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vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 


Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


jeudi 14 novembre 2024

D'Omeoteotl à l'Etoile scellée

En retrouvant cette magnifique sculpture huaxtèque d'Omeoteotl (le dieu Deux : de ome "deux", et teotl  "dieu"), je ne pouvais pas ne pas penser à Fred Deux, le dessinateur-écrivain dont j'ai souvent parlé ici. D'autant plus qu'au mois d'octobre, j'avais cherché, avec les deux amis, le Doc et Nunki Bartt, la maison du Couzat que Fred et Cécile occupèrent entre 1973 et 1985. Expédition (le mot est sans doute un peu fort) qui devait être la matrice d'un texte pour le prochain numéro des Cahiers de Cécile Reims et Fred Deux, à la gentille invitation de Tristan Sénécal, le maître d'oeuvre de la fredologie.

Dans Exégèse du Temps magique, j'ai cité le texte qu'Alain Jouffroy écrivit sur le couple en 2002. Il suffira alors de poursuivre sa lecture pour tomber sur cette dualité exprimée par Ometeotl : Fred Deux, écrit-il, "lutte, millimètre par millimètre, avec un acharnement méticuleux, contre ce que Guy Debord appelait le régime de la Séparation. Sans l'avoir voulu au départ, Fred Deux est devenu l'unificateur d'un double monde. Et c'est parce qu'il est lui-même "Deux" qu'il pousse systématiquement dans la direction du "Un". Il ne travaille pas comme Duprey, "derrière son double'", mais "avec" son double : consciemment, délibérément , même si, à la fin des fins, il ne sait pas pourquoi, ou, plutôt, ne "veut" pas le savoir."

Je ne suis pas bien sûr d'avoir compris ces lignes, et, allons plus loin, je suis même plutôt certain de ma mécompréhension. Deux références sont avancées, non explicités, Debord et Duprey. Debord que je n'ai pas lu, que je ne connais que par la bande, et puis aussi, tout récemment, à travers la lecture du dernier opus de Philippe Jaenada, La désinvolture est une bien belle chose. Au cœur du livre on trouve le suicide d’une certaine Jacqueline Harispe, surnommée Kaki, à Paris, en 1953. Jaenada tente de comprendre pourquoi une jeune femme de 20 ans, belle et talentueuse, choisit de mourir, elle qui faisait partie d'une bande de jeunes qui fréquentaient le café Le Moineau, 22, rue du Four, dont un autre habitué était Guy Debord. 

 

Debord n'est donc pas le personnage principal mais il est souvent cité, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'apparaît pas comme un homme très chaleureux. Ce que Jaenada confirme sans détour dans un entretien à Moustique : "Il ne m’est pas sympathique, mais il fréquente ce café Chez Moineau. Sans lui, personne ne saurait qui sont ces gens car il leur a rendu hommage dans ses films et dans ses écrits, mais je lui en veux… J’en veux à Debord d’avoir observé ce qu’il voulait observer Chez Moineau - et il faut savoir le faire - et puis après, d’avoir rejeté ces gamins comme des merdes."

Duprey, c'est Jean-Pierre Duprey, un poète né à Rouen en 1930,  profondément marqué par les bombardements alliés sur la ville du 19 avril 1944. Plus de 4000 bombes larguées faisant 20 000 sinistrés et 900 morts. Suivis de la Semaine rouge, du 30 mai au 5 juin, où les ponts de la ville et les rives de la Seine sont pilonnés. « Je suis mort et pourtant bien vivant », écrit Duprey, mobilisé, avec les autres élèves de sa classe, pour participer aux opérations de sauvetage. Il confie dans son carnet intime, « être épuisé d’avoir passé la journée à refaire des morts entiers avec des morceaux pour pouvoir les enterrer. » Christophe Dauphin, de la revue Les hommes sans épaules, écrit : "Écorché, révolté, à vif, en proie au néant, entre colère et dégoût, déjà, le jeune Jean-Pierre Duprey marche dans les décombres de Rouen, le mal être en bandoulière : Donnez-moi de quoi changer les pierres, - De quoi me faire les yeux – Avec autre chose que ma chair – Et des os avec la couleur de l’air ; - Et changez l’air dont j’étouffe – En un soupir qui le respire – Et me porte ma valise – De porte en porte…"

Il rencontre  à l'été 1948 une autre Jacqueline, Jacqueline Sénard, infirmière avec qui il va s'installer à Paris, où il achève l’écriture de Derrière son double, dont il adresse le manuscrit par la poste à la Dragonne, la librairie-galerie où André Breton le découvre. Le 18 janvier 1949, il répond à Duprey : "Vous êtes certainement un grand poète, doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. » Peu après, Duprey assiste, en restant silencieux la plupart du temps, précise Dauphin, aux réunions du groupe surréaliste. De même, Fred Deux, après avoir rencontré Cécile Reims en 1951, fait la connaissance de Breton et assiste lui aussi aux réunions de ce groupe. Les deux artistes s'y sont-ils croisés ? On n'en sait rien.  Duprey, à partir de 1950, délaisse l'écriture pour la sculpture. Il ne reviendra à la poésie qu'en 1959, année de grande crise psychique. Pour exprimer sa révolte contre la Guerre d'Algérie, il pisse sur la flamme du Soldat inconnu, sous l'Arc de Triomphe. Passé à tabac par la police, emprisonné, interné à Sainte-Anne du 7 au 30 juillet 1959, il envoie, le 2 octobre 1959,  le manuscrit de son ultime livre de poèmes, La Fin et la Manière, à André Breton, demandant à sa femme d’aller le poster. À son retour, Jacqueline le retrouve pendu à la poutre de son atelier. 

C'est Alain Jouffroy, justement, qui signe une des postfaces de Derrière son double, dans l'édition de Poésie/Gallimard. 

«Jean-Pierre Duprey ne s'est pas contenté de se taire après Derrière son double, il lui a fallu faire succéder à la Fin et la Manière un silence double : celui de son œuvre, celui de sa vie. Il ne s'est pas borné à nous inviter à descendre dans les sous-sols mythologiques où la vie et la mort se regardent en chiens de faïence, il a réuni les rênes de sa catastrophe personnelle dans une seule main. Plus aucune illusion, plus d'antinomies, plus de bipolarité, plus de divorces baudelairiens, mais "tout le vital, ce qui est -", en bloc : "la fuite temporelle" est l'épopée de tous les phantasmes, la mêlée définitive du vrai et du faux, du tangible et de l'intangible, de l'ombre et de la lumière, et cela jusqu'à ce geste triangulaire sur lequel il nous reste à nous interroger : l'envoi du manuscrit de la Fin et la Manière à André Breton quelques minutes avant sa mort.»

Googlisant Fred Deux + Jean-Pierre Duprey, je suis tombé sur un article de la revue Mélusine, qui rend compte des travaux du Centre de Recherches sur le Surréalisme de Paris : La galerie à l'étoile scellée, par Renée Mabin. Le 28 novembre 1952, André Breton a rédigé un texte de présentation pour cette galerie d'art dont il assure la direction artistique (c'est un an plus tard exactement, le 28 novembre 1953, que Kaki se défenestre). Elle est mentionnée dans la biographie du livre Fred Deux Cécile Reims, Une vie à l'année 1954 : "Fred participe à l'exposition surréaliste à l’Étoile Scellée." Le nom de la galerie n'est pas anodin :

Au début de l’article de la revue Arts, Breton explique le choix du titre, A l’Étoile scellée, assez mystérieux, en relation avec l’Alchimie (3) . Depuis le mois de novembre 1952, Breton et ses amis suivent, tous les dimanches, à la Salle de géographie, les conférences de René Alleau sur les Textes classiques de l’Alchimie. René Alleau, un esprit brillant, lie amitié avec les Surréalistes et participe à certains de leurs débats. Placer la galerie sous le signe de l’Alchimie, c’est d’abord faire référence à toutes ces images extraordinaires qui illustrent les traités et constituent un défi pour les interprètes de notre temps. C’est aussi évoquer un langage secret qui a des analogies avec la poésie. René Alleau propose plusieurs noms énigmatiques pour la future enseigne : A la lune feuillée, Au cœur de Saturne, A l’étoile scellée. Selon Jean Claude Silbermann, c’est Julien Gracq qui fait pencher la balance en faveur de ce dernier titre qui permet une lecture plurielle. L’expression peut évoquer le secret de l’entreprise artistique, l’éclat de sa réussite, le mystère de l’œuvre elle-même, mais, phonétiquement, elle change de signification. Les enseignes populaires jouent ainsi sur une dualité de sens créée par les sonorités : Au lion d’or n’est autre qu’Au lit on dort. De même, A l’Étoile scellée peut s’entendre Ah les toiles c’est laid, ce qui rappelle avec humour que l’art surréaliste n’a pas le culte du beau. (C'est moi qui souligne)

La galerie est inaugurée le 5 décembre 1952, avec des tableaux de peintres de la première vague du groupe surréaliste, comme Ernst, Tanguy ou Brauner, "en dépit de toutes les dissensions, parce que l’œuvre des exclus reste représentative de la peinture surréaliste. André Breton reçoit, dit Robert Lebel « avec la courtoisie parfaite d’un maître de maison qui pratique l’oubli des différents et même des injures »(6). En outre, il accueille aussi des jeunes gens réunis autour du poète Jean Pierre Duprey dont le manuscrit Derrière son double, déposé en 1948 à la galerie La Dragonne, l’a enthousiasmé, et qui désormais sculpte des reliefs en béton. Font partie de ce petit groupe, Mirabelle d’Ors, Fred Deux, Maurice Rapin, Andralis."

Ce serait donc dès 1952 que Fred aurait exposé à l’Étoile scellée.

Bon, je m'arrête là pour aujourd'hui. Je reviendrai bientôt sur Debord et le régime de la Séparation.


jeudi 22 décembre 2022

De la pierre à l'âme : le siècle de Jean Malaurie

Si j’ai du goût, ce n’est guère
Que pour la terre et les pierres.
Je déjeune toujours d’air,
De roc, de charbons, de fer.

Arthur Rimbaud, "Faim", Une saison en enfer 

Plongé depuis deux jours dans les Mémoires de Jean Malaurie, parues cette année dans la célèbre collection Terre Humaine qu'il a lui-même fondée chez Plon en 1955. Ce livre a pour moi une résonance particulière, car c'est lui que j'avais en main lorsque j'ai eu ce malaise vagal à la librairie Arcanes, qui me conduisit pour quelques heures aux urgences de l'hôpital de Châteauroux. Il ne m'avait pas suivi là-bas, mais on me l'avait mis de côté. Très vite, j'ai été frappé par les échos avec le petit livre dont j'ai parlé récemment dans Damier et sédiments, La rivière et le bulldozer, de Matthieu Duperrex. C'est que Jean Malaurie, avant de devenir l'anthropologue que l'on connaît, spécialiste du monde arctique, avait une formation de géologue, et plus précisément, de géocryologue. D'ailleurs ses Mémoires ont pour titre De la pierre à l'âme, ce qui illustre bien son cheminement intellectuel et sensible. On a vu l'importance du verbe "sédimenter"pour Duperrex, or le mot apparaît chez Malaurie quand il évoque une séance à la Société géologique de France, en 1946, où il avait été remarqué, lors de son intervention sur le Flandrien des Corbières orientales, par Pierre Teilhard de Chardin : "Frappé par le ton intimiste de mon intervention de sédimentologue, il m' a donné rendez-vous dans sa cellule de jésuite, rue Monsieur."(p. 48) Sur la même page, on peut lire aussi : "Avec mes très modestes moyens, je me suis résolument mis à l'école de la roche, dans sa phase ultime, c'est-à-dire l'érosion et l'accumulation ; j'ai vécu dans cette intimité, celle du minéral, de l'usure, du weathering ; j'ai escompté la sédimentation ultime et ses composantes biologiques, afin que le processus recommence."


Un peu plus loin, j'ai retrouvé aussi Julien Gracq, élève comme Malaurie de celui qu'il appelle son maître, Emmanuel de Martonne qui, selon lui, a renouvelé la géographie en profondeur avec son Traité de géographie physique, publié en 1909. Il mentionne aussi un certain Jean Gottmann : "Il m'a encouragé à garder un esprit critique. Esprit de recherche ; je le luis dois. De la pierre à l'homme, tel a été mon seul itinéraire. Nature et culture : tel a été l'objet de l'interrogation permanente suscitée par mon compagnonnage avec les Inuit, dans un animisme vécu."(p. 64-65) La pierre, là encore, est le pont de départ de ses réflexions : "J'ai cherché à éclairer mes propres interrogations intentions, à partir des amas de pierres qui s'écroulent en désordre pour tenter de dévoiler un ordre nature au pied des cuestas. En désordre ? Non, dans la très longue durée, les Inuit m'ont fait saisir qu'il ne s'agit pas de simples éboulements. Par des mesures précises, je définis peu à peu un écosystème de l'éboulis - formes, dimensions, stratifications internes ; c'est le résultat d'un processus organisé."

Il faut bien comprendre qu'il n'y a pas discontinuité entre une première vocation de géologue et une ethnologie qui lui succéderait et serait le vrai coeur de sa recherche. Non, c'est par la pierre qu'il peut en venir à l'âme, et cette démarche est aussi celle de l'Inuit, qu'il nomme homme racine : "L'homme racine, en éprouvant la résistance de la nature, de la roche, du minéral, de la glace, perçoit une réalité qui dépasse l'entendement et cherche confusément l'énergie qui anime cette matière." (p. 125)

Dans cet écrit un peu baroque, qui ne s'embarrasse pas d'une structure bien établie et s'affranchit vite du corset d'un strict ordonnancement chronologique (et qui n'est d'ailleurs pas exempt de certaines répétitions), il est des passages marquants, comme celui à la fin du premier chapitre, où il disserte sur une gravure "très singulière" qu'il a placée sur un mur de son appartement de Paris, rue de la Sourdière. "Elle me hante", écrit-il. Une gravure, d'après un dessin de R. de Cornulier, publiée dans l'Atlas historique, tome deuxième, du Voyage en Islande et au Groenland publié par ordre du Roi, (sous la direction de Paul Gaimard). J'ai pu la retrouver sur le site archive.org, avec une meilleure définition que la reproduction dans les Mémoires.

Umiak, pirogue de femmes, 1830


Jean Malaurie fait une longue description presque hallucinée de cette gravure : 
"Les femmes ont les manches retroussées. Elles ont une expression étrange qui paraît venir d'ailleurs. Comme droguées, shootées, les yeux vides, elles semblent entreprendre un voyage sans retour et vivre un itinéraire intérieur. [...] J'ai souvent dit que ce qui me retient chez les Inuit, c'est leur allégresse dans un espace d'innocence et leur faculté de la ressentir avec une telle intensité. Mais c'est beaucoup plus. Etant en quête d'une vérité qui brille, dans la brume, telle la flamme d'une chandelle au loin, j'ai rencontré un peuple que le péril, dans un environnement puisant et magique, a entraîné dans une autre dimension. Il dispose d'une imagination créatrice qui leur fait atteindre une réalité de songes. Elle répond à une autre logique et permet en compensant le pouvoir dissolvant de l'intelligence d'atteindre l'énergie de la matière, cette force qui retient les agrégats du minéral dans un tout qui s'appelle la pierre ou la glace." (p. 127-128)

Selon Malaurie, les femmes Inuit voient plus loin que les hommes. Et il relie cette gravure avec cette décision qu'il prit, lors d'une expédition polaire "très risquée", au cours de l'hiver 1950-1951, de partir aussi avec les deux femmes de ses compagnons inuit : "Là-haut, "elles" avaient bien l'intention de me parler, ce qu'elles firent, par petites touches, avec leur manière de découvrir, par-delà la géologie, des pierres singulières par leurs formes, leurs couleurs, les arabesques des lichens, une goétie, ou, mieux, une théurgie, une réalité plus haute, que cinquante ans plus tard - armé de leurs pouvoirs - je questionne encore." (p. 130)

Jean Malaurie est né le 22 décembre 1922 à Mayence. Il a aujourd'hui 100 ans. 

dimanche 18 décembre 2022

Damier et sédiments

Qu'un mot soit répété en nos lectures diverses et nous voilà de suite intrigués. Il faut pour cela bien entendu qu'il soit affecté d'un certain coefficient de rareté. Sans appartenir cependant à la catégorie des mots dits rares, souvent estampillés comme tels dans les dictionnaires. Non, le mot rare fait immédiatement saillie dans la lecture, sa présence est, comment dire, ostentatoire. Je veux parler plutôt de ce mot qui n'est pas d'usage courant, mais dont la définition ne pose aucune difficulté et dont une première apparition ne nous retient pas. Il faut qu'il revienne à plusieurs reprises en un court laps de temps pour qu'il commence à acquérir un léger goût d'énigme. C'est la récurrence qui fait mystère. L'insistance est suspecte : qu'est-ce que cela veut dire ?

Ainsi, récemment, du mot damier. Dont j'enregistre, le 10 décembre, trois occurrences en trois livres distincts. Je ne suis plus certain de l'ordre exact d'apparition, cependant je pense que la première eut lieu avec l'article de Rémi Schulz publié ce même jour : Un barrage contre le Damier (one's madness). Le Damier s'origine dans le roman de Jean Ricardou, Les lieux-dits :

"Où pourrait-on construire un barrage dans la région des lieux-dits de Ricardou? Il se trouve que les 8 lieux-dits, chacun en 8 lettres, sont répartis également de part et d'autre de la rivière qui irrigue la contrée, le Damier:

la rivière aurait emprunté son nom à l’étrange paysage qu’elle irrigue ; elle serait la rivière du Damier ; et, de là, très simplement, le Damier.

Deux noms d'affluents du Damier sont donnés dans le roman, la Demoiselle et la Dame..."

Je retrouvai le damier un peu plus tard dans le roman Palimpseste d'Alexis Ragougneau, emprunté à la médiathèque le jour précédent. Une citation un peu longue est ici nécessaire pour bien fixer le contexte de ce damier-ci :

"Il est grand temps maintenant de te parler d'Audrey. C'est elle le déclencheur de toute l'affaire : l'Aurora, le livre de mon père et la bibliothécaire. Audrey, depuis que je la connais, a cette longue chevelure façon manga qui lui dégringole sur tout le côté droit, tantôt rouge, tantôt violette, selon l'humeur et les teintures en stock chez son coiffeur. Des mèches viennent se loger au creux de sa poitrine qu'elle a menue - tout est menu chez elle, Audrey pèse quarante-cinq kilos à tout casser. Lorsque je lorgne son profil droit, si féminin, l'envie me prend de lui glisser ma main dans les cheveux. Frôler et caresser les cheveux d'Audrey. Ce serait si bien. Approcher mon visage près du sien, sentir la tiédeur de sa peau et l'odeur du shampoing. Quand je la mate et que l'envie me vient, elle se détourne de son écran pour me fixer de ses grand yeux bruns (les yeux d'Audrey sortent aussi d'un manga japonais). Alors la moitié gauche du scalp apparaît, cette partie qu'elle a rasée à blanc pour exposer le monstrueux Flashcode qu'elle s'est fait tatouer au-dessus de la tempe. Un grand damier en trompe l'oeil dont la partie basse s'effrite à la façon d'une mosaïque antique. Les carreaux imprimés sur sa peau se décollent, basculent un à un dans son cou et disparaissant sous ses vêtements." (p. 22-23, je souligne)

 

Mosaïque de l'église syrienne de ʿUqayribāt

Enfin, un troisième damier m'apparut dans le dernier chapitre de L'impitoyable aujourd'hui, d'Emmanuelle Loyer, intitulé "La face de la terre", où Julien Gracq est tout d'abord à l'honneur. Une nouvelle fois, je suis contraint de citer un peu longuement car il me semble que la présence du mot damier s'enrichit du cadre dans lequel il s'inscrit :

"Certes, nombreux sont les romans modernes qui, au contraire, ont rompu les noces de l'homme et du monde. Julien Gracq continuera d'être notre guide en la matière car il fait indéniablement partie des "grands végétatifs", comme il appelle les écrivains en accord profond avec la face de la terre, capable de renouer avec les temporalités intriquées du deep time de la préhistoire ou du glissando superficiel d'une promenade en barque à la surface des Eaux étroites où tout résonne dans une symbiose magique. Jusqu'au bord de la catastrophe, nous dit Julien Gracq, il existe de puissants recours. Au lieu de regarder en avant dans le temps (pour trouver une  solution qui n'existe pas), il vaut mieux parfois regarder autour de soi et ouvrir bien grands les yeux. Tel ce soldat que fut aussi Louis Poirier (mari patronyme de Gracq) en mai-juin 1940, observant le damier agricole  de la Flandre belge entre deux mouvements de troupe, ou le poilu Jacques Delamain (fondateur de la librairie du même nom) qui, dans les tranchées de la guerre de 1914, poursuivait sa passion ornithologique, impassible et opposant à la fureur des canonnades une folle indifférence..." (p. 331-332, je souligne)

On le voit, trois damiers très différents, désignant respectivement une rivière, un Flashcode et un paysage.

Plus de damier ensuite, jusqu'à hier 17 décembre, où j'achève la lecture de Lascaux ou la naissance de l'art, de Georges Bataille (dans la réédition en poche de Studiolo, l'Atelier contemporain). J'y retrouve pour le coup le deep time de la préhistoire. Dans une section de la fin, "Les signes inintelligibles", je lis : "Certains signes, d'interprétation au moins difficile, se rencontrent ça et là dans la grande salle. (...) Les plus frappants sont de forme rectangulaire : ce sont des sortes de grilles, l'un d'entre eux ressemble à une fourche... (....) On crut y voir des signes de tribus, employés comme des blasons : en particulier, l'abbé Breuil interprète de cette façon ceux des rectangles qui occupent une place très voyante dans la "nef", qui sont divisés en damier à cases de couleurs diverses." (p. 133)

Damier Lascaux

Cet inventaire 3 + 1pour autant  ne me satisfait pas. Je pressens qu'il faut aller plus loin. Or, de passage à Arcanes ce même samedi pour quelques cadeaux de Noël, je déniche tout de même pour mon usage personnel un petit livre vert édité par Premier parallèle, La rivière et le bulldozer, du philosophe et artiste Matthieu Duperrex, qui enseigne à l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Marseille.


C'est le texte de quatrième de couverture qui a retenu mon attention : "En un temps très court de leur histoire, les humains ont transformé la planète, au prix du dérèglement climatique et de la détérioration des écosystèmes. Cette « compétence » inattendue, ils la doivent aux relations qu’ils ont entretenues avec les sédiments, c’est-à-dire avec l’ordre minéral. Alors qu’on souligne avec de plus en plus d’insistance la nécessité de faire davantage de place au vivant, le parti pris ici est de nourrir la pensée écologique à l’aide d’une description attentive de l’essence géologique de l’être humain, en commençant par suivre à la trace un galet de rivière." Suivre à la trace un galet de rivière, voilà une idée qui me plaisait bien, et puis quoi de plus normal pour quelqu'un qui a choisi pour nom de son blog Alluvions... 

Un mot aussi est très important ici, et c'est celui de sédiments. D'ailleurs la citation épigraphe du livre, empruntée à Stéphanie LeMenager, l'illustre parfaitement : "Sédimenter, c'est se souvenir des histoires matérielles de la modernité, reconstituer notre propre matérialité en tant qu'animaux, et faire de la mémoire quelque chose de durable, une matière." Matthieu Duperrex revient là-dessus dans son premier chapitre : "Sédimenter comme verbe : voici ma proposition. S'essayer à la conjuguer à la voix active, à la première personne. Il ne sera ici question que de cela, ou à peu près." Et, un peu plus loin : "Qu'est-ce que sédimenter peut bien signifier ? Strictement parlant, les sédiments sont des particules de roches et de sols, des agrégats de matière minérales et organiques (anciennes ou récentes), qui circulent tant qu'une énergie (eau ou -surtout- vent) peut déplacer leur masse, puis se déposent, s'empilent et se tassent en couches de sol. La sédimentation est un processus par lequel la terre se renouvelle au travers d'une histoire climatique et géologique. Un simple galet de rivière ne mène pas une vie pareille à la nôtre, je vous le concède. Et pourtant, il encapsule une myriade d'histoires extravagantes aux allures presque shakespeariennes, qui nous entraînent jusque dans les profondeurs de la planète et nous font "explorer de nouveaux mondes étranges", comme m'y invitait le générique de la série Star Trek lorsque j'étais enfant." (p. 17-18)

Or, ce matin, j'ai eu la curiosité de me replonger dans Les lieux-dits de Jean Ricardou. Dans Bannière, le premier des huit chapitres, il évoque le peintre Albert Crucis qui lègua au village  ses oeuvres et sa maison pour en faire un musée : 

"Les aquarelles et dessins répartis en d'opportunes places sur les murs de la grande salle, au Rez-de-chaussée, frappent par l'extrême économie des matières et du tracé. Partout le blanc du papier semble remplir un office majeur. Si bien que l'artiste se complaît dans les étendues amplement enneigées, les ciels investis de nuages et les reflets qui permettent  de dédoubler telles propices dispositions. Cependant, cette lecture est contestée par les toiles ; la neige et les nuées qui non moins s'y accumulent sont au contraire obtenues par de massives sédimentations de blancheurs." (p. 18, je souligne)

Ceci est loin d'être anodin puisqu'on retrouve la même expression à la dernière page du livre, associée au Damier...

 "Or, non loin, penché sur la source du Damier, Albert Crucis remarque :
- Tout cela, une fois de plus, aujourd'hui, est une métaphore.
Et son regard, en l'extrême profondeur fictive, contemple les massives sédimentations de blancheurs." (p. 190, je souligne)

Il y aura sans doute encore beaucoup à dire sur cette rencontre damier-sédiments, mais je m'arrêterai là pour ce dimanche... 

Peyra escrita, damier sur plaque de schiste. (Relevé Jean Abélanet, D.A.O. Sabine Nadal)


lundi 17 janvier 2022

Isba ensevelie sous l'herbe des steppes

Avec Nicolas Berdiaev, la Russie était revenue dans mon viseur (n'oublions pas qu'Andreï Tarkovski est sur le podium de ma nébuleuse). Le moment me sembla venu de lire enfin ce roman arraché au désherbage de la médiathèque, Le testament français d'un autre Andreï, Andreï Makine. Un livre couronné de prix, qui cumula en 1995 le Goncourt, le Médicis et le Goncourt des lycéens. Un triomphe qui valut à son auteur la nationalité française (qui lui avait été refusée en 1991). Depuis son étoile a, semble-t-il, légèrement pâli, malgré une entrée en 2016 à l'Académie française (dont il est à ce jour le plus jeune membre).

Au centre du roman se trouve Charlotte Lemonnier, grand-mère maternelle du narrateur, née à Neuilly-sur-Seine, mariée à Fiodor, qui disparaîtra pendant la seconde guerre mondiale, sera annoncé mort par deux fois, avant de la rejoindre dans cette petite ville de Saranza, aux confins des steppes infinies.

"Il était revenu quand les feux de la Victoire s’étaient depuis longtemps éteints. La vie reprenait son cours quotidien. Il revenait trop tard. « Je dois lui paraître très vieille », pensa soudain Charlotte, mais même cette idée ne sut pas rompre l’étrange manque d’émotion dans son cœur, cette indifférence qui la laissait perplexe.

Elle pleura seulement quand elle vit son corps. Un corps criblé de cicatrices, de balafres… Des mots étonnés se formèrent en elle : « Moi, Charlotte Lemonnier, je suis là, dans cette isba ensevelie sous l’herbe des steppes, avec cet homme, ce soldat au corps lacéré de blessures, le père de mes enfants, l’homme que j’aime tant… »

Il vécut moins d’un an… Un peu avant sa mort, en hiver, ils déménagèrent dans l’appartement où, enfants, nous viendrions rejoindre Charlotte, chaque été."

Charlotte qui, chaque été donc, raconte la France à Aliocha et à sa soeur, dans cette langue imprégnée de Nerval et de Baudelaire. La France qui apparaît à l'horizon comme une Atlantide brumeuse sortant des flots, Seine en crue de 1910 qui oblige les parlementaires à se rendre en barque à l'Assemblée nationale. L'inspiration est largement autobiographique, c'est un fait très clairement établi dès la publication du livre, mais celui-ci est roman et non récit et, de même que l'on apprendra qu'Aliocha est le fils d'une femme morte dans un camp de travail et qu'aucun sang français ne coule dans ses veines, de même ai-je lu que Charlotte Lemonnier était la nounou française de l'écrivain. Pas de double identité russo-française pour Andreï Makine, autre que celle qu'il choisit délibérément en s'installant dans ce pays, sans papiers tout d'abord.


La force et la dignité d'une femme le plus souvent seule dans un pays étranger, immense, traversé par des malheurs de toutes sortes, voilà le livre puissant qu'est Le testament français. Et puissant, il l'est aussi par son écriture, par cette langue française qui est en soi-même l'un de ses motifs récurrents et qui est si magnifiquement maîtrisée (dans un prochain article, je développerai une parenté  - qui, à ma connaissance, ne me semble pas avoir été perçue jusqu'ici -, avec l'oeuvre de Maurice Genevoix).

Makine, c'est aussi une tentative de réponse à cette énigme du comment vivre en des temps de malheur. Charlotte, dans sa ville sibérienne, en ce temps de Goulag, où rôde le fantôme de ce monstre de Béria (dont nous avons vu l'importance dans le destin de Sakharov), Charlotte malgré tout vit, parle avec chacun, même avec celui dont tout le monde a peur, l'ivrogne Gavrilych, et se nourrit de la poésie de ces "espaces sans jalons" sur lesquels ouvrent les rues ventées de Saranza. 

Un jour, Charlotte raconte comment elle a défié la peur qu'inspiraient les cimetières à une petite bande de jeunes qu'elle avait rencontrée. Elle alla accrocher à la nuit tombée une sienne sacoche dans l'endroit le plus reculé, le plus solitaire et ombreux de la nécropole : "C'est en imaginant cette sacoche féminine au milieu des croix, sous le ciel de Sibérie, que je commençai à pressentir l'incroyable destinée des choses. Elles voyageaient, accumulaient sous leur surface banale les époques de notre vie, reliant des instants si éloignés." (p. 93)

Et, lisant ces lignes, je ne pus m'empêcher de me remémorer un passage étonnamment semblable de Colonne, d'Adrien Bosc, tout frais en ma mémoire : "Des instants séparés et pourtant réunis, des histoires se tissent, s'emmêlent et forment une seule étoffe, dont on dirait qu'elle est indémaillable. Des destins se croisent sans s'apercevoir, des tragédies s'écrivent sans dialogues, mais on peut tendre l'oreille pour écouter les récits enchevêtrés."(p. 108)

Une même thématique de l'instant émerge de ces deux passages. A l'Humanité, Makine déclarait en 1995 qu'il écrivait pour suspendre l'instant : il échappe au temps destructeur et c'est l'éternité tout entière qui s'y inscrit. De cette conjonction qui semble paradoxale relève bien le titre de ce roman postérieur : Le livre des brèves amours éternelles. J'en ai rendu compte en mai 2013 en un article où je racontais avoir acheté le livre en même temps que celui de Denis Grozdanovitch, La puissance discrète du hasard, qui annonçait la couleur dès la quatrième de couverture "Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond."

On comprend bien que j'étais là en domaine familier. Un autre passage de Makine dans Le testament français lui fait écho : "Par un hasard farfelu (je savais déjà que le réel est fait de répétitions invraisemblables que pourchassent, comme un grave défaut, les auteurs de romans), nous nous rencontrâmes de nouveau, le lendemain." (p. 209)

Le 8 mai 2013, je notai une de ces coïncidences troublantes : "Cherchant sur le net une image du livre pour illustrer ce billet, je découvre sur la page de Google images la couverture d'un autre livre de Denis Grozdanovitch (que je ne connaissais pas), intitulé Brefs aperçus sur l'éternel féminin. Or, j'ai déjà signalé la coïncidence d'achat, le 27 mars de cette année, entre le livre dont je parle aujourd'hui et le roman de Makine, Le livre des brèves amours éternelles.


Outre que les deux adjectifs antonymes, bref et éternel, sont présents dans les deux titres, il y a dans les couvertures de ces ouvrages, tous les deux publiés au Seuil, une remarquable parenté des visages, paupières baissées de ces deux belles figures féminines. On a l'impression d'une carte à jouer où la reine de cœur se décline de chaque côté de la diagonale. On me dira que le même graphiste a peut-être composé ces deux pages. Peut-être. 




Mais voici que la page où j'ai puisé cette image de Judith prolonge ce billet de manière inattendue. Riverland, se nomme-t-elle. Et le premier texte qui s'y donne à lire est celui-ci :

Chaque été, je retrouve la rivière de mon enfance. Je pèche, je nage. J’étudie les mœurs des nautonectes. L’eau est froide. Comme on dit, elle saisit les chairs. On se souvient qu’on a un corps.

Et le second paragraphe évoque Gracq évoquant Nerval :

Julien Gracq, dans les Eaux étroites, ouvrage qu’il consacre à l’Èvre de son enfance, cite l'un des plus beaux poèmes de Nerval, superbe précipité de l’imaginaire romantique : [Il s'agit de Fantaisie]"

Or, ce poème de Nerval - je ne pouvais le savoir à l'époque, n'ayant pas encore lu Le testament français -, est précisément au coeur de ce roman :

"La voix de Charlotte était chantante comme la voulaient ces vers :

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets...

La magie de ce poème de Narval fit surgir de l'ombre du soir un château du temps de Louis XIII et la châtelaine "blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens "..." (p. 100)

Et les autres strophes du poème sont données soixante-douze pages et un été plus tard.  Il est essentiel d'en restituer le contexte car c'est toute la poétique de l'auteur qui se trouve là rassemblée. Aliocha a rejoint seul Charlotte à Saranza, il écrit que c'était une journée particulière, à la fin du mois d'août, fraîche et ensoleillée, quand le vent froid franchissant l'Oural apportait dans la steppe le premier souffle de l'automne. Le jeune garçon a l'impression d'avoir épuisé le savoir de son aïeule, qu'il n'y a plus rien à apprendre de sa France. C'est alors que se retourne la coupure de presse extraite de la valise sibérienne qui contient les souvenirs français de Charlotte : apparaissent trois femmes posant devant l'objectif, "trois élégantes avec leurs grands yeux ombrés de noir, leurs volumineux chapeaux aux rubans en velours sombre". Il tente d'en faire ses maîtresses imaginaires mais n'y parvient pas et referme la valise : 

"A quoi, en fin de compte, leur beauté a-t-elle servi ? pensai-je avec une clarté subite, tranchante comme cette lumière du couchant. Oui, à quoi ont servi leurs beaux seins, leurs hanches, leurs robes qui moulaient si joliment leur jeune corps ? Etre si belles et se retrouver enfouies dans une vieille valise, dans une ville ensoleillée et poussiéreuse, perdue au milieu d'une plaine infinie ! Dans cette Saranza dont, de leur vivant, elles avaient pas la moindre idée... Tout ce qui reste d'elles, c'est donc ce cliché, rescapé d'une suite inimaginable de grands et de petits hasards, conservé uniquement comme le revers de la page évoquant le raid automobile Pékin-Paris. Et même Charlotte ne garde plus souvenir de ces trois silhouettes féminines. Moi, seul sur cette terre, je préserve le dernier fil qui les unit au monde des vivants ! Ma mémoire est leur ultime refuge, leur dernier séjour avant l'oubli définitif, total."

Le soleil s'éteint au fond de la steppe mais Aliocha s'extirpe soudain de ces tristes réflexions avec une seule pensée "simple", et c'est une nouvelle fois, le motif de l'instant unique qui va tout sauver : "Mais c'est qu'il y avait dans leur vie cette matinée d'automne, fraîche et limite, cette allée au sol jonchée de feuilles mortes, où elles s'étaient arrêtées, un instant, s'immobilisant devant l'objectif. Immobilisant cet instant... Oui, il y avait dans leur vie une matinée d'automne claire..." Et il poursuit en disant que cette brève parole provoqua le miracle.
"Car soudain, par tous mes sens, je me transportai dans l'instant que le sourire des trois élégantes avait suspendu. Je me retrouvai dans le climat de ses odeurs automnales, mes narines palpitèrent tant l'arôme amer des feuilles était pénétrant. Je clignais des yeux sous le soleil qui perçait à travers les branches. J'entendis le bruit lointain d'un phaéton roulant sur les pavés. Et le ruissellement encore confus de quelques répliques amusées que les trois femmes échangeaient avant de se figer devant le photographe... Oui, intensément, pleinement, je vivais leur temps !"

Il est presque effrayé de cette immersion soudaine dans un temps d'autrefois. Retournant à la photo, elle semble s'ouvrir devant lui, se creuser en une troisième dimension, puis il ferme les yeux, "l'instant était en moi".  La magie du passé transfiguré à la fois l'exalte et le brise. Le sésame d'autres phrases le transporte sur d'autres visions. C'est la littérature qui se donne à lui en cet instant, la vocation offerte par l'alchimie du verbe, "une étrange folie". 

C'est alors que Charlotte rentre du cimetière où elle entretient la tombe de Fiodor. Il dit attendre d'elle un de ces contes d'enfant de ses jeunes années, un souvenir familier et lisse qui l'aiderait à oublier sa folie passagère, mais elle propose plutôt de lui lire un poème :

"Et j'avais vivre un début de nuit, le plus extraordinaire de ma vie. Car Charlotte ne put longtemps mettre la main sur le livre qu'elle cherchait. Et avec cette merveilleuse liberté avec laquelle nous la voyions parfois bouleverser l'ordre des choses, elle, femme par ailleurs ordonnée et pointilleuse, transforma la nuit en une longue veillée."

Et ce n'est qu'à deux heures du matin qu'elle s'exclame que le poème qu'elle cherchait, elle avait commencé à le lire l'été dernier et qu'elle s'était arrêtée à la première strophe. On devine qu'il s'agit de Fantaisie, qu'elle retrouve aussitôt dans une petite armoire. Assis sur le tapis, Aliocha entend cette voix qui a "la tonalité des paroles dont on écoute l'écho, des années après leur naissance :
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

Nous ne nous dîmes plus rien durant cette nuit insolite. Avant de m'endormir, je pensai à cet homme qui, dans le pays de ma grand-mère, il y a un siècle et demi, avait eu le courage de raconter sa "folie" - cet instant rêvé, plus vrai que n'importe quelle réalité de bon sens." 


jeudi 13 mai 2021

Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !  

Paul Valéry, Le Cimetière marin

Certains se sont peut-être étonnés de ce parallèle que j'ai opéré entre le bleu doré de Vivonne, le roman et le poète de Jérôme Leroy et le bleu doré (disons plutôt l'or et l'azur) des icônes d'Andreï Roublev. Peut-on rapprocher sans extravagance "ce bleu doré du calme après l'orgasme" des couleurs des scènes religieuses du peintre ? Le nier serait oublier que de l'extase physique à l'extase spirituelle les ponts ont de tout temps été nombreux. Et c'est bien ce qui se passe pour l'amoureuse la plus sensuelle d'Adrien Vivonne, Agnès Villehardouin, qui avait suivi le poète en Grèce et "avait eu une révélation brutale par un midi écrasant de chaleur" :

"Adrien et elle montaient les rudes escaliers qui menaient au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, à Amorgos. Si Adrien avait retrouvé là une illustration presque parfaite de "l’Éternité de Rimbaud et avait eu encore la confirmation qu'il fallait lire la poésie  comme un reportage sur tous les endroits où un passage était possible pour l'autre côté, le choc du site de la Panaghia Chozoviotissa avec sa façade blanche troglodyte suspendue entre cile et mer, l'immense et sourd gémissement marin à des dizaines de mètres en contrebas, avait été encore plus violent et décisif pour Agnès Villehardouin.
Elle s'était mise à pleurer, pas des larmes de désespoir, au contraire.
- Tu te souviens de Pascal, Alexandre ? "Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Dieu de Jésus-Christ. Joie, joie, joie, pleurs de joie." On a vu une photocopie du texte manuscrit en hypokhâgne. On aurait dit un calligramme, des lettres énormes, des lignes qui partaient dans tous les sens. Eh bien, voilà, c'est ce qui lui est arrivé, à Amorgos...
- Et ?
- Et elle m'a dit qu'elle était certaine, ici et maintenant, de l'existence de Dieu, qu'elle ne voyait pas d'autre issue que de l'adorer...
- Vous aviez fumé la moquette ou quoi ?" (p. 319)

 

Le Monastère de la Panaghia Chozoviotissa (Amorgos) - Wikipedia

Je lis dans la notice Wikipedia consacrée à Amorgos que le poète Lorand Gaspar a consacré un poème au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, poème inclus dans le recueil Égée Judée. Or, je possède ce recueil, que j'ai déniché à Bruxelles le dimanche 25 octobre 2015, au Marché aux Puces de la Place du Jeu de Balle, dans le vieux quartier populaire des Marolles.  Quelques jours plus tard, j'écrivis un article sur ce même site : 

"Sur un étal déployant quelques centaines de bouquins, jetés dans le plus complet désordre, je trouvai mon bonheur. Même si j'en reposais finalement quelques-uns, par crainte de surpoids dans le sac à dos, je fis emplette de quatre volumes (à 1 euro pièce), quatre volumes de poésie dont trois de la NRF collection blanche. Après coup, je m'aperçus qu'ils avaient tous appartenu au même homme, A. Bozon, semble-t-il, et d'ailleurs deux, La Sainte Face, d'André Frénaud et Egée, de Lorand Gaspar étaient dédicacés par ces auteurs.


Curieusement, le nom sur la dédicace avait été effacé, gratté, et j'imaginai volontiers que le propriétaire, à coup sûr grand amateur de poésie (dont je partageai donc si spectaculairement les goûts), avait passé l'arme à gauche et que ses héritiers n'avaient pas hésité longtemps avant de balancer toute cette poésie dont ils n'avaient que faire. Cruel destin des bibliothèques privées, encore que là, grâce au Marché aux Puces, ces livres allaient connaître une nouvelle vie, de Bruxelles en Berry."

Je suis honteux, j'ai toujours remis la lecture de ce livre à plus tard, et aujourd'hui il s'impose, quarante-et-un ans après sa parution, et je lis avec émotion les vers de ce poète d'origine hongroise qui fut aussi  traducteur, photographe et grand médecin :

Monastère à pic sur nos pentes d'armoise
entre les herbes qui purgent nos troupeaux.
Sifflement d'aile du matin qui te lève
et tu cherches laborieux dans tant d'emmêlements
un son qui t'accompagne, une lame d'éclair.
Au fond des gorges une paume de mer
noire et dure patience de ton cri.

Le monastère est évoqué aussi un peu plus loin, dans le Journal de Patmos :

"Amorgos. Monastère de la Panaghia.
Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise. Nudité brûlante, prière. Dans le bleu absolu, l'entêtement d'une poignée de chaux. La nuit venue un vent noir nous rançonne. En bas la mer se durcit sous le trépignement des étoiles."(p. 98)*

Et c'est un autre poème, de Jean de la Croix, qu'Agnès Villehardouin récite à voix basse à Amorgos, ce jour-là, raconte Vivonne à Alexandre Garnier, toujours sceptique et plus que jamais jaloux, face à la mer, tout en pleurant :

Après une blessure qui était pleine d'amour
Et qui ne manquait point d'espérance,
Je volai si haut, si haut,
Que je finis par atteindre le but

"Elle s'est retournée vers moi, poursuit Vivonne, et elle a dit, en essuyant ses larmes : "Viens, maintenant je sais J'ai envie de toi, vite" Et nous avons fait l'amour dans une lumière ocre qui rendait sa peau encore plus belle."

*** 

Quelques notes supplémentaires, un peu en vrac, car je suis un peu pressé par le temps (je dois rendre Vivonne à la médiathèque, j'ai déjà plusieurs jours de retard).

1/ J'ai écrit en février un article sur les Solitaires, autrement dit ceux qui avaient  choisi de vivre une vie retirée et humble à l'abbaye janséniste de Port-Royal des Champs. J'avais cité in fine l'essai de Pascal Quignard, Sur l'idée d'une communauté de solitaires (Arléa, 2015), que je lus le mois suivant. Dans la première partie, Les Ruines de Port-Royal, qui reprend une conférence donnée par deux fois en 2014, Quignard raconte, entre autres anecdotes, comment Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise, quitte sa famille pour rejoindre le couvent. C'est Gilberte Pascal, la sœur aînée qui parle au début : 

"Ainsi elle se leva, s'habilla, et s'en alla, faisant ces actions comme toutes les autres, dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me détournai de son passage, lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier  de l'année 1652, étant alors âgée de vingt-six ans et trois mois."

C'est le 4 janvier 1652 avant que l'aube soit parue. Blaise ne lui a pas dit un mot, ni la veille, ni le matin, alors qu'il sait qu'elle part, alors qu'il est là, dans la chambre d'à côté. Jacqueline Pascal est partie à jamais. Elle restera désormais à Port-Royal jusqu'à sa mort." (pp. 15-16)

Agnès Villehardouin est en somme la Jacqueline Pascal de notre temps. Dans Vivonne, on retrouve curieusement la trace des Solitaires, dès le prologue, où l'on découvre le personnage de Galia, dont il est dit qu'elle est une Solitaire, une de celles qui ne veulent pas vivre dans les communautés de la Douceur, qui ne veulent pas utiliser la langue des Amis : "Ses parents l'avaient laissé partir. Ils ne pouvaient pas faire autrement. On ne peut pas obliger les Solitaires à rester. Ils se réveillent un matin et tout leur est devenu insupportable, ils ont l'impression d'étouffer. La seule solution pour eux, c'est de prendre quelques affaires et de partir sur les chemins, au hasard, en ne s'arrêtant jamais plus de deux nuits au même endroit." (pp. 22-23) On retrouvera Galia dans l'épilogue, où elle vient en aide à Titos, un petit garçon qui a fui l'horreur des massacres perpétrés par ceux qu'on appelle les Autres :

"Elle sentait encore l'île, perdue à tout jamais :
- Tu aurais mieux fait de ne pas m'aider... Tu serais encore chez nous... dit Titos.
- Tu parles ! Seule ou presque dans un pays en ruine, qu'est-ce que j'aurais fait ?
- Tu es pourtant une Solitaire, non ? Une Solitaire, c'est fait pour être toute seule...
La bouche de Galia vient s'enfouir dans ses cheveux.
- Je viens de comprendre une chose, Titos. C'est un peu tard, tu me diras : une Solitaire n'existe que si d'autres Amis existent. Sans les Amis, je ne suis pas une Solitaire, je suis un fantôme. Même pas : je ne suis plus personne, je ne suis plus rien." (p. 404.)

 


2/ J'ai évoqué aussi en mars la mort du grand poète Philippe Jaccottet,  or celui-ci est mentionné au moment où Garnier, accompagné de Béatrice Lespinasse et de Chimène, la propre fille de Vivonne, parviennent à ce qui est sensé être le domicile du poète dans l'île de Syros, 3 odos Zoé Carelli à Posidonia. Mais la maison est vide, "comme le tombeau du Christ" :

"La pièce du bas était blanchie à la chaux, simple et propre. Je me suis rappelé la chambre de la rue de Maubeuge, j'ai retrouvé la même sérénité monastique. Une table, quatre chaises, une cuisine minimaliste. Au mur j'ai vu la citation de Rimbaud sur l'éternité retrouvée et, ce qui m'a surpris, une photo de la maison anglo-normande du 22, rue des Alouettes, à Carville.

Au premier, un lit à deux places, peu-être celui où il avait dormi avec Agnès, il y avait quarante ans et des poussières. Des livres empilés, dont l'Odyssée en grec et aussi dans plusieurs traductions dont celle de Jaccottet. Une strophe d'un poème du même Jaccottet m'est revenue à la mémoire. Je l'avais lue il y a très longtemps et elle a été cette nuit-là une révélation tant elle résumait qui avait ou avait été Adrien, je ne savais à quel temps conjuguer son existence. Il s'agissait d'un poème sur la beauté :

Elle n'est pas donnée aux lieux étranges
mais peut-être à l'attente, au silence discret,
à celui qui est oublié dans les louanges
et simplement accroît son amour en secret
." (p. 377)

3/ Enfin, je voudrais souligner la récurrence dans le roman de lieux proches de ma géographie personnelle : ainsi Châteauroux (par exemple, pages 220/221), La Châtre (où Chimène est contrainte de s'arrêter une semaine à cause d'un cyclone), le plateau voisin de Millevaches  avec la ville de Doncières, où l'on aura reconnu Eymoutiers (où nous campâmes cet été), mais surtout peut-être Argenton-sur-Creuse :

"Adrien connaissait bien cette ligne, vous savez, il l'aimait même... Vous vous souvenez du "Syndrome d'Argenton-sur-Creuse" ? Quand il décrit l'éblouissement en voyant par la vitre du train la petite ville surgir au détour d'une colline boisée, son envie de descendre et de de rester là pour toujours. C'est dans Entretien des ascenseurs, je crois, à moins que ce ne soit dans Défense des becs et des seins..." (p. 220)

Ce passage m'a frappé car je me demande si ce n'est pas un écho voulu à un autre écrivain cité dans le roman, que j'ai cité dans une ancienne chronique du 28 janvier 2011, Nomade #50 : Gare tapie dans la nuit, non pas sur ce site mais sur celui des Tasons :

"Tout chemin m'est bon dès que la voiture m'a hissé insensiblement - presque toujours, de quelque côté qu'on l'aborde, par de longues rampes douces - sur cette terrasse éventée de la France, où errer à l'aventure a quelque chose de plus grisant qu'ailleurs : même dans le Limousin, moins accidenté, plus monotone, la surprise s'embusque presque partout. Ainsi, alors que je roulais de Guéret vers Poitiers, dans la sombre petite ville d'Argenton-sur-Creuse, pour moi jusque-là seulement le nom d'une gare tapie dans la nuit qui marquait presque abstraitement (le long de la ligne Paris-Toulouse) le changement de rythme du convoi attaquant, dans un roulis ensommeillé, l'escalade des rampes de la Marche, et que je découvris, agglutinée au bord des eaux noires de sa rivière, bougeante, affairée, faite d'une seule et longue rue singulièrement populeuse, une coulée citadine inattendue cachée au creux de sa rainure feuillue, tout comme à Tulle ou à Aubusson." 

                              Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, p. 70-71.

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Souvenir d'une crue à Argenton-sur-Creuse

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* En cherchant à en savoir un peu plus sur Lorand Gaspar, j'ai découvert que ce grand poète est mort à 94 ans le 9 octobre 2019. Une disparition qui fut peu remarquée à l'époque, si bien qu'Antoine Perraud parla le 15 octobre dans Mediapart de disparition en tapinois. Il le désigne comme poète, chirurgien, photographe, arpenteur de paysages, fou des silences du désert, mais aussi ami du peuple palestinien. Ce qui résonne fort en ce moment d'embrasement de Jérusalem-Est. "Mobilisé en 1943, écrit Perraud, alors qu'il vient d'être reçu à l'école polytechnique de Bucarest, il est ensuite déporté dans un camp de travail, d'où il s'évade en 1945 pour gagner la France. Là, il étudie la médecine. Devenu chirurgien, il exerce à Jérusalem et Bethléem de 1954 à 1970, puis à Tunis, jusqu'en 1995. Elias Sanbar, délégué de la Palestine à l'Unesco, se souvient d'avoir découvert l'homme en tant qu'auteur d'une Histoire de la Palestine (1968, dans la « petite collection » de chez Maspero) : « À l'époque, il n'y avait quasiment aucun livre en français sur la question – la bibliographie était surtout en anglais et en arabe –, aucun livre de surcroît favorable à la cause palestinienne », se remémore Elias Sanbar pour Mediapart."


Dans un passionnant entretien avec Laurent Margantin, on découvre la place fondamentale qu'a occupé le passage à Jérusalem, tant pour le médecin que pour le poète :

Dans l´Essai d´autobiographie qui précède Sol absolu vous évoquez les années hongroises et les années de guerre, suivies du séjour en France, puis une expérience fondamentale pour vous, qui a été celle qu´on retrouve notamment dans Judée, je veux parler des années en Israël. Vous vous ouvrez alors à un tout nouvel espace physique, mais aussi culturel. Peut-on dire que c´est à cette période que, parallèlement à une activité professionnelle très chargée et astreignante, vous développez votre propre écriture poétique ? Vous parlez notamment des heures matinales : « J´avais ainsi, chaque jour, deux ou trois heures transparentes, miraculeuses, avant d´entamer une longue journée à l´hôpital. Le peu que j´aie réussi à lire et à écrire, je le dois à ces matins de Jérusalem… ». Comment percevez-vous aujourd´hui cette importance d´un espace et d´un temps précis pour le développement de votre poésie et de votre poétique ? Est-ce cela pour vous, l´écriture poétique : avant tout l´expérience la plus forte possible d´un lieu et d´un espace déterminés ?

Je dois d’abord vous donner quelques précisions. Quand j’avais posé ma candidature au poste devenu libre de chirurgien des hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem, je ne savais même pas que Jérusalem était une ville divisée. Engagé à fond dans mes études de médecine et ma formation de chirurgien, j’étais totalement ignorant de la situation géopolitique du Proche Orient. C’est seulement quand j’eus la surprise et la joie d’être convoqué aux Affaires Étrangères que je commençai à m’informer et c’est le chef de service auprès duquel je fus convoqué qui m’apprit que l’Hôpital Français de Bethléem se trouvait en Jordanie et que l’Hôpital Saint Louis de Jérusalem était située dans la partie israélienne de Jérusalem. Or la population essentiellement israélienne de la nouvelle ville était servie par d'excellents hôpitaux. Ainsi, peu de temps après le partage de la ville il était devenu clair que si on voulait continuer cette œuvre, il fallait tout faire pour la transplanter côté Est. Au moment où je devais partir, les Sœurs de Saint Joseph avaient installé un "hôpital provisoire" dans un hôtel assez spacieux dans la partie jordanienne de la ville, en attendant d'entreprendre la construction d'un nouvel hôpital. En effet, arrivé là-bas, la construction du nouvel hôpital français de Jérusalem fut très vite mise en chantier. Je passe sur les détails ; c’est pour vous dire simplement que les deux hôpitaux français dont je fus chargé sur le plan médical étaient situés, jusqu’à l’issue de la « guerre des six jours », en Jordanie.
Si je n’avais, en dépit d’une sérieuse surcharge de travail durant mes années d’études, jamais complètement renoncé à l’écriture, il est vrai que c’est après m’être installé avec ma famille (d’abord à Bethléem, puis très vite à Jérusalem Est), que je me suis remis plus sérieusement à écrire, le plus souvent, en effet, très tôt le matin, avant d’entamer mes longues journées à l’Hôpital.
Assurément, c'est un nouvel espace humain, historique, géographique et géologique assez complexe qui s'ouvrait à mes yeux, à mon expérience quotidienne d'y vivre. Je devais, en effet, faire, peu à peu, la connaissance d'une population essentiellement arabe (palestinienne), d'une langue et d'une culture que je côtoyais dans ma vie de tous les jours, en m'occupant de mes malades et en rencontrant leurs familles à l'hôpital autant que lors de mes escapades dans cette vieille ville à la fois fascinante et attachante." [...] (C'est moi qui souligne)