrai est une bien séduisante vérité. Et le taquin voyant Borges d'ajouter qu'il n'est peut-être personne qui, pour écrire, ne se dédouble ou, pour le moins, n'exagère ses singularités et ses certitudes."

Et vingt pages en aval, encore, associé à cette réminiscence de l'Islay du troll de la rue Mouffetard :

"Il pleut des lanternes sur Inverness.
Un jour, au bord du Loch Ness, par ce que les eaux froides ne sont jamais si froides. Un autre jour, sur l'Ile de Islay, pour des couchers de soleil qui durent encore plus longtemps que l'imagination
Il pleut sur les Borgesiana fragiles qui révèlent les secrets du temps et de l'autre." (p. 39)

 

Jorge Luis Borges, 1984 by Ferdinando Scianna

Et, pour en finir provisoirement, cette allusion à Pierre Michon, dans la salle du bestiaire de la Nuit III :

"Avec Pierre, l'écrivain & homme de vigie, il nous arrive de converser quand les étoiles apparaissent, que les chats sont gris et que nous ne le sommes pas encore. Il me parle de mansuétude, du "chat-qui-s'en-va-tout-seul", de l'Argentine de Borges et de la Creuse. Nous sauvons des mots anciens et n'échafaudons aucune théorie. L'amitié, cette lanterne vivace qui éclaire les chemins de crête et de contrebande." (p. 41)

Cette rencontre de la Creuse et de l'Argentine me ravit particulièrement. Moi, l'Aigurandais, qui vécut si longtemps en cette frontière entre Indre et Creuse, sur la ligne de partage des eaux entre ces deux rivières, seuil entre cités gauloises rivales, Lémovices et Bituriges, dont les noms baptisèrent Bourges et Limoges, moi, l'Aigurandais qui inaugura en ce premier contrefort du Massif Central les longues amitiés qui durent toujours, et se ravivent chaque année en février, à la confluence des trois zones de vacances scolaires, réunissant les comparses dispersé(e)s en ce lieu désormais pour nous mythique de la Forêt-du-Temple, en Creuse précisément, juste à côté du monument aux morts où l'on peut lire qu'Emma Bujardet, après la mort de ses proches dans les lointaines tranchées de l'Argonne et d'ailleurs, mourut de chagrin.



Puis je m'avise aussi que deux des citations d'Eric Poindron comportent une lanterne. Mot clé : l'auteur dit d'ailleurs que le livre aurait pu s'intituler Le Flâneur de lanternes, expression qu'il reprend à la page suivante en l'associant au miroir : "Flâneur de lanternes et bibliographe consciencieux, il collectionnait les épigraphes et les logogriphes qu'il conservait derrière le miroir sans fond, dans les coulisses d'un musée battu par les vents du vieil harmonium." (p. 19)

Page 11, l'épigraphe du chapitre introductif, Sur le seuil, est empruntée une nouvelle fois à André Hardellet, et l'on ne sera pas surpris d'y observer une nouvelle lanterne (même si Vieille ici, pour le coup) :

"Il vous faudra seulement de la patience et le goût de humer le vent sur les bords de la Seine, ou parmi des rues dont je ne peux même pas vous garantir l'existence ; la rue de la Vieille-Lanterne par exemple."

Lanterne qui fascinait aussi Hardellet. Dans la préface à Les Chasseurs, ce petit livre merveilleux que je découvris en Poche alors que je n'avais pas vingt ans, avec une toile de Magritte en couverture, il met lui-même en épigraphe cette phrase d'André Breton, puisée dans Arcane 17 : "Où va si tard le voiturier, peut-être ivre, qui n'a même pas l'air d'avoir de lanterne ?", et commente ensuite :

"Soudain, au tournant de la page, une telle phrase nous arrête net ; nous y avons reconnu aussitôt le timbre que de très rares voix seulement nous permirent d'entendre, le don de faire lever les souvenirs de leurs sillons.
Je tiens cette phrase, isolée de son contexte, pour un poème achevé qui, en trois lignes, s'étend jusqu'à de mystérieux territoires défendus par l'ombre."


"Ce voiturier, écrit-il un paragraphe plus loin, qui n'a pas besoin d'une lampe-tempête pour y voir clair dans l'obscurité, évoque cet autre enchanteur : R.L. Stevenson. Pew et John Silver se tient non loin de là, en alerte."

Sur le nom de Stevenson, une note de bas de page précise : "Parmi les vivants, je ne connais guère que Borges et Mac-Orlan qui rendent hommage convenablement à ce très grand écrivain."