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mardi 1 avril 2025

Dans les yeux de Pierre

Jeudi 27 mars, je reçois de Nunki Bartt une photo, en l'occurrence une capture d'écran de la série française 37 secondes qui passait sur Arte ce soir-là. Le titre renvoie à la tragédie du 15 janvier 2004, où le chalutier Bugaled Breizh sombrait dans la Manche en trente-sept secondes. La série raconte le combat pour la vérité mené par les familles des victimes. C'est Snow, la compagne de Nunki, qui avait repéré "un joli détail qui ne lui avait pas échappé".

 

Regardez bien le mur sur la gauche : un œil y est perceptible. Bartt n'avait rien précisé mais je ne pouvais pas ne pas le reconnaître : un œil semblable avait été incrusté dans une roche du jardin du gîte où nous avions séjourné en juin 2024, près de Plouguerneau.

 

Un œil qui a toute une histoire. En verre et en faïence, œuvre de l'artiste plasticien Pierre Chanteau, et ce n'est pas le seul : 113 communes du littoral finistérien ont reçu cet œil réalisé en atelier, entre le 21 décembre 2018 et le 21 décembre 2019, autrement dit entre deux solstices d'hiver. L'intervention se veut un "hommage artistique et poétique aux milliers d’hommes et de femmes qui ont porté et portent secours aux marins en difficulté. Les marins de l’antiquité peignaient de grands yeux à la proue de leurs navires, ces yeux étaient censés protéger les équipages des dangers de la navigation." Si la majorité des yeux ont été placés dans des endroits publics, comme en témoigne le livre de photographies Taol-lagad, Serr-lagad (que nous trouvâmes sur une table basse du salon), quelques-uns, comme celui de notre jardin, ont élu domicile chez des particuliers.

 

Ce clin d’œil (l'expression est on ne peut plus adaptée à l'événement) à ces vacances bretonnes qui avaient été si délicieuses (si j'oublie le panaris qui me fit souffrir tout au long de mon retour solitaire en train), n'est pourtant pas le fin mot de l'histoire.

Le lendemain, sur je ne sais plus quel fil d'actualité, j'apprends, éberlué, la mort de Pierre Chanteau. Dans la nuit du jeudi au vendredi 28 mars, il s'éteignait des suites d'une longue maladie. Il avait 66 ans. Le Télégramme de Brest, que nous lisions chaque jour, annonce qu'aujourd'hui même, 1er avril, un hommage lui sera rendu, à 16 h 30, au crématorium de Saint-Thégonnec. "Et ce n'est pas un poisson d'avril... ", est-il précisé dans cet avis de décès.

"Que faire de ça ?" m'écrit Bartt. Oui, que faire de ça, de cette coïncidence pétrifiante, de cette synchronicité douloureuse ? Nous ne connaissions pas Pierre Chanteau, mais ce que je lis de lui me porte à croire que c'était un homme généreux : "Son frère, Jacques Chanteau, et son entourage décrivent « un idéaliste, fantaisiste, poète, libre, rock-and-roll ». Nicole Ségalen-Hamon, maire de Carantec, le présente comme « un humaniste, qui donne tout pour l’ouverture aux autres ».

 

Je regarde encore la mosaïque de Plouguerneau et j'aime à y retrouver la cocarde révolutionnaire et la devise Liberté, Égalité, Fraternité. Merci à toi, l'artiste !

 

mercredi 21 novembre 2018

Bifurcation(s)

Je voudrais tout d'abord revenir sur la vidéo de Bernard Stiegler, Éviter l'apocalypse (c'est le titre), et précisément sur les dernières minutes où il affirme que si l'on prolonge les courbes, les courbes de la démographie, du changement climatique, de la spéculation, etc., on ne peut pas s'en sortir, mais il déclare aussi qu'on peut casser la logique de ces courbes et que les systèmes dynamiques ouverts ont toujours été produits par des bifurcations de ce type. Chez lui, cette idée-force de la bifurcation ne date pas d'hier : par exemple, en 2016, dans La conversation scientifique, sur France-Culture, je lis qu'il plaidait "pour une bifurcation, une nouvelle rationalité économique, Bernard Stiegler y livrait sa vision du monde d'après la révolution numérique, un monde qui n'en est plus un, gouverné par les Data Centers et les algorithmes, un monde dangereux, en permanente instabilité, dans lequel selon lui, les individus et les groupes sont partout gagnés par le désespoir et la folie." Dans un autre article, publié à la même époque sur le site Mais où va le web ?, on peut lire : "La bifurcation qu’appelle Stiegler, c’est celle de la déprolétarisation, celle qui rend à l’homme sa capacité à concevoir une perspective créatrice au lieu d’un destin sans destination. L’exemple phare de ce type de société dite « contributive », c’est Wikipédia. Véritable bien commun, Wikipédia est la preuve que chacun peut à la fois utiliser, consommer et contribuer à un service (c’est à dire créer de la néguentropie, de l’ordre, et non pas de l’entropie, de la destruction – on est toujours dans le vocabulaire de Stiegler…)."

Je n'ai rien contre Wikipedia, que j'utilise beaucoup, comme à peu près tout le monde, mais j'ai un peu de mal à penser que l'humanité sera sauvée grâce à l'économie contributive dont l'encyclopédie en ligne est soi-disant l'un des fleurons. Je reviendrai là-dessus un autre jour, ainsi que sur cette notion d'entropie dont Stiegler fait grand usage, allant jusqu'à réécrire Anthropocène en Entropocène. En attendant, on lira avec grand profit l'article très approfondi d'Alexandre Moatti sur le site Zilsel.

Plus modestement, je voulais profiter de l'émergence de ce mot de bifurcation dans la bouche de Stiegler pour bifurquer justement sur le dossier Chris Marker dans le numéro d'Esprit de mai 2018.


Comme je me reporte à l'un des articles de cet excellent dossier, Le cinéaste et la mémoire palimpseste, de Nathalie Bittenger, je tombe précisément sur ce passage qui résonne assez étroitement avec ce qui vient d'être dit sur Wikipedia :
"La mémoire incarnée dans les images de Marker n'est donc nullement surplombante ou encyclopédique. D'autant  qu'il se méfie de la notion de mémoire collective, qu'il ne prétend jamais transcrire. Le danger de la concurrence des mémoires - "Mes morts sont plus morts que tes morts" - est souligné dans Level Five. Dans Sans soleil, après avoir retracé les violente luttes de la Guinée-Bissau pour l'indépendance à travers un document d'archives en noir et blanc, le cinéaste nous transporte à Cassaca en 1980, filmé en couleurs. D'une époque à l'autre, la transition est assurée par des plans rapprochés d'accolades. C'est à présent une fête de remise des grades qui semble sceller la réconciliation, "mais pour bien lire [la scène], il faut encore avancer dans le temps". Tout juste un an après cet embaumement filmique d'un instant de liesse, un coup d’État rompt la factice unité de ces hommes s'embrassant, le militaire volant le pouvoir au président et le jetant en prison. Commentaire de la scène immortalisée, alors que le cinéaste peut se mouvoir sur la flèche brisée des temps et nous en offrir une lecture rétrospective depuis le futur des images : "Et sous chacun de ces visages, une mémoire. Et là où on voudrait nous faire croire que s'est forgée une mémoire collective, mille mémoires d'hommes qui promènent leur déchirure personnelle dans la grande déchirure de l'Histoire." (Esprit, p. 68)

C'est un peu plus loin dans l'article que surgit le terme bifurcation(s), après l'évocation des intercesseurs que Chris Marker ne cesse de déployer dans ses films, voix off comme celle de Jean Négroni dans la Jetée, ou éléments du bestiaire favori, chat ou chouette, et Nathalie Bittinger évoque la rencontre impromptue entre Marker et Wim Wenders (filmée par celui-ci dans Tokyo-Ga (1985), dans un bar qui "porte miraculeusement le le nom de la Jetée." Marker, qui n'aime pas apparaître dans ses films, "se cache d'abord derrière une affiche ornée d'un maneki-neko (le chat porte-bonheur japonais), puis un story-board où sont dessinés un chat et une chouette : Marker glisse alors furtivement un œil sur  le côté de la feuille avant de disparaître. Dans Immemory*, le chat Guillaume-en-Egypte est un guide qui ouvre des portes cachées, fait accéder à d'autres zones du CD-Rom et propose des bifurcations infinies." [C'est moi qui souligne]

Le chat et un des rares portraits de Chris Marker dans Immemory

Nous y voici, au cœur de la création, et permettez-moi de bifurquer à mon tour : en cherchant une image du chat markérien, je débouche sur le site qui lui est consacré, et tout spécialement sur la page d'Immemory, où est reproduit le livret que le cinéaste écrivit pour le cédérom paru en 1997.


Comment dire le bonheur que j'ai à lire ces lignes ?  J'ai l'impression d'y lire la description de ma propre démarche, avec cette sensation que le supposé hasard cache un itinéraire chargé de sens, même si celui-ci ne s'éclaire jamais complètement. Mais continuons de suivre le livret :
« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann)

Chacun sa madeleine. Pour Proust c’était celle de Tante Léonie, telle que prétend encore en détenir la recette de la pâtisserie Védie, à Illiers (mais que penser alors de l’autre pâtisserie, de l’autre côté de la rue, qui affirme également être la véridique dépositaire des « madeleines de Tante Léonie » ? Déjà la mémoire bifurque). Pour moi, c’est un personnage de Hitchcock. L’héroïne de Vertigo. Et je reconnais que c’est peut-être forcer la note que de voir dans le choix de ce prénom, à l’orée d’une histoire qui est essentiellement celle d’un homme à la recherche d’un temps perdu, une intention du scénariste, mais peu importe, les coïncidences sont les pseudonymes de la grâce pour ceux qui ne savent pas la reconnaître.**" [C'est moi qui souligne]


Au nombre de ces coïncidences pseudonymes de la grâce, il faut inscrire celle qui lui fait choisir ce film de Hitchcock, Vertigo, comme sa madeleine intime. On sait (ou on ne sait pas, il faut me suivre attentivement et je suis conscient que ce n'est pas toujours une mince affaire) que j'ai entamé depuis mars dernier un Cahier des Vertiges, où je collecte toute apparition du mot vertige et ses dérivés dans mes lectures. Il se trouve que l'article de Nathalie Bittinger fut de ce point de vue une mine : dès l'entame on pouvait lire : "L’œuvre protéiforme de Chris Marker charrie une mémoire hétéroclite du XXe siècle. Vertigineuse, extrêmement puissante en termes de connexions d'images, de capture de visages ou de moments de réel transfigurés par la profondeur du commentaire, elle offre au spectateur contemporain un regard irremplaçable sur les soubresauts qui l'ont conduit au nouveau millénaire." Un peu plus loin, elle écrit : "Le vertige mémoriel et la création poétique sont à leur paroxysme quand tant de connexions résonnent  et s'incarnent dans la forme cinématographique." Sur la même page, évocation justement de Vertigo : "Chris Marker revient d'ailleurs sans cesse sur le film de "la mémoire impossible, la mémoire folle", Vertigo (1962) d'Alfred Hitchcock. Dans la Jetée, il reprend la célèbre scène du séquoia dans laquelle la jeune femme indique le tout petit espace qui correspond à son existence dans les cernes du bois de l'arbre coupé, sur lequel sont également indiquées des dates historiques courant sur plusieurs centaines d'années. Or Sans soleil cite la Jetée citant Vertigo. Alors que Sandor Krasna raconte comment il a parcouru à San Francisco tous les lieux par lesquels transitaient les personnages du film, le commentaire évoque la dimension palimpseste du cinéma, avec ses jeux de citation et de recréation : "la coupe de séquoia était toujours à Muir Woods. [...] Il se souvenait d'un autre film où le passage était cité : le séquoia était celui du Jardin des plantes, à Paris, et la main désignait un point hors de l'arbre - à l'extérieur du Temps"." Et enfin, le final de l'article, revenant sur le cédérom Immemory composé de sept zones interconnectées, mêlait vertige et bifurcation :
"L'on y déambule à sa guise, en ouvrant des recoins secrets infinis. L'entrée dans "Mémoire" advient ainsi sous le patronage de photographies diffractées de Proust et de Hitchcock au-dessus de la question "Qu'est-ce qu'une madeleine ?", avant que l'une des bifurcations possibles ne nous propose de voyager dans la mémoire "à la façon Plume", le personnage poétique inventé par Henri Michaux. Dans ce CD-Rom se trouve cachée l'une des plus belles images palimpsestes qui soit, quand du texte est apposé  sur le célèbre photogramme de Vertigo, composé de l'oeil-spirale, parfaite incarnation du travail de Chris Marker."

On retrouvera cet oeil-spirale dans l'article # 252/313 - Le test de Voight-Kampff, où je traite déjà de Chris Marker et de Vertigo

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* On peut parcourir Immemory en ligne sur le site Gorgomancy.net. Découvert lors des recherches afférentes à l'écriture de cette chronique.

** Pour comprendre parfaitement ce passage, il faut lire cet autre écran d'Immemory :



mercredi 8 novembre 2017

# 267/313 - We have to go back

13/10 - Je ressors de Cultura avec la saison 1 de Lost, mais aussi avec un hors-série du magazine Rocky Rama, deux cents pages consacrées au Blade Runner de Ridley Scott.


C'est par ce hors-série fastueux que je vais commencer. Or, dès les premières lignes de l'introduction, intitulée "We have to go back" je trouve référence à Lost :
"Blade Runner invite au retour éternel. Plus qu'une invitation même, une condamnation : trop dense, trop visionnaire, trop apocalyptique, trop magnétique pour ne pas se replonger dans une oeuvre décisive pour l'avenir de la S.F. au cinéma. Comme le disait LE cliffhanger de Lost : "We have to go back." C'est un ordre intimé par les esprits joints de Philip K. Dick, Ridley Scott, Hampton Fancher, Syd Mead, Doglas Trumbull, Rutger Hauer, Vangelis et tous les autres talents liés à un instant "T", parvenus à honorer le texte peu aimable de Dick - Do Androids Dream of Electric Sheep ? - et dessiner une vue du futur assez unique pour habiter l'imaginaire collectif depuis des décennies."
15/10 - Deux jours plus tard, je commence le visionnage de la série, et je suis bien sûr immédiatement saisi par l'ouverture avec l'oeil de Jack (Mathieu Fox), qui renvoie évidemment à l'oeil de Vertigo et du test de Voight-Kampff.


Le motif des yeux est d'ailleurs un thème récurrent dans Lost, si j'en crois Lostpedia, le Wikipedia consacré à la série que je découvre à l'occasion de cette recherche. J'apprends aussi que le thème des yeux a également donné son nom anglais à l'île, The Eyeland.
La première image du premier épisode de la série représentant donc un œil de Jack serait une "référence (ou révérence) à David LYNCH -Twin Peaks - où toute la série tourne autour du bordel casino "One eyed Jack's" -" Jack n'a qu'un œil" ? " Twin Peaks, autre série culte pour Pacôme Thiellement, à laquelle il a consacré le livre Dans la main gauche de David Lynch (2010).


24/10 - Je visionne les épisodes 4 et 5. Jack découvre la grotte avec l'eau fraîche qui commençait cruellement à manquer sur la plage. Il y conduit Kate, Locke et Charlie Pace.


Or, le même jour, j'avais lu la bande dessinée Les amours de la Roche-Courbon, relatant un épisode de la jeunesse de Pierre Loti. Le ravin de son initiation amoureuse, avec son entrée de grotte et sa végétation de marais tropical m'évoqua irrésistiblement cette grotte qu'une partie des survivants du crash va choisir comme refuge.



Pacôme a aussi consacré un essai à Lost : Les mêmes yeux que Lost (Léo Scheer, 2011), mais je ne le lirai qu'une fois la série entièrement visionnée.

samedi 21 octobre 2017

# 252/313 - Le test de Voight-Kampff

"Il m’écrivait «Je reviens d’Hokkaido, l’île du nord. Les Japonais riches et pressés prennent
l’avion, les autres prennent le ferry. L’attente, l’immobilité, le sommeil morcelé, tout ça curieusement me renvoie à une guerre passée ou future : trains de nuit, fins d’alerte, abris atomiques... De petits fragments de guerre enchâssés dans la vie courante.» II aimait la fragilité de ces instants suspendus, ces souvenirs qui n’avaient servi à rien qu’à laisser, justement, des souvenirs. II écrivait «Après quelques tours du monde, seule la banalité m’intéresse encore. Je l’ai traquée pendant ce voyage avec l’acharnement d’un chasseur de primes.
À l’aube, nous serons à Tokyo.»

Chris Marker, texte de Sans soleil, 1982.

03/10 - Sans soleil, de Chris Marker, sur Mubi. J'ai déjà plusieurs fois évoqué La Jetée, ce photo-roman de 1962, œuvre unique en son genre, anticipation glaçante et en même temps terriblement humaine d'un temps où le souvenir devient le dernier refuge d'une civilisation  en péril. Sans soleil sort vingt ans plus tard, en 1982, il ne s'agit plus vraiment d'une fiction mais d'un documentaire, d'un genre là encore inconnu, moins un reportage qu'un collage, une narration éclatée entre le Japon et la Guinée Bissau mais traversant aussi bien d'autres lieux, une voix off dite par Florence Delay égrenant les lettres d'un cameraman fictif du nom de Sandor Krasna, des images passées au synthétiseur, des chats et des kimonos, bref un assemblage qui décourage même l'inventaire, au point, par exemple, que Paul Fléchère, le critique de Dvdclassik, renonce même à brosser un quelconque résumé du film : 

"Le voyage, la digression, le clin d’œil et le texte littéraire sont les inspirations majeures de Sans Soleil, documentaire particulièrement original dans sa forme et dans son ton. Il est très délicat de tenter de résumer un film qui saute régulièrement du coq à l’âne, entame des pistes d’une intense profondeur pour les abandonner au profit d’un chemin de traverse fantaisiste.
Plutôt que de le résumer, je vais essayer d’en décrire les dix premières minutes. La richesse des thèmes et des paysages abordés durant ces dix minutes devraient donner, mieux qu’une tentative de synopsis, une idée de ce film de deux heures."
Semblablement je me contenterai de relever ce qui fait écho à la pelote d'algues et aux lucioles qui font mon quotidien. Autrement dit, Marker  entre une nouvelle fois dans le tourbillon de l'attracteur étrange. Et ceci, quasi littéralement, car  la spirale de Vertigo (Sueurs froides) d'Hitchcock y est bel et bien présente.

" II m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film
d’Hitchcock : Vertigo. Dans la spirale du générique, il voyait le Temps qui couvre un champ de plus en plus
large à mesure qu’il s’éloigne, un cyclone dont l’instant présent contient, immobile, l’œil..." (texte de Sans soleil)

Le lendemain, je suis allé voir Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, la suite du premier Blade Runner de Ridley Scott, d'après le roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Film que j'ai revu cinq jours plus tard sur Arte.
Dans ces deux réalisations, le motif de l’œil ouvre, si l'on peut dire, les débats. Sans soleil et Blade Runner sont par ailleurs quasiment contemporains, mais il ne me semble pas qu'on les ait mis en relation à l'époque, ni même qu'on ait repéré cet identique motif.


Rappelons tout de même pourquoi l’œil a une si grande importance dans Blade Runner. De l'aveu même de Ridley Scott*, c'était vraiment une représentation orwellienne, le monde était devenu un endroit sous contrôle, l’œil était celui de Big Brother. Mais il ajoute ensuite que la raison principale qui lui a fait commencer le film par un oeil et qui lui "a fait mettre de l'emphase sur les yeux dans l'action ou les dialogues était le détecteur Voight-Kampff. Cet appareil  se focalise sur votre oeil et accède à votre âme." C'est Philip K. Dick qui a eu l'idée de l'instrument et du test qui lui correspond.


« Une forme très avancée de détecteur de mensonge qui mesure les contractions du muscle de l'iris et la présence de particules invisibles flottantes dans l'air et provenant du corps. Les soufflets ont été conçus pour cette dernière fonction et donner à la machine l'air menaçant d'un sinistre insecte. Le VK est utilisé essentiellement par les Blade Runners pour déterminer si un suspect est véritablement humain en mesurant le degré de sa réponse empathique par le biais de questions et de déclarations soigneusement rédigées. »
    Description du Voight-Kampff dans le dossier de presse original du film Blade Runner (1982).
Dernière précision : j'avais vu et revu le film sans savoir le nom de ce dispositif. C'est en lisant le dernier billet de Rémi Schulz, double double c quadruple, qui ne faisait par ailleurs aucune allusion au film, que j'ai vu ce mot inconnu :
"Or, si les tests passés au gré de circonstances diverses me laissent présager un QI nettement au-dessus de la moyenne, je me sens fortement inférieur à GEF sur ce plan, encore que je sois dubitatif sur ce que mesure un QI, qui devrait à mon sens être couplé à un Voight-Kampff pour approcher la réelle qualité d'une personne."
En cliquant sur le lien, j'ai donc découvert sa relation directe avec Blade Runner.**

____________________
* Entretien avec Paul M Sammon, in Blade Runner, Rockyrama Hors-série, Romain Dubois § Ludovic Gottigny, 2017.

**
Dans le reste de l'article, il est intéressant de relever les allusions à l’œil :
1. Dernier tercet d'un sonnet inspiré de Voyelles de Rimbaud :

O, la loi de Desdémone à Iago,
Un odieux hiatus ioulé du kazoo,
O l'Oméga de Son oeil indigo !

2. Autre proposition de sonnet anagrammatique :

O, suprême Clairon plein des blagueurs étranges,
Silences traversés des Démons et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! – 

3. Encore une autre proposition :

O rondos vrombissants du sphinx ou du koto
s'insinuant si massifs du paroir au fiasco
Omicrons aux clairs puits d'un iris indigo

jeudi 14 juillet 2016

Paris Maléfices

Mercredi matin, mon vieux pote Savélitch m'envoie un message me conviant à l'accompagner à Paris : il s'agissait de déménager le Baroudeur, autre vieux compagnon en instance, heureuse promotion faut-il croire, de devenir propriétaire en Berry. Étant invité le soir-même à Aigurande, et le déménagement se réduisant à une poignée de cartons ne nécessitant pas ma musculaire présence de manière absolue, je déclinai l'offre bien à regret, mais il était écrit que cette journée devait se placer sous l'égide de la capitale, car quelques heures plus tard, débarquant à la médiathèque pour rendre les deux volumes empruntés naguère, et commençant à mon habitude par la revue des nouveautés en bande dessinée, je découvre, un peu ébahi, la couverture suivante


qui me pouvait manquer de me rappeler le livre de Jacques Yonnet que je suis en train de déguster depuis quelques jours, et que j'ai déjà évoqué dans La bourbe et l'horloge.


La référence est explicite : le scénariste, Jean-Pierre Pécau, dédie d'ailleurs le premier volume à la mémoire de Jacques Yonnet, et, sur le site des éditions Delcourt, une section sur les différents lieux de l'intrigue s'ouvre sur une citation de Yonnet lui-même. La fascination de l'auteur pour la Bièvre, l'affluent enfoui de la Seine, s'y perpétue sans fard


jusqu'à un personnage féminin qui porte ce nom (page 30) :


L'album se lit avec plaisir, jouant sur les allers-retours entre légendes médiévales et Paris d'aujourd'hui, sur un registre proche de celui de Yonnet, mais sans atteindre le charme de Rue des maléfices, sa puissance d'envoûtement.
Au chapitre du hasard objectif, on notera d'abord que la première case de l'album place l'action en août 44, pendant cette période de l'Occupation qui est le cadre temporel du livre de Yonnet, alors que le chapitre X sur lequel j'avais arrêté ma lecture au moment où je découvris l'album commence la même année, en juin 44.



En second lieu, alors que je rédigeai ce billet sur le regard chez Sebald et Harari, je lus le même jour cette histoire (Rue des Maléfices est une mosaïque d'histoires enchevêtrées) où il s'agit, pour le réseau de résistance de Yonnet, d'envoyer un message radio à Londres pour éviter le bombardement en pleine ville d'un convoi d'explosifs beaucoup plus chargé que prévu. Or, le conseil de guerre du groupe se tient dans le petit café que Géga, un "homme invraisemblable," a installé rue de Bièvre, et dont l'enseigne est "l’Oeil". Un peu plus loin, un autre personnage, le Corse, conduit Yonnet vers un lieu mystérieux : "Quarante mètres, cinquante peut-être, entre deux parois sourdes-muettes-aveugles, l'une de briques creuses, l'autre de calcaire non crépi. On oblique à droite : et brusquement l'horizon s'échancre, et laisse apparaître un coin de ciel avare, au-dessus d'un univers miniature de Venise nordique. J'ignorais qu'il existât encore, dans Paris, un tronçon de Bièvre à ciel ouvert." (C'est moi qui souligne)

La fin de ce chapitre se termine par ce paragraphe :

Et moi qu'est-ce que je fais d'autre ? Je tâche de déterminer les points d'impact, afin seulement  de limiter les dégâts ; mais je ne pourrais jamais faire en sorte qu'il pleuve moins de bombes...
Et si je souligne ici encore points d'impact, c'est que je me souvenais de mes propres mots rédigés quelques heures plus tôt dans le billet mentionné au-dessus :

Sur cette collision entre Diamant noir, film récent de Arthur Harari, et Austerlitz de W.G. Sebald.
Un premier "point d'impact" avait été repéré avec le motif de la gare d'Anvers (dont l'horloge centrale avait provoqué une digression alsaco-parisienne).
Un second "point d'impact" n'est autre que le motif de l’œil, du regard.
Enfin, le jour suivant, comme je relisais également Vertiges de Sebald, il m'apparut une dernière rencontre,  ou bien devrais-je l'appeler une douce collision, que je voudrais fixer ici. Mais, le temps n'arrêtant pas son cours, et des développements imprévus se laissant entrapercevoir, m'avertissant en quelque sorte que l'affaire pourrait bien être plus longue à traiter que je ne pensais, je me permets de remettre au lendemain cette dernière partie. (A suivre donc)




mercredi 6 juillet 2016

Nul encore n'a dit

Que le motif du regard ne soit pas un thème parmi bien d'autres dans l’œuvre de Sebald, mais bien une préoccupation essentielle, j'en veux pour preuve qu'au moment de sa mort, le 14 décembre 2001, dans un accident de voiture en Angleterre, il avait confié trente-trois poèmes courts à son ami Jan-Peter Tripp, qui devait disposer, "en regard" de ceux-ci, fort précisément, ses propres œuvres. Jan-Peter Tripp, rappelons-le, c'est ce peintre dont Sebald reproduit le regard dans les premières pages d'Austerlitz.

Le livre rassemblant poèmes et images a paru en France, en 2014, grâce aux éditions Fario,  sous le titre « Nul encore n’a dit », dans une traduction de Patrick Charbonneau, avec une préface de Gilles Ortlieb, une postface d’Andrea Köhler et « Un adieu à Max Sebald » de Hans Magnus Enzensberger.

Andrea Köhler y évoque un « poème des regards », où « le texte et l’image ne s’explicitent ni même ne s’illustrent mutuellement, mais (...) entrent en un dialogue préservant pour l’un comme pour l’autre sa propre chambre d’écho »

Patrice Beray rapporte que le titre original en allemand « Unerzählt » signifie littéralement « non raconté » : "Y font clairement écho les choix de traduction dans la version anglaise de ce livre avec « Unrecounted », et aussi par exemple dans sa version espagnole avec « Sin contar »."


Les regards s'affirment dans la puissance (celui, saisissant, d'oiseau de proie, de rapace, de Samuel Beckett)

comme dans la douceur (celui, paradoxalement si humain, de Maurice, le chien de Sebald)

Sebald : « Plus je regarde les peintures de Tripp et plus je constate que l’illusion de la surface dissimule une inquiétante profondeur. Celle-ci constitue, pour ainsi dire, la doublure métaphysique de la réalité… »

Notons, pour terminer, que Tripp est l'auteur en 2003 d'un portrait de Sebald, qu'il a titré en allemand  "L’oeil oder die weisse Zeit" (“The Eye or the White Time”).

Photo prise lors d'une exposition à Barcelone, Las varaciones de Sebald, CCCB © La Fotogràfica, 2015

lundi 4 juillet 2016

Percer l'obscurité qui nous entoure

Remontons d'un étage dans cette enquête au long cours.
Sur cette collision entre Diamant noir, film récent de Arthur Harari, et Austerlitz de W.G. Sebald.
Un premier "point d'impact" avait été repéré avec le motif de la gare d'Anvers (dont l'horloge centrale avait provoqué une digression alsaco-parisienne).
Un second "point d'impact" n'est autre que le motif de l’œil, du regard.
Il faut en revenir au début de l'ouvrage de Sebald, situé dans les années 60 : le narrateur se retrouve à Anvers, ville qu'il ne connaissait alors que de nom. Saisi par un sentiment de malaise, il se met à errer ("mes pas incertains") dans le centre-ville et finalement, "en proie aux maux de tête et aux idées noires", il trouve "refuge dans le jardin zoologique de l'Astridplein, à proximité immédiate de la gare centrale."

Extrait plan de la ville d'Anvers édité en 1865 et réalisé par J. Van de Kerckhove avant l'ouverture du chemin de fer de Rotterdam (1854) et avant la modification des fortifications, et après l'ouverture du chemin de fer de Bruxelles à Anvers (1836) et l'ouverture du ZOO (1844). Source.

Au déclin de l'après-midi, il traverse le parc et entre au Nocturama, partie du zoo consacrée aux animaux nocturnes : « Des animaux hébergés dans le Nocturama, il me reste sinon en mémoire les yeux étonnamment grands de certains, et leur regard fixe et pénétrant, propre aussi à ces peintres ou philosophes qui tentent par la pure vision et la pure pensée de percer l’obscurité qui nous entoure. »

Quatre photos (tous les livres de Sebald font appel à l'image, et c'est là une des caractéristiques essentielles de son œuvre) montrent quatre paires d'yeux, deux animales et deux humaines. Il s'agit donc de la première page illustrée du livre (p. 11 dans l'édition Folio).

Extrait de l'édition allemande




On retrouve la première photographie dans ce cliché de la boîte contenant le manuscrit d'Austerlitz.

Sebald ne précise pas à qui appartiennent les regards qu'il a choisis pour figurer dans le livre, mais certains ont investigué et résolu cette première énigme :

Il s'agit donc du philosophe Ludwig Wittgenstein et du peintre Jan-Peter Tripp, ami intime de Sebald (je reviendrai sur cet artiste).

Or, l'oeil et le regard sont aussi des thèmes dominants dans Diamant noir. Preuve en est la formidable scène d'ouverture.  Dans un entretien avec le cinéaste pour le site Allociné, on peut lire ceci :

"Dans le film, il y a toute une utilisation de gros plans sur l’œil, pourquoi ce fil rouge ?
AH : Parce que le héros est prisonnier de sa subjectivité. On lui a raconté  une histoire, qui pour lui est la vérité. La scène d’ouverture vit en lui, alors qu’il ne l’a pas vécu. Cette image le hante, mais il a recomposé un souvenir de son père. Et on ne sait pas si ce souvenir est tel qu’il est décrit, et le film va mettre en crise cette version…
C’était une idée intéressante, parce que le spectateur aussi subit le même cheminement…
AH : C’est exactement pour ça que j’ai mis cette scène au début du film. Elle peut choquer ou gêner un peu des gens car elle est très particulière par sa violence,  et par son esthétisme, mais je voulais tendre un piège au spectateur. Le film est l’histoire d’un type qui a quelque chose dans son œil qui l’empêche de voir. Donc pour moi l’abcès qu’on voit, c’est cette scène. Ça lui laisse quelque chose dans l’œil.(…)"

 Luc Chessel, dans le  Libération du 7 juin 2016, - le titre même de l'article est parlant : "Diamant noir -regard braqué"-,  décrit avec précision cette fameuse scène :  

La première séquence de Diamant noir a lieu dans un atelier de diamantaire, où l’on taille les pierres précieuses sur un disque abrasif tournant à grande vitesse. Elle commence par un très gros plan sur un œil fermé. Le deuxième plan est large, la caméra avance dans l’atelier vers deux jeunes hommes, dont l’un est au travail sur la machine. L’œil maintenant ouvert, auquel la main droite porte un diamant. Le travelling se rapproche des deux personnages. La main droite frotte l’œil fatigué. Cri de douleur : la main gauche est broyée par le disque. [C'est moi qui souligne]
 Jérome Momcilovic, dans Chronicart, commence sa critique sur une même mise en exergue du motif de l'oeil :

On taille un diamant et le film insiste sur l’œil, multiplié sur les facettes de la pierre. C’est l’œil du personnage principal, œil perçant (Pier, le personnage, est un cambrioleur méticuleux qui reverse son savoir-faire dans la joaillerie) et néanmoins malade (d’un abcès autant que d’une douloureuse image mentale, qui remonte à l’enfance et nourrit un projet fébrile de vengeance), et si le film y insiste c’est parce qu’il en fait un motif où résumer à peu près toutes ses ambitions: l’œil est la clef de l’histoire et en même temps l’indice d’un admirable souci de précision.[C'est encore moi qui souligne]

"C'est bien, tu prends le temps de voir". Photogramme du film, pris dans l'extrait suivant. 


 Arthur Harari a-t-il lu Austerlitz ? Tous les entretiens que j'ai pu lire ne font aucune mention de Sebald ; les références convoquées sont plutôt cinématographiques (De Palma, Verhoeven, Minelli, Sirk, Kazan...) que littéraires (à part Shakespeare).

Il est une autre convergence encore plus profonde entre les deux œuvres. Pour Pier Ullmann comme pour Jacques Austerlitz, c'est à une quête des origines que l'on assiste, une interrogation prolongée et douloureuse sur la filiation, liée dans les deux cas à l'appartenance à une communauté  rudement éprouvée par l'histoire : le peuple juif.

mardi 14 février 2012

Trou de serrure


Je continue l'exploration du blog de Paul Cox, Jeu de construction, remontant lentement le temps jusqu'au final, puisque ce blog, toujours en ligne, s'est terminé avec la fin de l'exposition à Beaubourg (depuis Paul Cox n'a pas renouvelé l'expérience, dommage). Le 27ème billet, portant en titre une citation de Paul Klee déjà connue (Ce que je fais m'apprend ce que je cherche), évoque le motif du trou de serrure.Tout d'abord avec le générique de ses "Dessins animés des meilleures intentions":


(...) Enfin puisqu'il est question, dans ma séquence de "Dessins animés des meilleures intentions", de trou de serrure, et dans le paragraphe précédent, d'architecture et d'Asie, il me vient à l'esprit la synthèse suivante: ces mystérieuses constructions, tertres funéraires que l'on trouve au Japon, en forme de trou de serrure:

Et je poursuis mon enchaînement d'associations d'idées en me souvenant d'un trou de serrure que j'ai représenté dans mon "Histoire de l'art"
Pourquoi noter ceci ? Eh bien tout simplement parce que l'un des petits films tournés au Blanc le week-end dernier, pendant l'averse neigeuse, jouait autour du trou de serrure d'une porte latérale de l'église Saint Génitour, où j'étais parvenu au moment de la messe.




Il est d'ailleurs curieux que l'autre porte comporte aussi un trou (dont l'histoire est racontée sur le lien au-dessus) : trou où saint Génitour, saint céphalophore, c'est-à-dire portant sa tête tranchée, comme saint Denis, passe son doigt sanglant et touche ainsi l’œil de Sébastien le gardien aveugle, lui faisant aussitôt recouvrer la vue.



C'est d'ailleurs par un dessin de l’œil que Paul Cox termine son billet du jour