C'est par Twitter qu'arrivent une nouvelle fois les mauvaises nouvelles.
J'avais évoqué ici dans Alluvions Hélène Châtelain. Une seule et unique fois : à l'occasion d'un billet sur une autre femme merveilleuse, Franca Madonia, qui fut le grand amour de Louis Althusser. J'avais mis en parallèle une photo de Franca datée de 1962, avec un photogramme de La Jetée de Chris Marker, tourné la même année.
La Jetée , court métrage immense que j'avais encore eu le plaisir de mentionner tout récemment dans Fixer-les-vertiges, à travers un beau numéro de Blow Up de Luc Lagier, où celui-ci montrait les liens plus qu'étroits - on devrait dire consubstantiels -, avec le Vertigo de Hitchcock.
Entre autres choses, Lagier montrait comment Marker jouait avec l'image de Madeleine (Kim Novak), cette image hypnotique que le voyageur du Temps (Davos Hanich) va rejoindre à travers l'image de la jeune femme incarnée par Hélène Châtelain :
"Même cadrage, même profil droit, même coiffure, et même charme ensorceleur que l'apparition de Madeleine dans Vertigo." Le personnage, dit Luc Lagier, a trouvé la porte d'entrée vers le film d'Hitchcock, et on va donc le revoir à la 13ème minute entré dans le plan. C'est comme s'il avait pris la place de James Stewart.
Et je retombe pratiquement sur le photogramme que j'avais choisi pour l'article de 2017. Cette image du couple au devenir tragique.
De Franca à Hélène, d'Hélène à Madeleine, c'est ainsi que s'enroule la spirale du vertige.
Ajout à 23 h 34 : La page Facebook de Blow Up, qui s'est affichée sur ma page d'accueil sans que j'aille la chercher volontairement, rend hommage à Hélène Châtelain. Le même photogramme de La Jetée a été choisi pour cela. Puissance magnétique de ce profil.
Affichage des articles dont le libellé est Franca Madonia. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Franca Madonia. Afficher tous les articles
samedi 11 avril 2020
Ricordarsi del tempo felice (ancora una volta)
Libellés :
Alfred Hitchcock,
Chris Marker,
Franca Madonia,
Hélène Châtelain,
James Stewart,
Kim Novak,
Louis Althusser,
Luc Lagier
jeudi 28 septembre 2017
# 232/313 - Le Seuil du jardin
"Voilà, ç'a été Ravenne sans que je m'en aperçoive, d'abord le silence, puis on a parlé de toi, le seul moyen d'exprimer tout haut le seul nom qui habitait ce poignant silence. Ravenne, un repas, la route, ici les valises, bientôt onze heures, les gestes inévitables du départ, cette nuit qui va être trop courte, puis la route, la route - et au bout le vieux monde connu, le vieux monde de toute ma vie passée, où je vais t'introduire, à qui je vais te présenter. C'est Franca, noire, nuit, feu, belle et laide, passion et raison extrêmes, démesurée et sage, tout ce que vous voudrez, tout ce que vous pourrez en dire (...)"
Et sera-t-on vraiment surpris de voir encore une fois apparaître dans cet article le couple Aragon-Breton ? Landel rappelle qu'Aragon "disait que "l'image est un stupéfiant". Et un peu plus loin, dans le même paragraphe, "L'auteur de Lady long solo eut même les honneurs d'André Breton, lequel, tombant par hasard sur Le seuil du jardin pendant une nuit d'insomnie, y reconnut les régions qu'il voulait défricher : '(...) Rien d'aussi nécessaire, d'aussi convaincant, d'aussi exaltant ne m'était parvenu depuis fort longtemps. Vous abordez là, en conquérant, les seules terres vraiment lointaines qui m'intéressent, et la reconnaissance que vous y poussez offre un nouveau ressort à tout ce que me connais comme raisons de vivre"...
NB : Je vous invite à lire le dernier article de Rémi Schulz sur le site Quaternite, Ana Mor, mords-moi à mort, j'y suis présent, mon nom étant l'exacte anagramme de Rolben, le meurtrier de Temps glaciaires, l'avant-dernier livre de Fred Vargas (que je n'ai pas encore lu)... J'ai trouvé plus agréable comme apparentement, mais Rémi se loge à la même enseigne : "Dans son roman suivant, L'armée furieuse, j'ai identifié le criminel dès la vue de son nom, le gendarme Emery. Puis vient Lebrun alias Charles Rolben dans Temps glaciaires, or le Schulz le plus connu a pour prénom Charles, devenu celui de son héros Charlie Brown, Charles Le Brun ?"
Voilà, je navigue en cette heure entre ces lettres superbes de Louis à Franca, et la vague amoureuse qui submerge Michelet dans son Journal, en cette année 1849 où il va épouser la jeune Athénaïs. Mais c'est d'une autre femme encore, d'une autre amour que je veux rendre compte aujourd'hui. Et il faut pour cela en revenir encore à ce fameux numéro du Magazine littéraire de novembre 1992.
A côté de Daniel Rondeau, nous voyons André Hardellet. J'ai déjà évoqué ici ce poète peu connu mais pour qui j'ai une particulière affection. Un article lui est donc consacré à l'occasion de la publication du troisième volume de ses Oeuvres aux éditions de l'Arpenteur : Hardellet, le traqueur de merveilles, et c'est signé Vincent Landel. Et cela commence ainsi :
"Il revient du fin fond des "grandes vacances", de l'autre côté des choses, d'un pli du temps. Quel est ce lieu, quel est ce centre ? André Hardellet guettait les moments où la mémoire et le présent offrent une coïncidence. Où la ville d'hier recoupe celle d'aujourd'hui."[C'est moi qui souligne]Ne serait-pas là une bonne manière de décrire par exemple l'expérience de Jean Palou à Ravenne ? Dans la surgie d'une femme du passé dans la présente nuit d'un écrivain : "Chasseur d'images, Hardellet pensait qu'il y avait des déchirures dans les filets du temps, des corridors dans le tissu du présent.(...) Sous la ville neuve, il y a une ville fantôme. Vous marchez, et soudain une femme d'il y a un siècle vous adresse un signe de sa fenêtre. Il n'y a bien sûr pas de fenêtre, a fortiori pas de femme, et peut-être la ville n'est-elle plus que ruines ; mais "l'autre ville", lourde de passé, lente à s'estomper, vous a adressé un signe."
Et sera-t-on vraiment surpris de voir encore une fois apparaître dans cet article le couple Aragon-Breton ? Landel rappelle qu'Aragon "disait que "l'image est un stupéfiant". Et un peu plus loin, dans le même paragraphe, "L'auteur de Lady long solo eut même les honneurs d'André Breton, lequel, tombant par hasard sur Le seuil du jardin pendant une nuit d'insomnie, y reconnut les régions qu'il voulait défricher : '(...) Rien d'aussi nécessaire, d'aussi convaincant, d'aussi exaltant ne m'était parvenu depuis fort longtemps. Vous abordez là, en conquérant, les seules terres vraiment lointaines qui m'intéressent, et la reconnaissance que vous y poussez offre un nouveau ressort à tout ce que me connais comme raisons de vivre"...
J'ai devant moi ce court roman, que j'ai acheté, si j'en crois l'inscription au crayon du libraire encore visible, en septembre 1978. Le tableau de Magritte en couverture, dont le titre est La condition humaine, poursuit son irradiation subtile, et je me souviens encore de l'exaltation qui m'avait saisi, à l'instar de Breton, devant les sortilèges de cette écriture qui mêlait les accents populaires des vieux quartiers parisiens aux rêveries infinies échafaudées dans les brèches du temps. André Hardellet c'est tout ensemble René Fallet et Marcel Proust.
"Dans les coulisses où nos désirs contrariés, ajournés, préparent leur revanche, se trame une tapisserie dont le dessin se révèle parfois en pleine clarté. Pour certains, l'ultime joie réside en la rencontre du mythe avec son incarnation fortuite. La surprise nous ravit à une longue pénitence._____________________
La plus grande des jeunes filles frôla sa robe de la main, une main gantée de violet, effaçant, pour ainsi dire, le tissu. Des tresses blond-fauve pendaient contre ses épaules. Elle s'épanouit nue, au soleil, d'une beauté flamande, royale.
"Venez, dit-elle à Masson. Vous avez bien tardé !"
Les mots qu'il prononça montèrent d'un tréfonds où la vacance, le temps devant soi et la certitude du bonheur ne faisaient qu'un." (p. 93)
NB : Je vous invite à lire le dernier article de Rémi Schulz sur le site Quaternite, Ana Mor, mords-moi à mort, j'y suis présent, mon nom étant l'exacte anagramme de Rolben, le meurtrier de Temps glaciaires, l'avant-dernier livre de Fred Vargas (que je n'ai pas encore lu)... J'ai trouvé plus agréable comme apparentement, mais Rémi se loge à la même enseigne : "Dans son roman suivant, L'armée furieuse, j'ai identifié le criminel dès la vue de son nom, le gendarme Emery. Puis vient Lebrun alias Charles Rolben dans Temps glaciaires, or le Schulz le plus connu a pour prénom Charles, devenu celui de son héros Charlie Brown, Charles Le Brun ?"
Libellés :
André Breton,
André Hardellet,
Aragon,
Franca Madonia,
Jules Michelet,
Louis Althusser,
René Magritte
mercredi 27 septembre 2017
# 231/313 - Ricordarsi del tempo felice
Voilà, c'est fait. J'ai emprunté les Lettres à Franca (1961-1973) de Louis Althusser, un gros volume de plus de 800 pages, qui reprend l'intégrale de la correspondance du philosophe avec Franca Madonia (enfin presque, toutes ses lettres à lui sont présentes, mais seulement vingt-deux lettres particulièrement importantes de Franca - la totalité eut été trop lourde pour l'édition). Dès les premières pages, je suis étonné et émerveillé de la tonalité de ces écrits, si éloignés de la froideur et de la sévérité des textes théoriques d'Althusser.
Je ne peux résister au plaisir de poster ici une photo de Franca - on se souvient peut-être que je n'avais pas réussi à en trouver une seule sur le web. Un cahier photo en présente plusieurs qui montrent assez quelle belle femme elle était.
Je ne peux pas non plus résister à l'envie de mettre cette photo de 1962 en regard d'une autre photo de femme publiée la même année, et qui appartient, elle, au célèbre photo-roman de Chris Marker, La Jetée, que j'ai une nouvelle fois visionné avant qu'il disparaisse de la sélection Mubi.
Histoire d'amour qui se finit aussi tragiquement, sur la jetée de l'aéroport d'Orly. La comédienne Hélène Châtelain qui incarne ici la femme des souvenirs devint plus tard écrivain et traductrice, comme Franca Madonia. Elle co-dirige encore aujourd'hui la collection de littérature russe Slovo aux éditions Verdier.
Je lis aussi, dans la présentation de Yann Moulier Boutang et François Matheron, que la Villa Madonia, où Althusser vit Franca pour la première fois, "était, et demeure encore, une belle propriété située à mi-flanc des hauteurs qui dominent Bertinoro, village fier de compter sur son territoire non loin de Cesena, le lieu-dit de Polenta, une jolie petite église romane où Dante venait se recueillir et prier pour l'âme de Francesca da Rimini."
On sait que Dante passa les dernières années de sa vie (de 1317 à 1321) à la Cour de Guido Novello Da Polenta, à l'époque Seigneur de Ravenne qui, ces années-là, reconquit le château de Polenta. Encore un bel exemple de l'intrication qui caractérise toute cette histoire.
Je ne peux résister au plaisir de poster ici une photo de Franca - on se souvient peut-être que je n'avais pas réussi à en trouver une seule sur le web. Un cahier photo en présente plusieurs qui montrent assez quelle belle femme elle était.
![]() |
| Franca, photographié par Mino Madonia, en 1962. |
Histoire d'amour qui se finit aussi tragiquement, sur la jetée de l'aéroport d'Orly. La comédienne Hélène Châtelain qui incarne ici la femme des souvenirs devint plus tard écrivain et traductrice, comme Franca Madonia. Elle co-dirige encore aujourd'hui la collection de littérature russe Slovo aux éditions Verdier.
Je lis aussi, dans la présentation de Yann Moulier Boutang et François Matheron, que la Villa Madonia, où Althusser vit Franca pour la première fois, "était, et demeure encore, une belle propriété située à mi-flanc des hauteurs qui dominent Bertinoro, village fier de compter sur son territoire non loin de Cesena, le lieu-dit de Polenta, une jolie petite église romane où Dante venait se recueillir et prier pour l'âme de Francesca da Rimini."
On sait que Dante passa les dernières années de sa vie (de 1317 à 1321) à la Cour de Guido Novello Da Polenta, à l'époque Seigneur de Ravenne qui, ces années-là, reconquit le château de Polenta. Encore un bel exemple de l'intrication qui caractérise toute cette histoire.
Libellés :
1962,
Chris Marker,
Dante,
Franca Madonia,
Hélène Châtelain,
Louis Althusser,
Mubi,
Polenta,
Ravenne,
Yann Moulier Boutang
lundi 18 septembre 2017
# 223/313 - Franca, Galla, Anita
L'histoire de Louis Althusser et Franca Madonia m'a d'une certaine façon beaucoup touché, et j'ai cherché à en savoir un peu plus. Mais il m'a été impossible de trouver par exemple une seule photo de Franca sur le web. Seul un article de Martine Rabaudy, publié le 19 novembre 1998 dans l'Express, m'a apporté quelques renseignements précieux. Titré "Le fou de Franca", il fait référence bien sûr au Fou d'Elsa d'Aragon. Oui, encore Aragon... On y apprend donc que quelques jours après le meurtre, Franca accourt à Paris et se présente à l'hôpital
Saint-Anne. Mais les visites sont formellement interdites et elle est prise d'un malaise provoqué par une perforation de l'estomac. "Opérée en urgence, victime d'une
complication hépatique, elle succombait à Villejuif, deux mois et demi
après la mort d'Hélène, sans qu'Althusser, englouti dans son brouillard
dépressif, l'apprenne."
En définitive, ce sont les deux femmes aimées d'Althusser qui ont péri à la suite de son accès de démence.
Retournons maintenant au blason de Ravenne, qu'Althusser a donc découvert dans le même temps où se nouait la passion avec Franca. Yann Moulier Boutang parvint à faire dire au philosophe qu'il s'agissait d'un fragment d'une basilique de Galla Placidia, l'impératrice romaine qui vécut la chute de Rome en 410. Prise en otage par les Wisigoths, elle est mariée avec leur roi Athaulf à Forli, selon le rite germanique (et une seconde fois le 1er janvier 414 à Narbonne, selon le rite romain). Or Forli est la ville où habitait Franca, et où elle enseigna la philosophie. Toutefois, le blason ne provient pas du mausolée de l'Impératrice car il ne fut pas bombardé en 1944, en outre ses mosaïques sont en émail et non en pierres noires et blanches.
En fait deux églises ont été presque complètement détruites en août et septembre 1944 à Ravenne. "L'une d'entre elles, précise Boutang, l’Église de Saint-Jean l'Evangéliste, la plus proche de la gare centrale Viale Farini, durement touchée et restaurée en 1960, avait été érigée par Galla Placidia à la suite d'un voeu fait en 424 pendant un voyage maritime heureux de Constantinople à Ravenne." L'un des fragments du sol restauré est notre blason :
"L'adaptation du dessin, écrit Boutang, a gommé l'aspect préhistorique et déplaisant de la tête et du cou très large de l'animal qui tient plus du diplodocus que de l'oie en affinant le cou, en jouant sur les contrastes noir et blanc et en arrondissant la tête et l'oeil trop reptilien. De sorte que la couverture n'a gardé qu'un lointain reflet de cet aspect inquiétant. (...) En fait l'intrigue du rébus presque disparue de l'image s'est réfugiée dans le nom et le titre même de Galla Placidia. Rien ne dit dans l'archéologie qu'il s'agisse des oies du Capitole. En revanche le destin de Galla Placidia nous ramène bien à l'archéologie du pouvoir."
Selon Boutang, si Althusser a longtemps tu le nom de Galla Placidia c'est qu'il était associé au thème de la chute de Rome, elle-même métaphore de la catastrophe contemporaine et familiale. Pour lui, c'est un bombardement allemand qui détruisit l'église en 1944.
Août, justement, en second lieu. Mois de la présence à Ravenne, mois du bombardement de Ravenne, mois funeste chez Soljenitsyne.
Enfin, le thème de la chute sous les coups de boutoir des envahisseurs barbares se reflète dans une autre phrase de Palou : "Je voulais voir la Ravenne des premiers temps, celle des fastes jours d'un Exarquat, constellé de pierreries et d'or, qui est comme la fin d'un monde tumultueux, et l'avortement grandiose d'une civilisation vouée aux coups de l'accoucheur barbare. Je m'endormis."
En définitive, ce sont les deux femmes aimées d'Althusser qui ont péri à la suite de son accès de démence.
![]() |
| Galla Placidia (388-450) |
Retournons maintenant au blason de Ravenne, qu'Althusser a donc découvert dans le même temps où se nouait la passion avec Franca. Yann Moulier Boutang parvint à faire dire au philosophe qu'il s'agissait d'un fragment d'une basilique de Galla Placidia, l'impératrice romaine qui vécut la chute de Rome en 410. Prise en otage par les Wisigoths, elle est mariée avec leur roi Athaulf à Forli, selon le rite germanique (et une seconde fois le 1er janvier 414 à Narbonne, selon le rite romain). Or Forli est la ville où habitait Franca, et où elle enseigna la philosophie. Toutefois, le blason ne provient pas du mausolée de l'Impératrice car il ne fut pas bombardé en 1944, en outre ses mosaïques sont en émail et non en pierres noires et blanches.
En fait deux églises ont été presque complètement détruites en août et septembre 1944 à Ravenne. "L'une d'entre elles, précise Boutang, l’Église de Saint-Jean l'Evangéliste, la plus proche de la gare centrale Viale Farini, durement touchée et restaurée en 1960, avait été érigée par Galla Placidia à la suite d'un voeu fait en 424 pendant un voyage maritime heureux de Constantinople à Ravenne." L'un des fragments du sol restauré est notre blason :
"L'adaptation du dessin, écrit Boutang, a gommé l'aspect préhistorique et déplaisant de la tête et du cou très large de l'animal qui tient plus du diplodocus que de l'oie en affinant le cou, en jouant sur les contrastes noir et blanc et en arrondissant la tête et l'oeil trop reptilien. De sorte que la couverture n'a gardé qu'un lointain reflet de cet aspect inquiétant. (...) En fait l'intrigue du rébus presque disparue de l'image s'est réfugiée dans le nom et le titre même de Galla Placidia. Rien ne dit dans l'archéologie qu'il s'agisse des oies du Capitole. En revanche le destin de Galla Placidia nous ramène bien à l'archéologie du pouvoir."
Selon Boutang, si Althusser a longtemps tu le nom de Galla Placidia c'est qu'il était associé au thème de la chute de Rome, elle-même métaphore de la catastrophe contemporaine et familiale. Pour lui, c'est un bombardement allemand qui détruisit l'église en 1944.
"Là, il se trompe ou veut se tromper. Ironie classique de l'histoire, ce sont la 8e armée britannique et canadienne ainsi que la 28e Brigade Garibaldi qui bombardèrent Ravenne fin août 1944. La griffe de la catastrophe européenne se surimprime sur l'histoire romaine et sur la double fondation de l'Empire et de l’Église. Cette catastrophe c'est la guerre et c'est aussi l'Allemagne. Louis Althusser apprit l'allemand et donc la possibilité de lire Marx dans le texte en camp de prisonniers de 1940 à 1945. Reçu à l’École normale en 1939, mobilisé, il ne ressortit du stalag qu'à vingt-cinq ans. Quant au bombardement "allemand", il s'était effectivement penché sur le berceau familial vingt ans plus tôt. Son oncle Louis avait été tué au-dessus de Verdun dans son avion. Plus haut dans le temps, quarante-trois auparavant, comme beaucoup d'Alsaciens refusant l'annexion au Reich, la famille Althusser de Colmar avait émigré en Algérie."De notre strict point de vue se rapportant aux coïncidences, trois échos sont ici à relever. Notons tout d'abord la brigade Garibaldi, renvoyant à la phrase de Palou : "Je pensais à Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée". Anita, qui meurt précisément de la fièvre typhoïde à Ravenne le 4 août 1849.
![]() | |
| Anita Garibaldi (1821-1849) N'y a-t-il pas un air de famille avec Galla Placidia ? |
Enfin, le thème de la chute sous les coups de boutoir des envahisseurs barbares se reflète dans une autre phrase de Palou : "Je voulais voir la Ravenne des premiers temps, celle des fastes jours d'un Exarquat, constellé de pierreries et d'or, qui est comme la fin d'un monde tumultueux, et l'avortement grandiose d'une civilisation vouée aux coups de l'accoucheur barbare. Je m'endormis."
Libellés :
Alexandre Soljenitsyne,
août,
Aragon,
Forli,
Franca Madonia,
Galla Placidia,
Garibaldi,
Jean Palou,
Louis Althusser,
Ravenne,
Yann Moulier Boutang
samedi 16 septembre 2017
# 222/313 - Le blason de Ravenne
Revenons donc à Ravenne. Le 4 novembre 1992, ayant recopié la dédicace d'André Breton dans Nadja, destinée à Jean Palou, je m'avise d'une singulière coïncidence avec un article publié précisément dans le Magazine Littéraire de ce mois-là, dont le dossier central était consacré au philosophe marxiste Louis Althusser.
En ce temps-là, je ne manquais pas un numéro du Magazine Littéraire. Je suis donc allé rechercher l'exemplaire dans la grande malle en bois bleue où je conserve toute la collection. L'article en question était intitulé Le blason de Ravenne. L'auteur, Yann Moulier Boutang, qui avait publié en cette même année 1992 le premier tome d'une biographie d'Althusser, s'y interrogeait sur l'emblème apparu en 1965 sur la jaquette grise du Pour Marx et qui accompagna tous les titres de la collection Théorie, chez Maspero, jusqu'en 1980.
Althusser était le directeur de cette collection et c'est lui qui avait fourni la carte postale du motif original.
Cela veut la peine de suivre le biographe dans l'effort de décryptage de l'emblème, mais auparavant je relève une autre phrase a priori anodine : "Qu'importe l'anecdote du voyage italien du début des années soixante d'où il ramena ce souvenir." Là, Boutang se trompe, car il importe énormément : je me reporte aux repères biographiques du numéro et je lis : Eté 1961. Séjour de Louis Althusser près de Ravenne. Il fait la connaissance de Franca, traductrice italienne de Lévi-Strauss. Il rompt avec Claire."
Cela, je l'avais repéré en 1992. Cette "Franca"ne peut pas ne pas faire penser à Francesca. Là encore, c'est une femme qui est derrière l'emblème de l'oiseau. Et le parallèle avec Francesca de Rimini est encore plus troublant quand on sait que le philosophe a étranglé sa femme Hélène en 1980. Reconnu avoir agi en état de démence, il est interné à Sainte-Anne de novembre 80 à juillet 81. En février, une ordonnance de non-lieu est proclamée et Althusser est placé sous tutelle ; le même mois, Franca Madonia meurt à Paris. Elle avait cinquante-cinq ans.
En novembre 1998, paraissent les Lettres à Franca, 1961-1973, sous l'égide encore de Yann Moulier Boutang, qui indiqua dans L'Humanité d'alors qu'on était "plutôt dans le registre du roman d'amour, un peu à la manière d'Aragon; il y a à la fois un côté lyrique totalisant alors qu'Althusser s'est battu toute sa vie contre l'idée de "totalité" en philosophie et le côté emportant, romantique de la passion amoureuse. Cela donne un ensemble bouleversant : avec ces lettres, nous avons accès, en quelque sorte, au laboratoire de fabrication des œuvres et aussi, pour reprendre un mot d'André Breton, au "vide d'une distance prise". A savoir cet écart par rapport à ce que l'on produit soi-même, sachant que cela est daté, qu'un auteur n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, etc."
Dois-je insister sur ces citations d'Aragon et de Breton, qui sont autant d'échos aux articles précédant celui-ci ?
En ce temps-là, je ne manquais pas un numéro du Magazine Littéraire. Je suis donc allé rechercher l'exemplaire dans la grande malle en bois bleue où je conserve toute la collection. L'article en question était intitulé Le blason de Ravenne. L'auteur, Yann Moulier Boutang, qui avait publié en cette même année 1992 le premier tome d'une biographie d'Althusser, s'y interrogeait sur l'emblème apparu en 1965 sur la jaquette grise du Pour Marx et qui accompagna tous les titres de la collection Théorie, chez Maspero, jusqu'en 1980.
Althusser était le directeur de cette collection et c'est lui qui avait fourni la carte postale du motif original.
Or, rappelez-vous le rêve de Breton : il parle "d'un oiseau d'un rose qu'on ne voit qu'au dedans de certains coquillages, passant pour la seconde fois tout près de moi en modulant un appel de détresse presque humain, je n'avais aucune peine à l'attraper sous une voûte sans presque qu'il se débattît. C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes(...)." [c'est moi qui souligne]Je relis maintenant l'article, dont je n'ai pas consigné plus de détails dans mon cahier de 1992, et je trouve le récit passionnant. Il s'avère qu'Althusser n'a jamais livré la clé complète de l'énigme. "Chacun a eu dans les années soixante, raconte Boutang, une bribe de vérité, une bribe seulement. Qui savait qu'il s'agissait d'une frise romaine, qui, d'une oie, qui d'un fragment d'une basilique à Ravenne, qui enfin d'un oiseau "copte" très rare. A vingt ans de distance, la collection finie, le nom même de sa maison d'édition appartenant désormais au passé, j'obtins une réponse plus complète lorsque je lui posai la question : l'oiseau provient d'un fragment de mosaïque d'une basilique à Ravenne, détruite par un bombardement allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale. Tous mes efforts ultérieurs pour en savoir plus se heurtèrent à un refus gentil doublé d'un sourire. Comme une invitation à chercher. "Je ne t'en dirais pas plus !" Cela fait partie du jeu ! La force d'un emblème est due à la liberté d'interprétation."
Cela veut la peine de suivre le biographe dans l'effort de décryptage de l'emblème, mais auparavant je relève une autre phrase a priori anodine : "Qu'importe l'anecdote du voyage italien du début des années soixante d'où il ramena ce souvenir." Là, Boutang se trompe, car il importe énormément : je me reporte aux repères biographiques du numéro et je lis : Eté 1961. Séjour de Louis Althusser près de Ravenne. Il fait la connaissance de Franca, traductrice italienne de Lévi-Strauss. Il rompt avec Claire."
Cela, je l'avais repéré en 1992. Cette "Franca"ne peut pas ne pas faire penser à Francesca. Là encore, c'est une femme qui est derrière l'emblème de l'oiseau. Et le parallèle avec Francesca de Rimini est encore plus troublant quand on sait que le philosophe a étranglé sa femme Hélène en 1980. Reconnu avoir agi en état de démence, il est interné à Sainte-Anne de novembre 80 à juillet 81. En février, une ordonnance de non-lieu est proclamée et Althusser est placé sous tutelle ; le même mois, Franca Madonia meurt à Paris. Elle avait cinquante-cinq ans.
En novembre 1998, paraissent les Lettres à Franca, 1961-1973, sous l'égide encore de Yann Moulier Boutang, qui indiqua dans L'Humanité d'alors qu'on était "plutôt dans le registre du roman d'amour, un peu à la manière d'Aragon; il y a à la fois un côté lyrique totalisant alors qu'Althusser s'est battu toute sa vie contre l'idée de "totalité" en philosophie et le côté emportant, romantique de la passion amoureuse. Cela donne un ensemble bouleversant : avec ces lettres, nous avons accès, en quelque sorte, au laboratoire de fabrication des œuvres et aussi, pour reprendre un mot d'André Breton, au "vide d'une distance prise". A savoir cet écart par rapport à ce que l'on produit soi-même, sachant que cela est daté, qu'un auteur n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, etc."
Dois-je insister sur ces citations d'Aragon et de Breton, qui sont autant d'échos aux articles précédant celui-ci ?
Libellés :
André Breton,
Aragon,
Franca Madonia,
Francesca de Rimini,
Jean Palou,
Louis Althusser,
Nadja,
Ravenne,
Yann Moulier Boutang
Inscription à :
Articles (Atom)


















