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mardi 15 mars 2022

La sombre lisière des grands bois

"En de telles dissensions, plus d'un homme a déjà pu voir où la ruse de la terre prend son origine. J'en avais fait moi aussi l'expérience lorsque, pour rechercher Fortunio disparu, j'avais pénétré sur les territoires de chasse du grand Forestier. Je connaissais depuis ce jour les frontières imposées à l'esprit de témérité et j'évitais de fouler la sombre lisière  des grands bois que le vieux aimait à nommer sa forêt de Teutoburg, en maître qu'il était dans l'art de feindre une droiture pleine d'embûches."

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

Si le grand Forestier aime à nommer ses grands bois comme sa forêt de Teutoburg, c'est que celle-ci, située en Basse-Saxe, fut le théâtre d'un désastre pour les légions romaines, au mois de septembre de l'an 9 après J.-C. Commandées par le légat d'Auguste, Varus, elles furent défaites par une coalition de tribus germaniques emmenée par Arminius, un officier germanique issu des auxiliaires de Varus. Cette bataille est considérée comme l'une des plus grandes défaites de Rome, et signa en tout cas l'arrêt de son expansion en Germanie. Elle traumatisa l’empereur, si bien que Suétone put écrire : « À ce qu’on raconte enfin, Auguste fut tellement abattu par ce désastre que, plusieurs mois de suite, il ne se coupa plus la barbe ni les cheveux, et qu'il lui arrivait de se frapper de temps en temps la tête contre la porte, avec ce cri : « Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! »

Le suicide de Varus à la bataille de Teutoburg

L'espace que décrit le roman de Jünger, Sur les falaises de marbre, est bien plus vaste que la forêt inconnue de Genevoix, mais, comme elle, il n'est pas territoire de fantasy, à l'instar, pour prendre un seul exemple, des terres du Seigneur des Anneaux, de Tolkien. L'ancrage avec l'espace réel se réalise à travers quelques indices, on l'a vu avec la forêt de Teutoburg, mais on peut relever aussi, entre autres, ce "grand soulèvement dans les provinces ibériques" et cette  "lutte contre les Turcs". 

Par commodité, je parle souvent par abréviation des Falaises de marbre, mais la préposition du titre complet a son importance : sur dit bien la position de prééminence de ce lieu élu par le narrateur et son alter ego, frère Othon, pour leurs austères études de botanique dans ce qu'il nomme l'Ermitage aux buissons blancs. On accède au sommet des falaises par un escalier creusé dans le rocher près de la cuisine de Lampusa, en somme la gouvernante de l'Ermitage, et mère aussi de Sylvia avec qui le narrateur eut une histoire d'amour (Sylvia  a disparu, soi-disant partie avec des étrangers, laissant le fruit de leur idylle, le petit Erion, à la garde de sa mère). Ce nom de Lampusa évoque bien sûr irrésistiblement Lampedusa, cette île italienne que l'actualité migratoire a rendu assez tristement célèbre. Ainsi la toponymie du récit balance-t-elle entre noms à consonance méditerranéenne et noms aux résonances plus nordiques.

Vers le Sud s'étend la "vaste" Marina, avec ses îles que les deux moines-soldats nomment en souriant les Hespérides, mais terre de vignes aussi, terres antiques d'abondance et de joie de vivre où, rompant avec leur frugalité habituelle, ils vont festoyer au printemps et à l'automne. Au-delà de la Marina, à l'abri de leur ceinture de glaciers, s'élèvent les libres montagnes d'Alta-Plana où ils trouveront refuge à la fin de l'histoire. Vers le Nord, séparée de la Marina par les falaises de marbre comme par un rempart, s'étend la Campagna, terre d'élevages, de steppes qui évoque la puszta hongroise avec ses "hauts balanciers des puits qui remplissent les abreuvoirs".


Ce pays est bordé d'une frange de marécages, prélude aux domaines du Grand Forestier : "De ses lisières partaient aussi des bocages allongés, en forme de faucilles, qui s'avançaient sur les prairies et que dans le peuple on appelait les cornes." C'est dans une de ces curiosités du paysage que la fable va connaître un de ces points de rupture. Un matin où le brouillard a débordé jusqu'aux falaises de marbre, les deux compagnons se mettent en quête du sylvain rouge, une fleur qui, si l'on en croit le narrateur, surnommée rubra par le grand Linné lui-même, croît isolément dans les forêts et les fourrés. Or cette fleur, le sylvain rouge, n'existe pas : Jünger aime à mêler le fictif au réel et pour mieux donner le change il n'hésite pas à abonder dans le détail : "Comme cette plante aime les endroits où les taillis sont moins épais, frère Othon pensait qu'il nous fallait de préférence la chercher près du Rouissage. Les bergers nommaient ainsi une coupe anciennement faite et qui devait se trouver à l'endroit où la faucille de la corne Filler débouche de la lisière." Les deux hommes se mettent en route après avoir salué le vieux Belovar, patriarche de l'un des rares domaines de la Campagna encore épargnés par les incursions des brigands du grand Forestier. La brume se fait alors si dense qu'ils en perdent leur chemin, qu'ils ne retrouvent que grâce à une autre plante, bien réelle celle-ci, la drosera, une plante insectivore qui aime les sols humides, pauvres et acides : "(...) nous suivions, comme on suit le bord d'un tapis, le dessin de ses feuilles vertes et luisantes, semées d'un duvet rouge. Nous atteignîmes ainsi les trois grands peupliers qui, par temps clair, marquaient l'extrémité de la corne aux Tanneurs, comme avec trois lances tournées vers le ciel."

Drosera, manuscrit de Voynich,(xive ou xve siècle)19, folio 56r.

La description du trajet se fait extrêmement précise : "Partant de ce point, nous arrivâmes, en nous guidant le long de la courbe de la faucille, sur la lisière de la forêt, où nous pénétrâmes, dans la corne Filler à l'endroit où elle est le plus large. Nous étant frayé un chemin à travers une épaisse bordure de prunelliers et de cornouillers, nous entrâmes sous la haute futaie, dans les profondeurs de laquelle jamais un coup de hache n'avait retenti. Les vieux fûts, qui faisaient l'orgueil du grand Forestier, se dressaient luisants d'humidité, pareils à des colonnes dont le brouillard eût dérobé les chapiteaux."

Je ne peux pas ne pas songer à l'incipit de La Dernière Harde : "Les arbres, dans le clair d'étoiles, jaillissaient droit vers le ciel. On ne voyait pas leur ramure, rien que leurs fûts d'une blancheur de pierre. Ils portaient tous du même côté une petite frange lumineuse, un fil ruisselant de clarté bleue qui paraissait ne pas les toucher." Incipit qui est comme redoublé par l'incipit de la troisième et dernière partie : "C'était la même futaie de hêtres, les mêmes grands arbres dans le clair d'étoiles, pareils à des colonnes de pierre." Mais il y a aussi une grande différence : la brume là, ici le clair d'étoiles. Qui annoncent deux spectacles antipodiques, ici la beauté inquiète de la harde, là l'horreur indicible.

Mais, dans les deux récits, s'exprime le rôle fondamental de cet espace de transition entre un monde et un autre, entre les prairies et la forêt : la lisière. Les cornes de Jünger en sont comme les avant-postes, des lisières de lisières si l'on veut. Chez Genevoix, en cette troisième partie, la mort viendra de cette lisière. C'est Grenou qui en est le perfide héraut : "Ecoutez-le, dit-il à La Futaie. Il a bramé encore une fois. Il est toujours à la lisière, sur le tertre, peut-être dans le champ de blé noir. Où sera-t-il la nuit prochaine ? Que de tourment !"

C'est lors de la lente avancée dans la forêt, au moment où frère Othon crie au narrateur que la clairière est toute proche, que le sylvain rouge lui apparaît dans la pénombre. Il veut faire partager sa joie de la découverte, lorsqu'un gémissement de son ami le remplit d'effroi. Une ancienne grange se dresse grande ouverte sur la clairière du Rouissage* :

"Au-dessus de l'entrée béante et sombre, un crâne était cloué dans le triangle du pignon . il découvrait ses dents et dans la lumière son ricanement livide semblait convier à passer le seuil. Comme une chaîne aboutit au joyau, une étroite frise ornant le pignon se refermait sur lui, qui semblait comme formée d'araignées brunes. Mais nous devinâmes vite que c'étaient là des mains humaines fixées à la paroi. La chose était si nette que nous distinguions la petite cheville passée à travers la paume de chacune d'elles.

Contre les arbres aussi, qui bordaient la clairière, les têtes de mort blanchissaient, dont plus d’une, ses orbites déjà pleines de mousse, semblait sous observer avec un noir sourire. Tout était silencieux, hormis la folle danse du coucou promenant son chant autour de ce lieu où blanchissaient les crânes. J’entendis frère Othon murmurer, comme à demi plongé dans un rêve: ‘oui, c’est Köppels-Bleek.’

L’intérieur de la grange n’était presque qu’obscurité, et nous ne pouvions apercevoir, tour près de l’entrée, qu’une table d’équarrisseur sur laquelle une peau était étalée. Par derrière, se détachaient encore sur le fond de ténèbres des masses pâles et comme spongieuses. Nous voyions voler vers elle dans la grange des essaims de mouches gris d’acier ou couleur d’or comme en un rucher. Puis l’ombre d’un grand oiseau tomba sur la clairière. C’était celle d’un vautour qui, écartant ses ailes hérissées, s’abattait sur le champ de cardères. Ce ne fut que lorsque nous le vîmes fouiller lentement la terre remuée, enfonçant son bec jusqu’au cou rougeâtre, que nous reconnûmes qu’il y avait là un petit personnage en train de travailler avec une pioche, et que l’oiseau accompagnait son travail comme le corbeau suit la charrue. 

Le petit personnage posa là sa pioche et, sifflant un refrain, se dirgea vers la grange. Il était vêtu d’un justaucorps gris, et nous le vîmes qui se frottait les mains, comme après une bonne besogne. Lorsqu’il fut dans la grange, nous entendîmes frapper et racler sur la table d’équarrissage, et le refrain siffloté sans cesse accompagnait ces bruits avec sa funèbre gaieté. Puis nous entendîmes, comme s’il voulait l’accompagner, le vent s’agiter dans la futaie, éveillant le cliquetis des crânes blanchis qui heurtaient ensemble les arbres. Et dans son souffle se mêlaient aussi le choc des crochets et le froissement des mains desséchées contre le mur du hangar. Ce bruit d’os et de bois heurté faisait songer à quelque jeu de marionnettes dans le royaume des morts. En même temps arrivait dans le vent un souffle de décomposition pénétrant, pesant et douceâtre, qui nous fit frissonner jusqu’à la moelle. Nous sentîmes alors au fond de notre être sur la plus grave, la plus profonde corde répondre la mélodie de la vie." (C'est moi qui souligne)

Cette vision d'épouvante préfigure tous les charniers à venir, l'extermination des Juifs d'Europe, les camps de la mort, même si, dans la vision de Jünger, les choses n'étaient pas aussi caractérisées. "Toutes les données politiques sont éphémères, confie-t-il à Julien Hervier à l'occasion de son 95ème anniversaire, mais ce qui se dissimule derrière de démoniaque, de titanique, de mythique, cela reste constant et garde une valeur immuable : les Falaises conservent aujourd'hui tout leur sens, dans d'autres régions que celles où nous vivons." En ce sens, le grand Forestier pourrait bien être Poutine, qui n'hésite pas à lancer les mercenaires syriens ou la horde noire du dictateur tchétchène Kadyrov sur la Campagna ukrainienne, en attendant peut-être la Marina européenne.

On n'a pas accordé à son époque une semblable valeur prémonitoire à La Dernière Harde, qui ne se déroule pas, on l'a vu, loin de là, dans le même espace géopolitique. Mais a-t-on porté une juste attention à ce final où le Cerf rouge vient se suicider sur la dague de La Futaie, comme Varus se jetant sur son épée dans la déroute de Teutoburg ? Après deux jours de traque, où le Cerf s'est porté aux limites de la forêt, a passé la rivière des Alleux, aurait pu continuer de fuir vers la plaine, soudain il choisit, de façon surprenante, de revenir aux Orfosses, de revenir à l'origine. Et, retournant dans la forêt, le Rouge parvient à donner le change, au sens premier de la vénerie, en détournant la meute vers le jeune Daguet-Fourchu. La Futaie n'est plus que tout seul à la poursuite du grand cerf, seul avec son fidèle chien Tapageaut, qui file la trace, dans le clair d'étoiles lui aussi revenu. Le Rouge sort de la forêt, descend vers un étang qui luit sous la lune. Un toit de tuiles, la masse sombre et carrée d'un parc, le Rouge est revenu à la maison des piqueux, vers l'enclos où il avait été pendant des mois tenu prisonnier. Et La Futaie sent alors sa poitrine se serrer : "Il ne sait quelle blessure vient de l'atteindre au vif de l'être, une molle blessure qui ne fait point souffrir, une plaie doucement béante par où sa force coule et s'en va." Et le paragraphe qui suit est saisissant, en offrant un reflet maléfique à la cabane d'équarrissage de Köppels-Bleek :

"Pourquoi ? Pourquoi ? Il l'a voulu, le grand cerf rouge, le gracieux daguet d'autrefois. Il a traversé toute la plaine, il a trouvé encore ce courage, assez de souffle encore dans ses poumons pantelants depuis l'aube, ce sursaut de vigueur dans ses jambes qui ont couru. Et il est là, debout, près de la maison de l'Homme. Le clair de lune ruisselle sur le pignon. Sous l'arête débordante du toit, des chose sombres pendues à des clous alignent sur le crépi d'étranges guirlandes dures et velues. Le crépi sous la lune est d'une blancheur un peu phosphorescente ;  les choses qui pendent se voient comme en plein jour, on distingue très bien ce qu'elles sont : des pieds de bêtes, de bêtes noires, de bêtes douces ; des pieds de bêtes qu'une lame a tranchés, et qui sont pendues là, par centaines, sur le pignon de la maison." (C'est moi qui souligne)


______________________

* Le 28 février 1942, Ernst Jünger note dans son Journal avoir reçu une lettre d'Henri Thomas, au sujet de la traduction de quelques noms de lieu et de personnes qui ont, dans Les Falaises de marbre, une résonance secrète, un sens caché : "Par exemple "Fillerhorn", qui se rattache au verbe tombé en désuétude "Fillen" pour "schinden"(équarrir). Il a traduit par "Corne aux Tanneurs" ; il estime que cette corporation est l'une des plus anciennes, et que son nom évoque, votre quelque chose de mal famé, une atmosphère sombre et médiévale. "Köppelsbleek" ou mieux "Köppelesbleek" est une colline où blanchissent des crânes - il a choisi le mot "Rouissage". J'ai employé ici un toponyme de Goslar, dont on déjà fait, en Allemagne, Göbbelsbleek."

Curieusement, dans la traduction dont je dispose, on trouve à la fois "Corne Filler" et "Corne des Tanneurs", si bien que je pensais qu'il s'agissait de deux lieux distincts.

mercredi 9 mars 2022

De la dernière harde aux falaises de marbre

« Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. Et les images de la vie, en ce lointain reflet qu’elles nous laissent, se font plus attirantes encore. Nous pensons à elles comme au corps d’un amour défunt qui repose au creux de la tombe, et désormais nous hante, splendeur plus haute et plus pure, pareil à quelque mirage devant quoi nous frissonnons. Et sans nous lasser, dans nos rêves enfiévrés de désir, nous reprenons la quête tâtonnante, explorant de ce passé chaque détail, chaque pli. Et le sentiment nous vient alors que nous n’avons pas eu notre pleine mesure de vie et d’amour, mais ce que nous laissâmes échapper, nul repentir ne peut nous le rendre. Ô puissions-nous, d’un tel sentiment, tirer une leçon dont nous nous souviendrons à chaque instant de notre joie ! Plus doux encore est le souvenir des années que nous versa le ciel, si ce fut une soudaine épouvante qui les termina. Nous comprenons alors quel bonheur c’est déjà pour nous autres hommes, que de vivre au fil des jours en nos petites sociétés, sous un toit paisible, parmi les bonnes conversations, salués d’un bonjour et d’un bonsoir également tendre. Hélas, nous reconnaissons toujours trop tard que la fortune qui nous donnait ces choses nous ouvrait déjà ses trésors. »

Incipit de Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger, 1939 (trad. Henri Thomas)

En avril 1938, Ernst Jünger part en voyage vers l'île de Rhodes et, en mer, fait un rêve où il affronte avec succès Hitler (qu'il surnomme Kniébolo dans ses Journaux) et sa bande. L'année suivante, il commence à Überlingen près du lac de Constance la rédaction de ce qui deviendra Sur les falaises de marbre, son plus célèbre roman. Il l'achève le 28 juillet 1939 dans le presbytère de Kirchhorst, un gros village près de Hanovre, où il a déménagé avec sa famille. Mobilisé dès le 26 août, Jünger corrige les épreuves du livre à Blankenburg, où il effectue un stage d'instruction militaire. Après l'avoir lu, son frère, Friedrich Georg, lui dit : "Ton livre, ou bien ils l'interdiront dans les quinze premiers jours ou bien jamais." De fait le Reichsleiter Boulher, président de la commission de censure du parti nazi avait demandé à Hitler d'intervenir, mais celui-ci, par admiration pour les premières œuvres de Jünger, avait demandé qu'on le laissât tranquille. Henri Thomas réalisera une magistrale traduction en 1942.


C'est dans cette édition de septembre 1979 de l'Imaginaire que j'ai lu pour la première fois en 1986 Sur les falaises de marbre. On peut trouver sur le net de nombreux exemples de la fascination qu'exerce ce livre qu'on qualifie plus souvent de fable que de roman. On ne peut en effet s'empêcher d'y lire les rapports étroits avec la situation du moment, avec la montée en puissance du régime nazi, qui allait déferler sur le monde. Pour les besoins de cet article, je l'ai relu et je suis sorti éprouvé de cette lecture, car l'épouvante qui est décrite me semblait trouver des échos très contemporains. Jünger lui même s'offusquait de ce que l'on appliquât à son oeuvre  une grille de lecture trop rigide : bien sûr, il voulait montrer la barbarie du régime hitlérien, qui s'était particulièrement déchaînée à partir de la Nuit de cristal, mais la figure du Grand Forestier pouvait aussi bien désigner Staline, ou n'importe quel autocrate aux mains couvertes de sang. "À la libération, rapporte Amaury Nauroy sur le site de Gallimard, il a de même la surprise, le 30 juin 1945, d’entendre commenter les Falaises de marbre par l’émetteur de Londres ; mais il est un peu agacé qu’on veuille n’y lire qu’un récit à thèse là où il a voulu renouer dans des circonstances tragiques avec les puissances fraternelles d’un monde sans âge. Le hasard veut aussi que, une fois l’Allemagne envahie par les Alliés, un officier du nom de Stuart Hood ait fait partie de ses « occupants », au presbytère de Kirchhorst ; découvrant avec passion Sur les falaises de marbre, celui-ci le traduit de retour en Écosse."

Bernard Maris commence son essai, L'homme dans la guerre, par cette évocation, dont j'ai déjà parlé, du libraire toulousain, ancien para qui l'initia, lui et ses jeunes amis, anarchistes de droite ou de gauche, religieusement, dit-il, à Ernst Jünger. Et le premier livre cité n'est autre que Les Falaises de marbre : "Je revois ces jeunes gens, un verre de vin rouge à la main, écoutant Georges réciter le début des Falaises de marbre, inspirés, romantiques, germaniques mais oui ! amoureux du chasseur de cicindèles et du reclus des forêts, O Tannenbaum !"(p. 11)

Dans la confrontation qu'il conduit ensuite avec brio entre les deux œuvres de Jünger de Maurice Genevoix, Maris s'appuie essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14. J'aimerais aujourd'hui ajouter une petite pierre à l'édifice, car il est un roman de Genevoix que l'on pourrait rapprocher, malgré leurs différences évidentes, des Falaises de marbre. Ce roman, paru en 1938, est La Dernière Harde. Maris l'évoque d'ailleurs à deux reprises. Tout d'abord à la page 64 :

"Les hommes tombent. Un grand vide se fait à côté du sous-lieutenant Genevoix, qu'il évoque dans Ceux de 14, puis dans nombre de ses livres, un vide qui témoigne de l'unité non seulement de l'espèce humaine, mais de la vie sur terre.

C'est ce vide créé par la mort qui est l'une des plus belles scènes de La dernière harde, lorsque la mère, la biche, meurt en plein galop tuée à côté de son faon, lequel ressent comme un gouffre près de lui. Genevoix a vécu ce qu'a vécu ce faon. Un homme tombe à côté de lui. Il n'ose regarder. Il perçoit le trou dans l'unité de la vie, se tourne, voit l'homme dont les jambes sont secouées de spasmes et les mains raclent le sol - ce raclement épouvantable, pitoyable, que l'on retrouve évidemment chez Jünger, dans toutes les descriptions de combats depuis l'Iliade : ce désespoir de l'homme qui s'accroche à la terre."

On retrouve cette sensation de vide dans La mort de près, avec ce passage : "Cette chair morte jetée à terre, ce jeune coureur immobile dont la place vide continue de me suivre, de me poursuivre", qu'il faut mettre en parallèle avec cette phrase de La Dernière Harde : "Et tout à coup, alors qu'ils franchissaient ensemble un fossé près de la lisière, il avait senti contre lui un vide glacial, extraordinairement profond, qui le suivait dans son élan."


Genevoix achève l'écriture du roman le 16 février 1938, avant qu'un autre vide glacial ne l'éprouve durement, la mort de son épouse le 9 novembre de la même année, d'une maladie de coeur, un an après leur mariage en 1937. Yvonne Montrosier n'avait que trente ans. Médecin scolaire installée dans le Loiret, elle était la fille du patron de l'auberge de Saint-Victor-et-Melvieu, dans l'Aveyron. C'est dans ce village qu'il vint se réfugier en 1940, s'installant dans une petite maison au fond du jardin de l'auberge. Il se remariera en 1943 avec Suzanne Neyrolles, aveyronnaise elle aussi, institutrice, qui a déjà une petite fille, Françoise, que Genevoix reconnaîtra. De cette union naîtra Sylvie Genevoix, en 1945, qui épousera donc Bernard Maris en 2007.

Celui-ci cite une seconde fois La Dernière Harde page 122 : "Sur les falaises de marbre comme Forêt voisine, Raboliot, La dernière harde sont des romans de la forêt. Des romans "réactionnaires", car la forêt protège de la civilisation. [...] En 39, Genevoix, abattu par la mort de son épouse, part se réfugier sous les grands arbres du Canada. En fait, deux lieux échappent à la foule, aux hommes et au progrès : la forêt et la bibliothèque."

A ce stade, je pense que l'on peut aller plus loin sur la piste esquissée par Bernard Maris, amenant sur le même plan la fable de Jünger et le roman de Genevoix. Mais, en même temps, je dois m'inscrire en contre de cette idée de romans "réactionnaires", "car la forêt protège de la civilisation" : est-ce vraiment de la civilisation que Genevoix veut se protéger ? N'est-ce pas la civilisation qui est en passe d'être détruite par celui que Jünger désigne comme précisément comme le Grand Forestier ? 

Cette vue me semble pour une fois chez Maris trop rapide et même carrément fausse. Réactionnaires, Sur les Falaises de marbre et La Dernière Harde, ces œuvres ne le sont que dans le sens où elles s'érigent contre la pulsion de mort, la barbarie qui vient. Mais, pour celles et ceux qui n'ont pas lu le roman de Genevoix, il faut éclairer quelque peu son propos (et je préviens que je vais de ce fait spoiler son contenu, alors si vous désirez le découvrir par vous-même, n'allez pas plus loin).

La force de ce roman est de nous faire vivre la forêt dans ses différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge." Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une vigueur et une volonté de vivre hors du commun.

"Malgré l'hymne à la vie qui est au centre de l'oeuvre, c'est toutefois bien la mort qui triomphe", constate Mireille Sacotte, dans la belle et pertinente introduction qu'elle donne au roman dans l'édition de Garnier-Flammarion. Et la mort viendra de deux hommes qui n'ont au départ en commun - mais ce n'est pas peu - que la connaissance intime de la forêt : le premier piqueux La Futaie, autrement dit l'homme de vénerie responsable de l'entretien des meutes et de leur conduite à la chasse, et le braconnier Grenou, que Genevoix n'hésite pas à désigner comme le Tueur. Car il y a loin de Grenou à l'autre braconnier célèbre de Genevoix, Raboliot. Raboliot tue bien sûr, lui aussi, mais il n'est pas mû par le plaisir de tuer, Grenou si. La Futaie, qui a pourtant sauvé le Rouge à trois reprises avant qu'il ne soit devenu le chef de la harde (et une fois du gourdin même de Grenou), fera alliance avec le braconnier pour forcer le cerf dans son repaire forestier. Malgré la répugnance qu'il éprouve à se compromettre avec lui, dominé par son désir de venir à bout de la ruse de la bête : "Attiré, repoussé, il scellera d'une poignée de main dont il a honte le triomphe de la mort. En contravention avec les lois de la nature, La Futaie n'attend pas que le grand cerf ait assuré la survie de la harde en fécondant les biches, car c'est le moment du rut. Suivant les conseils de son âme damnée, Grenou, qui, lui, agit en pleine connaissance de cause pour le mal, il prend un risque contre la vie et la vie lui en tient grief."

Le Bruit des loups, spectacle créé et interprété par Etienne Saglio, vu le 28 février à Equinoxe, magie de la scénographie forestière avec cette apparition unique d'un cerf, dont on se doute qu'il n'est qu'une projection mais l'illusion était très belle.

Mireille Sacotte a bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre. Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas la reconnaissance d'un nom."

En effet, si les animaux sont nommés, cerfs, chiens et même sanglier, "le maître d'équipage et les siens, note Mireille Sacotte, bien qu'ils soient ceux par qui et pour qui a lieu la chasse à courre, n'ont pas le droit à un nom propre, trop inaptes à la tragédie." Le nom porte sens : Grenou n'est en somme que l'anagramme du Rouge, avec le n en plus, qui veut dire la haine, ou bien la négation : N-rouge, Grenou, celui qui tue le vieux mâle noir, le Pèlerin - qui aurait pu lui aussi assurer la survie de la harde -, avant de verser à son tour dans le néant. Et la fin de La Dernière Harde est en quelque sorte plus tragique et plus pessimiste que celle des Falaises de marbre ("Alors nous franchîmes ces portes grandes ouvertes, comme on entre dans la paix de la maison paternelle") :

"Au soir tombant, dans la Bouverie, ils ont pris le Daguet- Fourchu : le Tueur a entendu l'hallali. Voilà une heure, dans la Grand-Plaine, la Futaie a porté bas le Rouge : le Tueur a entendu le chien  qui hurlait à la mort et reconnu la voix de Tapageaut. Maintenant, il a tué le Pèlerin : les biches sont veuves dans les Orfosses."

Je reviendrai bientôt sur d'autres traits communs entre les deux récits, dont a pu dire, pour l'un, qu'il était roman-poème (La Dernière Harde, sur Wikipedia), ou, pour les Falaises de marbre, "que son vrai pouvoir réside dans sa langue, qui tire le livre entier vers le poème en prose"(Amaury Nauroy). Ce qui fait écho à cette parole de Genevoix (dont je sais bien qu'elle heurtera mainte conscience écolo, qui ne se risquerait guère à traverser le rideau des apparences) : "La chasse n'est rien si elle n'est d'abord poésie."


lundi 27 septembre 2021

L'écho du lac

 « Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages."

Agnès Varda, Les Plages (documentaire), 2008.*

Troisième et dernier article consacré à Nevermore, de Cécile Wajsbrot. Il sera question cette fois d'un motif unique, qui ne traverse pas tout le roman à l'instar de Virginia Woolf et des cloches. Non, il s'agit d'un thème qui surgit au mitan exact du livre, au chapitre IV : "Les rives d'un lac ont quelque chose d'apaisant et de triste, un sentiment de nostalgie né du calme des eaux, peut-être, de la légère ondulation qui les parcourt, une sorte de mouvement stagnant dont on se demande ce qu'il recèle." Et elle enchaîne directement sur l'évocation des Enfers antiques, dont l'une des entrées était le lac Averne*, un lac volcanique situé près de Naples, dont Turner peignit pas moins de trois versions, avec Énée et la Sybille de Cumes.

Énée et la Sibylle, Lac Averne Turner, 1798 Tate Britain, Londres

Cécile Wajsbrot cite le passage correspondant du chant VI de l'Enéide : "Il y avait une caverne profonde, monstrueusement taillée dans le roc en une vaste ouverture, défendue par un lac noir et par les ténèbres des bois. Nul oiseau ne pouvait impunément se frayer un chemin dans les airs au-dessus d'elle, tant étaient impures les exhalaisons qui, sortant  de ces gorges noirâtres, s'élevaient vers la voûte du ciel."* Elle aurait pu citer aussi le chant IV des Géorgiques du même Virgile, où Orphée, remontant des Enfers, se retourne sur Eurydice et la perd à jamais :"Sur-le-champ tout son effort s'écroula, et son pacte avec le cruel tyran fut rompu, et trois fois un bruit éclatant se fit entendre aux étangs de l'Averne."

Ce drame mythologique lui fait songer alors à ce lac qui se trouvait en bordure du camp de Ravensbrück, qui, plus que les monuments et leurs colonnes, plus que les photographies, les témoignages et le visage des survivants, avait provoqué une angoisse tout au long de la visite. Le lac, "tout près, son aspect paisible, la monstruosité de cette paix, si proche des exhalaisons impures qui sortaient de ces gorges noirâtres. Même si, m'étais-je dit à l'époque, c'était au bord d'un lac, aussi, qu'avait eu lieu la réunion décidant de la solution finale." 

Le 20 janvier 1942, c'est en effet à Berlin près du lac de Wannsee, dans la villa Marlier, que se déroula la conférence dite de Wannsee, réunissant quinze hauts responsables du Troisième Reich pour mettre au point l'organisation administrative, technique et économique de la « solution finale de la question juive ».

Si ce thème du lac m'a particulièrement touché, c'est aussi parce que j'avais commencé la lecture du second livre de Kapka Kassabova, L'écho du lac, sous-titré Guerre et paix à travers les Balkans. J'ai déjà rendu compte ici de l'admirable Lisière, qui explorait les massifs montagneux à la frontière turco-bulgare, avec toutes les tragédies de l'histoire qui s'y étaient inscrites au fil du temps. Dans ce nouvel opus, l'écrivaine, née à Sofia en 1973 et résidant aujourd'hui dans les Highlands écossaises, revient aux sources de son histoire familiale, sur les rives des lacs Ohrid et Prespa, les plus anciens lacs d'Europe, sans doute vieux de trois millions d'années. Dans la présentation de son livre, elle explique que son instinct la poussait "vers les paysages qui résonnaient du carillon de la nature et de la culture, les deux. À une époque où la monoculture –à la fois dans la sphère agricole et dans l’arène politique –menace de nous diminuer, une force irrésistible m’incitait à explorer des géographies qui se révélaient des écosystèmes à part entière, humains et non humains." Et elle poursuit ainsi :

"Lisière et L’Écho du lac ont tout simplement adopté la forme de ces écosystèmes. Des voix, des expériences sensorielles, des événements, des rêves et des échos imprègnent le récit à la manière de la sève dans un arbre. Un auteur français, un jésuite dont le nom m’échappe, a un jour affirmé que les lieux hantés étaient les seuls où les humains puissent vivre. Les lieux hantés sont les seuls sur lesquels je puisse écrire. Ce sont les lacs, les montagnes transfrontalières, les psychés des peuples meurtris par les frontières et les mensonges (ce qui revient au même), mais recelant aussi une kyrielle de secrets pas encore recueillis susceptibles de nous redonner foi en l’humanité, telle une source dont le murmure nous parvient, quelque part dans les bois, puis guide nos pas jusqu’à elle."


Un troisième auteur me remontait en mémoire avec l'image du lac, c'était Adalbert Stifter, dont j'avais trouvé à Bourges, au début juillet, Les grands bois, dans la collection L'imaginaire. Stifter, un autre auteur cher à mon cœur, et dont la lecture avait justement croisé une étude de Cécile Wajsbrot, l'une des parties d'un cours  donné entre octobre 2014 et février 2015 à la Freie Universität de Berlin autour de la façon dont la littérature abordait les questions climatiques.

Dans ce drame médiéval, l'intrigue compte moins que la description des paysages. De même que Kapka Kossabova  arpente une région située entre Macédoine du Nord, Grèce et Albanie, Stifter place immédiatement le cadre de son roman dans une forêt, "à ce carrefour de frontières où le pays de Bohême, l'Autriche et la Bavière se rencontrent." Il y conduit son lecteur en lui indiquant les repères avec la plus grande précision : "La barrière est cette haute muraille de forêts dont nous avons parlé, à l'endroit où elle oblique vers le nord ; c'est donc vers elle que nous irons. Mais notre but proprement dit est un lac qu'elle abrite aux deux tiers de sa hauteur." Nous sommes alors transportés à sa suite à travers des "gorges sauvages et crevassés, uniquement formées d'une terre noirâtre, sombre couche mortuaire d'une végétation millénaire" où l'on ne relève "aucune trace d'une main humaine, un silence vierge." Et puis, après avoir croisé le ruisseau venu du lac, après une heure de marche, "on pénètre sous un couvert épais de jeunes sapins, puis, sortant du noir velours où leurs troncs se pressent, on se trouve au bord des eaux du lac, plus noires encore." Et le narrateur de l'histoire, double de Stifter, de préciser aussitôt qu'un sentiment de profonde solitude s'est toujours emparé de lui chaque fois que, cédant à son cœur, il est monté "vers ce lac de légende."

Henri Thomas, traducteur des Grands Bois, indique dans sa préface que les plus longs voyages de Stifter furent Munich et Trieste, "bords extrêmes de la monarchie austro-hongroise", et que "les forêts de la Moldau lui sont une source suffisante de renouveau et d'inconnu".

"A défaut du luxe et du confort qui lui manqueront toujours, il aura l'idée, le rêve d'un confort qui font penser au Domaine d'Arnheim imaginé vers la même époque par Edgar Poe."

Le Domaine d'Arnheim, Magritte, 1962

Revenons, pour finir, à Nevermore. La narratrice écrit qu'elle dérive, "au bord des lacs, loin des lacs, cet été, la philosophe Ágnes Heller, qui passait ses vacances au bord du lac Balaton, avait nagé un jour et n'était pas revenue." Elle venait de fêter ses 90 ans. "On avait le choix, écrit Cécile Wajsbrot, entre la fatigue, le malaise - mais l'examen médical n'avait pas révélé de trace - et le choix volontaire. Bien sûr les circonstances de sa mort n'étaient pas l'essentiel, au regard des textes écrits, des discours prononcés, du combat contre la dictature, mais elles complétaient l'image d'une vie vouée à la liberté et on ne pouvait s'empêcher de penser que cette liberté, elle l'avait exercée jusqu'au dernier moment." (p. 111)

Et elle ne parlera pas plus des lacs, mais la photo de couverture du livre n'est sans doute pas pour rien une photo du lac Balaton.


 

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* Citée par Kapka Kassabova

** Le nom Averne dérive du grec άορνος  (sans oiseau).

lundi 25 janvier 2016

Sommeil que tu traverses comme une rivière

Je n'étais pas très convaincu au moment d'y aller. C'était plus hier soir une envie de cinéma, une envie de s'abîmer une fois encore devant le grand écran du cinéma, que l'envie spécifique de ce film, Comme un avion, de Bruno Podalydès, que j'avais raté lors de sa sortie et qui devait au festival Télérama de revenir à l'Apollo.
Et pourtant quel bain de jouvence que ce film qui, très vite, dès les premières images, m'a happé, emporté dans son rythme tranquille et son humour jamais acide ; moi qui avait été ces dernières semaines d'une trop grande porosité à l'actualité, à la tragique situation du monde, j'oubliais tout, le temps de la dérive dérisoire, placide et sensuelle de ce kayakiste, le réalisateur lui-même, qui voudrait atteindre la mer pendant sa semaine de congé mais prenant par exemple le mauvais bras de rivière échoue dans un fossé à la périphérie d'un super U. Lui, le passionné de l'Aéropostale, qui emmène le Vol de nuit de Saint Ex dans son périple préparé avec minutie, n'ira pas plus loin qu'une auberge furieusement bucolique où il s'enivrera d'amour et d'absinthe.


Kayak, avion sans ailes (et l'on peut entendre au moment où il s'élance sur les eaux vertes la chanson de Charlélie Couture qui donne son titre au film, et je pense que peut-être le nancéen n'a jamais réussi par la suite à écrire une chanson meilleure que celle-ci, en tout cas une chanson qui nous emporte autant, avec sa mélancolie légère et son énergie de nuit blanche sous l'orage - et je pense aussi à cette autre chanson, placée plutôt vers la fin, la Vénus écrite par Gérard Manset  et merveilleusement chantée par Alain Bashung,dont je ne revois pas sans émotion la vidéo ci-dessous tournée semble-t-il peu de temps avant sa mort en 2009.)


 Oui, ce film m'a fait du bien, m'a transporté dans cette intemporalité que donnent aussi l'amitié parfois et l'amour à ses heures hautes, dans ces parenthèses du temps dont on sait bien qu'elles devront se refermer, qu'elles ne dureront que le temps d'une saison, d'un été ou d'une nuit.

Et plus tard, dans la nuit, une fois refermé le beau volume de Retrouver l'aube, le troisième opus de Jean-Claude Ameisen hissé sur les épaules de Darwin, sur le chapitre des chauve-souris dessinant les contours du monde grâce à l'écho de leurs cris, j'allais en quête d'écholocalisation poétique parmi les livres lus ou à finir de lire, livre de Thierry Metz par exemple, emprunté à la médiathèque, ses Lettres à la bien-aimée (1995), écrites de son propre aveu pendant un stage de maçonnerie à Périgueux, alors que son fils Vincent, huit ans, avait été tué par une voiture le 20 mai 1988, drame dont le poète ne se remettra jamais (il se donne la mort le 16 avril 1997).

Et je parcours une nouvelle fois le court volume, ces textes sans titre, qu'il dit "passages plus que lettres", et page 70, je rencontre des vers qui sont autant d'échos aux images du film :

Tu dors.
Sommeil qui va toucher le fond, qui me ramène une algue.
Sommeil que tu traverses comme une rivière.

Plus rien que l'eau.
Et seule dans ta source, ma main.

Tu dors le dos rond et lisse, livrée à ta chevelure, au bouillonnement de ton rêve.

Nuit où tu me laisses ton repos, comme une barque.
Pour aller où je veux.

Chaque page évoque cet amour adossé au malheur, la poignante tendresse de ceux qui luttent ensemble contre le vertige de l'absence.

Page 86 : Je ne dis rien, je te cueille un épi de lavande, je prends ta main sous la pluie. On regarde ce bout de jardin, les acacias de la colline. C'est tout.
De ton regard je ramène une constellation.

De ton regard je ramène une constellation. Vers sublime que je garde en moi, qui tire sa force lyrique de la simplicité des lignes qui précèdent.

Et comme le sommeil n'a pas encore abattu mes dernières défenses, je m'attarde sur un des livres rapportés de Bruxelles, de la brocante de la place du Jeu de paume, La chasse aux trésors, d'Henri Thomas, paru dans la NRF en 1961 (l'année de la naissance de Bruno Podalydès, un an après la mienne), un recueil d'essais que son premier lecteur a lu avec attention, comme en témoigne les nombreux soulignements au crayon de papier, mais pas jusqu'au bout : à la page 130, soudain, les pages ne sont plus coupées (seul José Corti aujourd'hui maintient cet usage du livre aux pages à découper).
Bref, je vole sans me poser d'une page à l'autre, jusqu'à cette page 102 où je peux lire :

"Je préfère rouvrir Les Fleurs du Mal et m'intéresser une fois de plus aux variantes et corrections apportées par Baudelaire. Un mot, une syllabe modifiés changent toute la constellation du poème ; dans les limites du mètre le plus strict, de profondes opérations s'accomplissent par d'infimes déplacements de sonorités."

La constellation du poème. Les échos profonds de la nuit avaient parlé. Il était temps de mettre fin à cette chasse subtile.