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mercredi 29 juin 2016

La bourbe et l'horloge

L'enquête devient labyrinthique, en ce sens que les chemins empruntés ne cessent de bifurquer, que de nouveaux carrefours apparaissent, contraignant à des choix, et qu'il faut ensuite revenir, remonter le fil d'Ariane invisible qui court entre les faits. Je voulais aborder un autre motif commun entre Diamant noir, le film récent d'Arthur Harari, et Austerlitz, de W.G. Sebald, mais il me faut d'abord prolonger l'investigation autour de l'Horloge, sur laquelle j'avais conclu provisoirement au billet précédent.

Dimanche, Francis, mon passeur de Paname, mon dealer en divagations, m'avait prêté deux livres : Une traversée de Paris, le dernier livre d'Eric Hazan, une pérégrination sud-nord dans la capitale, d'Ivry à Saint-Denis, et Rue des Maléfices, de Jacques Yonnet. J'ai achevé le premier mercredi et j'ai enchaîné directement avec le second ce matin-même.


Sous-titré Chronique secrète d'une ville, l'ouvrage m'a saisi d'emblée, dès ce premier paragraphe :

"Une très ancienne ville est comme une mare, avec ses couleurs, ses reflets, ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements, ses maléfices, sa vie latente." 
La suite n'a fait que confirmer cette première impression : c'était d'abord là le livre d'un écrivain. Un écrivain rare, car ce livre est pourtant ainsi dire le seul qu'il ait jamais publié. La première édition, c'était en 1954, chez Denoël, sous le titre Enchantements sur Paris. Les vrais poètes, les amoureux de Paris ne s'y trompèrent pas et le saluèrent sans retard : Raymond Queneau, Jacques Prévert, Claude Seignolle et Jacques Audiberti, excusez du peu, furent de ceux-là.

"(..) ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements", pardonnez-moi, je reviens sur ce bout de phrase, il me fascine. La bourbe, qui écrit ça aujourd'hui ? Car il me semble que bourbier, de même origine, s'est imposé à son détriment. La bourbe, dit le CNRTL, c'est la "boue épaisse qui se forme et se dépose au fond d'une eau stagnante". Et qu'on examine donc l'étymologie :

Étymol. ET HIST. − 1223 borbe « boue épaisse qui se dépose au fond d'une eau stagnante » fig. (G. de Coincy, Mir. Vierge, 464, 96 dans T.-L. : la borbe de luxure); av. 1307 au propre bourbe (G. Guiart, Royaux Lignages, II, 5576 dans T.-L.). Prob. du gaul. *borvo auquel se rattachent l'a. irl. berbaim « je bous », le cymrique bervi, le bret. birvi « bouillir » (IEW t. 1, p. 144; Dottin, p. 235; Thurneysen, p. 91); au terme gaul. se rattache le nom du dieu Borvo (-onis) attesté dans les inscriptions de Bourbon-Lancy (Corp., XIII, 2806 dans TLL s.v., 2134, 43) et de Bourbonne-les-Bains (Id., 5911, ibid., 2134, 46), lieux où se trouvaient des sources d'eau chaude (Lebel, Principes d'Hydronomie, 1956, § 610); cf. le topon. Burbone, viiies., désignant Bourbon-l'Archambault, Dauzat-Rost. Lieux, et Borbona en 846 désignant Bourbonne, Lebel, § 626 [...] (Source : CNRTL)
Le Bourbonnais, La Bourboule, tout cela remonte au dieu gaulois bouillonnant, à Borvo. C'est dire aussi tout de suite combien cette suite de chroniques s'enracine dans une histoire longue, où sous le pavé ce n'est pas la plage qui ressurgit mais la boue, comme celle des marais de la Bièvre (aujourd'hui enterrée), au confluent avec le fleuve, boue dans laquelle on laissait des troncs non équarris pour les rendre imputrescibles.

Et bien sûr, quand je lis, à la page suivante, ces lignes : "J'ai découvert, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."- je ne peux que déployer les antennes : cet homme-là, je dois le suivre, je veux remonter avec lui vers la place Maubert au sourire secret  où "un impérieux instinct" a dirigé ses pas." : La rue des Grands-Degrés m'attire. Une certitude vient de naître en moi que j'y serrerai une main amie."

Je tourne la page et je lis :

L'HORLOGER 
DU TEMPS A REBOURS

Cette petite échoppe verte, en planches, c'est la "boutique" (pas tout à fait trois mètres carrés) de Cyril le maître horloger. Né à Kiev, Dieu sait quand.

L'HORLOGER DU TEMPS A REBOURS - c'est là d'ailleurs, je m'en avise alors, le titre du premier chapitre. A l'évidence, comment ne pas faire le lien avec les horloges de mon billet de l'autre soir, horloge de la gare d'Anvers, horloge de Strasbourg, horloge d'Austerlitz, a fortiori lorsque l'on découvre sur la même page 14 l' histoire racontée par Yonnet  à ce mystérieux Cyril rencontré plus tard dans un bistrot (Yonnet adore les bistrots), histoire de l'immeuble contre lequel était accotée sa baraque ?

Un colonel de l'Empire - du temps que tous les colonels furent braves - avait égaré une jambe du côté d'Austerlitz. Ceci justifia sa mise à la retraite. L'officier sollicita de l'Empereur l’autorisation de regagner Paris en compagnie de son cheval, avec qui il s'était lié d'amitié. (...) Colonel et monture expirèrent en même temps, dans les bras l'un de l'autre."


Ami lecteur,  si ce premier "jeu de coïncidences" ne te suffit pas, écoute bien ceci : je ne suis pas allé plus loin ce matin-là que le premier chapitre, il me fallait encaisser le coup, savourer l'écho fabuleux des horloges, et c'est - pardonne,  ô lecteur, cette trivialité, - dans le Lieu Tranquille que je suis passé à une autre lecture : on sait que je dispose rituellement à cet endroit, plus qu'un autre propice à la méditation, un ouvrage idéal pour une exploration fragmentée. Or, actuellement, c'est une biographie de Tomi Ungerer, Un point c'est tout (Bayard, 2011), menée dans le cadre d'un entretien avec Stephan Muller.

Je suis parvenu à ce moment des années 60 où le dessinateur a installé ses bureaux à Times Square, 42ème rue, qui comptait alors parmi les quartiers les plus malfamés de New York :

"J'ai également appris à connaître les petits voyous du bloc. Nous entretenions d'excellents rapports. Si j'avais besoin d'une radio, je n'avais qu'à demander. Ils me la volaient dans la journée. Un jour, mon beau-frère, qui avait traversé l'Atlantique pour présenter les horloges Ungerer aux Etats-Unis, est venu me rendre visite. Quand il est sorti de l'ascenseur, je l'ai découvert en chaussettes. J'en ai pleuré de rire quand j'ai appris que de petits aigrefins l'avaient également soulagé de son portefeuille et de ses chaussures après l'avoir menacé d'un canif." (C'est moi qui souligne)
Vous avez bien lu : il est question des horloges Ungerer. En effet, le père de Tomi Ungerer était l'héritier d'une dynastie d'horlogers. Son arrière-arrière grand-père avait fondé l'entreprise au lendemain des guerres napoléoniennes, et il avait aussi assisté l'ingénieur et mathématicien Jean-Baptiste Schwilgué, qui avait conçu l'horloge astronomique de Strasbourg. Sur Wikipedia, je découvre d'ailleurs que les deux frères Ungerer, Alfred et Théodore Ungerer ont publié un essai intitulé : L'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, (Strasbourg : Imprimerie alsacienne, 1922).

Cerise sur le gâteau : en regard de cette page 84 où sont évoquées les horloges Ungerer a été reproduite une affiche dessinée par Tomi Ungerer en 1964 pour une course de chevaux.

Sans titre, Affiche, 1964, Source
 

Dans le flux du diamant noir

"Mon fil est dans le flux
Tentant de reprendre un peu la barre d’un flotoir longuement resté en rade, je me rends compte comme il m’est difficile de revenir sur mes pas, de remonter le courant. Il y a un effet de flux qui est très puissant et porteur sur le moment, comparable à un fleuve qui entraîne les matériaux dans son cours. [...] Il en va de même de tous mes projets. Si je les mets en œuvre alors qu’ils viennent de se former, je dispose d’une très forte énergie pour les propulser. Mais si je laisse cet élan originel se démagnétiser, l’effort pour reprendre les choses est considérable et souvent peu efficace."


Cette remarque de Florence Trocmé, datée du 16 mai 2016, m'avait frappé alors par sa justesse : elle décrivait un sentiment que j'avais aussi maintes fois éprouvé, lorsque j'avais laissé du temps avant de reprendre des éléments de réflexion qui avaient soudainement affleuré quelque jour. La force et l'évidence de ce surgissement s'étaient amoindries, et parfois j'abandonnais purement et simplement la relation de ce qui m'exaltait peu de temps auparavant. Je dis ça parce que c'est bien ce qui menace en ce moment par rapport à cette constellation de rapports entrevue jeudi dernier 23 juin, et dont j'ai retracé une première figure avec l'article sur la rue Tronchet. La tentation de l'aquabonisme est grande, quand se précise la sournoise (et le plus souvent trompeuse) sensation d'écrire dans le désert (car n'y eut-il qu'un seul être à me suivre aujourd'hui ou demain, et tout est justifié).


Alors remettons-nous dare-dare dans le courant. Jeudi 23, dans la tiédeur de l'air du soir, je me rends par la rue de Strasbourg au cinéma Apollo. Je ne sais pour ainsi dire rien du film projeté, Diamant noir, d'Arthur Harari

 

Et je ne regretterai pas d'être venu, car le film a une force singulière, en ne ressemblant guère à ce qui sort habituellement des studios français. Film policier sans police ou presque, film noir sur une intrigue familiale, shakespearienne, tourné en un espace rarement fixé sur la pellicule - le milieu des diamantaires d'Anvers -, avec un souci remarquable de la forme, de l'image et de la couleur, Diamant noir m'a séduit, captivé. D'autant plus qu'à la fin du film, qui se déroule dans la gare centrale d'Anvers, irrésistiblement me revint en mémoire celui qui, à l'inverse, débute son dernier livre à l'intérieur de cette même Centraal Station, je veux parler de W.G. Sebald et de son chef d’œuvre, Austerlitz.

 Dans un entretien sur le site Critikat, Arthur Harari revient sur ce motif de la gare :  "(...)  le récit est d’abord très resserré sur le besoin de réparation d’une violence familiale, sur le désir de vengeance puis les ramifications s’élargissent au milieu des diamantaires anversois, pour enfin s’ouvrir au monde. Le film voyage jusqu’en Inde, et plus généralement, les gares et les trains sont omniprésents."

En googlisant "diamant noir gare Anvers", dans l'espoir de trouver un photogramme du film montrant la gare, je tombe sur le site d'un joaillier-horloger,  Rullière Bernard, basé non à Anvers, mais à Saint-Etienne. Cela ne l'empêche pas de présenter un historique succinct de l'exploitation du diamant :

"C’est en Inde que l’on commence à extraire les premiers diamants il y a 3000 ans. On lui attribue des pouvoirs « magiques ». Il est souvent représenté comme « le fruit des étoiles » ou provenant de sources divines. D’ailleurs le mot diamant vient de Adamas qui signifie Invincible. Aussi il est utilisé comme amulette et talisman. Il est pendant très longtemps exclusivement réservé aux Rois européens qui ornent leur couronne. Il faut attendre 1444 pour que Charles VII offre à Agnès Sorel le premier diamant taillé connu à ce jour."

Et un peu plus loin, après avoir détaillé l'histoire de la taille des diamants, le site précise qu'en Europe celle-ci s'effectue surtout à Anvers, et devinez quoi, c'est une photo de la gare qu'on choisit pour illustrer l'article :


Et pas n'importe quelle photo de la gare : au centre de celle-ci, symbole dominateur au-dessus de tous les autres, voici la grande horloge à aiguilles, évoquée par Jacques Austerlitz, que le narrateur du livre rencontre précisément dans la salle des pas perdus de cette gare en 1967. : 


"A quelques vingt mètres au-dessus de l'escalier à double révolution qui relie le foyer aux quais, on trouve, seul élément baroque de tout l'ensemble, à l'emplacement exact où le Panthéon romain, dans le prolongement direct du portail, offrait à la vue le buste de l’empereur, la grande horloge : emblème du nouveau pouvoir régnant sans partage sur la ville, elle surmontait même les armoiries royales et la devise Eendracht maakt macht, l’union fait la force. De la position centrale occupée par l’horloge on pouvait, dit Austerlitz, surveiller les mouvements de tous les voyageurs, et à l’inverse les voyageurs devaient lever les yeux vers l’horloge et se voyaient contraints pour tous leurs faits et gestes de se plier à sa volonté. En effet, il fallait noter que jusqu’à la synchronisation des horaires de chemins de fer, les horloges de Lille ou de Liège n’étaient pas à la même heure que celles de Gand ou d’Anvers, et c’était seulement à partir de l’uniformisation réalisée au milieu du XIXe siècle que le temps avait commencé à exercer son empire incontesté sur le monde. Ce n’était qu’en nous conformant au rythme qu’il nous prescrivait que nous pouvions franchir les vastes espaces nous séparant les uns des autres. Il est vrai, dit Austerlitz au bout d’un moment, que le rapport espace-temps, tel qu’il se présente à nous lorsque nous voyageons, ressortit aujourd’hui encore à l’illusion, à l’illusionnisme, ce qui fait que chaque fois que nous revenons de quelque part nous n’avons jamais vraiment la certitude d’être réellement partis. » (p. 20-21, c'est moi qui souligne)
 J'ai souligné la phrase car elle est en parfaite correspondance avec un passage de la vidéo d'Alain Supiot insérée dans le billet précédent. Réécoutons-la à cet instant précis.


 La gare d'Anvers avec son horloge n'est pas la seule similitude avec le film d'Arthur Harari. D'autres indices sont saisissants. Cependant, mon horloge indiquant presque deux heures du matin, ce sera pour une prochaine fois.

Horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg (évoquée par Alain Supiot dans la vidéo)- Source Wikipedia