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jeudi 3 avril 2025

Eloge de la poussière

« Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. »  -

W. G. Sebald

Il semble que les motifs apparaissent de deux façons très différentes. Le plus souvent ils s'imposent, ils surgissent avec une sorte d'évidence. Ainsi, tout récemment, l’œil de Pierre Chanteau, repéré par une amie, transmis par son compagnon, et soudain au centre d'une actualité troublante : la mort même, quelques heures plus tard, de son créateur. Une quasi-synchronicité qui ne laisse pas d'être bluffante. Mais parfois l'attracteur étrange n'est pas si direct : le motif ne surgit pas ex nihilo, il ne prend pas immédiatement la lumière. Et c'est le cas de la poussière, dont je vais conter ici la lente survenue.

Tout commence avec l'achat du dernier hors-série de Reporters sans frontières, 100 photos pour la liberté de la presse, consacré à Man Ray. Je le parcours quelques jours plus tard, le 23 mars précisément. Parmi les photos reproduites, celle qu'il réalisa en 1920 à New York, avec Marcel Duchamp (la photo porte leurs deux signatures) : Élevage de poussière.

Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920.
 

Le titre actuel est donné en 1934. "Un clin d’œil duchampien : dans son atelier new-yorkais, est-il écrit dans le hors-série, Le Grand Verre était accompagné d'un panneau indiquant Élevage de poussière : ne pas déranger"." Publiée pour la première fois en 1922 dans la revue dadaïste Littérature, la photo avait pour titre Vue prise en aéroplane. Une tromperie bien sûr, Man Ray avait juste photographié la poussière déposée sur une plaque de verre.

Je ne connaissais pas l'anecdote, tout cela était intéressant mais bon, je n'y accordai pas plus d'importance que ça et passai à autre chose. Dans les jours suivants, ce mot de poussière, je vais le rencontrer à plusieurs reprises. Sans que cela ne me pousse encore à en faire un sujet de réflexion, le terme est loin d'être rare, rien d'extraordinaire à le retrouver donc ici et là. Et puis voilà que nous nous rendons à Rodez pour un court séjour au pays de Pierre Soulages. Visite du musée bien sûr, mais aussi du très beau musée Fenaille (où je tenais absolument à voir les fabuleuses statues-menhirs). C'est là que j'achète le récit que Christian Bobin a écrit sur Soulages en 2019, Pierre, (avec la virgule dans le titre). Ce récit-poème je le commence le jour-même et le finis le lendemain, et c'est vraiment avec lui que se révèle le motif de la poussière, c'est comme si tout devenait clair d'un seul coup : la photo de Man Ray/Duchamp, les occurrences plurielles du mot que je n'ai pas notées et que je regrette maintenant parce que ce ne sera pas facile de les retrouver, oui, le motif est bien présent, indubitable : "25 décembre 2018. Un train m'attendait. Il avait passé la nuit prétendue sainte dans une écurie de fer. Une lassitude m'empoussiérait. Les trottoirs écaillés, gris, étaient signés Soulages. Je voudrais écrire un éloge de la poussière." *(p. 22)

Christian Bobin au Creusot en 2007 ©Getty - Jean-Luc PETIT
 

L'attracteur étrange creuse son sillon : E. me montre une des encres qu'elle a réalisées dernièrement, auxquelles elle a adjoint une ligne poétique.

 

Plus tard, une fois revenus à Bourges, dans ma recherche sur la photo matricielle, je découvrirai qu'elle fut au centre d'une exposition au BAL, 6, impasse de la Défense, dans le 18ème arrondissement, du 16 octobre 2015 au 31 janvier 2016. Sur le site, je lis que le même mois d'octobre 1922** où elle fut publiée, T.S. Eliot écrivait dans The Waste Land les vers suivants : 

« Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre le matin marchant derrière toi
Ni ton ombre le soir venue à ta rencontre ;
Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière. » ***

Je lis également qu'après avoir été renommée en 1934, "dès lors, elle commence à hanter la culture contemporaine. Les artistes conceptuels des années 1960 et 1970 vont être fascinés par ses implications. Elle est souvent invoquée dans les débats sur le statut de la photographie comme indice ou comme trace, dans les expositions sur l'abstraction, dans les textes sur l'utilisation artistique de matériaux « pauvres », jusque dans les débats sur la représentation du paysage. 

Et si cette étrange photographie, prise il y a si longtemps, marquait l'aube de l'ère moderne, dans toutes sa complexité ? Peut-on repenser l'histoire à partir d'une poignée de poussière ? »

L’exposition proposait un parcours thématique au travers de 150 œuvres et objets dont les travaux de Man Ray, John Divola, Sophie Ristelhueber, Walker Evans, Mona Kuhn, Aaron Siskind, Gerhard Richter, Xavier Ribas, Nick Waplington, Eva Stenram, Georges Bataille, Jeff Wall et aussi des vues aériennes, des images de médecine légale, des cartes postales, des photographies amateur…

Le second de la liste, suivant immédiatement Man Ray, est le photographe américain John Divola, dont l'une des œuvres est reproduite dans le bandeau photographique en haut de la page web. Je suis saisi par sa ressemblance avec l'encre de E.

John Divola, Vandalism, 1973-1974

Et puis c'est encore Arthur Teboul qui dans son Instant poésie sur France Culture (émission signalée par mon fil Google ce même 30 mars), me fait relire Omar Khayyâm :

CXVI
Quand je serai terrassé sous les pieds du destin,
Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon cœur,
Veille à faire une coupe avec ma poussière :
Ainsi, rempli de vin, je revivrais, peut-être.


____________________

* La poussière fait huit apparitions dans Pierre, . Voici les sept autres occurrences du terme :

- "Malgré cette légère poussière d'un accent, la voix de Pierre Soulages est nue." (p. 11-12)

- "Par un détail le tableau est entré dans mon coeur, où il dépose jour après jour sa poussière de charbon transcendant. Dans la gibecière outrenoire, le fantastique gibier de Dieu." (p. 41)

- "La nuit de Noël, matrone chocolatée, ne me donne à admirer que des quais de gare orangés balayés par la poussière cosmique." (p. 47)

- "Mon sac à mes pieds est un chien poussiéreux. Tout est poussière dans ce train sans contrôleur :les vitres épaisses, les accoudoirs gris, mon passé, mon présent, mon avenir." (p. 49) 

- "Le vent est la poussière de la lumière." (p. 57)

- "Les étoiles ralentissent au-dessus du mont Saint-Clair. Tous ces gens du cimetière marin, Dieu les a débusqués de leurs cachettes de vivants, il a touché leur cœur d'un doigt de feu en criant : "Trouvé !" A présent, ils sont près de lui, où ils se réjouissent d'être rois et poussière." (p. 75)

- "Cette grisaille ocre et bleu qui couvre les immeubles cartonnées de Sète, ce n'est pas de la poussière, ce sont les grains de sable du temps." (p. 88) [C'est moi qui souligne]

** Pierre Soulages est mort le 22 octobre 2022, soit cent ans exactement après la publication de la photo et de The Waste Land de T.S. Eliot.

** On peut lire le poème entier dans sa traduction par Pierre Vinclair (encore un Pierre) sur le site de Florence Trocmé, Poezibao.



vendredi 18 octobre 2024

Un nouveau fou à l'Elysée

Terminé hier le livre de Thomas Clerc sur le 18ème arrondissement. La dernière rue mentionnée est la rue Lucien Gaulard, qui se termine en impasse sur le cimetière Saint-Vincent. Clerc ne dit rien de Lucien Gaulard, on comprend bien qu'il ne peut pas s'attarder sur la biographie de tous ceux (et toutes celles, bien moins nombreuses) qui ont donné leur nom à une rue, une place, un square, etc. Les six cents pages n'y auraient point suffi. Par curiosité, je suis allé voir sur Wiki, où j'apprends que Lucien se prénommait en fait Léon Adrien, onzième enfant d’une famille de douze, fils d’Edmé Gaulard et d’Onézime Justice, mariés le . Onézime Justice, n'est-ce pas incroyable ? Lucien invente le transformateur électrique et le , il inaugure l’usine centrale de Tours où 250 chevaux de machine à vapeur entraînent 2 alternateurs. Hélas, son premier brevet déposé en 1882 a été refusé au motif que l'inventeur prétendait pouvoir faire « quelque chose de rien ».  Gaulard contre-attaque mais perd ses procès et la ruine s'ensuit. Et la folie :  le 1er février 1888, il se présente à l’Élysée en gueulant au concierge « Je suis Dieu et je veux la paix Universelle » comme le rapporte le Matin dans son édition du (que j'ai retrouvée sur Gallica) : Un nouveau fou à l'Elysée (on se demande quel est l'ancien...)*.

Le pauvre Lucien meurt le 26 novembre 1888 à l’hôpital Sainte-Anne, où il avait été interné après son accès de démence élyséen.

Bon, j'ai ajouté ma petite pierre à l'édifice clérical, si je puis m'exprimer ainsi (ce que n'approuverait certainement pas l'auteur, qui ne se caractérise pas par sa religiosité extrême). 

Je n'avais pas attendu, ceci dit, d'en finir avec lui pour aborder un autre livre sélectionné pour le Goncourt des détenus. J'avais en effet attaqué en parallèle Jour de ressac de Maylis de Kerangal. Car j'aime beaucoup Maylis de Kerangal, depuis Naissance d'un pont, que j'avais épinglé ici pour la futile raison que j'y avais trouvé un "alluvions" dans le texte (non, bien sûr, mais c'était un moyen commode et paresseux de vanter ce roman). Et puis, plus récemment, c'est elle qui m'avait orienté vers le formidable Underland de Robert Macfarlane.

La narratrice reçoit un jour l’appel d’un policier. Le corps d’un homme a été retrouvé sur la voie publique, près de la digue nord du Havre. Dans sa poche, un ticket de cinéma avec son numéro de téléphone. Le Havre, c'est la ville où elle a vécu, "j'y ai poussé comme une herbe folle jusqu'à atteindre ma taille adulte, ainsi que les dents, les pieds, le cœur et les poumons qui vont avec", et où elle n'est retournée depuis vingt ans. C'est aussi la ville où Maylis de Kerangal a passé une partie de son enfance et son adolescence. Il s'agit pourtant bien d'une fiction, non d'une autobiographie. On peut croire d'ailleurs au début que l'écrivaine s'est risquée pour la première fois au polar : les ingrédients du polar sont en effet bel et bien présents, avec la présence sourde et menaçante du narcotrafic dans le port du Havre, mais l'enquête ici ne sera pas policière. Le projet littéraire est autre.

Je n'irai pas plus loin dans la description. Voulant juste aujourd'hui m'attarder sur deux points. Tout d'abord, signaler ma surprise de retrouver mon fil moyen-oriental (ce qui n'avait rien d'évident dans un roman centré sur la Manche). Il surgit tout à la fin du livre, où la narratrice retrouve à Paris son mari imprimeur, Blaise, qui vient juste d'acquérir une OFMI Heidelberg, magnifique presse typographique de 1962. Blaise lui raconte que son histoire du Havre lui avait rappelé une autre affaire, encore irrésolue à ce jour, un homme retrouvé mort sur une plage, à Somerton Park, en Australie. Sur cet homme on avait trouvé, au fond d'une poche de pantalon, un petit papier imprimé : "sur ce petit papier, deux mots, taman shud, deux mots qui, eux, avaient été identifiés : ils figuraient sur la dernière page des Rubaïyat, les poèmes d'Omar Khayyam, ça voulait dire "fini", c'était du persan, et cette histoire ayant eu lieu au début de la guerre froide, en 1948, l'hypothèse d'un espion semblait tenir la corde." (p. 238)

Il ne s'agit pas d'une invention de Maylis de Kerangal, cette énigme de Somerton Park est bien réelle et continue d'alimenter les spéculations sur internet.

Autre chose. Le 3 octobre, ma fille Pauline m'avait appelé de Grenoble où elle a emménagé récemment avec Romain, son compagnon. Elle n'avait pas encore trouvé de travail mais elle était contente, car elle avait des droits à une formation et celle qui se profilait était bien alléchante : une formation aux techniques du doublage, à l’enregistrement de textes pour des livres audio. Elle devait avoir lieu bientôt à Lyon, en petit comité. Quatre jours plus tard, à la centrale de Saint-Maur, F., le détenu que je visite et qui travaille à l'atelier son dirigé par le musicien Nicolas Frize**, me raconte qu'une doubleuse est venue au studio pour faire découvrir son travail. Et chacun a pu faire un petit essai de doublage. Un bon moment. J'avais été amusé par la coïncidence avec le stage de Pauline, mais bon, rien de renversant encore. Sauf que ce même jour, je commence donc la lecture de Jour de ressac et découvre que la narratrice est une doubleuse...

J'ai longé le Channel tous les matins durant quatre ans, quand j'allais au collège, les yeux systématiquement tournés vers l'affiche du film de la semaine : graphisme, titre, noms des acteurs - que je n'ai jamais lus autrement que comme des noms de légende -, ces substances percolaient en moi durant tout le trajet, et je me glissais dans la peau de l'actrice principale, lui empruntant son visage, identifiée à elle comme à une autre version de moi, une version toujours plus libre, plus hardie, plus transgressive - maintenant que j'y pense, c'est ce même jeu de dédoublement qui se produit quand je suis en postsynchro, dans une salle de projection, debout face à l'écran, équipée d'un micro ultrasensible, et que ma voix sort de la bouche d'une actrice étrangère, Susan Sarandon ou Liv Lisa Fries. Je remontais alors les artères du quartier Perret tels des couloirs de vent, tête baissée, mon sac US pendu à l'épaule, je filais sur le plan en damier, de case en case, de bloc en bloc, ignorant à l'époque que cette géométrie modulaire, ces canyons perpendiculaires et ces carrefours récurrents, ces tours ces intersections, multipliant les angles morts et les lignes de fuite, créaient un espace propice au hasard, au fortuit, aux coïncidences, un espace devenu la matrice de ma rêverie. (p. 51-52, c'est moi qui souligne)

Pour finir, il y a douze ans exactement, à un jour près, le 17 octobre 2012, je publiais ici cet article sur Le Havre : Porte Océane.


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** Allant sur le net pour faire une recherche sur Nicolas Frize, je tombe sur son site et je vois que le 4 octobre paraît en librairie Le Studio du Temps, un livre sur son expérience à la Centrale de Saint-Maur, longue de plus de trente ans.  C'est fou... (je risque de finir comme Lucien Gaulard).