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samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique


lundi 6 juillet 2026

Depuis l'autre versant de la réalité

 "Les événements ne se déroulent pas : ils sont, et nous les rencontrons sur notre passage."

Arthur Eddington, astronome (cité par André Hardellet, in Donnez-moi le temps, 1990)

J'ai évoqué le 20 juin, dans Riz amer et longue vie, ce roman de Valentin Retz emprunté à la médiathèque, le qualifiant de grand roman sur le temps, qui n'était pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet. Je repoussai alors l'examen de la question. L'heure est venue d'y répondre (je dois d'ailleurs rendre très bientôt le volume, trois semaines s'étant presque écoulées). Je m'appuierai aussi, pour ce faire, sur le grand entretien que Retz a accordé à Diacritik, le 17 février dernier. Arnaud Jamin va tout de suite au cœur du sujet en citant la réflexion qui, dit-il, soutient l’entièreté du récit : « Le temps linéaire qui structure nos langages ne permet pas d’appréhender le temps réel, lequel, pour paradoxal que cela puisse paraître, forme un bloc indivisible de moments simultanés. » 

Valentin Retz développe cette vision : "Ce qui m’a frappé, c’est que ce temps ne se vivait pas comme une simple succession passé-présent-futur, mais comme un tout indivisible. À partir de là, je suis allé voir du côté de la physique relativiste, et j’ai découvert ce que les scientifiques appellent l’univers-bloc : un lieu où chaque moment coexiste avec l’ensemble des autres. Cette manière de dire n’est d’ailleurs pas étrangère aux traditions anciennes : dans le judaïsme, par exemple, on affirme qu’« il n’y a ni avant ni après dans la Torah »." Précisant ensuite que dans La longue vie, il n'a pas cherché à construire une théorie du temps : "Mon roman ne démontre évidemment pas l’univers-bloc, tel que la physique le formule dans ses calculs. C’est plutôt une expérience sensible que j’ai voulu écrire. C’est, à mes yeux, ce que la littérature peut faire : donner à éprouver la simultanéité d’instants qu’on se représente comme séparés."

 

Or, j'ai déjà parlé ici de cette théorie de l'univers-bloc, en mai 2025, avec Destin inscrit dans l'univers-bloc, théorie mise en avant par le dessinateur et écrivain Jean-Marc Rochette dans La chair du monde, un entretien avec Adrien Rivierre. Ne craignons pas d'y revenir. 

A la question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie. Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne.

Cela rejoint parfaitement la formule de l'astrophysicien Arthur Eddington cité par André Hardellet. Lequel y revient dans son premier chapitre :

Pour reprendre la formule d'Eddington, notre présent peut se comparer à un minuscule pinceau lumineux qui se déplace le long des événements et les éclaire successivement ; ceux d'entre eux que nous n'apercevons plus (sinon par la mémoire) et ceux que nous ne distinguons pas encore n'en existent pas moins pour autant. 

Jean-Marc Rochette croit que son destin est inscrit dans l'univers-bloc : "La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux."

J'écrivais ensuite, toujours en mai 2025 :

Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

Là encore, replongeant dans Donnez-moi le temps, je découvre qu'Hardellet a aussi évoqué John W. Dunne : 

John W. Dunne a écrit un livre passionnant : Le Temps et le Rêve. Il y soutient  que, dans le rêve, nous utilisons à la fois le passé et le futur ; nous nous souvenons de ce qui ne s'est pas encore produit, et les cas qu'il cite sont, à tout le moins, embarrassants ; mais il s'agit de cas personnels, donc invérifiables et sans valeur aucune aux yeux des scientifiques. André Breton, lorsque j'avais encore la joie d'aller le voir rue Fontaine, m'a plusieurs fois parlé de cet ouvrage auquel il attachait de l'importance. (p. 43)

A la fin de l'entretien de Diacritik, Arnaud Jamin dit qu'un long et émouvant passage du roman est consacré à la veillée funèbre de Philippe Sollers, disparu au printemps 2023 : "Vous décrivez comment la voix de Yannick Haenel, lisant à cet instant des pages de l’ultime récit de l’auteur (La deuxième vie, Gallimard, 2024), qui était aussi votre éditeur, a opéré à ce moment-là une véritable apparition de son corps glorieux." Et Retz répond ceci :

La scène n’a rien d’allégorique. Le corps est là. À ce moment précis, Yannick Haenel lit un texte posthume de Philippe Sollers. Et quelque chose bascule : une voix intensément vivante traverse la pièce, tandis que celui qui parle est mort — comme si le cadavre se levait pour nous parler depuis l’après. Cette situation produit un décalage singulier. Quelque chose du temps se retourne : l’impression très nette d’accéder, par avance, à un état à venir de l’existence. C’est ce que j’appelle un trou de verre, un raccourci pour accéder simultanément à tous les temps. Chez Sollers, cette intensité passait notamment par l’art de la citation, par cette manière de convoquer les morts et de faire coexister toutes les voix dans une même présence. 

Trou de verre, l'expression est curieusement fautive, il faut parler de trou de ver (Wikipedia : Un trou de ver (en anglais : wormhole, ou parfois pont d’Einstein-Rosen) est, en astrophysique, un objet hypothétique qui relierait deux feuillets distincts ou deux régions distinctes de l'espace-temps et se manifesterait, d'un côté, comme un trou noir et, de l'autre côté, comme un trou blanc.)* Retrouvons le passage précis du roman (où j'ai laissé la faute) :

A cette occasion, en effet, j'ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m'aura donné l'intuition que d'improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu'il existe des passages permettant de contourner la loi d'airain qui ordonne le passé, le présent et l'avenir. Mais attention, ce dont je parle n'a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu'on l'imaginerait de prime abord. Il ne s'agit d'utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d'une époque à une autre à la manière de H.G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c'est le sujet qui se transforme. Car l'être humain n'évolue pas à l'intérieur du temps à la manière d'un objet qui se déplace dans l'espace. Voilà ce que j'ai appris. D'ailleurs, l'être humain n'évolue pas du tout à l'intérieur du temps. Au contraire, c'est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu'il est possible d'expérimenter par avance l'être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l'ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés." (p. 134-135)

 *

Pour finir, provisoirement, ces lignes d'André Hardellet, extraites du recueil La Cité Montgol, p. 37 : 

Alice parlait, au-dessus du puits, dans une bouffée de lierre, pour entendre sa voix revenir, chuchotante, depuis l'autre versant de la réalité. 

_____________

* Il est intéressant de retrouver dans cette définition le terme de "feuillets", utilisé par Shopenhauer pour parler de la vie et des rêves.

 

samedi 20 juin 2026

Riz amer et longue vie

Je venais juste d'écrire le post précédent sur cette incroyable synchronicité entre la mort de Carlo Ginzburg et la publication de l'article Le sabbat des sorcières ce même 17 juin, lorsque je lus sur mon fil d'informations la sortie en salles, encore une fois le 17 juin, de deux films en version restaurée du réalisateur italien Giuseppe De Santis, Pâques sanglantes (1950) et surtout Riz amer (1949).

Pourquoi ce Riz amer constituait-il pour moi comme une réplique du séisme provoqué par la coïncidence précédente ? La réponse est dans cet autre article publié le 24 avril dernier, où je rendais compte de la découverte du livre Hotel Roma de Pierre Adrian, tout entier consacré à la figure de Cesare Pavese. Je citais en particulier le passage suivant :

L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano.

Ciao papà mio se terminait par l'évocation de Pavese à travers un texte de Carlo Ginzburg sur Roberto Calasso. Et l'actualité cinématographique venait donc aussitôt ajouter une nouvelle résonance à cette constellation. Et ce n'était pas la première fois que le film s'inscrivait dans un hasard objectif : "Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961." Ce que j'appelle un attracteur étrange était ici clairement à l’œuvre.

Il n'allait pas tarder à se manifester encore une fois.

Mardi après-midi, j'étais passé par la médiathèque, que j'avais abandonnée ces derniers temps (je ne manquais pas de lectures, c'était tout à fait imprudent de s'y risquer, mais la curiosité chez moi est plus forte que tout), et, bien évidemment, j'y trouvai quelque pitance littéraire. Trois courts volumes, dont l'un (je parlerais un autre jour des deux autres) était La longue vie, un roman de Valentin Retz (Gallimard, 2026). Valentin Retz n'était pas un inconnu pour moi, car il était partie prenante de trois articles à mon sens importants parus en 2019 et 2021. Et l'auteur d'un roman (que je cite mais que je n'ai pas lu) dont le titre est Une sorcellerie.

 

J'avais commencé la lecture de La longue vie le soir même. Mercredi, en fin d'après-midi, après avoir enregistré l'écho de Riz amer, je reprends pied dans le livre à la page 40, où l'un des trois personnages principaux, le biologiste Nikopol* se rend dans un petit bar de nuit du quartier de l’Étoile, au numéro 4 de la rue de l'Arc-de-Triomphe**, bar qu'il apprécie pour son atmosphère "inspirée de l'intérieur d'un sous-marin à la Jules Verne" et pour ses cocktails sur mesure.

D'ailleurs, tandis qu'il traversait Saint-Mandé pour rejoindre le périphérique, il imaginait le mot qu'il communiquerait au barman, et autour duquel celui-ci composerait un cocktail à base de gin, son alcool préféré, Amer. Oui, ce serait le mot amer qu'il soufflerait. Car c'était bien l'adjectif qui qualifiait le mieux son début de soirée.

La longue vie est un grand roman sur le temps, qui n'est pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet (mais je repousse l'examen de cette question à un autre jour).

 

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Alors 16 ou 17 ? L'émission de ce vendredi du Cours de l'Histoire s'en tire avec une pirouette :

Le 1ᵉʳ avril 2026, le Grand Continent, la revue de géopolitique, organisait au Panthéon une conférence de Carlo Ginzburg sur un "lapsus" de Marc Bloch, à quelques jours de l'entrée au Panthéon de l'historien. L'assistance était nombreuse, avec des historiens, des historiennes, des lycéens, des lycéennes et des gens curieux de savoir, d'intelligence. La famille de Marc Bloch était là aussi. Ce jour-là, Carlo Ginzburg n'a pas pu venir, c'est son traducteur Martin Rueff qui a lu ce texte, avec beaucoup de talent. C'était brillant, dans ce lieu exceptionnel. Marc Bloch est mort un 16 juin en 1944, Carlo Ginzburg est mort autour du même jour, en 2026. Tous deux ont consacré leur vie à l'histoire. 

Tout le monde en tout cas  est frappé par cette symétrie temporelle des destins. C'est que Marc Bloch et Les Rois thaumaturges sont essentiels dans le parcours et la vocation de Ginzburg. Il le rappelle lui-même : 

Ma première rencontre avec Les Rois thaumaturges remonte à l’automne 1958. J’avais 19 ans, j’étais à Pise, étudiant à l’École normale. Chaque année, les étudiants de l’École devaient discuter avec quelques professeurs, lors d’un entretien personnel, d’un projet de recherche. La deuxième année, j’ai décidé de m’adresser à Arsenio Frugoni, un médiéviste d’une grande originalité, qui avait dirigé un séminaire, auquel j’avais participé l’année précédente, sur Le Prince de Machiavel. Frugoni m’a proposé, comme sujet de recherche, « les Annales » : un nom qui ne me disait absolument rien (aujourd’hui, une telle ignorance me semble incroyable). Dans une bibliothèque de Pise, je découvrais la collection complète des Annales d’histoire économique et sociale depuis 1929, année de sa fondation. Je me plongeai dans les dix premières années et fus immédiatement captivé par les essais et les critiques de Marc Bloch. Mais dans la bibliothèque où était conservée la collection des Annales, je trouvai aussi, par pur hasard, un exemplaire de la première édition de Les Rois thaumaturges publiée à Strasbourg en 1924 : un livre alors épuisé, et presque oublié. Je me suis mis à le lire et je n’ai plus pu m’en détacher. Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse écrire un livre d’histoire comme celui-ci (il est vrai qu’il n’avait rien à voir avec les quelques livres d’histoire que j’avais lus jusqu’alors, à commencer par l’Histoire de l’Europe au XIXe siècle de Benedetto Croce). C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’apprendre le métier d’historien. 

Terminons en signalant que le 15 avril 2026 (jour anniversaire de la naissance de Carlo Ginzburg), alors que je n'avais pas encore abordé Le sabbat des sorcières, dans Trump plus fort que Louis XIV, j'ai évoqué Les Rois thaumaturges, et tout d'abord en commençant par cette note de Pierre Bergounioux dans ses derniers Carnets

[...] Je termine Les Rois thaumaturges , confondu par l'ampleur de vue, la patience infinie, la pénétration d'esprit de Bloch. C'est cet homme éminent que Klaus Barbie et ses sbires ont martyrisé, assassiné en juin 1944. [...] 

Pierre Bergounioux, Carnets de notes, 2021-2025, Verdier 2026, p. 387 (passage lu le lundi 13 avril) 

 

Marc Bloch, 1924.

______________________

* Ce nom de Nikopol évoque bien sûr la célèbre bande dessinée d'Enki Bilal. Elle n'est pas évoquée dans l'article de Diacritik consacré au livre, ni dans l'entretien accordé par Retz à la même revue en ligne. Pourtant Nikopol est décrit comme "un scientifique, situé dans un futur proche, qui travaille sur la reprogrammation cellulaire. Il veut lutter contre la mort en rembobinant l’horloge biologique." Or, La Foire aux immortels raconte l'histoire d'Alcide Nikopol, un prisonnier qui a passé trente ans en hibernation dans l'espace, oublié de tous, dans une capsule spatiale cryogénique pénitentiaire, et qui fait son retour sur Terre en s'écrasant à Paris en 2023. On voit bien que le thème de l'immortalité est commun aux deux œuvres.

 


 ** Le nom n'est pas donné, mais le bar existe bel et bien. Il s'appelait UC-61. Je dis "s'appelait" car il a été remplacé par le Haze.

 

mercredi 22 décembre 2021

Vers la nuit gonflée comme une eau noire

"Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour. On ne pouvait que supposer qu'il pleuvait également sur Bora : la pluie était si dense que l'on ne voyait plus rien à plus de quinze mètres. On remballa à toute vitesse tout ce que l'on pouvait sauver. Et puis on attendit. Ça avait tout l'air d'une simple averse, qui cesserait aussi vite qu'elle avait commencé.

Deus semaines plus tard, nous attendions toujours. La pluie, torrentielle, était tombée pratiquement sans interruption, de jour comme de nuit."

Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres, Cobra, 2021, p. 159.

Cette pluie diluvienne est bien sûr interprétée par beaucoup comme une vengeance des esprits du lieu, une des rétorsions - il y en aura d'autres, bien plus dramatiques - pour avoir profané le motu sacré. Superstition ? chacun pensera ce qu'il voudra. Ce qui m'a surtout retenu dans ce motif de la pluie, c'est qu'il m'était déjà apparu avec force dans L'oeil du héron, d'Ursula K. Le Guin. La planète Victoria, cadre de l'histoire, semble placée sous un intense régime pluvieux, comme en témoigne par exemple cet incipit du chapitre II : "Des nimbus noirs s'avançaient en longue procession au-dessus de la Baie du Songe. La pluie crépitait en rafales sur les tuiles de la maison de Falco. Du fin fond des cuisines filtrait un écho assourdi de bruits de voix et de remue-ménage domestique. Aucun autre son, à part celui de la pluie." Plus loin, alors que les soldats de la Cité ont contraint des paysans de la Zone à travailler sur le chantier des nouveaux domaines de la Vallée du Sud, c'est la météo effroyable qui ruine la tentative : "La nuit tomba, noire et torrentielle. Il ne pleuvait jamais comme ça dans la Cité ; il y avait des toits là-bas. Le chant de la pluie résonnait dans les ténèbres alentour, sur des kilomètres et des kilomètres de désert vierge. Les braises grésillèrent, noyées."

La pluie est si prégnante, s'infiltrant partout, détrempant les sols, qu'elle va jusqu'à se glisser implicitement dans la réflexion des personnages sur leur destin. Luz, la fille de la Cité qui a rejoint les rebelles de la Zone - et qui est comparée au héron gris de l'Etang du Peuple par le silence qui est en elle - Luz propose de tout réinventer : 

"Victoria, c'est grotesque, c'est un nom terrien. Nous devrions lui donner un nom propre.
- Comment ?
- Un qui ne signifie rien : Beurk ou Baba. A moins de le baptiser Boue, puisqu'il n'est fait que de boue... Si la Terre s'appelle "Terre", pourquoi celui-ci ne s'appellerait-il pas "Boue" ?"

Boue. Et je songe en recopiant cet extrait à ce livre de Maurice Genevoix, le troisième tome de Ceux de 14, qui se nomme précisément La Boue. Je vais chercher le volume, jamais bien loin, l'édition de Flammarion de 2013 qui rassemble les quatre livres de son témoignage sur la guerre, et j'en remonte les pages, glissant en diagonale, et je prends la page 558, tout en sachant que d'autres auraient aussi bien fait l'affaire, mais tout de même, celle-ci n'est pas mal, euphémisme bien sûr, je devrais dire magnifique, terrible et magnifique :

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.
"Broom ! tousse Porchon. Il y a aujourd'hui cent neuf ans, c'était la bataille d'Austerlitz... Austerlitz... le soleil..."
La boue clappe. [...]"

Pouvais-je mieux tomber que sur ce passage, alors que le suivant d'Ursula Le Guin, dûment repéré avant la rédaction de cet article, jouait sur ces mêmes contrastes entre soleil et pluie, lumière et boue ? Qu'on en juge :

"Lorsqu'il sortit de la cabane, une bourrasque de pluie le frappa en plein visage, lui coupant la respiration. Suffoquant, il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais le vent n'y était pour rien. Il se remémorait cette lumineuse matinée, où un soleil d'argent avait salué son immense bonheur, seulement trois jours auparavant. Aujourd'hui c'était la grisaille, pas de ciel, peu de jour, rien que de la pluie et de la glaise. Boue, ce monde ne mérite pas d'autre nom, songea-t-il. Il avait envie de rire, mais ses yeux étaient encore plein de larmes. Elle avait rebaptisé le monde. L'autre matin sur la route, il avait connu le bonheur, mais maintenant, c'était... il n'avait d'autre mot à sa disposition que son prénom, Luz. Tout y était condensé : le lever de l'astre argenté, le flamboyant coucher de soleil au-dessus de la Cité jadis, l'ensemble du passé et tout ce qui restait à venir, y compris leur actuelle mission : l'élaboration d'une stratégie, la confrontation finale et leur future victoire, la victoire des lumières.
[...] La pluie avait un goût douceâtre sur ses lèvres."

Et, comme souvent, quand l'Attracteur étrange fait émerger un motif, comme ici celui de la pluie (jamais encore traité), il n'est pas avare de résonances. J'en comptai trois dans les jours qui ont suivi. Tout d'abord, par le fil Facebook d'André Markowicz, je découvris l'annonce de la parution en avril 2022, de Pluies, de Françoise Morvan, présenté ainsi sur le site des Editions Mesures : "Une année d’enfance dans un village de Bretagne, une année de pluies – pluies douces, averses, bruines légères, lourdes pluies d’orage venant à leur tour éveiller la mémoire des ombres… Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."


Revenant sur la page FB de Markowicz, je relis le post qu'il a écrit pour saluer un autre livre de Françoise Morvan, son dernier qui a pour titre L'oiseau-loup. Il n'hésite pas à dire que c'est un livre majeur : "Un livre qu'on ne lira pas comme ça, sur la plage, ou, je ne sais pas, comme un autre, pour se distraire. Non, c'est un livre de vie, au sens où non seulement il porte des dizaines de vies, mais Françoise y a mis toute sa vie (pas seulement les événements — elle me dit que c'est une histoire vraie), mais toute sa vie. Je veux dire tout son être. Ce livre, quand on y entre, lentement, page à page, texte à texte, j'en suis certain, il peut changer la vie. La vôtre, de vie.

Parce qu'il s'impose en tant que tel. Il ne ressemble absolument à rien. Il créé son propre temps, — le temps qu'il porte et le temps qu'il demande. Ce livre, sa place est au centre de nos Mesures."

Et il en livre le début dans un post du 14 décembre, le titre en est Tourbière. Et j'y retrouve presque sans surprise, mais avec émerveillement, la lumière et la boue :
"Plus bas vers l'ouest, la route est lente. Les prairies arrêtées devant quelques collines ont l'air de pâturages que les vagues de la mer auraient laissés là, d'un vert plus sombre et plus rougeâtre, et c'est dans l'épaisseur des laîches que les ruisseaux mincissent jusqu'à se perdre. Il arrive aussi que les bêtes s'y embourbent. Un vieux en bottes de caoutchouc les cogne avec un bâton sans écorce qui luit comme d’une lueur de lune. La bête s'arrache à la boue et continue de meugler. Plus loin, les bottes s'enfoncent, le vieux jure comme on crache et pèse sur son bâton.
Comme le purin ruisselle de la cour vers l'allée pierrée, la lumière colle aux murs et vient se mouler sur un pli sculpté du linteau, l'ogive et la pliure aussi dans la moulure de boue devant l'étable, et celle autour des sabots de la vache, où la botte a marqué son empreinte."

Le 13 décembre, c'est un entretien avec Valentin Retz dans Diacritik qui me délivre un nouvel écho (j'ai déjà évoqué cet auteur en juin 2019 dans l'article Le livre d'Esther). Son dernier livre, Une sorcellerie, est au coeur de la discussion avec Arnaud Jamin. Cela me conduit à la critique du livre par ce même Jamin en octobre dernier : La bataille pour la lumière de Valentin Retz. La fin de l'article avec l'extrait cité est éloquent :

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.


Enfin, dernière résonance, musicale celle-ci. Je tombe ces mêmes jours sur une chronique de Max Dozolme de France-Musique à propos de "Águas de Março"d'Antônio Carlos Jobim, un grand classique de la bossa nova : "Antonio Carlos Jobim a un jour confié qu’il avait eu l’idée d’écrire les Eaux de Mars lors d’une promenade avec sa femme Thereza Otero Hermanny. C’était en mars 1972. C’est à dire le début de l’automne au Brésil. Lorsque les jours s’assombrissent et que le pays entier est en proie à des pluies diluviennes. Lors de cette promenade, Jobim voit les ouvriers construire sa nouvelle maison, les rigoles creusées dans le sol par l’averse. La tristesse le submerge. Il se met au sec et note quelques notes, quelques images."


Les Eaux de Mars seront reprises par Georges Moustaki en français (et par Pauline Croze, en 2016). 

C'est le cri d'un hibou, un corps ensommeillé
La voiture rouillée, c'est la boue, c'est la boue
Un pas, un pont, un crapaud qui croasse
C'est un chaland qui passe, c'est un bel horizon
C'est la saison des pluies, c'est la fonte des glaces
Ce sont les eaux de Mars, la promesse de vie

Chemla, Genevoix, Le Guin, Morvan, Retz, Jobim, Moustaki, Croze, que de beautés la pluie a-t-elle inspirés ! Que de mélancolies et de tristesses aussi. Mais, comme le rappelait Baudelaire, la mélancolie n'est-elle pas l'illustre compagnon de la beauté ?  "Elle l'est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse."

Je ne finirai pas là-dessus, car aujourd'hui même, pas plus tard que cet après-midi, j'ai eu droit à une autre épiphanie de la pluie. J'ai en effet, avec ma compagne et mes enfants, vu enfin le film Memoria, d'Apitchapong Weerasethakul, chroniqué ici en novembre. Film magnifique et déroutant (mes deux ados n'ont guère goûté, il faut bien le dire, ses longs plans fixes et sa lenteur contemplative), film qu'il faut avant tout écouter, selon le conseil même du réalisateur, et qui s'achève avec la pluie, le son de la pluie qui accompagne tout le générique final. Ce qui ne saurait surprendre après avoir découvert l'entretien qu'il accorda à Libération le 16 novembre dernier depuis son domicile thaïlandais de Chiang Mai. Extrait :

Vous souvenez-vous d’un son qui vous a marqué pendant l’enfance ?

Je dirais la pluie. J’aimais sortir pour mieux en profiter, au grand dam de ma mère. J’aimais particulièrement quand elle était forte. J’ai l’impression qu’elle ne tombe plus aussi dru que quand j’étais enfant.

La pluie fait un son complexe, selon l’endroit où elle tombe.

Et elle s’accompagne d’autres sensations, l’odeur, l’humidité.

[...]

Marcel Proust associe le souvenir au sens du goût et de l’odorat – la madeleine trempée dans une infusion de tilleul.

Souvent, une sensation démarre une réaction en chaîne. Je parlais de la pluie, plus tôt. Memoria se finit par une scène sous la pluie. En travaillant sur le mixage, je pouvais sentir l’odeur de la terre.

Continuant ma recherche autour des rapports du cinéaste et de la pluie, je déniche un autre article de Libération, intitulé, bien dans le style Libé, Apitchapong Weerasethakul, et pluie c'est tout. Il s'agit d'une courte vidéo, diffusé sur une galerie d'art virtuel, October Rumbles, "qui adopte à nouveau le point de vue fixe d'un observateur de chambre contemplant un rideau qui bouge au rythme du vent, tandis que la pluie dehors fait rage et inonde les grasses frondaisons d'un jardin-jungle."

Enfin, on ne sera pas étonné de voir que, parmi les dix films préférés de AW figure un court-métrage de 1929, La Pluie (Regen), de Joris Ivens et Mannus Franken.






 

jeudi 23 décembre 2021

Goutte d'eau reflétant l'univers

Dans le motif de la pluie, j'ai distingué après coup un autre motif, qui en découlait (le verbe est approprié) presque logiquement. Un motif dérivé qui sourdait déjà sur deux citations, voire trois. Maintenir le suspense n'est pas utile : il s'agit de la goutte d'eau.

Voire trois, disais-je, parce que je m'aperçois que dès la citation liminaire de Nicolas Chemla, la goutte d'eau était présente : "Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour."

Cette goutte d'eau s'insinuait aussi dans la présentation de Pluies, le recueil de poèmes de Françoise Morvan "Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."

Gouttes d'eau sur le tracteur des Peyrots (photo PB)

Cette idée de la goutte d'eau reflétant l'univers, autrement dit de l'élément infime donnant accès à tout un vaste monde*, se retrouve dans l'extrait de Une sorcellerie de Valentin Retz : "(...) j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.**

A ces citations, je voudrais maintenant en ajouter deux autres, voire trois. La première est un autre extrait saisissant de La Boue de Maurice Genevoix, sur lequel j'étais parvenu en continuant ma recherche (et qui fut donné, soit dit en passant, pour l'épreuve du brevet des collèges).

« C'est très long, quand on ne voit même pas la fumée de sa pipe, quand l'homme qui est tout près n'est plus qu'une masse d'ombre indistincte, quand la tranchée pleine d'hommes s'enfonce dans la nuit, et se tait. Sous les planches les gouttes d'eau tombent, régulières. Elles tombent, à petits claquements vifs, dans la mare qu'elles ont creusée. Une… deux… trois… quatre… cinq… Je les compte jusqu'à mille. Est-ce qu'elles tombent toutes les secondes ?… Plus vite : deux gouttes d'eau par seconde, à peu près ; mille gouttes d'eau en dix minutes… On ne peut pas en compter davantage.
On peut, remuant à peine les lèvres, réciter des vers qu'on n'a pas oubliés. Victor Hugo ; et puis Baudelaire ; et puis Verlaine ; et puis Samain… C'est une étrange chose, sous deux planches dégouttelantes, au tapotement éternel de toutes ces gouttes qui tombent… Où ai-je lu ceci ? Un homme couché, le front sous des gouttes d'eau qui tombent, des gouttes régulières qui tombent à la même place du front, le taraudent et l'ébranlent, et toujours tombent, une à une, jusqu'à la folie… Une… deux… trois… quatre… Il n'y a pourtant, sur les planches, qu'une mince couche de boue. Depuis des heures il ne pleut plus. D'où viennent toutes les gouttes qui tombent devant moi, et mêlées à la boue enveloppent ainsi mes jambes, montent vers mes genoux et me glacent jusqu'au ventre ?
Le bois était triste aussi,
Et du feuillage obscurci,
Goutte à goutte,
La tristesse de la nuit
Dans nos cœurs noyés d'ennui
Tombait toute… 

Les gouttes tombent au rythme de ce qui fut la Chanson Violette, je ne sais quelle burlesque antienne, qui s'est mise à danser sous mon crâne… Une… deux… trois… quatre… 
La planche était triste aussi
Et de son bois obscurci,

Goutte à goutte… 

Je vais m'en aller. Il faut que je me lève, que je marche, que je parle à quelqu'un… » 

Contre cette litanie obsédante de la goutte, véritable torture mentale, l'auteur ne peut lutter qu'avec les armes de la poésie, le ressouvenir de poèmes "qu'on n'a pas oubliés". Hugo, Baudelaire, Verlaine, Samain... 

Kim Tschang-Yeul (le peintre de la "goutte d'eau") – L’Événement de la nuit


La goutte d'eau est ambivalente : quand elle se multiplie, devient innombrable, elle est à proprement parler un enfer. Il ne pleut plus et pourtant les gouttes continuent de tomber. C'est une éternité d'ennui que son cortège ouvre par son indifférente obstination. Tandis que considérée seule, dans l'événement unique de sa chute, elle peut transporter le spectateur ou la spectatrice dans une sorte de méditation cosmique. C'est ce qui arrive à Luz dans L'oeil du héron :
"Elle traça un cercle sur le sable près de son pied, en s'appliquant de son mieux avec la tige épineuse qui lui servait de compas improvisé. Ce cercle, c'était au choix un monde, le soi ou Dieu. Dans le désert, aucun autre être n'était capable de concevoir un cercle parfait... elle pensa au délicat anneau de cuivre autour du cadran de la boussole. Parce qu'elle appartenait à l'espèce humaine, elle avait reçu en partage l'esprit, les yeux et l'adresse manuelle qui lui permettaient de se représenter l'idée d'un cercle et de la reproduire en dessin. Mais la moindre goutte d'eau perlant au bout d'une feuille, qui tombait à la surface d'une flaque ou d'une mare, pouvait créer un cercle plus parfait que le sien, s'élargissant régulièrement du centre vers l'extérieur, et si l'on imaginait un océan sans limite, le cercle agrandirait à l'infini sa circonférence de plus en plus ténue. Ce dont était capable une simple goutte d'eau lui était interdit. Qu'y avait-il donc à l'intérieur de son cercle ? Des grains de sable, de la poussière, quelques minuscules cailloux, une épine à demi enterrée, la figure lasse d'André, l'écho de la voix d'Autane, les yeux de Sacha qui ressemblaient terriblement à ceux de son fils Lev, les courbatures de ses épaules là où tiraient les courroies de son sac à dos, et sa peur. Le cercle était insuffisant pour tenir l'angoisse en échec. Et sa min effaça le cercle, lissant le sable pur le laisser tel qu'il avait toujours été et resterait à jamais après leur passage. "(p. 215, c'est moi qui souligne)

Très beau paragraphe, qui reprend une fois encore cette symbolique du cercle et de l'anneau, dont l'oeil du héron est une autre incarnation.

Voire trois, disais-je encore, car ce matin-même, reprenant ma lecture de Prendre le temps de vitesse, le recueil d'écrits et d'entretiens du peintre-dessinateur Bernard Moninot (dont nous avions vu l'exposition au Musée Saint-Roch, et j'y suis retourné une semaine plus tard avec le Doc), je suis tombé sur ce texte de 1991, à trente ans de là, intitulé Un Tableau en rêve, où Moninot contemple une étrange peinture, réalisée par un jeune peintre de 17 ans, qui ressemble à l'oeuvre qui lui-même cherche mais qu'il n'a pas su concevoir ni même esquisser :

"L'oeuvre est faiblement éclairée et il émane d'elle une certaine luminosité, elle semble se situer à la limite de deux espaces. Cette surface donne l'impression d'une masse d'eau d'un volume virtuel où se reflèterait la planéité claire d'un ciel absolument pur.

De chaque côté, presque à la limite des deux bords verticaux de ce rectangle tombent à intervalles réguliers deux gouttes d'eau, formant sur cette surface des ondes elliptiques concentriques, qui se rejoignent lentement  vers le centre, puis s'effacent." (p. 99, c'est moi qui souligne)

 


Bernard Moninot, Le Jour parfois je m'identifie à la pluie, la nuit je flaire les issues, 
(novembre 2003), Aquarelle, encre, mine graphite, collage de fil d’argent, de fil de nylon, de mica et de gouttes de verre sur papier, Centre Pompidou


_______________________
* William Blake :
"Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l'infini dans le creux de sa main
Et l'éternité dans une heure.
"

** Cette figure de la pluie reliant terre et ciel est également exprimée dans un autre passage de Nicolas Chemla : "Le ciel était liquide et le lagon reflétait les nuages et, réunis par la pluie, ils formaient ensemble une toile indivise et hypnotique (...)" (p. 161)

mardi 25 juin 2019

Le livre d'Esther

L'an dernier, j'ai consacré une poignée d'articles au livre de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, qui avait charrié tout un riche ensemble de résonances. Aussi, quand j'ai découvert sur les étals de ma librairie castelroussine préférée, l'essai que le même Haenel venait de publier avec ses complices François Meyronnis et Valentin Retz, je n'ai pas hésité longtemps. Tout est accompli est tombé dans ma besace, et lu quasiment séance tenante. Le trio, déjà tenancier de la revue Ligne de risque (mais dont les derniers numéros se sont à mon grand dam révélés indisponibles), s'est risqué là dans une analyse pour le moins ambitieuse, puisqu'elle consiste à réinterpréter l'Histoire depuis la Révolution française, à en "dégager les forces à l'oeuvre"afin de "faire entrevoir, dixit la quatrième de couverture, une trajectoire cachée, une certaine "courbure du temps" qui trouve son origine dans les deux maisons d'Israël, l’Église et la Synagogue."



Je ne veux pas, pour l'heure, initier une discussion sur les thèses de ce livre assez passionnant, en examiner le bien-fondé ou l'inconséquence prétentieuse. Aujourd'hui, je tiens seulement  à mettre en évidence le lien qui s'est aussitôt tissé avec ma propre démarche (ce qu'on pourra aussi soupçonner de prétention grotesque). Direction donc la page 237, qui évoque l'un des livres les plus singuliers de la Bible, le Livre d'Esther. Dont il se trouve que j'avais pris connaissance à travers Le chandelier d'or, sous-titré Les fêtes juives dans l'enseignement de Rabbi Chnéour Zalman de Lady, écrit par Josy Eisenberg et Adi Steinsaltz (Verdier/poche, 1988), et dont j'ai déjà parlé dans l'article du 26 mars 2018, Le pain de la honte. Mais à cette occasion, c'est de la Pâque juive, Pessah, qu'il était question, alors qu'Esther est liée à une autre fête, Pourim. Reprenons l'argument de cette fête tel qu'il est rappelé brièvement, selon ses propres mots, par Josy Eisenberg :

"Le roi de Perse, Assuérus -probablement l'un des Artaxerxès - a épousé une jeune et belle Juive, Hadassah, surnommée Esther, sans connaître ses origines. Elle a pour cousin un noble juif, Mardochée. Celui-ci refuse de se prosterner devant le favori du roi, Haman, qui, pour se venger, décrète l'extermination de tous les Juifs de Perse et de Médie. Il tire au sort - pour, en persan - la date de ce qui constitue la première tentative de "solution finale" du peuple juif en exil. Alertée par Mardochée, Esther ordonne à ses frères de jeûner trois jours, puis se rend chez le roi et obtient la grâce de son peuple. Haman est condamné à la pendaison et Mardochée lui succède." (pp. 300-301)
Esther devant Assuérus, Nicolas Poussin, 1655, Musée de l'Hermitage

Je reviendrai aussi sur la signification profonde de cette histoire, mais auparavant, il me faut raconter que j'ai crû avoir disserté au sujet d'Esther sur ce propre site. Il n'en était rien, ma lecture n'avait pas débouché à l'époque sur un écrit. Néanmoins, la recherche d'Esther sur le site m'en livra trois occurrences. Pas une n'avait trait à l'Esther biblique.

La première Esther est toute récente puisqu'elle apparaît dans l'avant-dernier billet, Trace l'inégal palindrome. Il s'agit de la graphiste de Damasio, Esther Szac, avec qui l'écrivain a élaboré la typographie originale du roman.

La seconde Esther remonte au 10 février 2018, avec Cyrla/Persona, où j'écrivais à la suite de mon voyage à Varsovie : "Engagé volontaire contre l'Allemagne en 1939, Icek Peretz est mortellement blessé par un obus le 16 juin 1940. En 1941, Cyrla envoie Georges, par un train de la Croix-Rouge, en zone libre, à Villard-de-Lans, où résident sa tante et son mari, Esther et David Bienenfeld."

Enfin, la troisième et dernière Esther alluvionnaire  émarge au 13 janvier 2017, # 11/313 - Prisoner of literature, de manière presque indiscernable, dans la légende d'une photo de Dominique Gonzalez-Foerster : DGF- Shortstories-Esther Schipper - Berlin, 2008.

Le plus surprenant reste qu'outre le nom d'Esther un autre point commun rassemble ces trois articles. En effet, il est chaque fois mention de Georges Perec. Au cœur du billet le plus récent avec son Grand Palindrome, il apparaît également dans l'article de 2017 à travers la citation liminaire d'Enrique Vila-Matas, tirée de Marienbad électrique :
"Des mois plus tard, nouveau malentendu, équivoque heureuse également, particulièrement créative. DGF m'a proposé par mail une conférence sur Georges Perec, en rapport avec une installation qu'elle préparait pour le Musac de Leon qui s'appellerait Nocturama, clin d'oeil évident à un ténébreux jardin zoologique rencontré par W.G. Sebald près de la Centraal Station d'Anvers qui apparaît au début de son roman Austerlitz." [C'est moi qui souligne]
Et dans l'article de 2018, le Georges dont il est question n'est autre que Georges Perec. La Cyrla du titre est sa mère, arrêtée et internée à Drancy en janvier 1943, puis déportée à Auschwitz le 11 février de la même année. Et c'est le troisième point commun à ces trois articles qui s'inscrit ici avec évidence : la référence à l'extermination des Juifs, à la Shoah. En 2017, le clin d'oeil à Sebald conduit à Austerlitz. Or, dois-je rappeler le thème de l'ultime roman du grand écrivain allemand ? La quête d'un homme à la recherche du secret enfoui de son enfance, de la gare d'Anvers au ghetto de Terezin. Tandis que la chronique la plus récente s'ouvrait sur un commentaire de Rémi Schulz ouvrant lui-même sur un article de son site Perecqation, La polygraphie du chameau, commençant par ces phrases :
"W ou le souvenir d’enfance : que signifie le « ou » dans ce titre de Perec ?

S’adresse-t-il au lecteur, auquel serait laissée la liberté de départager la fiction W, déjà publiée seule, des chapitres biographiques qui entrelacent dans cette version remaniée le récit en italique ?"
Ce livre, paru en 1975, entrelace un texte de fiction et une tentative autobiographique qui commence ainsi :
Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent. Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente? "Je n'ai pas de souvenirs d'enfance": je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé: une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place: la guerre, les camps. A treize ans, j'inventai et dessinai une histoire. Plus tard, je l'oubliai. Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s'appelait "W" et qu'elle était, d'une certain façon, sinon l'histoire, du moins une histoire de moment de mon enfance. »
La sœur de son père et son mari sont bien sûr Esther et David Bienenfeld.* Cette absence de souvenir d'enfance résonne avec l'amnésie dont fut frappé le Jacques Austerlitz de Sebald, envoyé par sa mère à Londres à l’âge de quatre ans et demi (par un train spécial de la Croix-Rouge) pour le sauver de la déportation. Une mère qui connaît un sort tragique assez semblable à celui de la mère de Perec,  disparaissant sans laisser de traces après avoir été internée dans le camp de concentration de Theresienstadt (aujourd’hui Terezin). Recueilli par un prédicateur calviniste et sa femme Gwendolyn, à Bala, petite bourgade du pays de Galles, affublé d'un nouveau nom, toutes ses affaires disparues, il n'en est pas moins obscurément hanté par le monde qu'il a dû quitter. C'est sur cet épisode que revient Jean-Christophe Bailly dans l'une de ses quatre aventures galloises de Saisir, son dernier essai. 

Cette proximité de Perec et de Sebald, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, mais que cette rencontre de textes provoquée par le nom d'Esther rend sidérante, a en revanche déjà été perçue par quelques têtes chercheuses, ainsi Raphaëlle Guidée, dans Mémoires de l'oubli. (Classiques Garnier, coll. Littérature, histoire, politique, 2017), ouvrage issu d'une thèse soutenue en 2008 à Poitiers.


Plus précisément, je lis dans la table des matières :


Récapitulons. Tout semble aller par trois dans cette histoire : l'ouvrage des trois larrons de Ligne de risque me conduit à rechercher la trace d'Esther dans mes propres écrits. Dans les trois articles exhumés par le moteur, Georges Perec se montre par trois fois, et par trois fois se profile l'ombre de la Shoah.

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* Depuis plusieurs mois je lis, par portions journalières ou presque, de trois chapitres, la monumentale Histoire mondiale de la France, ouvrage collectif sous la direction de Patrick Boucheron. Or, au lendemain de cette émergence des trois Esther, je lis le chapitre de Claire Zalc intitulée Naturaliser, référencé à l'année 1927, dont voici l'incipit :
"Né à Kalusz, en Pologne en 1893, David Bienenfeld est arrivé en France en août 1922. Quatre ans et demi plus tard, il tente sa chance sa chance et dépose un dossier de naturalisation au commissariat de police de son domicile parisien en décembre 1927. (...) Un décret lui accorde la nationalité française en février 1928, selon les dispositions de la nouvelle loi sur la nationalité, adoptée le 10 août 1927." (p. 812)
David Bienenfeld, le nom même de l'oncle de Perec. Pourtant l'historienne ne mentionne jamais l'écrivain, même si elle précise dans le dernier paragraphe de son article qu'au printemps 1941  "Monsieur David Bienenfeld et sa famille ont eu la douloureuse surprise d'apprendre" que "la nationalité française [...] leur avait été retirée en vertu de la loi du 22 juillet 1940", les jetant "dans la plus grande consternation". Sur la marge de la couverture de son dossier, une mention manuscrite à l'encre précise : "israélite, pas d'intérêt national"."

Une recherche sur le net me confirme un peu plus tard qu'il s'agit bien de l'oncle de Perec, dont elle a retracé l'histoire dans son essai Dénaturalisés, le retrait des nationalités sous Vichy, paru au Seuil en octobre 2016 : "L’essai de cette chercheuse de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, livre inédit sur le sujet, s’ouvre sur l’aventure familiale de David et Ela Bienenfeld, couple de juifs polonais, de leurs trois enfants et de leur neveu, orphelin de père et de mère, un certain Georges Perec, le futur écrivain."

Curiosité : Esther est ici prénommée Ela. Pourtant Claude Burgelin, dans l'album Perec de la Pléiade, donne une autre version : "Quand Georges arrive à Villard-de-Lans, il a six ans. Sa tante Esther, la sœur de son père, et son oncle David Bienenfeld s’y sont réfugiés avec leur seconde fille, Ela, ainsi que la sœur et le beau-frère de David, Berthe et Robert Chavranski, et leur fils Henri.