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samedi 3 juin 2023

De longues épingles d’or piquées en étoile

Je continue ma dérive autour de cette phrase rêvée : Rat rhumeux de l'Atlantique. Qui se trouva, pour aller vite, en écho avec un article de Rémi Schulz, daté du 29 mai, lui-même survenant le même jour qu'une constellation 606/686, qui me renvoyait naturellement aux quatre doublons pour l'Incrédule de septembre 2022. Venant après une période de vide relatif, cette chaîne de résonances me surprenait, me réjouissait même, avouons-le, mais pouvait-on aller au-delà ? 

Je n'en ai pas la certitude, mais il me plaît d'esquisser une suite. Relisant le billet de septembre, je m'arrêtai sur le pli axial de la série des doublons, que je formalisais ainsi 666 - 020 - RR - 607 - 927, où RR désignait un article de Barbotages, baptisé En double, portant sur un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia. L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont je citai quelques passages significatifs :

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Je confessai que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination, mes petits doublons trouvant là une belle résonance littéraire.



Concentrons-nous donc sur cet extraordinaire Raymond Roussel. Il m'apparut soudain que ces nom et prénom résonnaient eux-mêmes éloquemment avec la séquence Raismes-Hem-Roeux du roman de Franck Thilliez. On pourrait ainsi écrire Raismes[Hem](ond) Roeux(ssel).

Je restai là encore sur ma faim, et décidai d'aller jeter un oeil sur L'allée aux lucioles, un inédit de Roussel conseillé en son temps par Rémi Schulz lui-même. Le texte, publié par Les Presses du Réel en 2008, est suivi d'un essai de Jacques Sivan, Les Corps subtils aux gloires légitimantes. C'est un passage de cet essai qui m'interpella fortement dans sa relation aux thèmes qui m'occupaient. Il se présente comme une interprétation d'Impressions d'Afrique, l'un des romans phares de Raymond Roussel. Il est donc nécessaire pour sa pleine compréhension de revenir à l'oeuvre et d'en donner l'extrait en question (il se trouve qu'Impressions d'Afrique, ainsi que Locus Solus sont deux des 22 livres que je récupérai un matin sans coup férir sur un trottoir de la brocante des Marins, il y a cinq ans, jour pour jour). Pardon pour la longueur de la citation :

"Au début de son règne Talou VII avait épousé une jeune Ponukéléienne idéalement belle, nommée Rul.

Très amoureux, l’empereur refusait de choisir d’autres compagnes, malgré les usages du pays, où la polygamie était en honneur.

Un jour de tempête, Talou et Rul alors enceinte de trois mois se promenaient tendrement sur la plage d’Éjur pour admirer le sublime spectacle offert par la mer furieuse, quand ils virent au large un navire en détresse qui, après avoir heurté quelque récif, vint couler à pic sous leurs yeux.

Muet d’horreur, le couple resta longtemps immobile, regardant l’emplacement fatal où surnageaient quelques épaves.

Bientôt le cadavre d’une femme de race blanche, provenant évidemment du navire disparu, flotta dans la direction de la grève, roulé en tous sens par les vagues. La passagère, couchée à plat, la face tournée vers le ciel, portait un costume de Suissesse composé d’une jupe foncée, d’un tablier à broderies multicolores et d’un corset de velours rouge qui, descendant seulement jusqu’à la taille, enfermait un corsage blanc décolleté, aux manches larges et bouffantes. Derrière sa tête on voyait briller, à travers la transparence des eaux, de longues épingles d’or disposées en forme d’étoile autour de quelque chignon solidement natté.

Rul, très éprise de parure, fut aussitôt fascinée par ce corset rouge et ces épingles d’or dont elle rêvait de s’affubler. Sur sa prière l’empereur manda un esclave, qui, montant dans une pirogue, se mit en devoir de ramener la naufragée.

Mais le mauvais temps rendait la tâche ardue, et Rul, dont le désir morbide se trouvait aiguisé par la difficulté à vaincre, suivait anxieusement, avec des alternatives d’espoir et de découragement, la périlleuse manœuvre de l’esclave, qui sans cesse voyait sa proie lui échapper.

Après une heure de lutte incessante avec les éléments, l’esclave atteignit enfin le cadavre, qu’il parvint à hisser dans la pirogue ; on découvrit alors le corps d’un enfant de deux ans, placé sur le dos de la morte, dont le cou restait convulsivement enfermé dans les deux faibles bras encore crispés. Le pauvre petit était sans doute le nourrisson de la naufragée, qui, au dernier moment, avait tenté de se sauver à la nage en emportant son précieux fardeau.

La nourrice et l’enfant furent transportés à Éjur ; bientôt Rul entra en possession des épingles d’or, qu’elle piqua en cercle dans ses cheveux, puis du corset rouge, qu’elle agrafa coquettement au-dessus du pagne qui lui ceignait les reins. Dès lors elle ne quitta plus ces ornements qui faisaient sa joie ; suivant l’avancement de sa grossesse elle distendait le lacet, qui glissait avec souplesse dans les œillets à fine garniture métallique.

À la suite du sinistre, la mer pendant longtemps jeta sur la côte, au milieu d’épaves de toutes sortes, maintes caisses diversement garnies, qui furent recueillies avec soin. On trouva, parmi les débris, un bonnet de matelot portant ce mot : Sylvandre, nom du malheureux navire naufragé. 

Six mois après la tempête, Rul mit au monde une fille qu’on appela Sirdah.

L’heure d’anxiété passée par la jeune mère avant l’atterrissage de la Suissesse avait laissé des traces. L’enfant, d’ailleurs saine et bien constituée, portait sur le front une envie rouge de forme spéciale, étoilée de longs traits jaunes rappelant par leur disposition les fameuses épingles d’or." (ch. XI, voir Wikisource)

Selon Jacques Sivan, la tache rouge de Sirdah forme un troisième oeil, "l'oeil non organique vers lequel convergent les deux yeux de Sirdah." Un agencement triangulaire où l'oeil rouge, incandescent, est auréolé de rayons d'or. Le chignon étoilé de la nourrice suisse est aussi pour lui "cet oeil abyssal par lequel les réalités multidimensionnelles ne cessent de se nouer dans le même temps qu'elles se dénouent, se dédoublent, se pluralisent pour toujours être l'autre qu'elles sont aussi. Chignon contenu, ramassé sur lui-même ("solidement natté") mais contenu aussi dans cet autre tourbillon, celui produit par la tempête  qui fut fatale au navire. Chignon vertigineux rappelant étrangement celui mythique de Madeleine, l'héroïne du film d'A. Hitchcock, Vertigo)."


Un peu plus loin, Sivan revient sur cette analogie en soulignant que dans le film la "mécanique spiralée est, elle aussi, génératrice de double."

" II m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film
d’Hitchcock : Vertigo. Dans la spirale du générique, il voyait le Temps qui couvre un champ de plus en plus large à mesure qu’il s’éloigne, un cyclone dont l’instant présent contient, immobile, l’œil..." (texte de Sans soleil, dans le film de Chris Marker)

A ce stade, on peut quand même s'étonner de la convergence des thèmes : la triangulation, le jeu sur la mémoire, avec cette spirale figurée par le chignon, entre en écho direct avec La mémoire fantôme de Franck Thilliez, et sa spirale de Bernoulli. Les doublons automobiles se reflètent dans les innombrables jeux de doubles du roman, comme en témoigne cet autre passage de Sivan : "Le double du chignon est ici la figure de l'oeil. On sait que le nom du bateau qui transporte des Incomparables est le Lyncée. Lyncée est un des argonautes, célèbre pour sa vue perçante. Nous venons de voir que cette vue perçante est produite par le perpétuel travail des réalités dédoublantes qui n'en finissent pas de proliférer." Et dans une note appelée par Lyncée, la thématique du double est encore plus saillante : "Ce personnage de la mythologie grecque a intéressé Roussel non seulement pour sa vue perçante, mais aussi pour la querelle que son frère Idas et lui ont eue avec les jumeaux Castor et Pollux. Au cours de cette rixe, qui opposa en quelque sorte les deux doubles (les deux frères Lyncée et Idas sont parfois appelés les Dioscures messéniens pour les différencier des dinosaures Castor et Pollux), Lyncée fut tué par Pollux, tandis que Idas tua Castor mais fut frappé à son tour par la foudre de Zeus."

Et c'est l'océan Atlantique (dont on a vu qu'il s'associait au rat rhumeux de mon rêve) qui apparaît dans un autre passage où il est question du corset rouge porté par Rul, la reine condamnée par son ancien époux Talou VII. La scène évoquée est au chapitre II :

"Revenus à leur poste, les esclaves s’emparèrent de Rul, Ponukéléienne étrangement belle, seule survivante de l’infortuné trio. La condamnée, dont les cheveux montraient de longues épingles d’or piquées en étoile, portait au-dessus de son pagne un corset de velours rouge à demi déchiré ; cet ensemble offrait une frappante ressemblance avec la marque bizarre inscrite au front de Sirdah.

Agenouillée dans le même sens que Mossem, l’orgueilleuse Rul tenta en vain une résistance désespérée.

Rao enleva de la chevelure une des épingles d’or, puis en appliqua perpendiculairement la pointe sur le dos de la patiente, choisissant, à droite, la rondelle de peau visible derrière le premier œillet du corset rouge au lacet noueux et usé ; puis, d’une poussée lente et régulière, il enfonça la tige aiguë, qui pénétra profondément dans la chair.

Aux cris provoqués par l’effroyable piqûre, Sirdah, reconnaissant la voix de sa mère, se jeta aux pieds de Talou pour implorer la clémence souveraine.

Aussitôt, comme pour prendre des ordres inattendus, Rao se tourna vers l’empereur, qui, d’un geste inflexible, lui commanda la continuation du supplice.

Une nouvelle épingle, prise dans les tresses noires, fut plantée dans le second œillet, et peu à peu la rangée entière se hérissa de brillantes tiges d’or ; recommencée à gauche, l’opération acheva de dégarnir la chevelure en comblant successivement toutes les rondelles à lacet.

Depuis un moment la malheureuse ne criait plus ; une des pointes, en atteignant le cœur, avait déterminé la mort.

Le cadavre, brusquement appréhendé, disparut comme les deux autres." 

Sivan voit dans les oeillets par où la mort est donnée une "allusion à l'oeil, physiquement perçant de Lyncée se dédoublant sous la forme d'un chignon ; l'un et/ou l'autre se trouvant être contenus dans le tourbillon tempétueux de l'océan Atlantique qui les fait s'échouer, se défaire, pour à nouveau se reformer, à nouveau se recentrer selon des paramètres toujours identiques et toujours différents."






mercredi 6 juillet 2022

La pensée météore

"Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation."

Jean-Paul Kauffmann, La chambre noire de Longwood, p. 267.

Après avoir évoqué une dernière fois les immortelles, Jean-Paul Kauffmann nous gratifie à la page suivante d'un curieux paragraphe isolé du reste du texte :

"En 1676, l'astronome anglais Edmund Halley, qui donna son nom à la fameuse comète, débarqua à Sainte-Hélène pour y écrire un traité capital de météorologie. L'observation des alizés de Sainte-Hélène lui permit de détecter l'origine des vents et de poser la théorie sur les déplacements d'air à l'échelle mondiale. Il séjourné deux années, fasciné par l'étrangeté du temps. L'anticyclone de Sainte-Hélène, aussi insaisissable que celui des Açores, marque la physionomie du rocher. Tous les paysages cohabitent sans qu'un caractère parvienne à s'imposer." (pp. 289-290)
A Sainte-Hélène, Halley avait construit aussi un observatoire muni d’un télescope de 7,3 mètres de long, qui lui avait permis de découvrir un amas d’étoiles dans le Centaure et d'inventorier 341 étoiles dans l’hémisphère Sud. Ce catalogue stellaire est publié en 1678, ce qui lui vaut d'être élu membre de la Royal Society alors qu'il est à peine âgé de 22 ans. Notons, pour prolonger le propos de Kauffmann, que sa carte du monde, publiée en 1986, montrant la répartition des vents dominants sur les océans, est la toute première carte météorologique.

Edmund Halley (1656 - 1742)

Cette insistance de Kauffmann sur la météorologie (il ne dit pas un mot des observations astronomiques qui furent l'essentiel du travail de Halley) ne peut surprendre compte tenu du tropisme que je dirais atmosphérique de l'écrivain. Il s'inscrit même à la racine de son livre : "Ce livre est né à l'instant même où je suis entré dans cette demeure. Il a suffi que je respire l'atmosphère humide de la cave à laquelle se mêlait un curieux parfum tropical, l'effluve lourd et un peu poivré qui saisit l'odorat  quand vous ouvrez un coffret à cigares, pour que se révèle la dimension du temps hélénien." Un peu plus loin, il écrit que l'histoire s'est déposé, à Longwood, "à la manière de particules solides en suspension. Ce précipité, phénomène chimique bien connu, est visible dans chaque pièce. Un secret se cache tel un corps insoluble dans la moiteur de Longwood. [...] Longwood n'a connu aucun meurtre. Cependant, la trace de la tragédie n'a pas disparu. Les particules du drame flottent, surtout dans la petite chambre du captif. Soudain, pour une raison inconnue, elles se rassemblent comme une floculation du souvenir. Cherchent-elles à entrer en contact avec le monde des vivants ?"


"Tout événement est un brouillard de gouttes", telle est la citation de Gilles Deleuze, qui ouvre le passionnant essai d'Anouchka Vasak, dont je rendais compte dans Médoc et Gévaudan. La proximité avec l'approche de Kauffmann est frappante, et j'en trouve une autre illustration excellente dans la présentation qu'en donne Christine Marcandier dans Diacritik : "Il serait vain de vouloir rendre les saisies successives de figures et météorologies des sentiments (ou climatique des émotions) comme les nomme par ailleurs Philippe Rahm que propose ce livre qui nous mène de l’enfant sauvage de l’Aveyron à « mille gouttelettes », en passant par le mal du siècle, la folie et l’aliénation, la condition des femmes et des noirs. Anouchka Vasak s’intéresse aux classifications intermittentes et au(x) passage(s), non sans à-coups, du fixisme au transformisme. Elle retrouve Sade, Lamarck, Stendhal, Pinel, Anne-Joseph Théroigne de Méricourt, Mary Wollstonecraft, Germaine de Staël, etc. Elle revient sur la représentation de la mort, de l’altérité, des marges. Elle questionne et déploie les représentations picturales, médicales, scientifiques et littéraires de l’époque, ce qu’elles engagent de révolutions complexes dans nos représentations."
La lecture du livre révéla aussi une coïncidence assez inouïe : alors que je découvrais pratiquement dans le même temps, et de façon indépendante, Anouchka Vasak et l'ethnologue Martin de la Soudière, et que j'établissais un lien entre eux grâce à la mention commune du Gévaudan, je m'aperçus que leurs rapports étaient en réalité beaucoup plus profonds :  Arpenter le paysage est nommément cité page 385, à la suite de ce passage du chapitre XII, "Mille gouttelettes" :
" A la faveur du voyage de 97, à la faveur aussi de la montagne qui exacerbe les  effets de métamorphoses propres au paysage - et ce, même si certains nous paraissent éternels, comme souvent les paysages méditerranéens ou comme ici certaines images d'Epinal -, Goethe découvre les "avants-pays", les seuils et les transitions paysagères que Julien Gracq, Philippe Jaccottet ou Martin de la Soudière ont su dire."

Je ne m'étonnerai pas de voir le même Martin de la Soudière prendre place dans les remerciements au nombre des relecteurs. Inversement, je trouvai dans la revue en ligne ethnographiques.org, un article de  décembre 2019, intitulé La météo : question d'ambiance, où Anouchka Vasak est citée à plusieurs reprises dans le corps de l'article et dans la bibliographie :

TABEAUD Martine, VASAK Anouchka et DE LA SOUDIÈRE Martin (dir.), 2017. « Le temps qu’il fait », Communications, 101.

VASAK Anouchka, 2007. « Après la tempête, le moi météorologique », in VASAK Anouchka, Météorologies. Discours sur le ciel et le climat, des Lumières au romantisme, Paris, Champion, p. 330-403.

"Comme « chute », je vous proposerai ces lignes de l’écrivain portugais cité plus haut. À défaut de nous reconnaître personnellement dans son propos, chacun de nous ne pourra, je crois, que se monter convaincu par sa façon, en poète, de parler de ce qu’une collègue a subtilement nommé : le moi-météorologique (Vasak 2007) :

Nous sommes, bien malgré nous, esclaves de l’heure, de ses formes et de ses couleurs, humbles sujets du ciel et de la terre. Celui qui s’enfonce en lui-même, dédaigneux de tout ce qui l’entoure, celui-là même ne s’enfonce pas par les mêmes chemins selon qu’il pleut ou qu’il fait beau. D’obscures transmutations peuvent s’opérer simplement parce qu’il pleut ou qu’il cesse de pleuvoir, parce que, sans bien sentir le temps, nous l’avons senti néanmoins. (Pessoa 1988 : 32)."

 

Sur cette carte, le Halley's Mount jouxte le tombeau de Napoléon.

Au neuvième jour, Kauffmann visite le tombeau de Napoléon, qui n'abrite plus le corps de l'Empereur depuis 1840. Pourquoi, se demande-t-il, vient-on encore s'y recueillir ? "Peut-être parce que c'est un lieu délivré !, se répond-il à lui-même. Dégagé à jamais des tourments de la captivité. libéré enfin de la souffrance de l'exil, de l'engourdissement, de la déchéance. Libéré surtout du corps, de l'être matériel qui s'est envolé." Il remarque que les grilles en forme de lance sont les mêmes que celles de la place Sainte-Hélène à Châteauroux. "Un bouquet fané est accroché à l'un des barreaux : glaïeuls rouge et jaune serrés par un ruban tricolore sur lequel on peut lire encore le mot Association. Des eucalyptus fraîchement coupés répandent dans le vallon une odeur acide, vaguement camphrée."

L'odeur, l'odeur toujours, si importante pour cet écrivain olfactif, qui jamais ne mentionne dans ce livre sa propre captivité de trois ans au Liban. Mais d'une certaine manière, elle est inscrite dans chaque ligne : "La captivité est d'abord une odeur." (p. 16)