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vendredi 17 juillet 2026

Du chamane boiteux

 

Φεῦ φεῦ, φρονεῖν ὡς δεινὸν ἔνθα μὴ τέλη
λύῃ φρονοῦντι

« Qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! » 

Tirésias (in Œdipe Roi, Sophocle) 

D'Œdipe, Carlo Ginzburg dit que c'est un nom singulier, sans aucun doute, "peu adapté tant pour un héros que pour un dieu". Nom qu'il rapproche de celui de Mélampous, "pied noir", devin et guérisseur de Thessalie. Aussitôt après sa naissance, il avait été exposé dans un bois, où le soleil avait brûlé ses pieds nus. Dans son dossier Tirésias*, Pascal Quignard évoque lui aussi Mélampous et raconte comment il devint devin :

"Il gravissait le mont Cyllène. Il vit à ses pieds une serpente qui était morte. Il l'enterra. Les petits enfants serpents de la serpente naquirent du cadavre, crevant la robe de sa peau, et, pour le remercier montèrent le long de ses jambes, de son torse, de ses bras, de ses joues : ils vinrent purifier ses oreilles en pénétrant jusqu'au fond du labyrinthe. Depuis ce jour Mélampous le Devin eut connaissance du langage des oiseaux."(p. 80)

La même faculté, observe Ginzburg, se retrouve chez Tirésias, le voyant aveugle transformé en femme pendant sept ans pour avoir assisté à l'accouplement de deux serpents (Ginzburg, ici, n'est pas assez précis, ce n'est pas pour avoir assisté au coït des reptiles qu'il est transformé, mais pour avoir voulu les séparer).  Quant à l'extrême acuité de son ouïe, c'est elle qui permet à Mélampous de survivre à l'écroulement de sa prison. Enfermé par Iphiclès pour avoir volé ses vaches (Cf. Odyssée, XI, 287-298),  il perçoit le bruit des termites qui rongent les poutres de sa cellule, il demande alors à être transféré et le plafond s'effondre juste après son départ.

Œdipe, Mélampous, Tirésias, entre les trois devins les analogies sont, pour l'historien italien, évidentes. "Dans une scène célèbre de l'Œdipe Roi de Sophocle, Œdipe recule horrifié quand il apprend de Tirésias l'identité jusqu'alors caché de celui qui, par sa faute, a attiré la peste sur Thèbes. Le dialogue entre eux deux est dominé par une opposition qui dissimule une symétrie menaçante. D'un côté, il y le voyant aveugle qui sait, de l'autre le coupable ignorant, destiné à sortir des ténèbres métaphoriques de l'ignorance pour tomber dans celles, réelles, de la cécité." (p. 320)

 

Julian Beck dans le rôle de Tirésias - Edipo Re de Pasolini, 1967

Cette évolution d'Œdipe est parfaitement résumée par Cesare Pavese dans l'introduction qu'il donne au dialogue des Aveugles : "Peu de temps après cet entretien, commencèrent les infortunes d'Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva." "Tirésias, et plus encore Mélampous, poursuit Carlo Ginzburg, sont les prototypes mythiques de ces iatromanteis grecs - à la fois guérisseurs, devins, magiciens et professionnels de l'extase - qui ont été rapprochés des chamanes de l'Asie centrale et septentrionale."(p. 320)

C'est également l'avis de l'historien Michaël Martin, membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand), dans son étude "Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme grec." :

Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle, mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. Ph. Jaccottet)

La dernière citation de Carlo Ginzburg, page 320, renvoyait à la note 78, une assez longue note assortie de plusieurs références et se terminant par cette phrase : "Il vaut la peine de rappeler ici que l'Œdipe de Lévi-Strauss a été défini comme un "chamane boiteux" par G. Steiner (After Babel, Oxford, 1975, p. 29)". J'ai été intrigué par cette fin de note : c'est la seule et unique fois que George Steiner est cité dans Le sabbat des sorcières, et j'ai cherché sur le net à en savoir plus, ne disposant pas du livre de Steiner dont il était question. C'est ainsi que je suis parvenu sur un riche document pédagogique du CDDP de l'Académie Aix-Marseille, consacré à la pièce de Joël Jouanneau, Sous l’œil d'Œdipe, d'après Sophocle, Euripide et Ritsos, représentée au festival d'Avignon du 12 au 26 juillet 2009.
 

Et très vite il est question dans ce document du nom d'Œdipe, qui porterait la marque de son destin tragique, conformément à l'adage latin nomen est omen, "le nom est un présage". Aux sens que nous avons déjà vus, Jouanneau en ajoute un, l'inceste avec Jocaste, inscrit par le e dans le o : "Elle et moi dans les mêmes draps. Tels le e dans le o de mon nom. Tiens, regarde la paume de ma main. Les deux voyelles enlacées l'une dans l'autre. Œdipe tatoué. La Marque est maudite."(Sous l’œil d’Œdipe, II, « Le Père »)

Cette lecture nouvelle n'est-elle pas usurpée ? Il faut rappeler que pour Claude Lévi-Strauss lui-même,  les variations autour d’un mythe en sont l’essence même. Aussi refuse-t-il la tentation de rechercher la version authentique du mythe : « Nous proposons au contraire de définir chaque mythe par l’ensemble de toutes ses versions. Autrement dit : le mythe reste mythe aussi longtemps qu’il est perçu comme tel. […] Il n’existe pas de “version vraie” dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformés. Toutes les versions appartiennent au mythe. » 

De même Jean-Pierre Vernant affirme qu'un mythe, pour le mythographe, c’est la totalité de ses versions : "Bien entendu, la version qui est celle de Sophocle n’est pas la même que celle que nous avons chez Homère par exemple où Œdipe ne se crève pas les yeux et il reste roi à Thèbes jusqu’à ses funérailles. Disons que Sophocle a choisi une vision tragique de cette affaire."

Autrement dit, la version de Joël Jouanneau, en tant que variation sur l'histoire d'Œdipe, ferait elle aussi partie intégrante du mythe, le constituant au même titre et avec la même légitimité que ses prédécesseurs. De la pièce de Sophocle, Œdipe roi, Joël Jouanneau n'a gardé que les deux personnages d'Œdipe et de Tirésias, mais il a en revanche introduit ceux de Cadmos et d'Euménide, qui ne lui appartiennent pas.

C'est dans la première partie, la Malédiction, que Tirésias, appelé à aider Œdipe à la recherche du coupable de l'épidémie de peste, finit par lui annoncer que c'est lui, Œdipe, l'assassin de Laïos, son propre père. 

ŒDIPE – Tu as l’audace de m’accuser. Et comment crois-tu échapper à ce qui va suivre ?
TIRÉSIAS – Tes menaces ou rien…
ŒDIPE – C’est plus que des menaces.
TIRÉSIAS – La vérité m’acquittera.
ŒDIPE – De qui la tiendrais-tu ?
TIRÉSIAS – De toi. Qui m’as imposé de parler quand je ne le voulais pas.
ŒDIPE – Et pour dire quoi ?
TIRÉSIAS – Je pense avoir été clair.
ŒDIPE – Répète un peu que j’entende mieux.
TIRÉSIAS – Cela ne te suffit pas ?
ŒDIPE – Pas assez pour décider de ton sort.
TIRÉSIAS – Tu ne veux toujours pas comprendre ?
ŒDIPE – Va, poursuis, développe.
TIRÉSIAS – Je dis que tu es, toi, l’assassin que tu recherches.
ŒDIPE – Tu ne peux que payer cher de me dire deux fois le mal dont tu m’accuses.
TIRÉSIAS – Je peux t’en dire encore si tu veux aiguiser ta colère.
ŒDIPE – Tant que tu veux !
TIRÉSIAS, reprenant sa litanie. – Continue. Comme ça, oui. Plus haut. Et plus clair. Dis-nous, toi, les chimères qui l’habitent.
EuMÉNIDE – Il prétend que, sans le savoir, tu as les rapports les plus répugnants avec ta famille.
ŒDIPE – C’est ça. Invente, fabule !
EuMÉNIDE – Il dit que c’est toi qui souilles l’eau du bain où les thébains tentent chaque jour de laver leurs impuretés.
ŒDIPE – Si tu t’imagines pouvoir continuer ainsi sans qu’il t’en coûte rien ! Faussaire ! Tu mérites la nuit où tu vis.
TIRÉSIAS – Personne n’a voulu te perdre que toi-même. 

Œdipe (Jacques Bonnafé)

Il faut maintenant se pencher d'un peu plus près sur cet auteur, Joël Jouanneau, dont la dernière œuvre représentée est Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, une adaptation de Imre Kertész, au Théâtre de l'Œuvre, en 2014. Pour nous, comédiens de Théatralacs, il n'est pas tout à fait un inconnu.

________________

* Pascal Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, Fiction &Cie, Seuil, 2024, p. 80. 

lundi 13 juillet 2026

L'oeil du sorcier

"C'est là aussi mon expérience personnelle d'une vie en Berry : jamais, au grand jamais, je ne surpris une conversation où il était question de sorcier ou de sorcière. Sauf, peut-être, au moment où l'on donne à la télévision ce téléfilm, L’œil du sorcier, en 1973, d'après le livre éponyme de Patrick Pesnot et Philippe Alfonsi. Tout à coup, le Berry redevient cette terre de jeteurs de sorts, de maléfices et de mauvais œil, autrement dit ce pays arriéré resté en marge de la modernité."

Ces lignes sont les dernières du manuscrit de Cristal noir. Entre le 9 août et fin octobre 2022, pendant presque trois mois, j'avais écrit sans discontinuer, à raison de trois ou quatre pages par jour. L'écriture coulait de source, je n'avais aucun plan, j'avançais sans savoir où j'aboutirais et rien ne semblait devoir tarir ce flux. Et puis, soudain, sur cette histoire de sorcellerie, tout à coup c'est la panne, un arrêt que je crois au début momentané, mais qui durera en fait quatre années. Aucun événement extérieur, autant que je puisse en juger, n'est pourtant venu briser l'élan. Non, tout simplement, je ne sais plus comment repartir. Alors, oui, j'entends bien se profiler l'hypothèse magique : tu réfutes la place donnée à la sorcellerie, et -ironie du sort (le mot vient à point) -, te voilà cloué sur place. Comme si la phénomène se vengeait d'être contesté dans son importance.

 

Pour autant, je n'ai pas changé d'avis : si la médecine populaire existe encore bel et bien dans les campagnes berrichonnes, où l'on a toujours recours aux panseurs et rebouteux (je pourrais raconter pas mal d'histoires à ce sujet), la sorcellerie proprement dite, avec son cortège d'envoûtements, est plus une vue de l'esprit qu'une réalité au quotidien. Les agriculteurs ont plus vu le mauvais œil venir de Bruxelles que du voisin jaloux. A cette panne, je n'ai donc pas vraiment d'explication. Mais alors qu'est-ce qui me conduit aujourd'hui à reprendre mon cheminement ? 

Eh bien, c'est un réseau quadruple de rencontres. Que je vais exposer, bien obligé, dans un ordre donné, mais il est arbitraire car il faut plutôt considérer que l'ensemble s'est peu ou prou présenté dans le même temps. C'est même cet afflux, soudain et pluriel, qui m'a convaincu de renouer avec le cahier noir (dont l'écriture ici même est comme la transcription).

En premier lieu, puisqu'il faut bien commencer par quelque chose, il y a eu cette petite fête au gîte de la Vallée magique (le nom est authentique), en Charente, non loin de Confolens. Ma filleule, Lou, la fille de ma petite sœur Marie, morte en décembre 2019, avait voulu ce moment joyeux avant son accouchement prévu fin juin-début juillet*. Une petite fille dont le prénom commençait par un A (mais qu'elle refusait de nous dévoiler) allait donc naître au seuil de l'été. J'avais décidé de publier enfin La neige**, le livre écrit autour de Marie, en cette septième année de deuil, et cet enfant à venir, qui aurait été sa petite-fille, me confirmait dans cette volonté (qu'il reste à traduire dans les faits, à cette heure-ci rien n'est encore établi de cette édition).

Un autre élément de poids a été la lecture toute récente de Ghost Stories de Siri Hustvedt, où l'écrivaine raconte la mort de son mari Paul Auster, le 30 avril 2024, à l'âge de 77 ans. Comme Marie, c'est le cancer qui l'avait emporté. Il se trouve que Paul Auster teint une place importante, non seulement sur ce blog, mais encore dans La neige. Le chapitre II, qui commence par cette phrase : "I was looking a quiet place to die." est extraite de Brooklyn Follies (2005) que j'évoque longuement ainsi que la tragédie qui a marqué l'écrivain en 2022, avec la mort de son fils Daniel, à l'âge de 44 ans, après avoir été accusé d'homicide involontaire à la suite du décès de Ruby, sa fille de dix mois, le 1er novembre 2021. Après six mois d’enquête, il avait été établi qu’elle avait succombé à une overdose de fentanyl et d’héroïne alors qu’elle était sous la surveillance de son père, qui s’était endormi à côté d’elle. Le jour de sa libération sous caution, quelques heures après avoir quitté la prison, il avait été retrouvé mort à son tour par overdose de fentanyl et d’héroïne.  Siri Hustvedt évoque sans s'y appesantir "ces choses horribles"qui ont assombri les dernières années de Paul Auster.  Elle cite le passage d’une lettre d’Emily Dickinson (1830-1986) : « Essayer de parler de ce qui s’est passé, ce serait impossible. L’abîme n’a pas de biographe. » 

 


 Autre chose : le 8 juin 1876, en sa maison de Nohant mourait George Sand. Il y avait donc presque 150 ans jour pour jour (c'est le 12 juin que je repris l'écriture de Cristal noir), et cette année est donc marquée par de nombreuses manifestations autour de l'écrivaine. A côté de moi, le hors-série de Télérama sorti pour l'occasion, que j'ai parcouru dans son intégralité sans y relever la moindre référence à la sorcellerie...

En revanche, elle est au cœur du quatrième élément déterminant dans mon comeback : Le sabbat des sorcières, de Carlo Ginzburg, que j'ai donc évoqué ici-même le 17 juin. Dans cette savante étude, on ne trouve pas trace du Berry dans l'index des lieux cités, pas plus que George Sand dans celui des noms de personnes. Ce que Ginzburg met à jour, ce sont les mythes qui ont conflué pour donner forme, du XIVe au XVIIème siècle, au motif du sabbat, où hommes et femmes, accusés de sorcellerie, se seraient rendus, en présence du diable, pour s'y livrer à l'orgie et à la profanation des rites chrétiens. C'est une couche culturelle plus enfouie que l'historien atteint par de multiples comparaisons, un vieux fond chamanique où il veut voir le noyau narratif élémentaire qui aurait accompagné l'humanité pendant des millénaires. Selon lui, "une partie importante de notre patrimoine culturel provient - à travers des intermédiaires qui, en grande partie, nous échappent - des chasseurs sibériens, des chamanes de l'Asie septentrionale et centrale, des nomades des steppes." (p. 395)

C'est le chapitre II de la troisième partie, intitulé "Os et peaux", qui m'a donné le plus d'échos aux thèmes sur lesquels j'écrivais ici ces derniers temps, qui avaient aussi un rapport essentiel avec les mythes. L'événement déclencheur, qui est intimement lié au théâtre, qui s'avère décidément comme un remarquable pôle de condensation dans cette aventure, n'est autre que ce projet d'adaptation par l'ami Jean-Claude Moreau (alias le Doc) des Dialogues avec Leuco, de Cesare Pavese. Une œuvre complexe, qui constitue, selon le critique Philippe Renard***, son testament spirituel, "le livre qu'il a le plus chéri et que la critique a le plus méconnu (...) A preuve, les allusions constantes dans le journal et dans les lettres à partir de 1946, infiniment plus nombreuses que pour toutes les autres œuvres, le souci de la diffusion de son livre et de sa vente ; la désillusion de se voir incompris ou ignoré."

Des vingt-sept dialogues qui composent l’œuvre, Jean-Claude en a retenu cinq, et celui auquel j'ai le redoutable honneur de participer se nomme Les Aveugles, que Pavese fait précéder d'un court paragraphe : "Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d'Oedipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva."

Daniela Vitagliano écrit que dans le "troisième dialogue (I cicchi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d'un fonds mythique, et à l'idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Cette idée de fonds mythique rejoint à l'évidence les conclusions de Carlo Ginzburg, qui évoque Œdipe dès les premières pages d'Os et peaux en pointant le fait que l’anthropologue**** qui a relevé l'importance de la claudication mythique et rituelle n'a pas cru opportun de rappeler à ce propos le mythe d'Oedipe. "Et pourtant, même s'il n'était pas le premier à le faire, il avait assurément souligné avec une vigueur particulière l'importance de l'allusion à un défaut dans la façon de marcher que contient le mot d'Oedipe (tout comme celui de son grand-père Labdacos, "le boiteux")." (p. 300-301)

C'est ce nom d'Oedipe que nous examinerons en détail au prochain épisode. 

 

 

____________________

* Anaë est née le 24 juin à Confolens. 

** Le titre complet est La neige ne guérit pas de sa blancheur. J'écrirai ici de manière abrégé La neige.

*** Philippe Renard,  Pavese, prison de l'imaginaire, lieu de l'écriture, Presses Sorbonne Nouvelle.

**** Il ne le précise qu'en note : il s'agit de Claude Lévi-Strauss

jeudi 9 juillet 2026

Univers Bloch

A Rémi Schulz, in memoriam,

Le second article issu de la recherche "univers-bloc" sur le site est daté du 4 juin 2019. Il porte le titre du roman qui en constitue son sujet principal, Les Furtifs, d'Alain Damasio. Et s'ouvre sur cette citation :

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..." (p. 466)

Je précise un peu plus loin que je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de son recueil de poésie Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes"-, lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...".  

J'écrivais encore :

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre." 

Ceci étant dit, quel rapport entre ces Furtifs et notre univers-bloc ? 

 

Il faut revenir à l'article Riz amer et longue vie. Où, immédiatement après avoir traité du roman de Valentin Retz, je signale ceci :

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Le nom qui fait le pont entre tout cela n'est autre que celui de fougère, car c'est au hameau de Fougères, sur la commune du Bourg d'Hem, dans la Creuse, que Marc Bloch avait une maison de campagne. C'est là qu'il se retire avec l'armistice pour écrire L'étrange défaite. Et quand il doit retirer son nom de la revue des Annales, qu'il a co-fondé avec Lucien Febvre, c'est sous le pseudonyme de Marc Fougères qu'il continue d'y publier. En somme, il vivait là hors-champ comme un des Furtifs de Damasio.

Et puisqu'il est question de lapsus dans l'article (Carlo Ginzburg : "Nous serions alors face à un lapsus, échappé à Bloch et (si je ne me trompe pas) à ses lecteurs, qui nous permettrait d’entrer soudainement dans l’atelier des Rois thaumaturges. "), je suis saisi par cet écho : ce matin (j'écris le 8 juillet, ma mère a 87 ans aujourd'hui, l'âge même de Ginzburg), je découvris que l'article le plus consulté (avec 111 visites) était Les lapsus du temps, du 22 octobre 2020.


 L'expression provenait d'un extrait d'un récit de Camille de Toledo :

Or, avant de me mettre à la table pour écrire cet article, j'ai commencé précisément cet après-midi Thésée, sa vie nouvelle, le dernier livre de Camille de Toledo, acheté hier à Arcanes, et par ailleurs premier livre que je lis de cet auteur, qui s'ouvre sur le suicide du frère aîné, et où je découvre ces lignes :

"(...) on mange place de la Bourse, à Paris, un jour gris ordinaire ; et c'est le vingt-six janvier, jour de naissance du fils mort ; mais le rituel de l'anniversaire a perdu son sens ; on fait semblant de parler, on se quitte sur le trottoir ; puis en fin d'après-midi, juste quelques heures plus tard, la mère est retrouvée  dans un bus, au terminus, endormie pour l'éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de sa mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies", puisque c'est ainsi qu'on les nomme ; des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant tout ce qui relie les noms entre les âges (...)" (p. 19-20, c'est moi qui souligne)

Remontant quelques articles en arrière, cette année-là, je tombe sur Tempestaire 111, daté du 25 septembre 2020, qui tourne autour du dernier film de Jean Epstein.

Blogruz alias Rémi Schulz m'avait laissé un commentaire le 29 septembre :

Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecœur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures.
Ceci m'a fait modifier l'article que j'y avais consacré.
Par ailleurs le titre m'est particulièrement évocateur, en rapport indirect avec Werber, lequel songeait à abandonner l'écriture en 1997 après l'échec de son roman Les thanatonautes. Il y apparaissait des noms d'anges issus d'une série de 72 dont la section 216 du roman donnait l'origine. Werber m'a assuré ignorer que les noms de ces 72 anges étaient formés à partir de 3 versets consécutifs de l'Exode formés chacun de 72 lettres (216 en tout). Ce n'est qu'un aspect d'une constellation dont je donne quelques éléments ici.
Le lien avec le "tempestaire", c'est que Sinoué a aussi utilisé ces anges dans Les silences de Dieu, où leurs messages sont introduits par la formule "Tempesta unus" (j'ignore pourquoi).  

Hier, il se trouve que m'inquiétant de ne pas avoir vu de nouveau billet sur son dernier blog, Vivre, j'ai fait une rapide recherche et découvert, hélas, que Rémi était mort le 3 mai, d'une crise cardiaque, semble-t-il. 

Je veux dire ici toute mon émotion. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rémi et moi, mais l'attention qu'il a porté à mes petites investigations, les nombreux commentaires dont il m'a gratifié m'ont beaucoup touché. Son inlassable recherche personnelle, sa traque des coïncidences où je me reconnaissais pleinement, sans jamais être parasité par une spiritualité frelatée ou un esprit de système prétendant tout comprendre, son honnêteté et son humour lui donneront toujours une place éminente dans ma mémoire et, j'espère, celle de nombreux autres chercheurs de vérité.

 

 

 

samedi 20 juin 2026

Riz amer et longue vie

Je venais juste d'écrire le post précédent sur cette incroyable synchronicité entre la mort de Carlo Ginzburg et la publication de l'article Le sabbat des sorcières ce même 17 juin, lorsque je lus sur mon fil d'informations la sortie en salles, encore une fois le 17 juin, de deux films en version restaurée du réalisateur italien Giuseppe De Santis, Pâques sanglantes (1950) et surtout Riz amer (1949).

Pourquoi ce Riz amer constituait-il pour moi comme une réplique du séisme provoqué par la coïncidence précédente ? La réponse est dans cet autre article publié le 24 avril dernier, où je rendais compte de la découverte du livre Hotel Roma de Pierre Adrian, tout entier consacré à la figure de Cesare Pavese. Je citais en particulier le passage suivant :

L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano.

Ciao papà mio se terminait par l'évocation de Pavese à travers un texte de Carlo Ginzburg sur Roberto Calasso. Et l'actualité cinématographique venait donc aussitôt ajouter une nouvelle résonance à cette constellation. Et ce n'était pas la première fois que le film s'inscrivait dans un hasard objectif : "Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961." Ce que j'appelle un attracteur étrange était ici clairement à l’œuvre.

Il n'allait pas tarder à se manifester encore une fois.

Mardi après-midi, j'étais passé par la médiathèque, que j'avais abandonnée ces derniers temps (je ne manquais pas de lectures, c'était tout à fait imprudent de s'y risquer, mais la curiosité chez moi est plus forte que tout), et, bien évidemment, j'y trouvai quelque pitance littéraire. Trois courts volumes, dont l'un (je parlerais un autre jour des deux autres) était La longue vie, un roman de Valentin Retz (Gallimard, 2026). Valentin Retz n'était pas un inconnu pour moi, car il était partie prenante de trois articles à mon sens importants parus en 2019 et 2021. Et l'auteur d'un roman (que je cite mais que je n'ai pas lu) dont le titre est Une sorcellerie.

 

J'avais commencé la lecture de La longue vie le soir même. Mercredi, en fin d'après-midi, après avoir enregistré l'écho de Riz amer, je reprends pied dans le livre à la page 40, où l'un des trois personnages principaux, le biologiste Nikopol* se rend dans un petit bar de nuit du quartier de l’Étoile, au numéro 4 de la rue de l'Arc-de-Triomphe**, bar qu'il apprécie pour son atmosphère "inspirée de l'intérieur d'un sous-marin à la Jules Verne" et pour ses cocktails sur mesure.

D'ailleurs, tandis qu'il traversait Saint-Mandé pour rejoindre le périphérique, il imaginait le mot qu'il communiquerait au barman, et autour duquel celui-ci composerait un cocktail à base de gin, son alcool préféré, Amer. Oui, ce serait le mot amer qu'il soufflerait. Car c'était bien l'adjectif qui qualifiait le mieux son début de soirée.

La longue vie est un grand roman sur le temps, qui n'est pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet (mais je repousse l'examen de cette question à un autre jour).

 

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Alors 16 ou 17 ? L'émission de ce vendredi du Cours de l'Histoire s'en tire avec une pirouette :

Le 1ᵉʳ avril 2026, le Grand Continent, la revue de géopolitique, organisait au Panthéon une conférence de Carlo Ginzburg sur un "lapsus" de Marc Bloch, à quelques jours de l'entrée au Panthéon de l'historien. L'assistance était nombreuse, avec des historiens, des historiennes, des lycéens, des lycéennes et des gens curieux de savoir, d'intelligence. La famille de Marc Bloch était là aussi. Ce jour-là, Carlo Ginzburg n'a pas pu venir, c'est son traducteur Martin Rueff qui a lu ce texte, avec beaucoup de talent. C'était brillant, dans ce lieu exceptionnel. Marc Bloch est mort un 16 juin en 1944, Carlo Ginzburg est mort autour du même jour, en 2026. Tous deux ont consacré leur vie à l'histoire. 

Tout le monde en tout cas  est frappé par cette symétrie temporelle des destins. C'est que Marc Bloch et Les Rois thaumaturges sont essentiels dans le parcours et la vocation de Ginzburg. Il le rappelle lui-même : 

Ma première rencontre avec Les Rois thaumaturges remonte à l’automne 1958. J’avais 19 ans, j’étais à Pise, étudiant à l’École normale. Chaque année, les étudiants de l’École devaient discuter avec quelques professeurs, lors d’un entretien personnel, d’un projet de recherche. La deuxième année, j’ai décidé de m’adresser à Arsenio Frugoni, un médiéviste d’une grande originalité, qui avait dirigé un séminaire, auquel j’avais participé l’année précédente, sur Le Prince de Machiavel. Frugoni m’a proposé, comme sujet de recherche, « les Annales » : un nom qui ne me disait absolument rien (aujourd’hui, une telle ignorance me semble incroyable). Dans une bibliothèque de Pise, je découvrais la collection complète des Annales d’histoire économique et sociale depuis 1929, année de sa fondation. Je me plongeai dans les dix premières années et fus immédiatement captivé par les essais et les critiques de Marc Bloch. Mais dans la bibliothèque où était conservée la collection des Annales, je trouvai aussi, par pur hasard, un exemplaire de la première édition de Les Rois thaumaturges publiée à Strasbourg en 1924 : un livre alors épuisé, et presque oublié. Je me suis mis à le lire et je n’ai plus pu m’en détacher. Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse écrire un livre d’histoire comme celui-ci (il est vrai qu’il n’avait rien à voir avec les quelques livres d’histoire que j’avais lus jusqu’alors, à commencer par l’Histoire de l’Europe au XIXe siècle de Benedetto Croce). C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’apprendre le métier d’historien. 

Terminons en signalant que le 15 avril 2026 (jour anniversaire de la naissance de Carlo Ginzburg), alors que je n'avais pas encore abordé Le sabbat des sorcières, dans Trump plus fort que Louis XIV, j'ai évoqué Les Rois thaumaturges, et tout d'abord en commençant par cette note de Pierre Bergounioux dans ses derniers Carnets

[...] Je termine Les Rois thaumaturges , confondu par l'ampleur de vue, la patience infinie, la pénétration d'esprit de Bloch. C'est cet homme éminent que Klaus Barbie et ses sbires ont martyrisé, assassiné en juin 1944. [...] 

Pierre Bergounioux, Carnets de notes, 2021-2025, Verdier 2026, p. 387 (passage lu le lundi 13 avril) 

 

Marc Bloch, 1924.

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* Ce nom de Nikopol évoque bien sûr la célèbre bande dessinée d'Enki Bilal. Elle n'est pas évoquée dans l'article de Diacritik consacré au livre, ni dans l'entretien accordé par Retz à la même revue en ligne. Pourtant Nikopol est décrit comme "un scientifique, situé dans un futur proche, qui travaille sur la reprogrammation cellulaire. Il veut lutter contre la mort en rembobinant l’horloge biologique." Or, La Foire aux immortels raconte l'histoire d'Alcide Nikopol, un prisonnier qui a passé trente ans en hibernation dans l'espace, oublié de tous, dans une capsule spatiale cryogénique pénitentiaire, et qui fait son retour sur Terre en s'écrasant à Paris en 2023. On voit bien que le thème de l'immortalité est commun aux deux œuvres.

 


 ** Le nom n'est pas donné, mais le bar existe bel et bien. Il s'appelait UC-61. Je dis "s'appelait" car il a été remplacé par le Haze.

 

jeudi 18 juin 2026

Ciao papà mio

Hier soir, j'ai été saisi, stupéfait, sidéré, je ne sais quel adjectif choisir, aucun ne me convient vraiment pour dire ce suspens soudain dans lequel je me suis retrouvé. Saisi non pas par l'annonce concomitante de la signature à Versailles de l'accord entre l'Iran et les USA, avec Trump et Macron en Père Ubu et capitaine Bordure maître des dorures (il y aurait beaucoup à dire sans doute sur ce nouvel épisode de sinistre burlesque, je renvoie à mon article du 15 avril dernier, Trump, plus fort que Louis XIV), non, de par ma chandelle verte, saisi par l'annonce de la mort du très grand historien italien que fut Carlo Ginzburg.

Stupéfait parce qu'il venait de mourir dans la nuit de mardi à mercredi 17 juin, le jour même où j'écrivais pour la première fois à son sujet, le jour même où je postais pour la première fois un billet sur l'une de ses œuvres majeures, Le sabbat des sorcières. Cette synchronicité totalement inattendue (il avait beaucoup été question de synchronicité dans l'article) m'a plongé dans un état mal définissable, entre ravissement et tristesse. Tout ce que j'ai pu lire dès lors sur Ginzburg me le rendit encore plus attachant, et j'ai aimé ce post sur Instagram de sa fille Deva, avec ses simples mots : Ciao papà mio , accompagnés de cette photo :

 

Carlo Ginzburg était né le 15 avril 1939 à Turin, autrement dit presque trois mois avant la naissance de ma mère (toujours vivante, elle, à 87 ans bientôt, mais la mémoire dévastée par la maladie d'Alzheimer).  Sa propre mère est la romancière Natalia Ginzburg (née Levi, 1916-1991), première traductrice de l’œuvre de Marcel Proust en italien, et grande amie de Cesare Pavese. Son père, Leone Ginzburg (1909-1944), est issu d’une famille juive d’Odessa émigrée en Italie. Journaliste et professeur de littérature russe, il fonde en 1933, avec Giulio Einaudi (1912-1999), ce qui deviendra l’une des principales maisons d’édition italiennes, Einaudi. En 1940, ses activités antifascistes lui valent d’être condamné à l’exil dans un village des Abruzzes. En 1943, Leone Ginzburg est arrêté par la Gestapo. Il meurt sous la torture en février 1944, dans la prison romaine de Regina Coeli. Le jeune Carlo n’a pas encore fêté ses 5 ans.

J'ai été paresseux, j'ai peu ou prou copié les lignes précédentes sur la notice nécrologique du Monde. Si le lecteur veut en savoir plus sur Ginzburg, le web regorge de trésors. Je conseillerai tout de même un portrait dans Libération (2019) et la page du site Fabula, qui contient des liens vers plusieurs ressources que je n'ai pas eu le temps de tout explorer.

L'une d'elles m'a particulièrement intéressé : un hommage à Roberto Calasso, autre grand Italien que j'ai plusieurs fois évoqué ici. Hommage publié dans En attendant Nadeau, le 20 octobre 2021, et dont voici l'avant-dernier paragraphe :

Tout cela pourrait sembler marginal au regard de l’extraordinaire intelligence et de la culture infinie de Roberto Calasso. Et pourtant, si je repense à lui au moment de sa disparition, j’ai l’impression que la partie visible de son œuvre (les livres qu’il a publiés, les siens comme ceux des autres) plonge ses racines dans quelque chose d’invisible, de non dit. La mort propose à nouveaux frais l’entrelacs inextricable de la vie et de l’œuvre. Ce motif avait émergé dans le dernier épisode de notre collaboration lié à la réédition des Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese. Cela faisait longtemps que Calasso pensait à cette réimpression. Il m’avait demandé d’écrire une postface ; je lui ai alors envoyé mon entretien avec Giulia Boringhieri. Calasso vit l’entretien et réagit avec un enthousiasme inattendu. Je me dis que, cette fois encore, nous nous retrouvions sur ce terrain qui nous unissait et nous séparait : le mythe, l’irrationnel, et, dans ce cas précis, l’impossibilité d’expliquer l’œuvre de Pavese par sa vie et par sa mort. [C'est moi qui souligne]

Cette connexion inattendue* elle aussi m'a bien évidemment comblée. J'ai retrouvé le documentaire de la conversation avec Giulia Boringhieri, trente minutes précieuses (en italien seulement hélas) :

 

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* Ginzburg lui-même faisait l'éloge de l'inattendu :  "La recherche doit être recherche de l'inattendu. Je dis que trouver ce qu'on cherche, ce n'est pas assez. On touche à quelque chose qui m'a obsédé : on peut produire le hasard si on pense que le hasard est quelque chose qui nous met dans une situation de rencontre avec l'inattendu." En résumé, il citait l'historien Aby Warburg : "Le livre dont vous avez besoin se trouve à côté du livre que vous cherchez."

 

mercredi 17 juin 2026

Le sabbat des sorcières

Un livre que j'aurais dû lire depuis longtemps. Je suis intimement persuadé d'avoir lu l'article que lui consacra Roger Chartier dans Le Monde des livres, le 27 novembre 1992. Son existence m'était donc connue mais, pour une raison que j'ignore, je n'ai pas sauté le pas avant le 28 mai dernier, où j'ai enfin acquis Le sabbat des sorcières, de Carlo Ginzburg, dans sa réédition en Folio-Histoire  de 2022.

 

Un livre fondamental, qui m'a en outre conduit à reprendre l'écriture interrompue (depuis octobre 2022) de Cristal noir,  suite de La neige ne guérit pas de sa blancheur, l'ouvrage que j'ai consacré à ma petite sœur Marie, disparue en décembre 2019. Je n'entre pas pour l'instant dans les détails.

Ce même jour - 12 juin 2026 - où je remplis à nouveau quelques pages dans le cahier noir qui me sert de réceptacle au premier jet, je constate qu'en troisième position sur la liste des articles les plus consultés s'affiche La sorcellerie des Marins, article publié le 7 avril 2019, il y a donc sept ans passés. Article auquel je n'ai fait aucune publicité ni allusion dans les posts récents.

Or, que l'on aille y faire un petit tour, on aura la surprise d'y retrouver la même gravure de Hans Baldung Grien, dont un détail forme l'illustration de couverture de l'essai de Carlo Ginzburg. L'article, lui, commençait ainsi :

Les sorcières s'abattent sur Arte. Dans le dernier billet, je faisais état d'une synchronicité entre une lecture d'André Hardellet, en une page citant les sorcières de Hans Baldung Grien, l'inspirateur d'Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7, et un documentaire-fiction de la chaîne franco-allemande sur les sorcières de Salem. Or le lendemain, je surpris dans l'émission 28 minutes, lors de la chronique de Xavier Mauduit, la représentation de la même gravure de Hans Baldung que j'avais reproduite dans l'article. La seule différence étant qu'elle était cette fois en couleur : 

 

On retrouve donc la gravure de Hans Baldung dans le billet, déjà évoqué en 2019, du 30 septembre 2017, #234/313, Le vent change, en synchronicité  avec cette page 144 de La promenade imaginaire d'André Hardellet :

"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change ; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne] 

 Pour moi aussi, avec Carlo Ginzburg, le vent a changé et mon sabbat personnel peut recommencer...